‹ Histoire de Savoie (volume 2)Chapitre 10 sur 38 · MO · texte numérisé non relu

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Jura; il accueille à Luxeuil Flrlandais saint Colomban qui, chassé plus tard (610) par l'impérieuse Brunehaut, traverse le Chablais pour se rendre en Italie, et jette au pied des glaciers du Mont-Blanc les semences qui devaient faire de ce pays la Thébaïde des Alpes ; ses disciples, retournant sur leurs pas, fondent simultanément les monastères de Dissentis et de Saint-Gall dans la vallée du Rhin. Les trente-deux années du règne relativement paisible de Gontran consolident les habitudes et les institutions à demi romaines des Biurgondes, et préservent la région des AJpes de cette interminable série de crimes odieux et de guerres intestines, que Grégoire de Tours résume, dans une plainte éloquente, au début de son V® livre :

« Je suis las de raconter les hasards et les vicissitudes des guerres civiles qui désolent la nation des Franks et dévastent son ten-itoire. 0 rois, quelle est votre folie! Que voulez-vous? Que cherchez-vous? Quel vertige fait qu'au désir satisfait succède le désir? Vous habitez des maisons chaudes et bien gardées; vos celliers regorgent de vin, de blé, d'huile; vos coffres sont pleins de pièces d'or; mais vous n'avez point la paix du cœur. Pourquoi ces convoitises éternelles du bien d'autrui? Si la guerre intestine fait ta joie, prince, livre-toi donc à celle que l'apôtre nous montre dans le cœur de l'homme; fais vaincre tes vices par tes vertus et que l'esprit triomphe de la chair. »

Gontran meurt en 503 ; durant deux siècles, l'histoire de la Savoie se confond avec celle du royaume frank de Bourgogne, dans la lutte de la Neustrie et de TOstrasie. Après la mort des lils et des petits-fils de Gontran et le sup-

pllce de la srande reine Brunehaut, CMotaire II reste (613 a 028) seul maître de tous les Etats qu'avait possédés Chlotaire P', son aïeul ; il partage le territoire des Burgondes en Bourgognes cisjurane et transjurane. Daeobert Cm à 638) donne à l'empire des Franks un reflet éphémère de grandeur ; puis on retombe parmi les rois fainéants et les intrigues. Le clergé continuait dans l'ombre sa tâche civilisatnce. Toute la science, toute la vertu se réfugiaient dans les cloîtres ; il semblait que les âmes d'élite voulussent laisser passer ce flot d'impuretés qui couvrait le monde. Le christianisme, apporté dans les Gaules par les prédications de Smicius à Reims, sous le règne de Tibère, et de Materne à Trêves, sous Claude, n'y fit de réels progrès que par l'apostolat de samt Trophime à -^les, vers l'an Î50, et de saint Bénigne, martyr à Dijon, vers 178. Vienne fut d'anord, chez les Alîobroges, le centre des missions des Alpes ; il y avait dans cette ville une tradition de primatie religieuse dont il était politique de recueillir et de conserver l'héritage. Le second diocèse fondé fut celui de Genève, en raison même de la situation de cette ville sur une des routes commerciales les plus fréquentées; le grec Paracode assiste au concile de Lyon, l'an 197, comme évêque de Genève, sufïragant de Vienne. Puis vient l'établissement des églises d'Aoste, avec l'évêque Protase consacré par saint Eusèbe vers ')68; de Grenoble, construit par l'empereur Gratien en 379 et dont l'évêque Domninus ligure deux ans plus tard au concile d'Aquilée. Depuis les dernières années du IV® siècle, le goût de la solitude s'était emparé de la fer-

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veur des chrétiens, et les moiiies d'Occident allaient devenir aussi nombreux et plus célèbres que les moines d'Orient Après l'invasion, quantité d'hommes fiers choisirent les hasards des Alpes de préférence au partage avec l'étranger. Presque simultanément, Jacques, moine de Lérins et disciple de saint Honorât, d'Arles, évangélise les Centrons (420); Romain, moine d'Ainay, se retire sur les sommets incultes du Jura (425), territoire désert dont les vastes forêts, d'après le droit traditionnel du moyen-âge, appartenaient au premier occupant. Dans la Tarentaise populeuse et riche, Jacques devient évêque * ; dans le Jura sauvage, Romain fonde ces colonies religieuses éparses sur les deux versants des montagnes et qui sont aujourd'hui des villes. Salins, Saint-Claude, Romain-Moûtiers.

« La solitude avait envahi les Gaules, repeuplées seulement à demi parles tribus germaniques, ai-je dit ailleurs *. Tel canton qui jadis avait fourni des mi liers de familles pour Témigration ou le combat % n'offrait

* On attribue h Jacques l'érection en église de la basilique d'Aimé, rebâtie et peinte au IX» ou X^ siècle (prieuré de Sarat^ Martin), à lui ou à Marcel, son successeur, la construction des églises et châteaux de Saint- Jaquemoz (roc Pupim) et du couvent de Darantasia (Moûtiers). On ignore la date de rérection de Darantasia en évêché : on suppose que Possessor (779), 19« successeur de saint Jacques, en fut le premier archevêque : le pape Calixte II, en 1120, lui donne pour suffragants les évéques de Slon, de Maurienne et d'Aoste, sous la primatie spéciale de Vienne. En 1171, le pape Alexandre III rompit en faveur de l'arch. Pierre ce lien de dépendance et déclara qu'il ne relèverait désormais que de Rome.

^ Ces pages sont tirées de mou Histoire du temporel de l* Eglise gallicane depuis les origines jusqiCau XJe concile œcuménique (inédite).

' César emploie souvent, pour indiquer les motifs d'une émigiatioD, les expressions précises : pro multitudim hominum.

plus que auelques bourgades éparses au milieu d'es-

f^aces incuites dont la nature reprenait possession en es couvrant de taillis. Ces jeunes forêts se rattachaient insensiblement aux massifs impénétrables dont parlent César , Lucain et Tacite. La Savoie et l'Helvétie * étaient une immense forêt dont le nom Sapwald*, Sapaudia, n'est resté, en français, qu'au pays de Vaud (pa0n$ Waldensis)^ et, en allemand, aux cantons primitifs oui entouraient le lac de Luceme (die WaldsîMteny. Dans la partie septentrionale du royaume des Bureondes, on comptait, au commencement du VI« siècle, sur la rive droite du Rhône, les déserts de Réôme, du Horvan, du Jura, des Vosges, de Suisse, de la Gruyère; sur la rive gauche, les déserts des roches blanches (Mont-Blanc), des Bauges, de la Chartreuse ^. Les moines, harais pionniers de la foi, désertent le siècle, comme on disait déjà, pour se retremper aux âpres senteurs des bois et aux pures inspirations du travail en pleine nature. Là où ils ne défrichèrent pas, ils devinrent les initiateurs et les soutiens des paysans qui les appelaient frères ou pères avant de les nommer seigneurs. Les chroniques de Marins et les récits de Grégoire de Tours étaolissent l'importance du rôle social et politique des abbés de Condat ou Saint-Eugende pendant les règnes des rois burgondes et franks. L'episcopat, mieux approprié aux habitudes latines, fit des progrès plus rapiaes en-

* Per invia montiutn, vallium tilvarumque ac per loea

asperrima aquarumque decursiones dit la chronique de

saint Imier quand il bâtit son ermitage en Rauracie. (Monuments de Vévêché de Bdle, I, 37.)

' Wald, en allemand, veut dire à la fois, comme en celtique,

forêt et montagne ; c'est le saltuit des Latins. Les sapins, ou

'bois noirs du moyen-âge, étaient énormes ; on en peut Toir

dans les forêts de Hauteluce et de lignes, qui furent peutrétre

visités par les premiers moines des Alpes.

> Mémoires de l'Àcad. de Dijon, 1847-1848, 313. — Carte du premier royaume de Bourgogne,

* Alfred Maury. Les forêts de la France dans Vantiquité et au moyenne.

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