‹ Histoire de Savoie d'après les documents originaux. T. 2Chapitre 24 sur 43 · CHAPITRE XIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIT

RÉGENCES DE CIIRESTIENNE DE FRANCE ET DE JEANNE-BAPTISTE DE NEMOURS. — INFLUENCE DE LA RÉVOCATION DE L’ÉDIT DE NANTES SUR LES AFFAIRES DE LA SAVOIE. — OCCU- PATION FRANÇAISE DE 1690. — RÉACTION PIÉMONTATSE.

La guerre continuait en Piémont ; le sort de la Savoie dépendait uniquement de la paix; mais les affaires humaines ne marchent pas simplement ; on dirait qu'une fatalité railleuse se pique de les compliquer, et que les hommes s’y font, de gaieté de cœur, les serviteurs de l’equivoque. La paix elle-même fut subordonnée à des intrigues dont le secret se dégagerait à grand’peine des dépêches diplomatiques, si l’on n’y jetait quelque lumière par l’étude des relations contemporaines. La vie publique de ce temps est toute dans les riens; jamais, peutêtre, les frivolités n’eurent un aussi sérieux empire sur la volonté des princes.

Depuis 1649, il semblait que l’établissement

avantageux des nièces de Mazarin fut devenu le pivot de la politique française. Ce grand fourbe, suivant l’expression du ministre Dumont, voulait acheter l’alliance du Piémont par le mariage de Marie de Mancini avec le duc de Savoie; le comte d’Aglié coupa court aux insinuations en déclarant qu’il falloit que la Mazarine apportât dans son tablier Genève, le pays de Vaud et le Valley.

Le cardinal trouva des neveux ailleurs, aux portes du Piémont, et jusque dans la famille ducale ' , et ne cessa d’agir. La mort de Thomas de Carignan en 1650, et de l'empereur Ferdinand III en 1057, celles du cardinal Maurice, du duc de Modèrie et de Cromwell en 1658, isolèrent la régente, car Mazarin, n’ayant plus à ménager dans Turin les obstinés contradicteurs de sa politique, devint impérieux, d’insinuant qu’il s’était montré jusque-là, et le roi d’Espagne, que l’àge rendait timide, se rapprocha de la cour du Louvre. Le vif désir d’Anne d’Autriche était de conclure un nouveau mariage espagnol , qui enchaînât la cour de Madrid à celle de France par des liens plus étroits quoique aussi fragiles que ceux de la politique. Mazarin imagine de brusquer la décision de Philippe IV par une feinte ; il laisse entendre que le roi s’est épris de la princesse Marguerite de Sa-

' Mazarin avait sept nièces : Anne- Marie Martinozzi, mariée, le 21 février 1654, au prince de Conti; Laure, sa sœur, mariée, en mai 1655, au jeune Alphonse de Modène ; Olympe Mancini qui épousa, on 1657, Eugène-Maurice de Savoie-Carignan, comte de Soissons, fils du remuant Thomas et père du prince Eugène. Ilortense Mancini épousa le duc de La Meilleraj-e, qui prit le titre et les armes de Mazarin ; Marie, le prince Colonna (1661); Marianne, le duc de Bouillon (1662); et I.aura, le dur de Mercœur.

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voie,ot il emmène la cour à Lyon, où Madame- Royale la rejoint. 11 faut lire dans les Mémoires de MUe de Montpensier la chronique dédaigneuse de ce voyage (Décembre 1658):

« Louis (il t elle longue roule presque toujours à cheval, Marie de Maneini chevauchant à ses côtés ; la semaine d’après, il courut à cheval au devant de la litière de Madame-Royale et revint au galop, l’air radieux. — Eh bien ! mon fils? dit la reine. Le roi répondit: — Elle est plus petite encore que M""‘ In maréchale de V Hier m/, mais elle a la taille la plus aisée du momie. Elle a le teint olivâtre, ajouta-t-il en hésitant, mais cela lui sied bien ; elle a de beau X yeux ; elle me niait. — La litière de Madame- Royale était précédée de douze pages vêtus de noir ; tous ses gardes portaient des casaques noires brodées d’or ou d’argent, avec force mules richement caparaçonnées et de nombreux carrosses à six chevaux. Klle souhaitoit fort réussir et ne s’épargna pas. Elle commença par de grandes caresses à la reine, lui baisant les mains avec de grands transports d’admiration ; c’étoit prendre par sa dernière vanité une coquette de soixante ans. Madame Chrestienne avait l’humeur chaleureuse et démonstrative à ce point que la bouche ne lui fermoit point. Mais elle parla trop, et la reine Anne finit par l’appeler la plus grande comédienne du monde. Pour le roi, il se laissa prendre aux suggestions de Marie Maneini, qui disoit de la pri ncesse olivâtre, à qui pourtant elle reconnaissoit infiniment d’esprit : N’ êtes-vous pas honteux que l’on veuille vous donner nnepm cille femme ? — Il entra subitement le matin dans sa chambre pour la surprendre en déshabillé; puis, aussitôt, sans s’expliquer à personne ni de rien, devint aussi froid pour elle nu’il avoit paru empressé à son arrivée, ce qui étourdit fort Madame de Savoie. Le duc de Savoie arriva sur l’avis des premières impressions; quand il vit les tours du roi sur Bellecour, au clair de lune, avec la Maneini, et qu’il apprit la venue secrète à Lyon d’Antonio Pimentel qui venoit offrir la main de l’infante, il reprit au galou la roule de ses Etats en s’écriant : — Adieu, France ! Je le quitte sms regret

et pour toujours I — Madame- Royale s’expliqua avec M. le cardinal et se fâcha si fort qu’elle se frappa la tête contre le mur ; il l’apaisa en lui laissant par écrit la promesse de renouer le mariage si l’espagnol venoit à man-

3uer, et en lui offrant de superbes pendants d’oreilles ont elle se para le soir même. Elle partit peu après, et la reine dit a ce propos qu’elle étoit fort aise d’être défaite de ce monae-là . »

Un an plus tard (7 novembre 1659), le traité des Pyrénées réalisait le rêve de Richelieu*. Fidèle à sa promesse, Mazarin exigea l’adhésion du roi d’Espagne aux clauses du traité de Westphalie relatives au cabinet de Turin, et le texte de la convention admit qu’il ne peut y avoir de bonne paix si l’on n’y mesle le duc de Savoie1.

Ce mariage était, depuis 1645, dans la pensée de Mazarin5 ; mais il sacrifiait en 1659 le Portugal et le jetait aux bras de l’Angleterre, comme,

’ « Le roi d'Espagne restitue Verceil et Concio, cautionne la dot de l'infante Catherine due par Modène, ratifie le traité de Cherasco (1631) à propos de Mantouo ; un article secret garantit à la France la possession de Pignerol. » ( Traités publics. — Vol. II. 66. art. XCI). — Le président de Chnmosset formula ces demandes que Mazarin approuva. Un article spécial, présenté par la France, plaça les ligues suisses sous la garantie des deux rois. « Et d’autant que l’on apprend que, nonobstant l’accommodement qui fut fait il y a quelques années, il reste encore sous la cendre dos esli ocelles de ce feu qui pourroit, si on ne les esteint entièrement, s’enflammer et causer de nouveaux troubles parmv ces peuples alliés avec les deux couronnes, etc. » (Art. Cil).

1 « Si le roi très-chrétien épousait l'infante, alors nous pourrions aspirer à la succession d'Espagne, quelque renonciation

fu 'on fît faire à l'infante ; et ce ne serait pas une attente fort loignée, puisqu’il n’y a que la vie du prince son frère qui la pût exclure, s (Dépêche du ministre à Abel Servien, plénipotentiaire de France aux conférences d’Osnabrüclc). En 1659, le cardinal subordonnait la validité des renonciations au payement exact de la dot de 500,000 écus d’or, qu’il savait ne pouvoir être jamais soldée par les finances épuisées de l’Espagne.

en 1618, il avait séparé la Hollande de l’Allema-

8 ne pour la livrer aussi à l’influence anglaise, ai a dit des traités de 1648 et de 1059 qu’ils remplaçaient en Europe la suprématie ue la Maison d’Autriche par celle de la Maison de Bourbon ; il serait tout aussi juste de dire qu’ils préparaient, plus sûrement, la prépondérance future de l’Angleterre.

La mort de Mazarin (9 mars 1661) ne modifia pas la politique suivie par la cour de France dans ses rapports avec le (lue de Savoie ; les ma-

riages princiers devenaient une apparente garantie ae sécurité; le frère du roi épouse Henriette d’Angleterre, et Charles 11 l’infante de Portugal ; le dernier acte de la duchesse Chrestienne lut de marier son fils avec Françoise d’Orléans, tille de Gaston, le frère inconséquent de Louis XIII. Madame-Royale mourut presque aussitôt (27 décembre 1663), laissant d'unanimes regrets 1 . La jeune princesse la suivit de près dans la tombe (1 4 janvier 1664), et Charles-Emmanuel épousa une autre Française, Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours V

1 Elle conserva, jusqu’au dernier jour, une grande part au maniement des affaires, ainsi que le prouve la correspondance du Sénat. En 1662, Capré de Mégève publia, sur son ordre, et dans un but de conciliation entre les cours souveraines, le Traité historique de la Chamhre des complet, travail plus politique que sincère.

1 Les provinces de Gonovois cl de Faucigny.qui avaient jadis formé l’apanage de Philippe comte de Genevois, étaient rentrées dans le domaine par la mort du duc de Nemours, Charles- Amëdëe de Savoie. Le 10 février 1659, le président de Challes se transporte à Annecy, au palais de l’ile, lieu où se rend la justice, et y déclare les pays de Genevois, Faueignyet Beaufort réunis an domaine de Savoie, supprime les conseils de justice et de finances, et nomme, par provision, des officiers ad intérim

La mort de Plülippe IV (17 septembre 1665)

Sirovoqua la triple alliance de la Hollande, de 'Angleterre et de la Suède contre les victoires et l’ambition de Louis XIV ; le traité d’Aix-la- Chapelle (2 mai 1668) termina la guerre de la dévolution , et les années suivantes furent employées à rompre la coalition. La France, entraînant après elle l’Espagne et l’Italie, semblait avoir réalisé pour toujours cette alliance des races latines, dont l’illusion renouvelée prépare des mécomptes semblables à ceux de lo97.

Les liaisons d’amitié entre le roi et le duc étaient alors si intimes , et Charles-Emmanuel paraissoit si parfaitement résigné aux volontés de Louis XIV, dit l’ambassadeur Dumont, qu’il s’en remit à sa discrétion pour le vieil arbitrage de Chapareillan1 , laissa ses meilleurs officiers suivre les contingents italiens à l’expédition de

{Reg. du Sénat. XL,folio8l). Le 27 avril 1665,1a nouvelle duchesse de Savoie, accompagnée de Mm* de Vendôme, arriva au l’ont-de-Beauvoisin ; le 28, le président de la Pérouse monte à cheval, suivi de deux ceuts gentilshommes, et va l'attendre au pied de la montagne d’Aiguebellette. Les marquis do Ville et de Tane, représentant le duc, s’arrêtèrent au château de Curinte. au-dessus de Cognin, où étaient venus, malgré les mauvais chemins, bon nombre de carrosses à six chevaux remplis de dames. Le 80, la princesse se rend k Annecy pour y faire ses dévotions au tombeau do saint François de Sales ; le voyage dura trois jours. Le 3 mai, le jeune duc, n'ayant pour escorte que cinq gentilshommes, descend la Maurienne au galop de son attelage; fort empressé, il tourne Chambéry, prend nn cheval au Reclus et joint la duchesse à une lieue sur la route d'Aix. Et pendant l'entretien d'une si agréable surprise, ils se mirent en un mesme carrosse et vinrent au chasteau où S. A. H. la laissa dormir seule et s'en fut coucher en ville au logis de M. de Satnt-Mauris. (SENAT. Reg. secret. Folio 243.)

1 11 s’agissait du règlement des limites de Bellecombe et Chapareillan en Dauphiné, d'Apremont, Francia et Les Marches en Savoi^, depuis fort longtemps en suspens. Le roi les régla le 27 avril 1672. (Recueil des Archives diplomatiques.)

Candie', et fournit trois mille fantassins de Savoie à l’armée de Catalogne. Des accords secrets stipulaient certainement, en retour, l’adhésion du roi à certaines éventualités que le cabinet de Turin se réservait de faire naître, car, tandis que Louis XIV exécutait la célèbre campagne de Hollande, le duc de Savoie échouait à l’attaque de Gênes et à la surprise de Genève.

La situation était depuis longtemps si tendue, entre Genève et Turin, (pie tout y devint prétexte à rupture. Le duc empruntait, vis-à-vis de la petite ville huguenote , les allures hautaines dont Louis XIV abusait contre la grande république protestante des Pays-Bas. T’n noble de Savoie, condamné à mort pour divers crimes par les juges de Chambéry et par ceux de Genève, et qui, saisi à Genève, y fut exécuté; des messes dites à Corsinge, sur territoire protestant; quelques armes apportées par les gens de la gabelle dans l’entrepôt de sels de Bellerive, tels Jurent les motifs qui, de part et d’autre, servant d’occasion à un éclat, déterminèrent les Genevois à protester et le duc à déclarer nul le traité de Saint-Julien. Quatre mille Piémontais passent le Mont-Cenis, et un édit ordonne la levée en masse des milices rurales1. Ge-

1 Dont l'objet était de dégager les Vénitiens qui, depuis douze ans, luttaient aver les T lires pour la possession de celle Ile. 11 y avait 700 Savoyens, dont 35 gentilshommes, parmi les héros qui soutinrent les trente-deux assauts du vizir Koproli et ne purent sauver leur hardi général, le duc de Beaufort, le roi des Halles (1667 à 1670).

1 Les bourgeois de Kumilly et de Bonnoville, auxquels on voulut donner une garnison piémnnlaise, répondirent qu’ils n’avaient nul besoin de soldats et qu’ils savaient se garder. fAK. TURIN. Relation Hss. du marquis de Sales, du 26 mars 1007.)

nève menacée1 (ait appel à Zurich et à Berne ; les Cantons catholiques réussissent à ajourner l’intervention ; restés seuls*, les Genevois se résignent à négocier. Leurs syndics vont à Turin porter des excuses ; le duc les y retint huit mois sans condescendre à les recevoir. Enfin, grâce à la médiation de la France, rendue nécessaire parle traité d’Aix-la-Chapelle, des conférences s’ouvrent à Chambéry (mai 1669) ; Genève cède le domaine de Corsinge, et Turin consent à une rectification de limites sur la tourne d'Arve, territoire qui ne cessa d’être, jusqu’en 1792, le sujet de débats irritants. La conduite du cabinet de Turin vis-à-vis des Réformés des Alpes piémontaises n’était pas de nature, au surplus, à rassurer les bourgeois de Genève'; ils ne ces-

1 Le» consultations juridiques étaient fort nettes : « Nous estimons que, soit que l'on considère les inobservations, contraventions et infractions do la ville do Genève, soit que l’on pèse plusieurs autres raisons, en justice V. A. R. est entièrement déchargée de toutes obligations d'observer le traité de Saint-Julien fait le 21 juillet IG03. » ( Die! amen du seigneur président de Cliamosset, du 30 août 1669, en réponse à une demande faite le 16 du même mois par le duc. — AR. SENAT. Registre secret. Folio 259).

i Le marquis de Simiane offrait do renouveler l’escalade et se faisait fort d’y mieuz réussir que lo marquis do Pianezzo. Le duc n’en voulut courir les chances que s’il avait des partisans dans la ville. Le colonel de Bcns, chargé de la mission périlleuse de sonder le terrain, écrivait le 15 octobre 1668 : On abuse V.A.R.; je n’ai trouvé qu'un seul Genevois disposé pour votre service, c’est Rossillon du ChAteaublane ; mais il a peur du gibet.

1 Au plus fort de la guurre du Piémont, l’année même où Mazarin se faisait, sans scrupule, l’allié de Cromwell contre l’Espagne , les Vaudois, jusque-là tranquilles et laborieux fBist. milit. IV. 276), avaient incendié l’hospice de Villars et chassé les catholiques. Cinq régiments et vingt mois de luttes acharnées ne suffirent pas à les vaincre. Nous sommes icy l'aire du Seigneur Etemel pour estre vannés comme est le grain de froment dans la paille (Perrin. Lo libre de las tribuJationes. Page

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sèrent pas de se tenir sur la défensive et, de temps a autre, des alertes leur montraient les milices de Savoie débouchant par les défilés du Salève , ou les nobles du Faucigny forçant le pont d’Arve 1 .

271), chantaient ces désespérés ; leur héroïsme força l'admiration du marquis de Pianezze, et toute l’Europe sollicita qu'on les laissât en repos, car on ne put prouver qu'ils avaient attaqué sans motifs. L'ambassadeur Servien. appuyé d'un agent de Cromwell et des lettres pressantes de la Hollande et de la Suisse, négocia le compromis de Pignerol (août 1655) ; En 1663 et 1661, la révolte éclata de nouveau , elle fut étouffée dans le sang. Il serait difficile de dire lequel des deux partit montra le moins d'humanité, j'abrège ce lamentable récit. Le marquis Costa possède, dans sa bibliothèque de Chambéry, un eiemplaire de la première édition de l’Histoire des églises raudoises du pasteur Jean Léger, arec les gravures. Ces gravures sont devenues fort rares ; le remords ou la pitié les ont arrachées des feuillets du livre dans les bibliothèques publiques. Les milices de la Maurienne, commandées pour réduire l'insurrection, hésitèrent devant ces incendies et ces égorgements; il fallut les remplacer par des Piémontais.et bientût ceux-ci eux-mêmes par les Hongrois et bavarois mercenaires qu’avait licenciés le prince Thomas. (Archivio mtlilarenel 1664. .\otiiia délia milisia e degli stipendi ). I.e 1 6 mai 1664. les chefs vaudois prêtèrent serment, à Pignerol, entre lus mains du comte de Brichantcau. Les Suisses intervinrent de rechef, et les vallées furent placées sous la protection de la France. On trouve aux archives royales de Turin les documents qui justifient l'histoire de Léger, trop accusé de fausseté, M. Muston en a récemment publié un certain nombre.

1 En janvier 1670, le marquis de Lucinge, reprenant les projets de M. de Simiane, et s'aidant des mêmes aventuriers, les capitaines Granavello , Baudirhon , Rossilion , l'avocat Villa, etc., avait proposé d’attaquer la ville un lundi matin, à l'aube, avec 2,000 hommes résolus et 300 chevaux cachés à Tbonon et h Saint-Julien. — Il faut, disait-il, enlever les paysans sur les routes pour éviter qu'on ne donne l’alarme comme en 1602 , puis entrer par Rive et mettre le feu aux maisons, car les Genevois résisteront jusqu’à la mort. — Le 18 mai 1672, le Sénat décrète de prise de corps un huissier de Genève qui avait assigné un habitant de La l’oëpe devant le châtelain de Saint -Victor ; l’arrêt lui défend de réitérer à peine de la rie. Le même jour, un arrêt de règlement fait inhibition aux syndics de Genève de citer devant leurs tribunaux les sujets savoyens,

Le duc, n’ayant pas d'amis à Genève, renonça, de guerre lasse, à tout essai de surprise et chercha une revanche du côté de Gênes. Un aventurier de beaucoup d’esprit, Raffaëllo délia Torre, qui joua près de lui le rôle que l’écossais Law devait reprendre , avec plus d’éclat, cinquante ans plus tard, dans les conseils du régent, l’entraîna dans une campagne malheureuse terminée par l’arbitrage de Louis XIV (1672 à 1673). Gênes avait décliné depuis les progrès du port commercial de Livourne et du port militaire de Toulon; les navires marseillais et catalans faisaient aux siens une rude concurrence dans les Echelles du Levant ; Seignelay lui porta le dernier coup par le bombardement de 1684, l’expulsion des Espagnols et l’engagement que prit la République (1685) de fermer son arsenal et ses chantiers de marine. Les

aux officiers d’exécuter leurs actes et aux intimés d'y satisfaire, à peine d'amendes arbitraires ; interdit à ceux de Genève d’entrer dans les Estats à troupes d’hommes armés, tant de pied que de cheval, avec trompettes ou officiers avec l’écharpe, sous couleur d’accompagner le chAtelain de Jussy, o peine depunition corporelle (Reg. XLlll. folio 4). Les Archives du Sénat ( Armoires de Genève — 1603 à 1792) contiennent quantité de sacs de procédure et do mémoires à consulter sur des abus d’autorité ou des empiétements de limites. Ce qui devint plus grave, ce fut la bulle de Clément X, du 4 décembre 1674, déclarant nuis le traité de Saint-Julien de 1603, les actes qui l’avaient suivi et jusqu'aux récents accords de 1669, car le territoire des hérétiques de Genève se compose pour la majeure partie de biens ecclésiastiques, et la prescription de cent ans ne peut être invoquée contre le vol. M.do Blonay entra dans la ville pour étudier l’opinion. « Rien à faire, écrit-il au duc, iis sont quatre mille bien armés, prêts à faire feu des quatre pieds pour sauver leurs familles, et point de partis. Sauf deux ou trois qui ont peur d’être pendus, je n’ai pu mettre la main sur des gens à acheter. Ces bourgeois, qui sont bien les plus ombrageux compagnons du monde, ont flairé mon déguisement. » (AR. TURIN. Affaires de Genève. Categ. XII. Maszo VII.)

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princes de Savoie perdirent, dès lors, l'espoir de pouvoir rivaliser, par la seule possession de Gènes, avec l’influence croissante de la France dans la Méditerranée et les mers d’Orient. Ils ne pouvaient lutter sur mer qu’à la condition de devenir maîtres du littoral ligurien et des îles italiennes, la Corse, la Sardaigne, la Sicile; c’était à leurs yeux la route de Naples et de Chypre ; la Savoie, enclave française, devenait plus que jamais, en face de semblables horizons, un embarras dans la paix, un péril dans la guerre.

Tandis <jue Louis XIY, grâce à Colbert, à Condé et a Turenne, enlève la Lorraine, annexe la Franche-Comté et fait la guerre de Hollande, l’Allemagne et l’Angleterre se coalisent contre cette énorme puissance d’un roi dont le caprice est devenu la loi des Français. Singulières nécessités de la politique! En 4674, l’Espagne et l’Autriche défendent les protestants, et le roi persécute Port-Royal, brave le pape, impose la régale aux évêques et l’enregistrement aux parlements. Charles-Emmanuel II suivait à regret le torrent, fort inquiet de ce que deviendrait l’Italie si la Hollanae et l’Angleterre étaient écrasées, quand il mourut à Turin, le 42 juin 4675.

Habitué, dès l’enfance, à ne se diriger que par les conseils d’autrui, Charles-Emmanuel II, avec une âme fière et de chevaleresques élans, ne sut toute sa vie qu’obéir. Lorsque la mort de Madame-Royale l’eut laissé, en apparence, maître absolu de ses volontés, il tomba à la discrétion de ses favoris qui, pourvu que leur avis parût hardi et noble, furent toujours assurés de le voir suivre. Les fautes du règne datent de la

perte de la duchesse Ghrestienne, dont le duc, il faut le dire, regretta publiquement la sagacité politique. Le baron de Levaldis l’entraîne dans l’équipée de Gènes, le marquis de Sales le fait rompre avec Genève, le marquis de Pianezze lui faitsigner l’ordre de persécuter les Vaudois, l’archevêque de Tarentaise le décide à porter le premier coup aux prérogatives du Sénat 1 .

Le nouveau duc de Savoie, âgé de dix ans, était ce Victor-Amédée II qui, le premier de sa race , devait enfin saisir le titre royal poursuivi depuis sept siècles par sa famille. Sa mère, Jeanne-Baptiste, prit la régence sans débat, car aucun des membres de la famille ducale n’était en mesure de la lui disputer. Aimable, jeune, pleine d’esprit et d’une hardiesse qui gagnait les cœurs, Jeanne-Baptiste n’eut, pendant huit années, d’autre diplomatie que ue séduire*;

1 Ce priuco, s'il avait pu se dégager de la lourde tutelle de Louis XIV, aurait rendu de grands services an pays ; il aimait les travaux utiles et le prouva, en Savoie, par la rectification de la chaussée de Turin à Lyon qui, jusque-là, gravissait les pentes rocailleuses de l'Epine et qu’il conduisit pur la vallée de Coux, en rejetant un torrent dans la grotte des Eclielles et en taillant une corniche au-dessus des abymes du Guiers, dans le défilé de Chailles , jusqu’aux ponts de Beauvoisin et de Saint-Genix, après avoir racheté par des pentes modérées, qualité rare à cette époque, des différences do niveau de 270 mètres sur un parcours do dix lieues. Malheureusement, l’exemple de Louis XIV entraînait les princes ; on imitait, dans toute l’Europe, les ruineuses prodigalités de Versailles. Le. duc de Savoie, pour sa part, jeta des millions à des dépenses improductives, et rebâtit à la française, dans le style grandiose et monotone de Mansard et de Le Nôtre, ses châteaux de la vallée du Pô, Rivoli, Moncaliere, Mirafiori, le Valentin, ses villas de Casanova, de Trana, de la Vénerie, de la Vigne-Royale, et jusqu’à ses rendez-vous de chasse perdus dans les bois de Stupinis et de San Mauro.

5 Le portrait que Jean Méel a laissé d’elle à la galerie degli Uffiii de Florence, peint en 1664, la représente sous le cos-

mais elle compromit son prestige en partageant son autorité avec des novateurs comme le baron de Levaldis, des ambitieux comme le marquis de Livorno, des fats comme le comte de Mazin.

La femme réglait trop les décisions de la souveraine; ainsi, le premier acte drt à son initiative fut l’ordre d’exil de la belle Hortense Mancini, dont les attentions du feu duc l’avaient rendue jalouse. Cette vivacité d’impressions qui fait la délicatesse du cœur produit aussi, chez la plupart des femmes, la mobilité et par suite l’indécision de l’esprit. La régente voulut rester neutre entre les partis ; elle retomba de l’un à l’autre ' . Les insurrections sociales de la province de Mondovi et du marquisat de Cève (1675 à 1684) entretenaient en Piémont des ferments de guerre civile dont la France et l’Espagne essayèrent également de faire le motif aune intervention. La duchesse donnait à ses ambassadeurs pour instructions uniques ce cri de détresse : Qu’on me laisse en paix! Elle ajourne le projet d’alliance que lui apporte le cardinal d’Estrées en 1676; elle traverse la vente de Casai à la France et, tout en se défiant de Louis XIV, n’accepte qu’avec répugnance les confidences de Matteoli et les insinuations du duc d’York. En Piémont, on arme

lame noir et bleu des dûmes de la Visitation ; mais ses grands veux, la bonté souriante de son visage, jettent le charme de la jeunesse sur la sévérité de son ajustement.

1 En l'iémont, la Régence fut inaugurée pur le supplice du président Blancardi, rigueur imposée & la duchesse par ses ministres et dont les motifs réels sont real connus. (Cibrario. Origine e progressa. 1. 423.) Ce fait est il rapprocher du procès que le duc de Parme laissa faire, en 1670, contre son roinistro OolTridi, dont l’impopularité commençait à l'atteindre.

les bandits' pour rétablir l’ordre; en Savoie, le président de Lescheraines obtient le rétablissement du présidial d’Annecy*, et appelle l’attention de la régente sur de graves questions d’intérét public que le Sénat est chargé de résoudre 3. Louis XIV, au faite de sa puissance, ne ménageait personne en Europe; il brusquait les catholiques, il écrasait les protestants; la régente, dans son inquiétude, ne négligeait pas une occasion de faire assaut de courtoisie avec le cabinet de Versailles; elle cédait avec grâce sur les riens4, et ajournait les

1 On accordait aux criminols condamnés par contumace, à tous les gens hors la loi, un sauf-conduit de vingt-neuf ans, à la condition de marcher contre les villages rebelles. (Correspondance du marquis Pallavicino et du président Morozzo.)

* Supprimé en 1059, rétabli le 10 décembre 1675. L'édit motive la restauratiou de ce tribunal par la dépopulation d'Annecy, qui conserve le nom plutôt que l'apparence d’une ville, quoiqu'elle soit la seconde de celles de Savoie et très fréquentée des étrangers à cause des dévotions qu'on y va faire au tombeau du Saint.

1 Le 24 décembre 1678, la duchesse écrivait au Sénat en lui proposant le rétablissement du tabellion : Mous vous laisserons le soin de taxer le labeur de ceux qui seront establys pour insinuer , et qu'il soit sçu que nous n'en voulons aucun profit pour les finances. Le 16 janvier 1679, elle demande l'avis de la Cour sur l’état économique de la Savoie et sur l’opportunité de lois somptuaires ; le 12 mai, olle la consulte sur rétablissement projeté d'une Université à Chambéry; en décembre, elle appelle son attention sur une lacune de la loi péualc qui permet aux criminels condamnés en Savoie de se réfugier en Piémont sans qu’on puisse les y saisir, les arrêts n'étant exécutoires que dans le ressort de la Cour de justice qui les a rendus.

4 Le marquis Provana (malgré les ordres sévères nécessités par la peste) laisse débarquer à Oneille des capucins que f.onis XIV envoyait à Rome; don Antoine do Savoie, gouverneur de Nice, prête son bourreau au commandant français de Monaco, à ceste seule condition qu’on empeschera le peuple de le trop maltraiter en sa fonction comme il y est advenu aucunes fois; il fait ses excuses au receveur des gabelles de Saint-

affaires sérieuses. Le traité de Nimègue, entre la France et la Hollande (10 août 1678), l’Espagne(17 septembre), l’Empereur(5 février 1679), consacre l’omnipotence du roi. Malgré sa neutralité, la duchesse obtint que son ambassadeur,le comte Provana, assistât aux conférences et que le traité confirmât les stipulations de la paix des Pyrénées spéciales â la Savoie 1 . La réclamation du prix de cet appui ne se fit pas attendre.

Lorsque le jeune duc eut atteint l’âge légal de sa majorité, Jeanne-Baptiste suivit l’exemple de Madame-Royale et créa un conseil privé où elle devait continuer à siéger avec toutes ses précédentes prérogatives de régente *. Cette précaution parut excessive ; on accusa simultanément la mère du prince, ou de vouloir s’emparer du trône en exilant son fils en Portugal J, ou d’avoir secrètement vendu la

Laurent du Var sur la témérité de quelques insolents d'aller faire le dégast dans ses ciguës ot lui donne l’assurance oue ces impertinents seront mortifiés. En retour, Louis XIV écrit de Saint-Germain, le 27 décembre 1681, à M. de Roncières, son lieutenant à Monaco, qu'il devra observer la plus complète neutralité dans la querelle du duc de Savoie et du prince régnant. (Archives du Sénat : Registre de trois cents feuilles contenant, on italien, quantité de documents intéressant le comté de Nice et surtout les rapports maritimes avec Gènes, l’Espagne, l’Angleterre ; il est intitulé : Registro délit It litre e alite cose dependenti del governn dell'Eccellenxa del Signor D. Antonio di Savoja, gaver nat or e luogotenente generale per S. A. R. délia citta e conlado di Sixxa, doppù il ritornn dell'E. S. di Piemonte giunlo in Nixxa li 2 novembre 1080. iSic.j

1 Recueillie Dumont. Tome VIII, page 300 (art. 26 du traité).

5 Lettres-Patentes du 14 mai 1680 'SENAT. Registre secret. XLV. Folio 20).

1 Jeanne voulait marier son fils à l’infante Isabelle, fille unique de sa propre sœur et du roi don Pedro ; or, la loi de

Savoie à la France. L’attitude impérieuse de Louis XIV, les troupes qu’il jetait en grand nombre sur les routes du Piémont en prétextant le ravitaillement de Casai, la pression

Su’il exerçait sur le cabinet de Turin à propos e la question religieuse, tout semblait confirmer les craintes aes patriotes piémontais.

En décembre 1681 , le mariage portugais est officiel ; en janvier 1682, les chefs de la noblesse du Piémont, Provana, Livorno, San Martino font appel aux armes, exigent la rupture du mariage, la retraite de la duchesse, le renvoi des troupes françaises 1 . Victor-Amédée laisse la régente comprimer la révolte ; puis, obtenant d’elle la mise en liberté presque immédiate de ces gentilshommes qui venaient de sauver la future monarchie sarde et que Louis XIV trouvait trop zélés pour le service de leur prince, il se décide à saisir le pouvoir. Prévenue à temps, la régente le devance et lui annonce, à Rivoli, sa propre résolution d’abandonner les soucis du gouvernement (1683). La Savoie regretta la duchesse Jeanne-Baptiste. Elle avait favorisé dans ce pays l’instruction publique , les établis-

1 Amego exigeait le séjour en Portugal du mari de l'infante. Madame de Savoie ne souhaite au monde que l'accomplissement du mariage de son (ils avec l’infante de Portugal ; cest l'cvan gile du jour, écrivait Mme de Sévigné à Mmf> de Grignan. Malgré la naissance d’un frère d'Isabelle en 1679, tout était conclu ; la flotte portugaise attendait le prince devant Nice, et les registres du Sénat mentionnent, le 2 janvier 1682, l'amnistie générale accordée par le duc à l'occasion de son mariage avec l'infante de Portugal.

1 AR. TURIN. Provincia di Monilovi nel secolo XVll°. — Masxo III. Fasc. XI. — Lettres inédites du président Morozzo à S. A. R. — Arch. du Sénat de Turin. Reg. des délib. de 1684. — I.eti. Storia piemontese. V. liv. IV. — Denina. Storia del Re Vittorio-AmedeoII.— Comte de Saluées. Jiist. milit. IV. 422.

seraents hospitaliers, les communautés de femmestout en sachant maintenir intacts les droits du pouvoir civil contre les prétentions ecclésiastiques. Les conflits du Sénat avec messire Jean d'Arenthon d’Alex, évêque de Genève (1677 à 1679), et messire Etienne Le Camus, évêque de Grenoble (1678) furent résolus par elle avec autant de fermeté que de finesse. Cette femme, qu’on jugeait en Piémont si frivole, et dont il semblait que les préférences dussent tour à tour combler l’ambition de tous les présomptueux de la cour, accomplit, en huit années d’agitations, plus d’œuvres utiles que quantité de princes fort vantés n’en ont essayées pendant de longs règnes paisibles.

En 4678, Jeanne-Baptiste donna l’ordre de réunir en un seul corps les lois, édits, manifestes , lettres-patentes et arrêts de règlement dont l’ensemble constituait la législation politique, judiciaire et administrative de ses Etats. Ees recueils de l'avocat Gaspard Bally* et du maître des comptes Alexandre Jolly 3 reproduisirent la plupart des documents législatifs émanés du prince et des cours souveraines; Borelli rédigea pour le Piémont une compilation semblable4. C’était la première fois, depuis 1430, qu’un essai général de codification était tenté en Savoie; malheureusement, malgré les

’ Voir les chapilros XIV et XVI uu présent volume.

3 Recueil des Edits et Règlements de Savoye depuis Emmanuel- Philibert jusqu'à présent. Riondet.imprimeur à Chambéry.1679.

3 Compilation des anciens édits des princes de la Royale-Maison de Savoie, ensemble ceux de Madame-Royale sur le domaine.

1 Où l'on a signalé des interpolations et des retranchements destinés à fausser l’histoire. (F. dal Pozzo. Essai sur les Etats- Généraux du Piémont et de la Savoie. 16.)

soins qu’y apporta le président Janus de Bellegarde1, il y manqua ces larges vues d’ensemble, cette synthèse féconde, ce génie d’assimilation qui, malgré les éclairs de 1580 et de 1723, ii’ eurent guère de modèle qu’en 1748, lorsque Montesquieu découvrit à l’Europe L'esprit des lois. En 1680, sur l’ordre exprès de la régente, le sénateur Morel colligea Les us et coutumes au criminel * et en forma un code semblable à celui que la duchesse Chrestienne avait fait rédiger, en 1643, pour les matières civiles3. Ce règlement adopte quelques-unes des réformes proposées par René Favre, notamment en ce qui concerne les poursuites d’office, le recouvrement des frais de justice, etc. Mais le titre XII : De la Question et Torture , réglant le droit des juges et se flattant d’humaniser un odieux usage, laisse à l’imagination le soin de deviner tout ce que la concision du texte recèle de terreurs et de suprêmes angoisses :

t Art. ix. — Si, par le rapport que fera le chirurgien, il n’y a rien qui puisse arrêter l’acte de question, le juge ordonnera aux archers de dépouiller l’accusé , de le vêtir de la chemise de justice et de le lier ; et interpellera le criminel en cet état de dire vérité. — Art. x. Si le criminel a quelque empêchement d’infirmité ou de

1 Récompensé en 1687 par la dignité de grand chancelier, il garda les sceaux jusqu'en 1713. 11 fut remplacé au Sénat par Horace Provana, ambassadeur b Rome et a Nimègue. (Galli. Dignité e cariche del Piemonte. I. 194.)

1 Stile et manière de procéder ès matières criminelles, (Chambéry, chez Riondet}', en 21 titres et 302 articles, d’après les patentes de Madame-Royale, du 15 janvier 1680, qui a baillé tout pouvoir au Sénat de luy donner force de loy inviolable m

1 Stile et Règlement sur le fait de la justice et instructions des procès civils, dresse' par le Souv. Sénat de Savoye (Chambéry, chez Dufour. 1648). ,

^ Diqiyize<^b^^g£gle

nature, à ne pouvoir supporter la question ordinaire, il sera délibéré par les juges si on lui donnera un autre genre de toi ture. — Aux. xv. Vingt-quatre heures après, le criminel sera répété pour sçavoirs’il veut persister ou non. — Art. xvii. Si le criminel, dans la répétition, dénie ce qu’il a confessé à la question, il y sera de nouveau appliqué ; re qui pourra être continué jusques à trois fois s’il persiste à nier. — Art. xviii. Si l’accusé n’a rien confessé à la question, elle ne pourra être réitérée sans nouveaux indices ; sinon qu’il fût évidemment convaincu d'avoir usé de sortilège on drogues pour se rendre insensible à la question. — Art. xxiii. L’acte de question ne pourra jamais excéder trois heures de temps. »

On remarque une grande émulation parmi les magistrats; leurs écrits témoignent d’un sens pratique fort développé; ils ne s’égarent point en de vaines dissertations, mais ils vont droit au but. Claude Ber guère avait donné l’exemple par son livre du Notaire parfait (1657); le sénateur Deville publia, en lo74, V Estât en abrégé île la justice ecclésiastique et séculière des pays de Savoy e; Gaspard Bally, de 1679 à 1690, le Traité des Laods et Trezeins et le Traité des subhastations ; etc. Morel avait aussi préparé sur les matières ecclésiastiques un travail qui ne fut repris qu’en 1729.

Quelques mois après la retraite de sa mère, Victor-Âmédée se laisse séduire par les manœuvres des agents du duc d’YorV et l’appât du trône d’Angleterre ; c’eût été une belle revanche de la rupture portugaise ; mais les succès de la Maison ae Hanovre devaient réduire à néant les combinaisons catholiques du roi de France. Le jeune duc épouse, le 10 avril 1684, la princesse Marie, fille de Philippe d’Orléans et d’Henriette d’Angleterre. Presque aussitôt,

le duc comprit qu’il s’était donné un maître ; coup sur coup, le roi lui impose, sous des dehors à peine déguisés, l’occupation militaire du Piémont par les troupes françaises et, à bref délai, la conversion ou l’expulsion des Vaudois.

L’année 1683 avait marqué l’évanouissement, de la gloire absolue de Louis XIV ; la mort de la reine (30 juillet) le livre à Mn,e de Maintenon ; la mort de Colbert (6 septembre), à Louvois. En juillet 1684, les dragonnades commencent dans le Béarn ; le 48 février 1685, le roi Jacques II assiste à la messe dans le palais de Whitehall; le 22 octobre, Louis XIV révoque l’édit de Nantes. Le duc de Savoie acquiesce , moitié par conviction , moitié par nécessité , aux mesures injustes, impolitiques et brutales que Louis XIV lui impose. Il chasse les Vaudois de ses vallées piémontaises, ajoutant à l’odieux des persécutions religieuses la honte de les ordonner sous la pression de l’étranger. Les Barbets des Alpes et les C.amisards des Cévennes rendirent célèbres ces noms qu’on leur infligeait par dérision ; leur obstination héroïque lassa les exécuteurs. Le duc leur avait d’abord proposé l’abjuration; ils refusent; il leur offre de quitter les Alpes et de passer en Suisse. Les prudents acceptent; d’autres s’obstinent à ne point abandonner leurs âpres vallées. Don Gabriel entre à San Martino avec deux mille Piémontais ; Catinat à San Germano avec quatre mille dragons (1686). Je constate qu’il n’y eut pas de Savoyens parmi les bourreaux1 .

Victor-Amédée sentait pourtant que son as-

1 Voir aux Archives de Turin le supplice de Daniel Pellenc, la mort des sœurs Viltoria.lcs journées de Méan,Bobbio,Praro$lin.

sujettissemcnt aux volontés de Louis XIV l’empêcherait de trouver des alliances sûres et qui ne se fissent point acheter trop cher. Aux yeux de l’Europe, la conversion d’un million de. protestants semblait avoir achevé l’unité française; les puissances qui se voyaient menacées, Hollande, Suède, Brandebourg, Angleterre, s’associent sans bruit, le 9 juillet 1086, à Augsbourg. L’Espagne catholique , l’Empire mi-partie de Rome et de Genève, entrent à leur tour dans la coalition. Le duc de Savoie sollicite sou accession; la Hollande exige qu’il dorme des garanties par le rappel des Vaudois; il y consent. Le président Provana, qui dix-lmit mois plus tôt combinait avec l’évêque de Grenoble l’exdde ces malheureux, fut chargé de régler à Lausanne les conditions de leur retour 1 . Lu plupart avaient trouvé un asile dans le pays de Vaud et à Genève : l’attrait du sol natal est si vif qu’ils n’hésitèrent pas à abandonner ces beaux rivages et la liberté suisse pour leurs tristes vallées du mont Viso et l’hospitalité douteuse du duc de Savoie. Réunis au nombre de neuf cent soixante-douze à Nyon, sous la conduite d’Henri Arnaud, colonel et pasteur comme les prédicants cévenols, ils traversent le lac Léman, au printemps de 1688, sur des barques frétées par le gouverneur de Thonon à Evian, Yvoire, Genève; remontent paisiblement les vallées du Chablais et du Faucigny jusqu’à Faverges et Conllans, descendent la vallée de l’Isère, passent en Maurienne et franchissent le Mont- Cenis. Au gué de la Uoria, le marquis Parella

• Archives dn canton do Vaud. — Papiers publics relatifs cm pays de Gex et à la Savoie. 1092.

survient avec trois cents dragons, rejette la colonne, ses attelages et ses voitures dans la vallée d’Oulx, où l’avant-garde culbute quelques postes dauphinois. La cour de Turin s’exécutait vis-à-vis de ses nouveaux alliés protestants en permettant le retour des Vaudois ' ; elle s’exécutait vis-à-vis du cabinet de Versailles en tuant quelques hommes par surprise. Mais Louis XIV comprit la feinte et réclama une répression sérieuse. Les lettres ducales ordonnant de courir sus aux religionnaires qu’on trouvera sur les routes , isolément ou par troupes, de les saisir et de les mener aux prisons, moyennant une prime de cinquante livres par homme pris, sont enregistrées au Sénat le 19 juillet 1088. Le 8 septembre, ordre aux bourgeois de Chambéry de garder leurs portes et de se réunir dans leurs

Îuartiers au tocsin de la grosse cloche de Saintléger. Le 20 septembre, Provana, lieutenantgénéral en Savoie du fait de sa charge, fait appel a la noblesse. Les gentilshommes du vieil escadron de Savoie doivent se trouver, le 1er octobre, à cheval, avec les pistolets et le mousquet, à Chambéry, Annecy, Evian et Thonon, lieux de rassemblement désignés par leur chef le marquis de la Serraz, cornette blanche de la noblesse. On eut dit que la province était menacée d’invasion. Louis XIV, qui bravait l’Europe en brûlant en plein hiver les villages du Palatinat et en faisant sauter les églises de Trêves avec

* Quelques écrivains, dont le zèle maladroit travestit l’histoire, ont affirmé que le due Victor n'avait jamais permis le retour de ces hérétiques détestables. Le seul trajet a travers la Savoie de cette colonne de voyageurs attesterait la connivence delà Cour de Turin, si l’on n’avait pas des preuves- plus décisives de la tolérance apparente et de la duplicité réelle du duc qui. du haut de ses Alpes , voyait le vent tourner.

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la poudre', redoutait le retour en France de la grande émigration protestante de 1685 et 1686. Mais Guillaume d’Orange se souciait peu de restituer au sol français ces fugitifs laborieux qui payaient l'hospitalité par des inventions, et ces soldats qui lui avaient conquis l’Angleterre. Le retour des Yaudois fut, contre toutes prévisions, un fait isolé; on redoutait la coalition angloallemande; les ordres du roi au duc Victor- Amédée étaient formels. Dès les premiers jours de septembre 1688, une seconde colonne ct’exilés, composée en grande partie de femmes et de vieillards et qui ne comptait que soixante hommes armés, passa deux jours en pourparlers dans le port de Thonon, puis on l’obligea à retourner sur l’autre rive du lac. La concession faite à Louis XIV n’était, à vrai dire, qu’apparente, et le duc, prêt à rompre avec la France*, avait réussi dans son triple jeu : satisfaire Versailles, jeter dans les Alpes une troupe de soldats fanatisés, éconduire leurs familles qui auraient reconstitué le petit peuple vaudois. Six ans plus tard, en 1694, après les avoir entraînés dans la vallée de la I turance à la suite des Allemands de Cornuau, et à la veille de signer le traité de Pignerol, qui lui rendra le massif du mont Viso, Victor- Amedée, trop habile pour négliger cette porte ouverte sur les protestants provençaux et dauphinois, révoque les mesures de rigueur prises en 1688 contre les religionnaires, et persiste, malgré l’indignation de la

1 En 1689, Montclar, Feuquières, Dura/, y font oublier les ravages (le Turenne en 1675.

* La glorieuse rentrée des Vaudois pur M. Arnaud, colonel et pasteur des vallées. — Carutti. Storia di Vittorio-Amedeo. 1.108. — Cibrario. — Origini e progressa. Tome I, folio 189.

cour de Rome1, à les couvrir d’une protection intéressée, trop tardive pour son honneur.

Mille indices auraient appris au cabinet de Versailles que le duc de Savoie se détachait peu à peu de la politique française, si les agents secrets du roi ne lui en avaient déjà fourni la preuve. Des deux parts on ne cherchait qu’une occasion ; le duc traînait en longueur, car, s’il s’était compromis avec les Allemands, eux ne s’étaient point engagés vis-à-vis de lui ; Gatinat, impatient d’agir, ne voulait cependant pas rompre le premier. Le duc s’efface, se dérobe à mesure que Catinat le presse; enfin, le 4 juin 1690, il si<me la quadruple alliance entre la Hollande , l’Espagne , l’Autriche et la Savoie. Assuré d’être soutenu , il répond alors par un pamphlet au manifeste de Louis XIVS; Catinat réplique par un ultimatum, et l’échange des deuxleltres qu’onvalirefaitéclaterla rupture. Le 17 juin 1690, Victor-Amédée écrit au maréchal :

« Vous avez autant de témoins que de soldats de ce que j’ay souffert pour marquer ma respectueuse déférence au Roy vostre maistre. Vous sçavez que j’ay consenti à la demande que vous avez faite d’une partie de mes troupes pour passer en France au service ne S. M.;

* I.’édit d'amnistie du 23 mai 1694 fut annulé par un décret du saint-oilice du 17 août, qualifiant cet acte d'énorme, impie et détestable. Le 31 août, le Sénat de Turin défend, sous peine de mort, la publication du décret romain et invite le duc ï solliciter aussitôt sa révocation par le pape Innocent XII. (Boggio. Chiesae Stato. Tome I, folio 143.;

s Ce pamphlet, qui a pour titre : Risposta al manifeslo prodotto dalla Francia per giustificare l'entrata delle sue armi nei Statt di S. A. R. di Savoia l’anno 1690, débute par l'ironie : « Le crudeltà, le estorsioni, l'inginstisia, le infedeltà. c li violamenti si sacrilcgi, e gl'incendi non si descricono che con termini soavi, modesti e rispetlosi. »

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que vous en files paroitre une satisfaction particulière au marquis Ferrero comme si sçeut esté le seul but de vostre commission à noslre égard et uue vous respoudites affirmativement à la demande qu’il vous fit si je devois dès lors regarder les troupes de S. M. comme amies.

Vous avez cependant, de là à peu de jours, insisté à avoir de mes places entre les mains ; vous avez exigé ensuite, contre vostre premier sentiment, que mes troupes n'allassent plus en France et se joignissent aux vostres pour agir contre l’Estal de Milan; après quov vous jugez assez que je dois souhaiter que si vous avez quelque chose à me faire savoir vous vouliez bien vous donner la peine de les mettre par escrit et que j’y responde de tnesme. 1 »

Catinat répond, avec aillant de finesse que d’impertinence:

« Mgr, je viens de recevoir la lettre que V. A. H. m’a fait l’honneur de m’cscrirc, dans laquelle ses intentions uaroissent si nettement de suivre les engagements dans lesquels elle s’est mise depuis longtemps, qu'il est inutile de luv rien proposer par escrit qui puisse hiv donner moyen de rentrer dans l’honneur des lionnes grâces du Roy. .le suis avec tout le respect qui vous est dû, etc. »

Quelques jours après, on -découvre à Turin la conspiration de Sylvestre; le duc fait arrêter l’ambassadeur de France; le roi use de représailles, et Catinat éolairc sa première nuit de marche par l’incendie d’Aveillane. La campagne de 1600 fut vigoureusement conduite sur

1 Correspondance des mois du mai et juin 1G9Q entre le duc do Savoie, le roi de France et M. de Câlinât. {On a imprimé ces lettres pour faire voir à la postérité arec quelle injustice on a déclaré la guerre à S. A. /!.. et sans doute jusqu'au moindre de ses sujets se fera un plaisir de les garder chez lui. — Uibliolh. du marquis Costa. Catalogue n" 2000.) — Les histnrions pitf— montais, et entre autres Salures (V. 11), onlcité ces lettres en les dénaturant.

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les deux versants des Alpes. Tandis que Catinat se jette à Carignan sur la rive droite du Pô (8 juillet), prend Cavour d’assaut, marche sur Saluces, force le duc Victor à sortir de ses lignes de Villafranca et le bat à la célèbre journée de Staffarde (18 août)1, le marquis de Saint- Ruth bloque Montmélian et entre à Chambéry (12 août). En Piémont, Catinat se trouvait au milieu de paysans ruinés par les guerres, de corps francs pillant amis et ennemis, de Vaudois fanatisés par le désespoir*; il exécuta de point en point les ordres du ministre Louvois3, dévastant le pays, frappant les provinces de fortes réquisitions, portant sur les rôles des contributions de guerre jusqu’aux habitants de Turin et des villes occupées par l’armée piémontaise. En Savoie, au contraire, le marquis de Saint-Ruth, plus odieux par ses sévérités que célèbre par ses victoires *, se vit en présence de populations calmes, point malveillantes, et fut assez impressionné de cette attitude pour

' Le régiment de Savoie-infanterie perdit les deux tiers de son effectif « l'attaque des Cascint dette Sendone qui furent le pivot de la bataille. Ce régiment, exclusivement composé de soldats nés en Savoie, fut formé en 1660 sous le nom de son premier colonel, M. de Chattes ; on l’appela ensuite Chablais, et enfin Savoie en 1661.

* La guerre prit un tel caractère d’atrocité, que les généraux signèrent la convention do Vigon (19 octobre 1690) pour assurer l’échange des prisonniers moyennant rançon. La vie d'un général était estimée 500 pistoles ou 7,600 livres; celle d’un soldat 2 écus; les trompettes, timbaliers, tambours et hautbois étaient renvoyés cour un air de danse ; il était interdit de se servir de balles mâchées ou de lingots de fer, de dépouiller et de battre les prisonniers, de marauder avec moins de 19 hommes ?i pied ou de 15 à cheval, etc. (Traités puhltcs.J

’ Fcuquières. Mémoires. Tome 11. Chapitre I,. Notes.

* Histoire militaire. Tome V. Page 52.

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modérer la fougue de son caractère et atténuer ce que ses instructions avaient de trop rigoureux. Il comprit à temps que, si les Savoyens ont dans le tempérament cette nonchalance qui dédaigne certaines provocations, il peut être dangereux de lasser leur patience ou de brusquer leur fierté.

La Savoie était fatiguée de fournir au Piémont les plus robustes de ses laboureurs et le plus clair de son revenu. L’élan patriotique manifesté par le Sénat avant la rupture a Aveillane ne tint pas devant l’indifférence de la population. Le 6 juin 1690, le Sénat écrivait au duc, en protestant que les sénateurs employeroient leurs biens cl leurs vies au devoir que leur imposent leur naissance et leur condition. Le même jour, il affectait les régales des sénateurs Denys et Ghevilliard, montant à 800 ducatons, à équiper trente dragons, et chargeait un de ses membres d’emprunter assez d’argent pour lever une compagnie de cavaliers, à la seule fin de servir d'exemple à la Chambre des comptes et aux communautés. Le 12 juin, sur un avis du commandant de l’armée royale en Dauphiné, les notables de Chambéry tiennent conseil chez le marquis de Lescheraines, président de la Chambre des comptes; on y résout de composer au meilleur profit du public. La convention fut signée au camp de Chapareillan (Je 14 juin) entre le marquis de Larrey pour le roi, le comte d’Urtières et l’avocat Rambert pour la Savoie.

Le 25, un arrêt du Sénat ratifie la convention signée par les députés du conseil composé des trois Estats de Savoy e. La Savoie se rendait, à la condition que rien ne seroit innové; on s’engageait à payer une contribution de guerre do

200,000 livres (et 2 sols par livre pour frais de perception) dans le délai de trois mois à Grenoble, dont trente mille livres dans les trois jours, et le surplus de mois en mois, par tiers1. Le Conseil d’Etat délibère de saisir, après inventaire estimatif, l’argenterie des églises et des communautés pour payer une partie de la contribution de guerre promise aux Français; le Sénat ordonne (arrêt du 30 juin) que cette contribution sera perçue sur tous les ordres, comme dans tout péril public, vu l’urgence, et pour éviter l’incendie dont V Estât esloit menacé. Il prescrit d’appeler en séance, pour estre sommés de secourir V Estai en cesle aventure, tous ceux qu’on sçait avoir du comptant ou du crédit à Lyon, Genève ou ailleurs. L’emprunt fut garanti sur les revenus de la province et remboursable avec une indemnité de six un quart pourcent, les reçus valant pour obligation.

Le 27 juillet, le Sénat enregistre des lettres ducales du 11 appelant aux armes la noblesse de Savoie; la Compagnie, faisant son devoir jusqu’au bout, en ordonne la publication malgré le voisinage de l’armée française. La détresse publique était telle que le duc, dans ces lettres, constate l’impossibilité pour la plupart des gentilshommes de s’équiper à leurs frais; il les autorise à contracter des emprunts et, pour les faciliter, décide que cet argent sera remboursé par privilège à toutes dettes antérieures, sur la seule assertion que tel fut son emploi.

1 Pour la ville de Chambéry et la province de Savoie, mais non compris le Petit-Bugey et ce qui est sous le canon de Montmélian, à trois mois de terme. Tous ces détails sont tirés des Archives du Sénat (Registre des arrêts et délibérations , dès le C juin 1690 à 1695 — n» XLVIJJ).

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Malgré la gravité de la situation, le Sénat, rassuré sur les intentions du marquis de Saint- Rutb, ne se constitue nas en permanence et prend ses vacances habituelles. Ce seul fait atteste que l’émotion produite par l’entrée des Français en Savoie s’était déjà calmée. Le 12 août, le général en chef prend possession de Chambéry et y installe son quartier-général*.

Le 17 octobre, le Sénat reprend ses séances et tous les sénateurs sans exception - prêtent serment de fidélité à Louis XIV.

Le roi, par déclaration du 17 janvier K>tH 3 confirma dans toutes leurs attributions le Sénat, la Chambre des comptes et les judicatures subalternes, maintint dans leurs charges tous ceux qui avaient prêté serment, et pourvut aux sièges vacants par décès. Le 21 février, il nomme premier president Bertrand de la l‘énuse, qui luy avait donné des preuves d’une affection singulière *. L’attitude du Sénat en

' I.a ville était sans garnison et no comptait que 5 à 600 habitants en état de porter les armes. Le 15 août, la ville do

Kunully capitula après nn essai de résistance qui routa la vie *

à quelques braves : les bourgeois Rollicr, Bebert, Python,

l'imprimeur Rubellin, etc. Le 20 août, ordre aux bourgeois de

consigner au chilteat leurs mousquets et munitions ; le 29, ordre

daté du camp d’Anne^- de payer, pour tout le duché, dans le

délai de deux omis, la somme de 162,924 livres 0 sols 8 deniers ;

le 1er septembre, ordre daté du camp d’Alby de dressor le rôle

des gentilshommes de Savoie gui sont au service de la cour de

Turin et des autres princes étrangers.

1 I.e premier président Horace Provana, pu: montais , était absent; rhargé d'une mission diplomatique près la Cour de France, il avait été mis A la Hastille lors des représailles qu'ordonna le roi après la déclaration de guerre; de retour à Turin quelques semaines pins tard, il y était resté.

} Archives du Sénat, — Reg. Xl.VIII, folio 35.

' A sa mort (aoôt 1691), il fut remplacé par le dauphinois »

A. Guérin de Tencin.

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1690, blâmée par quelques écrivains, fut la conséquence de délibérations réfléchies et l’expression d’un vrai patriotisme, celui qui agit et ne s’affiche pas. F aisant en face de l’ennemi les affaires de la Savoie sans déserter précipitamment celles du prince, le Sénat était mieux dans son rôle d’unique représentant légal du pays que si, cédant à un faux zèle, ses membres se fussent dispersés, livrant la province à l’arbitraire d’un soldat.

La campagne de 1691 commence en Piémont et se termine en Savoie. L’armée de Catinat ravage les provinces au lieu d’attaquer le duc, retranché sur les collines de Mirafiori ; elle bat en retraite devant les fantassins du duc de Bavière et les cavaliers du prince Eugène; les alliés reculent, à leur tour, devant fniver, et Catinat en profite pour passer les Alpes. La citadelle de Montmélian tenait depuis aix-huit mois, grâce à l’abnégation des milices savoyennes qui formaient sa garnison et à l’héroïsme de leur commandant, le marquis del Garetto de Bagnasc. La ville s’était rendue à M. de la Hoquette, revenu d’Aoste pour la forcer 1 ; la suspension d’armes conclue avec la citadelle continua tacitement jusqu’à l’arrivée de Catinat; M. de Bagnasc capitula après une énergique résistance de trente-trois jours, le 22 décembre 1091 *. Il sortit avec 198 hommes mourant de faim, tirant après eux trois canons;

1 La ville résista du 27 juillet au 5 aoilt, malgré le mauvais état de ses défenses, et fut incendiée par les bombes ; elle avait subi un premier bombardement du 8 au 25 février.

5 Journal du siège de 1690, rédigé par M. de Chamousset, publié par M. Menabrea. — Mémoire adressé à M. de louvois par un officier breton. — Paris. 1698.

l’armée française les accueillit par des vivats et Catinat ne laissa partir ces braves qu’après les avoir fêtés deux jours. L’histoire doit conserver les noms, restés obscure , des bourgeois Claude Pillet, AndréThomas, Pierre Magnin , et d’autres encore qui, retirés dans la citadelle avec leurs femmes, y donnèrent l’exemple d'un rare courage et d’une fidélité qui s’étonna d’être louée *.

Dans l’été de 1092, Victor-Amédée laisse le gros de l’armée combinée se heurter au camp de Catinat, et franchit les Alpes avec trente mille allemands pour envahir le Dauphiné où il fait appel aux partis. Les Huguenots oublient les édits du roi pour ne voir que le péril de la patrie; une levée en masse où tous, jusqu’aux femmes *, s’associent pour la défense commune, rejette le duc en Piémont. Catinat reprend l’offensive, débloque Pignerol et Casai, tandis que le marquis de Parella se fait tuer à Hubaye et que le comte Palti se laisse battre à Suze. Victor- Amédée n’a d’autre ressource que de fanatiser les Vaudois contre les Français en leur accordant la liberté de conscience ; ses lettres-patentes de 1694 rendirent imminente une rupture avec Innocent XII , et le pillage des abbayes romaines du Piémont vint compliquer cette situation délicate. Leduc n’avait pas encore de fils; il était rentré malade à Turin ; sa lente convalescence favorisait beaucoup d’intrigues etremuait d’ardentes ambitions, à Turin comme au dehors. J

1 Victor-Araéilée les exempta d'impôts, eux et leurs familles, pour deux générations.

! A Nyons, MUc Philis de La Tour-du-Pin I. h Charte réunit les paysans et battit les Piérnontais au col de Cabre. (Voir les détails aux Métn. Acad. Delphinale. III» série. I. 16.)

3 t.e prince de Carignan, sourd et muet, oc pouvait régner,

En Savoie, tout était calme ; grâce à sa neutralité de tolérance, ce pays jouissait d’une paix précieuse bien qu’il fût occupé par l’ennernietàdeux pas d’une guerre atroce. M. de la Hoquette avait remplacé le marquis de Saint- Ru th dans le commandement de la province dès les premières semaines de 1091. Après la reddition de Montmélian, toute préoccupation militaire disparut; on occupa fortement les cols fies Alpes et, dans le reste de la Savoie, les garnisons françaises, réduites à un foible effectif de six mille hommes, firent preuve d’une discipline sévère et de ménagements qu’il faut louer chez les soldats de ce siècle 1 . Les impôts ne furent pas augmentés, sauf pour la contribution de guerre de 1690 ; les réquisitions et transports étaient remboursés aux paroisses d’après un tarif concerté avec le Conseil d’Etat, la Chambre des comptes et l’intendant; l’impôt de capitation de 1695, que paya la France entière, n’atteignit pas les deux tiers de l’impôt sur les farines que le duc établit en Piémont dès 1691 . 3

quoique, gnlce à l'art du comte Tesauro (vulgarisé plus tard par l’abbé de l’Épée), il comprit cd se fit comprendre ; l'empereur comptait l’exclure du trône cl donner les Etats de Savoie à son fds, âgé de sept ans, sous la tutelle du prince Eugèue. Les envoyés de Louis XIV, le maréchal do Tessé et M. de Chamlai, d'accord avec le trésorier général C.ropello, manœuvraient pour contrarier cette combinaison.

' Je n’ai trouvé trace que d’un seul fait de violence, et encore fût-il commis dans la première semaine de l'invasion. Une troupe de soldats français enfonça les portes d’une maison isolée dite la Bionnaz, que le procureur Ducruet possédait audessus de Lémenc et où il avait retiré ses papiers pour plus de sûreté ; ils y brisèrent les meubles et dispersèrent les sacs à procès, (Enquête du 21 mars 1691, — Reg. XLY1II, folio 136.)

1 Lettre du roi, datée de Versailles le 26 février 1695; l’édit fut enregistré au Sénat le 20 mars.

La défaite de la Marsaglia (3 octobre 1693) décide Victor-Amédée à se séparer de l’Autriche dont il redoute les préoccupations dynastiques ; M. de Tessé, le ministre Gropello et le marquis de Saint-Thomas reprennent les négociations, tant de fois rompues et renouées ; dès 1694, on adopte pour base des accords futurs la neutralité de l'Italie, et l’on convient d’agir de concert tout en demeurant en état apparent d’hostilités ; le secret fut bien gardé. Le 30 mai 1696, le traité de Pignerol conlirme la convention signée quelques mois plus tôt à Lorette; sur le refus des coalisés 1 d’adhérer à l’éventualité d’un accord avec le roi pour la neutralité de l’Jtalie, le duc de Savoie rend publics les articles arrêtés à Pignerol (29 août 1690).

« En moins d’un mois, remarque Voltaire, Victor- Amédée fut généralissime de l’Empereur et généralissime de Louis XIV ; nul prince ne prenait plus tôt son parti quand il s’agissait de rompre ses engagements pour ses intérêts. »

Après sa défection, il advint, comme à Nimèeue, que chacun traita pour son propre compte. L’armée franco-piémontaise s’arrête, comme toujours, à la veille de passer en Lombardie, et, de lassitude, les négociations ouvertes à Ryswick se terminent par les traités des 20 septembre et 30 octobre 1697, qu’imposa le roi Guillaume. L’évacuation de la Savoie avait suivi de près la publication du traité de Pignerol. Le 28 septembre 1696, le marquis de Tlioy fit re-

1 Yictor-Amé avait accédé par le traité de La Haye (20 octobre 1690) à la coalition de la Hollande, de l’Angleterre et de l’Allemagne. Le Piémont et l'Angleterre avaient, on Italie, des intérêts commerciaux communs depuis le traité de Florence de 1669.

mise du duché, au nom du roi, à l’hôtel de ville de Chambéry, au marquis Tana, capitaine des gardes du corps de S. A. Les troupes sortirent, par les Marches et Chapareillan; on laissa six cents hommes dans la citadelle de Montmélian qui ne fut rendue qu’à la fin de 1097. après la signature de la paix générale.

La Cour de Turin signala son retour par des actes imprudents de réaction ; il sembla qu’elle voulût punir la Savoie tout entière de l’accueil sympathique fait aux Français et des ménagements particuliers que ceux-ci avaient gardés vis-à-vis des Savoyens. Huit jours s’étaient à peine écoulés depuis la restitution officielle des Etats, les détachements français du Chablais, du Faucigny, de la Tarontaise, n’avaient point encore achevé leur mouvement de concentration sur Montmélian, quand, le G octobre, le marquis Tana, commandant provisoire de la province, notifie au Sénat l’ordre verbal de proscription qu’il tient du prince. Malgré la forme insolite de cette communication, le Sénat, — et ce fut une foiblcsse coupable, — rendit, séance tenante, un arrêt déclarant déchus et privés de leurs charges, honneurs et fonctions tous ceux qui en ont été investis par le roi Louis XIV durant l’occupation du pays'.

Le 13 octobre 1696, Marie- Adélaïde de Savoie arrive à Chambéry où on la reçoit avec grand apparat ; le Sénat en robes rouges alla faire la

1 SÉNAT. Reg. XL1X, folio 75. Touslos magistral» et otRciers civils nommés par le roi étaient savoyens, saufTencin ; cette révocation frappa notamment les sénateurs Desprez, de Regard de Clermont, Jean de La Pérouse, etc. Le l«r avril I6t»7, Joseph Bértrand fut nommé premier président (Galli. I. 196).

révérence 1 à cette enfant de onze ans, d’ailleurs fort éveillée, fort aimable, et dont les moindres mots avaient de l’esprit tant elle paraissait charmante. Elle ne passa que trois jours à Chambéry, qu’elle remplit un instant d espoir, et fut conduite à Versailles où sa vivacité rendit un peu de gaieté aux froides magnificences du vieux roi*. Elle plut à la cour ; le duc de Saint- Simon lui-même, si amer, trouve pour la louer des grâces qui semblent inspirées par elle.

Le Piémont, épuisé par les désastres des six dernières années, se rua sur la Savoie comme à la curée. Dès le 28 novembre, on publie coup sur coup l’édit du timbre, l’édit des notaires, l’édit du tabellion 3. Les commis des gabelles seront exempts de charges personnelles, porteront le sabre comme les soldats de cavalerie et les partisans des autres fermes ; s’ils ont des biens-fonds ils ne contribueront qu’en deniers au logement des gens de guerre; etc. Ces taxes multipliées, venant aggraver l’impôt ordinaire de la taille, portèrent au triple les contributions que la Savoie avait payées pendant l’occupa- \

tion française4. Le besoin d’argent fit aliéner

1 Soutint'™ d'une demoiselle d'honneur de Jfm« la duchesse de Bourgogne. — Paris. 1861.

* Marie-Adélaïde était née le 0 décembre 1685 ; on la maria le 7 décembro 1697 au duc de Bourgogne, âgé de quinze ans.

1 La feuille de papier ou de parchemin coûte un sol de timbre, la demi-feuille 1/2 sol, le tiers do feuille quatre deniers.

— Les offices de notaires sont convertis en emplois publics. /

— Le rétablissement du tabellion rencontra au Sénat une opposition qui ne céda qu'en 1702.

4 En 1695, Louis XIV avait établi l’impôt de capitation, par feux, dont personne ne fut exempt. La population fut divisée en vingt-deux classes, depuis le Dauphin, taxé i 2,000 livres, jusqu’au fifre qui en payait une. Les valets étaient été dfpts ;

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à prix réduit les offices de notaires 1 et les secrétariats de l’insinuation, à la condition qu’on payât comptant. Le grefle civil du Sénat fut adjugé pour 10,900 florins en 1698 ; il en rapportait 24,800 en 1688 et 16,050 en 1689; les gabelles du sel, du tabac, du timbre, les droits du tabellion furent affermés à une compagnie française qui fit une avance de sept cent mille écus. Les hommes les plus distingués du pays reçurent la mission de contrôler le recouvrement et d’activer la production de certains services spéciaux; le sénateur Bazin, juge conservateur du tabellion , le maître aux comptes Blaisot, régisseur de la douane, Bertolus, fermier des poudres sous la direction du comte Anselme, l’avocat Palmaz, contrôleur des salines de Tarentaise et du domaine privé1, adressaient chaque mois au prince des rapports circonstanciés sur la situation des recettes.

L’attitude impérieuse de Victor- Amédée, imprudente imitation de l’autocratie de Louis XIV, imprima partout la terreur. Par ses lois fiscales il pesait sur la Savoie; il y jetait l’épouvante par le choix des exécuteurs. On fit revivre les vieux édits3; on les compliqua par l’arbitraire. Les collecteurs de la taille sont des paysans qui

ils réclamèrent et on les admit. Les privilégiés seuls protestèrent contre l’obligation générale; on les berna. (Henri Martin. Tome XIV. 204.) La capitation fut appliquée à la Savoie, mais avec modération (Reg. XLIX, folio 4).

* Les offices de notaire coûtaient 150 écus dans les villes et 125 dans les paroisses, pour le droit du fisc.

* En 1700, la maison de Savoie possédait en Bugey les marquisats de Saint-Rambert et de Saint-Sorlin, les barounies de Poncin et de Cerdon ; les revenus en étaient affermés à P. Rosset, de Chambéry.

1 AR. CH. C. Fermes et gabelles de Savoie.

vont par les villages et qui, responsables euxmêmes de l’impôt, sachant le fort et le foible de chacun, ne laissent échapper ni l’épargne de celui-ci, ni le troupeau de celui-là. S’ils sont attendris par le désespoir des familles, s’ils reviennent les mains vides, c’est dans leur maison que va l’huissier du fisc; on leur dépêche des garnisaires, de vieux soldats qui ont frayé dans les guerres lombardes avec les bandits allemands d’Altringer et de Gallas, ou les dragons piémontais du marquis de Pianezze. Plutôt que de subir le supplice du foyer domestique, les malheureux vendent et livrent tout 1 .

Ce n’était pas assez que d’exploiter les fortunes savoyennes; on s'acharna à poursuivre tous ceux qui avaient pris part aux affaires intérieures du pays de 1690 à 1696. L’arrêt du 6 octobre ne lut que le préliminaire des vexations dont les Piémontais, dirigés par l’italien Tana, tourmentèrent ce qu’on appelait le parti français, c’est-à-dire le Tiers-Etat, car les hommes du Tiers occupaient seuls les charges de magistrature, de finances, et les offices publics. Le jour de la publication des trois édits bureaux (28 novembre 1696), des lettres-patentes instituent une Chambre de justice composée de six membres et chargée de contrôler la conduite de quiconque, pendant l’occupation française, avait exerce un emploi, pris paît aux affaires municipales ou manié les deniers pu-

1 Au mois de décembre 1700, le comte de Ressan, intendant général, fit réparer d’urgence le pas de Maltaverne sur la roule d’Italie et les levées de T'isère près du pont de Montmélian que la rivière mcnaçoit de quitter; on convoqua les paysans des paroisses voisines et, pour ce rude travaii en plein hiver, on les payait un pain par jour. (Arch. de l'Intendance. Rapport du 4 décembre .j

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blics. La Chambre jugeait sommairement , sans figure de procès, les causes civiles et criminelles; ses arrêts avaient la même force que ceux du Sénat. Elle siégea, sous la direction du comte Gropello et la présidence effective du sénateur Gaud, du 18 janvier 1697 au 80 avril 1699. L’honnêteté du président Gaud y amortit l’ardeur du piémontais Gropello. Mais les enquêtes n’aboutissaient pas, et la réserve des populations vis-à-vis de ce tribunal exceptionnel était si grande qu’il fallut employer la ressource odieuse des monitoires. Le clergé mit au service de la réaction toutes les influences dont il disposait 1 ; sur l’ordre des prélats de Savoie, tous les curés annoncèrent en chaire que l’Eglise faisait un devoir aux fidèles de dénoncer les suspects cl de déclarer dans les huit jours, entre les mains du seigneur-commissaire qui sera député par la Chambre de justice, tous les faits à leur connaissance sur les enrôlements et autres excès commis par certaines personnes pendant la dernière guerre, sous peine d’encourir les censures ecclésiastiques cl d’être frappés d’interdit et d’excommunication 1 . L’évêque de Maurienne, Valpergue de Masin, dépassa le but en qualifiant ses diocésains de sujets de son siège dans une ordonnance relative à la chasse (août 1697); le décret épiscopal fut supprimé par arrêt. Cette imprudence du prélat

1 Cependant il ii’avail pas eu à se plaindre de la fermeté de Louis XIV. Le 7 juin 1692, un Français qui avait dit la messe sans être prêtre, fut pendu et son cadavre brûlé au Vernev. ( Registre criminel. Ll, folio 148.)

5 SÉNAT. Registre secret de 1696 à 1698. — Affaires ecclésiastiques. Le monitoire de l'évèque de Genève, Kossilkm de Bernex, est du 30 janvier 1698.

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ouvrit les yeux (les sénateurs qui, dès lors, comprenant dans quelle voie dangereuse la Cour de Turin précipitait le pays, se retrempèrent dans leurs vieilles traditions d’héroïsme.

Le tabellion avait été supprimé en 102*5, sur la remontrance du Sénat, parce qu’il reaondoit au préjudice des peuples, tomboit à la charge des panures et ruinait le commerce'. Quand on le rétablit, le Sénat se fit pardonner l’arrêt du 6 octobre. Il refusa d’enregistrer l'édit bursal, et répondit par de plus sérieux avis à la nouvelle ordonnance du 4 décembre 1097. Lorsqu’enfm il s’y résout, sur l’ordre exprès du prince réitéré le 20 janvier 4702, c’est avec des modifications telles, qu’elles provoquent cette réponse de Victor-Amédée :

« Cecy passe les bornes de l’autorité <|ue nous vous avons confiée pour le fait de la justice. Ce qui rend votre procédé plus surprenant, c’est (l’avoir publié vos arrêts sans avoir demandé ni reçu de nouveaux ordres. 5 »

L’édit militaire du 5 décembre 1099 devint aussi le sujet d’un grave conflit entre le Sénat et la Cour. Il s’agissait du recrutement du régiment de Savoie1 * 3, que le prince louait justement, mais dont il voulait faire un moyen de gouvernement par l’octroi de privilèges excessifs : Après quinze ans de service, outre qu’ils auront été avancés suivant leur mérite, tes soldats

1 Recueil de Ballj. — Tome I, page 282.

* SÉNAT. Registre des billets royaux. Lettre du 14 avril 17o2.

3 Le recrutement avait pour base le dénombrement des hommes valides, de 18 à 40 ans. Le chiffre du contingent était réparti entre les paroisses à proportion des hommes valides ; des officiers choisissaient le nombre d'hommes nécessaire, parmi ceux de 20 à 80 ans, de taille égale, les plus robustes, les mieux tournés.

congédiés auront droit de ‘porter l’épée toute leur vie avec l’habit du régiment, et seront conseillers nés de la paroisse. Le Sénat jugeait avec raison cette mesure dangereuse en ce qu’elle dénaturait le caractère des conseils communaux et leur imposait l’élément militaire qui raisonne mal, obéit trop ou n’entend rien.

L’influence toujours croissante des Jésuites était pour beaucoup dans cette disposition de la cour de Turin. Depuis le P. Possevino, maître de saint François ae Sales et directeur du président Favre, jusqu’au P. Monod, au P. Amoreti et au P. Dollera, confesseurs des duchesses Ghrestienne et Jeanne-Baptiste, l’ingérence de la Compagnie de Jésus dans les affaires particulières de la Savoie avait été le plus souvent neutralisée par le patriotisme du Sénat; mais, depuis la révocation de l’édit de Nantes, toutpuissants en France et en Espagne, ils n’eurent pas de peine à s’emparer de l’esprit de Victor- Amédée ; ils l’éblouirent par l’espoir d’une couronne, comme ils l’avaient fait pour son arrièregrand-père'. Aussi, le Sénat, devenu suspect, vit-il la Chambre des comptes et les intendants piémontais prendre le pas sur son premier président. Tout céda; la cité de Genève elle-même fit plier son habituelle arrogance devant l’autorité du succès1 * * * 5.

1 Carutti, dans son excellente Sloria di Vilturio Aniedeo II,

a glissé trop légèrement sur les faits relatifs à la Savoie.

5 Le 7 octobre 1697, les députés de Genève supplient hum-

blement le duc déconsidérer qu'en faisant réparer le pavé du

bout du pont d'Arve, ils n'ont rien voulu faire d'attentatoire aux droits de S. A. R., mais seulement faciliter le chemin, etc.

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