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CHAPITRE XIII

OCCUPATION DE I,A SAVOIE PAR LES ARMÉES DE LOUIS XIV. — LE DUC DE SAVOIE DEVIENT ROI PAH LE TRAITÉ D’UTRECHT.

Le traité de Ryswick consacrait diplomatiquement, malgré l’opposition de Rome et de Venise*, le titre royal du duc de Savoie et ses prétentions à la prééminence sur les autres princes italiens; mais la guerre de la succession d’Espagne va rejeter la Savoie, pour un siècle, dans les bras de l’Autriche et la livrer de nouveau, pour près de cinquante ans, aux

Eérils où l’avait tant de fois engagée, déjà, l’amition du Piémont. L’absolutisme de Victor- Amédée se heurte, sur les deux versants des Alpes, à des résistances dont les manifestations

1 Le marquis Costa, dans ses Recherche! sur le livre anonyme de Guichenon (1862), a raconté avec infiniment d'esprit et de justesse la part considérable que cette poursuite du titre royal prit dans la diplomatie de la Cour de Turin et les inconvénients qui en résultèrent pour le jésuite Monod et l'avocat Guichenon, instruments sacrifiés d'une politique à outrance.

varient avec le caractère des populations. Les Savoyens subissent impatiemment la réaction piémontaise et les innovations dédaigneuses du comte Ressan, intendant à Chambéry, dont le proconsulat sème la désaffection; les paysans de Mondovi ne se contentent pas de railler le comte Gropello et de dénigrer ses actes ; ils courent aux armes et, pour les vaincre, il faut les détruire Ce fut au milieu de ces complications que s’ouvrit la succession d’Espagne ; et le duc de Savoie, sommé par Louis XIV d’adhérer au testament de Charles II, était en même temps sollicité par l’empereur Léopold de le déchirer*.

Moins de dix mois après le mot fameux qui transféra la couronne d’Espagne dans la Maison de Bourbon, l’Angleterre, la Hollande et l’Autriche signent le traité de coalition dit de la f/randc alliance (septembre 1701). Le marquis de Torcv, ministre de Louis XIV, réunit en faisceau les Etats secondaires ; Je duc de Savoie devait en être l’âme et le nerf ; on comptait sur lui pour maintenir l’Italie, inquiéter l’Allemagne, dégager les Alpes; mais tous les moyens d’action dont on croyait disposer pour diriger

1 Sur la population de 69 paroisses, 445 familles seulement échappèrent aux massacres ; on les transporta en masse dans le territoire de Yerceil (1698 h 1699). Il s'agissait encore de la taxe du sel et de la répartition inégale de l'impôt foncier.

* Charles II était mort le 1er novembre 1700, après avoir eu pendant trente-deux ans la douleur de voir les ambitions do ses parents et de ses voisins recommencer le partage anticipé de son héritage. Voir les détails aux Axeli. de Turin ( Corresp . mss. des agents diplom. à Paris, Londres, La Uayej eldaoslc livre du marquis de Torcy (Mem. pour servir à l'hist. des négoc. depuis le trait t de Ryswick jusqu’à la paix d’Utrecht. — Edit, de La Haye. 1757).

sa conduite s’évanouirent aux premières attaques; il se glissa parmi ces diplomaties embrouillées comme un cerf dont les crochets subits déconcertent les meilleurs limiers, disait l’envoyé de Venise; il rompit toutes ses attaches, provoqua les ruptures, utilisa jusqu’aux apparences, ne recula devant aucune audace, s'enorgueillit des manèges les plus effrontés, et, tantôt écarté avec mépris, tantôt passionnément recherché, il aboutit, par cette voie tortueuse, à un succès qu’il ne méritait pas.

Cette guerre, où tout se lit d’inspiration, où rien ne fut prévu, cette politique oscillante, plus capricieuse en ses alternatives que le caprice de la mer, furent pendant douze ans à la discrétion de femmes dont les vengeances, les amitiés, les perfidies brouillèrent les calculs des diplomates et les plans des hommes de guerre, au grand dommage des peuples.

Victor-Améaée tint le fil des intrigues, suppléant à la force par la ruse, informe do toutes les combinaisons avec de tels détails et un si parfait à-propos, qu’on fit souvent honneur à sa seule perspicacité de résultats qu’il dut uniquement à la promptitude d’avis intelligents. 11 était au cœur de Versailles par sa fille de prédilection, la duchesse de .Bourgogne; la sœur d’Adélaïde, Louise-Gabriel le de Savoie, mariée à treize ans au roi d’Espagne, Philippe V, qui en avait dix-sept, devint aussi à Madrid un instrument d’autant plus dangereux qu’on s’en méfiait moins. Ces deux femmes, d’une précocité rare, également inquiétantes par l’esprit, la grâce, la passion, eurent le prix de dix armées dans les mains de l'habile Amédée. On dirait, à lire les historiens, que les princes ne

sont point faits comme les autres hommes, que les ressorts de leur âme ne vibrent qu’à certains échos, qu’ils restent insensibles aux piqûres secrètes, aux atteintes malsaines. Leur isolement les l'end, au contraire, plus sujets à l’erreur que personne ; l’histoire atteste que les décisions les plus graves ont eu souvent pour motifs de méprisables calculs, un intérêt privé, le caprice d’autrui. Rien de plus naturel dans les sociétés où le dédain d’une favorite fait tomber un grand ministre, où quelques gouttes d’eau jetées sur une robe brouillent deux empires l.

Dès le 6 avril 1701, le duc de Savoie, tout en protestant qu’il ne s’agissait que de garantir le repos de l’Italie, avait vendu fort cher à la France l’alliance suspecte sur laquelle le cabinet de Versailles fondait ses meilleures espérances1. Contrarié par les lenteurs calculées de Victor- Amédée, Catinat, malgré d’apparents succès, bat en retraite; son successeur, Villeroy , se laisse prendre à Crémone. Le duc, entraîné par les rancunes de son ministre, le marquis de Prié, s’effraie de la victoire de Vendôme à Luzzara (15 août 1702), négocie avec la reine Anne, se rapproche du prince Eugène, et entre en pourparlers avec l’Empereur ; mais il livre son secret à la jeune et belle comtesse d’Orco, qui Je vend à Chamillart. Un ordre de Versailles

' Sc rappeler l'histoire de lady Masham et, pour ce qui est spécial & la Savoie, l'exil du comte d’Aglié, le renvoi d’Hortense Mancini, etc.

* Règlement de la dette espagnole ; mariage de Marie-Louise de Savoie avec le duc d’Anjou ( Philippe V) ; subsides mensuels de 600,000 livres ; partage de l'Italie ; commandement en chef des armées franco-piémontaises ; etc. (Convention de Turin. Traités publics, tome II.) L’art. XIV est caractéristique.

rappelle brusquement en Lombardie Vendôme qui s’engageait dans le Tyrol; le cabinet de Vienne, comprenant que le duc est trahi, se hâte de publier comme définitif l’accord dont les bases sont à peine confidentiellement ébauchées ; Vendôme fait envelopper par ses troupes les régiments piémontais de son corps d’armée, leur annonce la défection du duc de Savoie, les désarme, et les enrôle parmi ses propres soldats. Louis XIV expédiait en môme temps à Turin cette mise en demeure hautaine :

« Monsieur, puisque la religion, l’honneur et votre propre signature ne servent de rien entre nous, j’envoie mon cousin le duc de Vendosme ponr vous expliquer mes volontés. Il vous donnera vingt-quatre heures pour vous décider. »

Victor- Amédée, surpris par le procédé un peu vif de la Cour de Vienne, blessé par l’affront que Vendôme inflige à son drapeau, ne prend conseil que de sa fierté et fait à Louis XIV l’une des plus rudes réponses que le grand roi ait reçues :

« Sire, les menaces ne m’épouvantent point. Je prendrai les mesures qui me conviendront le mieux relativement à l’indigne procédé dont on a usé envers mes troupes; je n’ai que faire de mieux m’expliquer, et ne veux entendre aucune proposition. »

Aussitôt, il déclare la guerre et, dans un manifeste resté célèbre, fait appel au patriotisme des défenseursdcs Alpes, des gardiens de l’ Italie, ordonne la levée des milices, la rupture des ponts, l’incendie des magasins qu’on ne peut défendre, et imagine mille ressources pour suppléer aux soldats, à l’argent, au temps qui lui

manquent. A Versailles, l’on envoya, suivant l’usage habituel en cas de rupture, un gentilhomme tenir compagnie à l’envoyé de Savoie ; à Turin, l’ambassadeur Phélypeaux fut traité avec moins de courtoisie ; on le fit souffrir jusque dans sa nourriture, dit Saint-Simon, on le menaça du cachot et de la tête; il ne se déconcerta jamais, désolant M. de Savoy e par sa fermeté, la hauteur de ses réponses , de ses mépris, de ses railleries. Les Savoyens, négligés ou exploités pendant la paix, ressaisissaient quelque importance, aux yeux des ministres piémontais, sitôt qu’on se brouillait avec la France. L’éclat de 1702 en fut une preuve nouvelle.

Depuis les premiers mois de 1702, le duc s’attendait à la rupture et avait résolu d’accorder quelques satisfactions à la Savoie. La correspondance du chancelier de Bellegarde avec le premier président Bertrand de C.hamosset montre le prince hésitant entre le désir de se rapprocher du Sénat et la crainte de paraître abandonner une parcelle de son absolutisme impérieux. Le 20 janvier 1702, il donne l’ordre d’exécuter l’édit sur la douane ; le Sénat obéit en le modifiant; le 14 avril, l’arrêt du Sénat est révoqué. Le 23 mai, à propos de remontrances sur l’édit du tabellion ', Bellegarde déclare aux sénateurs que le prince, après avoir entendu les avis de ceux de ses sujets qu’il a

1 La latte è ce propos dura jusqu’en 1703; le Sénat, ne considérant que la charge fiscale du tabellion, prétendait qu’il était inique de rendre publics, par la formalité de l'insinuation, les conventions sous seings-privés , les testaments olographes, les actes de commerce, secrets par leur nature; il ne voyait pas, ou ne voulait pas voir, que l'insinuation était le seul moyen de prévenir bien dos fraudes en donnant une date certaine "aux conventions qui ne possédaient pas l’authenticité du notariat.

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daigné consulter, ordonne comme maître ce que bon lui semble. Toutefois, Vietor-Amédée se rendit au conseil du Sénat, refusant de vider les prisons pour remplir les cadres des milices; puis, répondant enlin à des sollicitations réitérées déjà en 109S et en 1701 , il publia l’édit du 3 mai 1702, conforme au projet du procureur général Favier, et relatif aux successions monasticjues. L’édit déclarait atteint de mort civile , incapable de tester et de recevoir , quiconque, après le noviciat dans quelque ordre que ce fût, aurait fait profession par vœux solennels ou simples, et quiconque, même sans litre lié par des vœux , aurait porté l’habit monastique pendant six ans. C’était reproduire, sous une forme plus radicale , l'édit d’Emmanuel-Philibert, du 2 mars 1503‘, et atteindre surtout les Jésuites au profit desquels il était tacitement abrogé. Vietor-Amédée, moins à coup sur pour rendre hommage aux vieilles institutions de la Savoie que pour ne paraître céder qu’à la pression de l’opinion, écrit à la marge :

« Quoique les souverains puissent faire des lois molli proprio, néanmoins elles acquièrent un nouveau degré d’autorité quand ils les font sur la réquisition de leurs Etats qui sont composés du clergé, de la noblesse et du tiers. »

Les Jésuites jetèrent les hauts cris et demandèrent énergiquement qu’on rapportât l’édit; à les entendre, -c’était la ruine de leur Société et de tous leurs collèges de Savoie. II

1 Copié lui-raéme, mot pour mot, d’uu édit royal pour le Dauphiné rapporlé parClaudo Expilly; il portait en préambule la formule habituelle du temps : Les syndics de vos listais nous ont fait dire et remonstrer que, etc.

s’engage alors entre Chambéry et Turin une curieuse correspondance. ; le duc a bien voulu, pour un instant, approuver l’avis du Sénat, mais il n’est point fàcné que l’attitude du clergé lui permette de revenir sur sa décision. Le 17 avril 1703, arrêt d’enregistrement et publication de l’édit dans les provinces; le 23 avril, ordre de surseoir à l’exécution de l’édit, à cause du tort qu’il fait aux Jésuites; le 28, arrêt de sursis. Le 4 mai, une lettre confidentielle de M. de Bellegarde au Sénat explique que l’on a représenté l'édit comme impie et hérétique, sans exemple au monde, surtout pour l’art. IV ; il engage la Compagnie à rechercher les précédents, en France ou ailleurs, et promet d’y prêter tout son appui. Le 12, le Sénat transmet à Turin un volumineux mémoire où sont discutées les prétentions des Jésuites; le 18, M. de Bellegarde félicite ses anciens collègues des arguments décisifs qu’ils ont trouvés pour la défense de l’édit, il espère que le prince prendra des résolutions dignes de sa justice et de sa pénétration *. Le Sénat s’étaye de l’opinion des magistrats français, des arrêts du Parlement de Grenoble, et propose un nouvel édit réformé que le prince accepte. La rédaction de l’article IV admet désormais la faculté, pour les religieux profès, de rentrer dans leurs droits civils en faisant annuler leurs vœux dans les cinq ans de la profession. Cette satisfaction de pure forme ne contenta ni les Jésuites ni les cardinaux Strozzi et Sforza, envoyés à Turin par Clément XI pour peser sur les ministres,

' Archiver du Sénat. — Registre des billets royaux de 1701 à 1703 ( Lettres inédtlesj.

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et le Sénat se félicitait de sa propre adresse quand il écrivait en juillet 1703 : Nous admirons l’édit royal dont l'heureux tour sauve les inconvénients el les murmures qui pouvaient naître de celui de 170S.

Malgré cet échange un peu forcé de bons procédés, Victor- Araédée se jugeait impuissant à défendre la Savoie, et il voyait dans ce pays de si vives et de si naturelles sympathies pour la France qu’il en proposa l’agrégation à la Suisse. Les instructions secrètes données à l’intendant Mellarède pour son voyage à Berne contiennent des articles qui se passent de commentaires:

» Obtenir de Berne et de Zurich qu’on fasse pour la Savoie les mêmes observations que pour les pays qui sont auprès du lac de Constance ; proposer en retour de leur céder ses propres droits sur Genève, de renoncer définitivement au pays de Vaud; el, iinlérest estant le ressort qui fait remuer re corps, vous rom servirez de ce remède à propos (4 octobre 1703). — Ne se préoccuper que de Berne et de Zurich, car avec tous les autres il y aurait des lenteurs telles que la Savoie seroil occupée avant ; il n’existe plus de traités qu’avec les Cantons catholiques pour lever des troupes (le dernier datait de 1651), mais les Avoycrs calculent trop chèrement, il conviendra de lever soi-même, à prix débattu, des particuliers. Le Valley accorde le passage aux Français; exiger le même droit pour nous ; l’empêcher s’il se peut par Berne occupant fe pays de Vaud el pesant sur les Vallésans (8 novembre). — Avoir recours au remède le plus prompt, mais en prenant plus de précautions que jamais. Ne pas confier la Savoie au seul canton de Berne qui a toujours eu des desseins sur le Chablais ; engager tous les Cantons protestants à garantir le duché et charger Berne de le défendre par un traité qui ôte tout prétexte de le garder (28 décembre), s

M. de Mellarède réussit, en effet, à faire

accepter par les Cantons le principe de la neutralisation de la Savoie sous la protection du corps helvétique; mais le marquis de Puysieux, ambassadeur de France, sut empêcher une entente sur les détails d’exécution, et la Savoie fut envahie avant que les conférences de Soleure eussent pu rien terminer.

La campagne de 1703 fut courte; en Piémont, elle se réduisit à des marches savamment calculées pour éviter une bataille ; en Savoie, elle aboutit à la conquête de la province, en douze jours; le maréchal de Tessé ne rencontra que quelques bandes de paysans tarins armés par le comte de Sales'. Tandis que Mellaréde et Puysieux font assaut de ruse et de courtoisie à Soleure pour surprendre la finesse des Suisses, le duc, engagé avec la cour de Vienne depuis le 5 janvier 1703, s’attache définitivement à l’Empereur; il en reçoit les territoires frontières du Milanais 4 et le secours d’un contingent allemand; mieux que cela1 * le génie du prince Eugène3, ce petit abbé, dédaigné par Louis XIV et qui, devenu la tête et le bras de la coalition, devait tenir en échec pendant trente ans la fortune de la France.

1 Comte de Saluces. Uni. milil. Tome V, page 149.

1 La Lomcllinc, le Yigévanasque, l’Alexandrin, la vallée de la Sesia et les Langhes. (Convention du 26 octobre 1703.)

* Eugène (né à Paris le 18 octobre 1663) était le petit— üls du remaant prince Thomas, le beau-frère de la régente Chrestienne, et le fils de l’altière et dissipée Olympe Mancini. Les jours de bataille, souriant au milieu du feu, ou mordant de colère ses gants et ses dentelles, comme à Turin et à Denain, il semblait le génie de la guerre. En 1697, lorsqu’il passa de l’état ecclésiastique à l’état séculier, il résigna l’abbaye de Taloires en faveur de Ludovico delle Lanze. (Bulles d’innocent Xll rangeâtes an Registre du Sénat XL, folio 54.)

Louis XIV prend occasion de la naissance d’un fils de la duchesse de Bourgogne pour renouer avec le duc de Savoie des rapports de politesse mal traduits et mal reçus. La défection des Portugais, la prise d’armes des Cévenols, compensent les succès des généraux français sur le Rhin. Le duc Yictor-Amédée, comme jadis Charles-Emmanuel, s’exagère les embarras du roi et repousse les ouvertures de paix en s’écriant : je ne veux pas d’une alliance qui n’est qu’ oppression et d’une amitié qui m’avilit! Tolérant par intérêt, il s’accorde avec les Camisards du Languedoc, arme les Vaudois, sollicite les Religionnaires dauphinois , reçoit Cavalier à Turin et lui donne cinq cents Piémontais qui se perdent sur les côtes provençales'.

La Savoie n’avait point essayé de faire résistance, car elle était au courant des négociations engagées avec la Suisse et ne redoutait pas le retour des soldats qui n’avaient laissé derrière eux que de bons souvenirs. Le 15 septembre 1703, le maréchal de Tessé entre à Chambéry avec douze cents hommes ; il envoie des détachements prendre possession des provinces ; le seul château d’Annecv résista quelques heures. Le départ des Piémontais et l’arrivée des Français n’avaient pas causé plus d’émoi qu’un simple changement de garnison. Cependant le Sénat, qui aurait dû reprendre séance le 2 novembre, à l’issue des vacances, ne s’était pas encore assemblé le 17. M. de Tessé croit deviner dans cet effacement volontaire un plan concerté d’opposition et invite les magistrats à

1 Maréchal de Saint-Hilaire. Mémoires milit. et polit. 1. Livre IV. — Comte Lamberti. Memorie diplom. III.

prêter serment au roi Louis XIV, dans les vingt-

Îuatre heures. Le registre des audiences pour 703 ne contient à ce sujet que cette mention d’une concision pleine de finesse :

« Le Sénat, pour éviter que la justice soit administrée jjar des étrangers, a délibéré de prêter serment et l’a lait le même jour. »

Comme en 1690, tous les sénateurs se rallièrent au nouveau régime; le premier président, Bertrand de Chamosset, s’excusa sur son grand âge et fut remplacé, l’année suivante, par Guérin de Tencin,l’ancienpremier président de 4691 , révoqué en 4696, et qui eut pour successeur, en octobre 1705, son propre lils. Ce fut le seul Français que l’invasion imposa aux Savoyens; le Sénat, la Chambre des comptes et les magistratures subalternes furent maintenus avec les mômes attributions et le même personnel. Le comte de Tessé remit le commandement, le 48 décembre 1703, au duc de La Feuillade. Ce grand seigneur, trop connu par l’excès de ses adulations, prit en Savoie une altitude pleine de morgue et de roideur, qui fit plus d’une fois regretter la politesse de M. de Tessé et la bonhomie affectueuse de Câlinât.

Les négociations continuaient à Soleure et à Baden; M. de Murald, député du corps helvétique, vint à Chambéry (février 4704) pour s’assurer des intentions du roi; ses compliments furent amers.

« Les seigneurs de Berne et de Fribourg, dit-il dans sa harangue, ne prétendent pas que la conquête de la Savoie soit injuste ; mais ils ne doivent pas plus négliger le soin de leur repos que celui de leur liberté. Ils requièrent donc qu’il y ait suspension d’armes en ce pays jus-

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Îu’à la résolution do la Diète de Baden. — Le duc de La èuillade, dans sa réponse, se plaignit de ce que les Cantons , recevant incessamment des grâces du Roi, y faisoient fort peu d’attention et ne se lassoient pas de lui en demander de nouvelles. — M. Escher, président de la Diète, relève ce mot imprudent dans une belle lettre àM.de La Feuillade: Chacun ayant fait ce à quoi il s’étoit engagé, il n’v a pas eu de grâce. Si le Hoi avait l’intention d’envahir nus Etats, je suis chargé de dire que, plutôt que de permettre qu’on donne quelque atteinte à notre liberté, nous verserions jusqu’à la dernière goutte de notre sang. — Le duc, qui avait pour mission de caresser les Suisses, répond aussitôt : S’il m’est échappé quelque mol ou quelque expression dans la chaleur du discours, je vous prie de n’y faire aucune attention, car je n’en ai aucun ordre du Hoi. Si vous n’étes pas satisfaits de la neutralité du Faucigny et du Chablais, le Hoi vous remettra encore Montmélian. 1 »

Louis XIV reculait devant l'attitude de la Suisse; essayant de gagner du temps, il ne renonçait pas à l’annexion de la Savoie, mais il hésitait à rompre. Au mois de mars, la Diète de Baden notifie les conditions de la neutralisation des Alpes : évacuation de la Savoie par les Français; occupation du pays par 2,000 Suisses ; à Montmélian , garnison mixte se composant pour deux tiers de Suisses et pour un tiers de Savoyens. Louis XIV, fort ému, ne pouvant accepter, n’osant refuser, trouva un expédient inattendu dans l’impatience de Victor- Amédée. Le duc redoutait par dessus tout que les Bernois occupassent la province ; il aurait voulu les utiliser, mais à leurs périls et risques, sans

1 AK. TURIN. Ambassade de Soleure ; dépêches de Mellarède, elc. Maxzo CIX. 98 et 107.) — Archives de Berne : communications ëe M. le secrétaire d’Etat de Stürler.

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engager l’avenir. La Diète exigeait un gage, et le due essaya de ressaisir, en compromettant les Suisses, ce gage aux trois quarts perdu. Au mois d’avril 1704, profitant de l’attaque des Français sur Nice qui a dégarni la ligne des Alpes, le comte de Schüllembourg passe le Saint-Bernard avec quatre bataillons et descend en Tarentaise; le baron de Saint-Remy franchit le Mont-Cenis, réoccupe la Maurienne, sans brûler une amorce, avec trois bataillons et trois cents dragons, et ravitaille Montmélian. Une dépêche de Victor- Amédée à M. de Mellarède, en lui donnant avis de cette entreprise, le pressait de décider, à tout pria:, les Bernois à lui donner quelques soldats, si peu nombreux qu’ils soient, l’enseigne y suffiroit. Le 12 avril, fa Savoie paraissait reconquise sans combat. Le duc sollicite la Diète d’en profiter. Mais , le 15 avril, le baron de Saint-Remy, trop enflé de ses faciles succès, tente avec quatre mille hommes l’attaque de Chambéry. M. de La Feuillade soi't enfin de l’inaction singulière où l’avaient retenu les ordres de la Cour , le rejette en désordre sous le canon de Montmélian , le poursuit dans la vallée de l’Isère et le reconduit en sept jours, tambour battant, dans le Val d’Aoste, après avoir forcé tous les cols de le Tarentaise défendus avec bravoure par les milices des paroisses. Ce succès tranchait le nœud Le duc écrivit à Mellarède :

« C’est une mauvaise espérance que celle de la neu tralité. C’est la maxime ordinaire des Suisses d’entame des négociations et de les tirer en longueur sans pren dre aucune ferme résolution. Ils se laissent séduire à 1 promesse du roi de France de ne point incorporer I Savoie au royaume; nous ne 4omohs‘ jdus §ètfe8r Jd

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l’argent parmi eux (29 mai 1704). — Rompez sur ce chef; c’est une affaire manquée (4 août). »

Quelques jours plus tard, la bataille deBlenheim (1.5 août), perdue par Marsin etTallard, livre aux Impériaux l’Allemagne et la plus belle armée de la France ; les Anglais occupent Gibraltar; l’archiduc Charles débarque à Lisbonne. Le duc de Savoie reprit l’offensive.

L’épuisement, la vieillesse de Louis XIV, que se disputaient les influences contraires de M,ne de Maintenon et de la duchesse de Bourgogne, se marquèrent aussi tristement en 1705 qu’en 1704. Seuls, Berwick et Vendôme rétablirent en Italie le prestige des armes royales. La défense de Verrua par M. de La Roche d’Allery illustra la campagne de 1705; pendant ce siège de six mois, le duc Victor-Amédée, retranché dans son camp de Crescentino, lit preuve d’une intrépidité rare et d’une ardeur qui serait devenue du génie sur un plus vaste théâtre. Mais, à la fin de 1705, le prince Eugène bat en retraite sur le Tyrol, Berwick fait une fois de plus la conquête du comté de Nice, et la dernière citadelle de la Savoie capitule ; il ne restait plus au duc que Turin, perdu entre des alliés douteux et des ennemis vainqueurs.

La citadelle de Montmélian résistait depuis deux ans aux sommations et aux attaques du maréchal de Tessé et du duc de La Feuillade. La ville souffrait d’aussi rudes épreuves .qu’en 1090. Le 7 octobre 1703 , les bourgeois ae Montmélian demandent au commandant de la citadelle des pionniers pour les aider à palissader les brèches ouvertes dans les murailles et s’offrent à les défendre. Le comte

del Casellette répond avec dédain qu'il n'a que faire de cette avant-garde de fantaisie;' il ordonne qu’on porte dans le château les vivres et provisions et que les hommes valides aient à s’y retirer. Le 28 octobre, les syndics lui représentent tju’une compagnie de soixante des leurs s’est otlerte spontanément , comme en 1690, que plus de quarante jeunes gens de la

f>aroissc ont pris du service en Piémont, qu’il eur est impossible de faire davantage. 11 est probable que l’officier piémontais leur tint rigueur, car les registres du conseil ne mentionnent aucune délibération du 28 octobre 1703 au 24 janvier 1706; il semble que la vie civile ait été suspendue. Depuis la retraite du baron de Saint-Remy, la garnison fut bloquée et, dans les dernières semaines, souffrit de la faim. Le comte de Santéna qui la commandait ne put, comme le marquis de Bagnasc, inspirer à ses soldats, trop nombreux, l’ardeur héroïque qui l’eût fait mourir plutôt que de capituler. Il battit la chamade le 6 décembre 1705. On y prit quarante-cinq canons, trois cent cinquante milliers de poudre et huit cents hommes, parmi lesquels six cents Savoyens qui refusèrent de passer en Piémont.4 5 Pendant l’hiver, on dé-

’ Les bourgeois des villes et les communier* des paroisses étaient obligés, par la coulumu et lus ordonnâmes, de yaroittre sous les armes au moins une fois l'an pour abattre loyteau et tenir la jeunesse exercée en cas de besoin. Ceux de Moatmélian se dispensaient de ce devoir. En 1702, le syndic llonnevie fait délibérer qu'on dressera la liste dos absents et qu’ils payeront l’amende de 5 florins fAreh. municiy.J

4 Louis XIV écrivit au Sénat, le 17 janvier 17(X3, pour lai faire part de ce succès dont il appréciait l'importance. La Com-

pagnie assista, en robes rouges, au Te Deum chanté h celte occasion dans l’église de Saint-I.éger, comme elle l’avait fait,

molit les fortifications de cette clef de la Savoie • c’était le mot d’ordre1.

L’impéritie des généraux de Louis XIV perdait un à un ces frêles avantages. La funeste bataille de Turin (7 septembre 1706) aboutit à la retraite des Français et à l’annexion au Piémont de trois provinces italiennes Victor- Amédée, étroitement lié à la politique de la reine Anne3, attaché par un traité secret à la Prusse 4, repousse avec dédain les ouvertures de paix et, rêvant de plus hauts succès, envahit la Provence. Battu sous les murs de Toulon,

eu 1704 et on 1705, pour la prise de Suze, deVereeil, dlvrée et comme elle le fil pour celle de Nice.

' Pendant celle guerre, les généraux français firent table rase des remparts, des citadelles et des villes fortes qui lom- Wrent en leur pouvoir : Suze, Vcrceil. Ivrée, furent rasées en 1704, » errua en 1705, Montmélian, Nice, Montalbon, etc., en 1700. Cliaraillart appelait cela rogner 1rs ongles du Savoyard.

Carutli (1. 280 à 279) a fort exagéré la mérite des vainqueurs; lire le récit do l’oflicier Mengin (Relat. du siège de Turin d après des documents inid Is. Paris. 1832); le marquis Costa et d'autres auraient aussi pu consulter avec fruit le Journal historique du siège (Amsterdam. 1709.), réédité par lo comte Solar de la Marguerite en 1838, et les Uém du marquis de Saint-Simon sur les guerres du Piémont (Tome IV. Livre IX).

* La reine Anne, le roi de Prusse et les Hollandais fournissent au duc de Savoie, h frais communs, des soldats et des subsides. — Traité de Berlin, du 28 novembre 1704 ; convention de Crescentino du 27 décembre. ( Traités . IF. 239.)

4 Articles secrets convenus à Turin, le 4 aoiU 1704, par 1 intermédiaire de Hill Atcham : « Désirant osier d la France le pied qu'elle a en deçà des Alpes et pourvoir d la seuretc commune que menacent les vastes desseins de cette couronne, etc. »

La reine ratifie la cession impériale de 1703, s’engage d faire restituer à I Italie ce que la France possède au delà des Alpes. stipule la liberté des Yaudois, promet de faire effort pour la cession du Dauphiné et de la Provence, conquis ou non, etc. Archives de cour. VI. Nigoc. avec l'Angleterre. 235). Cet accord se rattachait aux articles secrets convenus avec Léopold en 1703, contre la France. (Traités publics. IJ. 203.)

il repasse le Var après cinquante jours de déceptions (août 1707) 1 ; dans les premières semaines de 1708, les coalisés forcent sur trois points la ligne des Alpes; Villars les rejette en désordre au-delà du mont Genèvre, du Mont- Genis et du Saint-Bernard. En 1709, Berwick imagine cette ligne de camps retranchés et de colonnes mobiles qui, par la disposition des troupes et la prestesse des mouvements, lui permet de réunir, en trois jours, le tiers de ses forces sur n’importe quel point attaqué. Tournoux au pied du Viso, Briançon à l’issue des cols du mont Genèvre, Barraux au débouché de la Maurienne et de la Tarenlaise, sont les pivots sur lesquels s’exécute la concentration rapide des 18,000 hommes dont il dispose pour tenir tète à des généraux ardents, à des troupes nombreuses, dont la coalition renouvelle incessamment les ressources et qui occupent un front d’attaque de deux cents lieues.

Victor-Amédée refuse de commander l’armée d’invasion ; deux allemands entrent en Savoie ; le comte de Thânn par le Mont-Cenis, le comte de Schüllembourg par le Saint-Bernard. Berwick espère attirer l’ennemi jusque sous les redoutes de Barraux et lui livrer bataille, ou, par une diversion hardie, ramenant son centre sur sa gauche et sa droite sur Briançon, le prendre en flanc et en queue, franchir les Alpes à son tour et enlever Turin. Le comte de Thânn devine ce plan , il installe trois mille hommes à Suze, jette des garnisons en Maurienne jusqu'à

1 Voir dans les Mémoires du duc de Saint-Simon (Tome II. Chap. XLI) ce que fut l’attitude des Provençaux , disant tout haut qu'il ne leur importait à qui ils fussent, M. de Savoyt, quoi qu'il fit, ne pouvant les tourmenter plus qu'ils l'étoient.

Aiguebelle, et passe en Tarentaise par les cols delà Vanoise et de la Madelène. Les deux régiments français, qui avaient l’ordre d’évacuer lentement la Tarentaise, se laissent forcer à La Roche-Cevins et à Conllans(27 et 28 juillet). Berwick occupe les Bauges, établit des redoutes en avant de Fréterive, et repousse la triple attaque des Impériaux qui essaient de rompre ce front défensil à La Rochette, à .larsy, et de le tourner par Faverges et Annecy*. Le rigoureux hiver de 1709 reprit avec une intensité telle, dès les premiers jours de l’automne -, que le comte de Thânn se hâta de battre en retraite sur Suze et Aoste où il installa scs quartiers.

1 Ces opérations se reliaient à relies du Nord (bataille de Malplaquet, 1 1 septembre; prise de Mous, 20 octobre) et à une attaque des Piémontais par la vallée d'Oulx.

5 II fut si froid, que les noyers et les châtaigniers périrent par la gelée qui les lit éclater, notamment dans la vallée do La Roehctle (Areh. du Sénat. — Enquête sur le procès civil de Glapigmj. Reg. de 1712, folio 101). Il s'en suivit la cherté dos hlés. Catherin Carpinel, abbé d'Knlremont et doyen de la Sainte-Chapelle, servit d'intermédiaire aux inunilionnaires des troupes françaises; condamné comme accapareur, jeté en prison jusqu'à ce qu’il eut payé l'amende (arrêt du l*r juillet 1700), il fut réhabilité sur l’ordre exprès de Louis XIV, malgré la résistance du Sénat. ( Registre d'entérinement. 27.) Le froid et la famiue furent universels en France et en Savoie. A Versailles, les laquais du roi mendiaient par les rues. (Duruy. Hist. des temps modernes. 396.) A Malplaquet, les soldats n'avaient ni habits, ni souliers, ' illars les fit jeûner a tour de râle ; on ne donnait du pain qu’à la moitié de l'armée qui était en marche. (Mémoires do Villars et de Saint-Simon.) Le froid ne lit de tels ravages dans les campagnes que parce que la faim avait épuisé les corps et qu’il n'y avait guère plus rien qui soutint les âmes. — Le froid ne dépassa pas en moyenne 18 degrés Kéaumur (l’eignot. Recherches sur les grands hivers ). • Le petit peuple d'alors n'était vêtu que de toile; les maisons ne se réparaient plus ; la chaumière, ouverte à la bise silflante, était vide de bestiaux, la famille n'avait plus ces bons compagnons, ces doux réchauffeurs de la vie humaine qui, de leurs

En 1710, les coalisés attaquent les Alpes dauphinoises ; Berwick manœuvre comme en 1709, avec la même sûreté de coup-d’œii, et repousse avec un égal bonheur l’attaque furieuse des Piémontais. Cet échec, les victoires de Vendôme en Espagne, l’avénement aux affaires de ministres torys, amènent un rapprochement entre la reine Anne et le cabinet de Versailles.

Victor-Amédée avait tout à perdre à une paix trop prompte; sachant que llarley et Bolingbroke cherchent à traiter sur les bases du fait accompli, il se décide à tenter en personne la conquête de la Savoie. Il conduit avec talent et vigueur les débuts de la campagne de 1711 ; mais, retardé par les pluies du printemps', ne prend l’offensive qu’au fort de l’été. Le plan d’attaque fut celui de 1709; le 10 juillet, les coalisés, débouchant à la fois par le Mont-Cenis et le Saint-Bernard, se concentrent à Moùtiers; le 12 ils occupent Conflans; puis, tournant le massif des Bauges par la vallée de l’Isère et le lac d’Annecy, tandis que leurs avant-postes, escaladant les crêtes, livrent des combats partiels à Jarsy, Ecole, le Chàtelard, le col du Fresne, la Chartreuse d’Aillon, Fréterive, Alby, Cusy, et que Berwick, pour les forcer à livrer bataille, abandonne l’une après l’autre ses plus fortes positions et se replie sur Barraux et Chapa-

toisons, de leur tiède haleine, la défendent si puissamment. La nature ne fut pas plus rude qu’en 1788, en 1829 ; elle n'eut pas été homicide si elle n'eût pas frappe sur l'homme nu dépouillé par l’homme. »

' La ville d’Annecy, compromise par une inoudation terrible, du 8 au 26 février 1711, fut sauvée d’un désastre par le brigadier-général comte d’imecourt et les syndics. (Relation inédite, heure par heure, folio 75 du Registre LIV du Sénat.)

milan, ils entrent à Saint-Pierre d’Albigny le 24, à Rumilly la 20, à Chambéry le 27.

Victor-Amédée installe son quartier-général sur la colline de Chignin; son front d’attaque se développe sur les hauteurs qui, du pont de Montmélian à l’église deSaint-Baldoph, forment un rempart naturel auquel les villages fortifiés de Francin, des Marches, de Myans servent de bastions, les marais de l’Isère de fossés. De là, il couvre Chambéry, s’appuie au massif des Bauges, qui peut au besoin lui servir d’asile si la ligne des Marches est forcée, et assure ses libres communications, à droite avec la Franche-Comté et la Suisse, à gauche avec la Tarentaise et ritaiie. Pendant quarante-trois jours, le duc de Savoie occupe cette formidable position ; le territoire de la province était délivré de l’ennemi, et cependant il ne réussit pas à provoquer les manifestations des Savoyens et ne put hasarder l’assaut du camp de Berwick. Des pluies continuelles détrempaient le sol, les troupes allemandes et italiennes , bivaquant sur des routes défoncées, dans des villages abandonnés, n’inspirant que froideur et repulsion, décimées par la misère et les maladies, n’avaient môme pas le stimulant du combat. Le 8 septembre, Victor- Amédée, la mort dans l’àme, se met en retraite sur Conflans. Craignant d’être bloqué par les neiges qu’annonçait un hiver aussi précoce que ceux de 1709 et de 1710, il recule à regret, livre aux flammes ses campements, et, doublant les étapes, franchit Je col de la Vanoise le 13, tandis que le gros de l’armée passe dans le Val d’Aoste. On a blâmé l’hésitation du prince à tenter le sort d’une bataille ; mais le duc, découragé par l’indifférence des Savoyens, n’ayant

dans sa main que des soldats étrangers, fut si navré de cette poignante déception que ses partisans ne purent que le plaindre. L’année 1712 lui apporta de nouveaux chagrins; la mort foudroyante de la duchesse de Bourgogne (18 février), cette aimable et ravissante enfant dont le duc de Saint-Simon a laissé le délicieux portrait; la victoire de Denain (24 juillet); l’insistance de Louis XIV à repousser les demandes présentées en sa faveur, depuis 1709, par les ministres anglais ' .

En Savoie, les troupes de l’armée française d’occupation se concentraient autour de Montmélian; cette malheureuse ville était vouée par sa citadelle, plus que toutes les autres cités de Savoie, aux maux qu’apporte la guerre. 11 semblait que la démolition du fort eût dû en écarter les armées ; cependant on y maintint le quartier-général ; Piémontais, Espagnols, Français se sentaient attirés sur ce rocher peuplé de souvenirs ; il leur semblait que le fait seul d’y poser le pied enchaînât la province. Ruinées par l’incendie de 1690, les maisons n’étaient pas encore reconstruites en 1709 : Montmélian est devenu le moindre village du pays de Savoie, disaient les syndics, la plupart des habitants ont abandonné la ville; il n’y reste pas six familles en état d’acheter du blé, les autres sont réduites à la mendicité'1 . La plupart avaient

1 Lors des conférences du marquis de Torev et du Grand- Pensionnaire Heinsius à La Haye (dépêche du roi au président Rouillé, 29 avril 1709); puis à Gertruydeniberg j(1710), et lors des articles rédigés par Saint-John en 1711 et 1712. (Marquis de Torcy. Mémoiret dipiom. 111, pages 372 a 436.)

1 De 1691 à 1709, l’hôpital distribua aux pauvres 4 quartes de blé par semaine (la quarte de Montmélian valait 13 litres 69).

en effet vendu leurs propriétés à des étrangers ' ; il n’y avait plus de ressources communes, car le droit de barre, le commun du vin, la ferme des boucheries et des fours2 ne rapportaient plus rien depuis la diminution de la population. Les syndics ne pouvaient même plus taire les frais annuels du rôle des bourgeois pour maintenir les droits de la ville et recouvrer l’arriéré '. Cependant, quelques étrangers s’y étaient établis depuis la guerre, et le Conseil leur interdit de mener des bestiaux sur le commun et mit en demeure ceux qui prétendaient à la bourgeoisie de remplir tes conditions prescrites * . Au mois de septembre 1705, on fut obligé de devancer l’époque habituelle des vendanges à cause du dégât que faisaient les soldats du blocus ; les vignes les plus exposées au feu de la citadelle étaient celles où Ion maraudait de préférence.

L’occupation française ne pesa pas sur la Savoie aussi lourdement qu’on a bien voulu le dire. Après le début qui paraît toujours un peu rude* d’une prise de possession, les réquisi-

' En 1703, le commandant du fort exigeait que les bourgeois fournissent le vin à la garnison. Les syndics lui prouvent que tous les vignobles d’Arbin et de Montmélian appartiennent aux messieurs de Chambéry, que c'est à peine si l'on trouverait quatre bourgeois ayant des vignes dans leur clos.

* On payait au four banal 4 deniers pour la cuisson do chaque gros pain, et 8 sols pour la fournée du petit four (1726). En 1731, les deux fours d’Arbin sont, affermés 200 livres, plus la charge de fournir de bois la maison de ville et les prédicateurs.

’ En 1706, dix-sept nouveaux bourgeois étaient débiteurs à la ville de 2,980 florins.

4 Le payement d’une taxe d’entrée ou introge, l’achat d’un fusil pour la milice et de trois seaux de cuir bouilli pour l'incendie.

* Le 19 juillet 1709, les bourgeois de Montmélian logent un

tions en nature et l’impôt en deniers se régularisaient, et les Savoyens regrettèrent plus d’une fois la loyauté et les ménagements de l’administration militaire de Louis XIV. Il suffit pour s’en convaincre de comparer le Mémoire sur l’état de la Savoie en décembre 4709, remis par le Sénat à l’intendant d’Angervilliers ' , au Mémoire sur l’état de la Savoie en décembre 1 743, que la même Compagnie adressait trente-quatre ans plus tard a l’infant don Philippe5. Au mois de mars 1710, les communes se concertent et envoient chacune à Chambéry un délégué pour choisir, à l’élection, un solliciteur de qualité qu’elles entretiendront à Paris, à frais communs, pendant la durée de la guerre, afin d’obtenir des réductions de taxes et toutes les douceurs qu’il se pourra3 . L’agent choisi fut le baron de Montfort qui remplit sa mission sous la surveillance du Sénat4. Les ministres français n’avaient pas attendu ses réclamations pour indemniser les populations des

détachement de passage composé de 67 hommes, 80 chevaux et 12 canons allant en Maurienne, et se plaignent beaucoup de cette dépense exorbitante. (Rcg. des délibérations.j Ils sont taxés à 32 quintaux de blé sur les 6,000 que doivent fournir 79 paroisses de la vallée de Chambéry. Que diront-ils en 1742?

1 Document inédit publié sous le n" LYJ des Pièces justificatives et suivi de l’ordonnance de l'intendant satisfaisant au désir du Sénat (n° LVII).

1 Publié par M. Burnier dans son Histoire da Sénat. II. 484.

* Registres des délibérations de Saint-Jean. Montmélian, etc. (3 mars 1710).

4 Archives du Sénat. (Papiers divers: liasses cotées 1712.) La correspondance de cet agent (17!1 et 1712) donne de curieux détails sur les incidents de la Cour et sur l’emploi des sommes et des blancs-seings dont il réclamait à chaque lettre un nouvel envoi.

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dégâts causés par les passages de troupes ’ ; et la plupart des communes qui eurent à loger des soldats s’entendirent avec les officiers pour leur payer tant par jour, ce qui faisait une économie des trois quarts sur ce qu’ils auraient dépensé en nature*.

L’intendant d’Angervilliers eut lemérite d’administrer la Savoie, pendant l’occupation française, avec autant d’énergie que d’équité. Lorsque le maréchal de Benvïck amène au camp de Francin dix mille hommes en doublant les étapes, sans avoir eu le temps de préparer des magasins, il demande à la ville de Chambéry 1500 quintaux de blé. Le clergé prétend ne contribuer que pour 40, et seulement à titre de don gratuit; d’Angervilliers refuse une proposition qui ferait peser sur le tiers-état une charge répartie également sur tons les ordres, et en exige ÎHX) par provision. Le Sénat, systématiquement ennemi de la liberté du commerce1, refusait d'exécuter l’arrêt du conseil de 1709 permettant la circulation des grains; l’intendant répond à un mémoire de trois pages par un billet de dix lignes qui met à néant les objections:

c Si la Savoie est dans la pénurie que vous dites, pouvez-vous craindre que les étrangers aillent acheter dans

1 Le 13 mars 1710, le trésorier de Montmélian reçoit le mandat d’aller toucher à Chambéry une indemnité de 701 livres accordée à la ville pour les dégâts de 1707 et 1708. Mort-

tiers reçut 3,287 florins en 1712. t

* Celle proportion est avouée dans une délibération des syndics de Montmélinn du 13 novembre 1712. Le capitaine d’une compagnie irlandaise qui y avait scs quartiers d’hiver reçoit 30 sols, son lieutenant 19, les autres à proportion, et ils .«"fournissent de tout, sauf le lit garni.

* Voir aux PREUVES te document inédit n° LX.

votre marché? Et si vous obtenez que cette liberté, dont certainement ils n’useront point, leur soit néanmoins interdite, ne vous ôtez-vous pas en même temps à vousmêmes les secours que vous pourriez aller chercher chez eux si le commerce était libre ? Je ne puis rien changer à mon ordonnance, et je suis persuadé que si vous y faites réflexion, vous me remercierez de ma fermeté. »

En même temps , d’Angervilliers admettait avec bienveillance les réclamations des communes, payait les fournitures, accordait des indemnités’. Les besoins de la guerre avaient fait éta blir dans tout le royaume (1710) la dime royale, c’est-à-dire un impôt du dixième du revenu en sus des taxes ordinaires et extraordinaires ; la dime fut remplacée en Savoie par une augmentation de la capitation évaluée 150,000 livres; on réclama. L’intendant établit par des chiffres que le Dauphiné, qui essuie tous les maux que souffre la Savoie, payait 900,000 livres, et que la quote-part de la Savoie serait de 400,000 si la laveur particulière du roi ne l’avait réduite des deux tiers. Il faut ajouter que les Savoyens trouvaient à Versailles un chaleureux appui auprès des Jésuites et de la duchesse de Bourgogne. Aussi, en 1743 , le Sénat proposait-il aux Espagnols l’exemple de l’armée française. C’est tort injustement qu'on a déclamé contre la conduite des généraux et des intendants de cette époque*.

1 Comme il est prouvé par les archives municipales de Chambéry, Montmélian, Moûtiers, Aiguebelle et par la correspondance administrative conservée à l'Intendance de Grenoble et au Dépôt do la guerre à Paris.

1 * La présence de deux armées ( française et piémontaisej répandait la terreur en Savoie ; tout tremblait aux noms de La Feuillade et d'Angervilliers ; cette triste époque n’a de comparable que les plus sombres jours de 1793. » (Burnier. — Bist. du Sénat. II. -U&.) Le même écrivain a cependant constaté

La lassitude des peuples imposait aux cabinets européens la paix à tout prix; mais les prétentions du duc de Savoie parurent tellementexorbitantes, que les conférences ouvertes à Utrecht furent aussi souvent rompues, renouées, abandonnées et reprises que celles de Westphalie. Vietor-Amédée, certain que ses intérêts étaient devenus ceux de l’Angleterre1, se préoccupa fort peu de la reprise des hostilités; tandis que ses ambassadeurs, l'audacieux

la terreur des Espagnols. do 1743 à 174!), e( admis la modération dont les agents du comité de salut publie firent preuve en Savoie (I I. 301!. — 11 n’est pas un lecteur de bonne foi qui ne blâme surtout l’exagération des paroles suivantes : « Après le traité d’LItreeht, la Savoie respira. Cendant dix longues années notre province avait subi le régimedu sabre dans toute sa révoltante brutalité. 11 semblait qu’on eût pris à tâche de lasser sa constance par nn système d'humiliations et d'avanies qui cilt réduit au désespoir un peuple moins calme que le nôtre.» (Ibidem. Tome II. Ch. VU. 153.)

1 C’est alors que le cabinet de Saint-J urnes envoya à Turin le comte de Petorborrow, qui aborda le duc de Savoie avec une brusquerie de nature â déconcerter ses lenteurs calculées ; il lui prouva qu’à hésiter plus longtemps il perdrait, aux yeux de la reine, les bénétices de sa situation et que, la paix faite avec l’Angleterre , il resterait exposé aux justes exigences do Louis XIV. Ce langage décidé modifia la conduite de Victor- Amédée : Ses représentants abandonnèrent leurs prétentions chimériques de peur de voir un jour rejetées les légitimés demandes ( Actes, mémoires et autres pièces auth. concernant la paix d'Ulrecht. I. 237. — L’Europe à Utrecht. — Le Correspondant. XXX\ . 883.), et la Savoie se retira do la grande allianco. Les ministres anglais proposent de transférer Philippe V en Italie, de lui donner la Savoie, le Piémont et la Sicile, oui. après lui, reviendraient à la France; le dne de Savoie devenait roi d’Espagne. Philippe V s’obstine ; Louis XIV hésite, elles wighs, successeurs de la reine Anne, firent roi le duc Victor-Amédéc au profit de l’Autriche, pour qu’il gardât les Alpes contre la France et la séparât à tout jamais de l'Italie. Assuré que son propre succès est une condition forcée de la paix, Vietor-Amédée n’eut donc rien à faire pour précipiter les

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