LES ORIGINES FÉODALES
Tandis ,que les dévastations sarrasines hà* tent la constitution du lien féodal de protection dans les vallées des Alpes, les discordes italiennes font toml)er celte région sous la dépendance des princes allemands devenus maîtres de l'empire. Hugues d'Arles , trahi par les évéques et les seigneurs lombards, venait d'abdiquer; suprême et inutile ressource des dynasties perdues. Bérenger , marquis d'Ivrée, accepte le partage de la souveraineté avec Lothaire, fils d'Hugues; un crime le dégage de sa parole. Il associe au titre royal son propre lils Adalbert et, pour légitimer l'usurpation, veut forcer Adélaïde, veuve de sa victime, à épouser le spoliateur. La princesse résiste, s'échappe et réclame le secours d'Otton de Germanie, parent et aUié de Rodolphe II son père. La première campagne d'Otton en Italie lui valut la main d'Adélaïde et la couronne des rois lombards (951), la seconde le
titre impérial qui devient désormais Fapanage des dynasties allemandes (962). Bérenger meurt en prison; et tandis que le marquis Adalbert va perdre en Orient ses dernières illusions, Otton se saisit de ses deux fils, livre Ardoin è la tutelle jalouse du marquis de Montferrat, dont le fief de création nouvelle amoindrit et surveille le marquisat d'ivrée, exile l'autre, Othon-Guillaume , à la cour de Bourgogne * .
En 993, Rodolphe 111 remplaça Conrad-le- Pacifique sur le trône des Deux-Bourgognes. Les empereurs saxons et les empereurs iranconiens allaient inaugurer en Italie cet assujettissement politique qui devait servir d'occasion à la plus grave des secousses du moyen-âge, à la lutte du sacerdoce et de l'empire. Otton II et Otton III continuent la politique d'Otton P** au milieu des fortunes diverses que les diplomates italiens ménageront toujours à l'étranger, qu'il les exploite ou qu'il les délivre.
I C'est par ce prince qu'on a voalu rattacher la Maison de Savoie à la dynastie des marquis d'ivrée, rois d'Italie. Guichenon {Opinions sur l'orig. de la Maison de Savoie, I, 163.) suppose que le fameux Ârdoin, fils aîné d' Adalbert. ne fut que dOQ oeveu. Othon-Uuillaume, appelé en Bourgogne V étranger, y avait cependant rrMrouvé une famille, puisque sa grand'mère trisèle était petite-fille de Rodolphe I^^. (Guichenon. Hist. généal,, I, 162. — L. délia Chiesa. Storia del Piemonte, I.) Il épousa eu premières noces une fille du comte de Mâcon ; en secondes noces, Adélaïs, fille du marquis de Bourgogne, Henri, qui le fit comte en Bourgogne et seigneur de Dijon. (Duchesne. Èiêi. de Bourgogne, III. — Chorier. Antiq. de Vienne, III. ch. XXVI.) Il se remaria enfin pour la troisième fois avec Elisabeth, fille de Bérold, vice -roi d'Arles (Cnrtulaire de Cluny), que Quesnay (Htst, de Marseille) et RuflFy fHist. des comtes de Provence, ch. IX.) appellent comtesse de Mâcon, .parce qu'ils font confusion entre elle, Adélaïs de Bourgogne, et cette fille du comte de Mâcon, dont Guichenon et les chartes iiH>nt pas donné le nom.
Il est rare que les règnes trop longs n'amènent pas un certain relâchement dans l'exercice die l'autorité. Conrad régna cinquante-six ans; Rodolphe, à son tour, conserve pendant
Quarante années le titre de roi ; les lieutenants e ces princes avaient perpétué leur propre suprématie et solidement assis leurs familles. En 996, Rodolphe, inconnu des deux tiers de ses villes, mal obéi par ses chefs militaires, mal servi par les intendants de ses domaines et les délégués de sa justice , n'aurait pas pu réunir dix mille hommes de sa frontière maritime à sa frontière du Rhin. Otton, mis au fait de cet isolement et de cette impuissance, prit occasion des affaires d'Italie et d'une incursion des Liguriens en Provence pour députer à Arles, comme chef militaire et lieutenant de l'empire, un de ses plus déterminés capitaines, Bérold, fils de Hugues le Saxon. Les circonstances exigeaient que le prince allemand prît au pied des Alpes une forte position, car l'espnt national se réveillait à Rome et à Milan. Otton et Bérold rappellent Qiarles-le-Chauve et Boson : mêmes défaillances , mêmes calculs, mêmes usurpations. Otton meurt (4002). Henri H descend en Lombardie pour combattre le marquis d'Ivrée, élu de nouveau roi d'Italie. Bérold, comblé d'honneurs , marié à une princesse de la famille impériale , confirmé dans la vice - royauté d'Arles, reçoit la mission d'arrêter au pied des Alpes l'armée lombarde prête à franchir les monts pour joindre le duc Hermann de Souabe. Impatient de rencontrer l'ennemi, il court en Maurienne, heurte les Italiens à la descente de Bramans, les rejette en désor-
dre sur le plateau du Mont-Cenis, où il bat Ardoin une seconde fois; le poursuit, prend Suze , Pignerol , Turin, et rallie Henri II qui débouche du Tyrol. Bérold est investi du commandement des marches de Savoie et de Maurienne qu'il vient de dégager avec tant de vigueur. En 4015, Henn II détruit en Lombardie tout souvenir de Tindépendance nationale , supprime à Rome les dernières utopies républicaines, et fait des évêques italiens le contre-poids des seigneurs laies. Ardoin mourut en 4018. Avec lui finissaient tout ensemble le marquisat dlvrée et l'antique royaume d'Italie. La dynastie de Franconie , en arrivant au trône impérial avec Conrad-le- Salique (1024), ne modifia rien au régime politique qui unissait étroitement les intérêts de l'Eglise et ceux du prince allemand.
Le roi des Deux-Bourgognes disparaît à son tour, dix-sept ans après le roi d'Italie ; le César tudesque saisit cette couronne- comme il a dérobé l'autre. Le royaume d'Arles, formé par l'agrégation de provinces dont les habitants, sans préférences politiques ni homogénéité sociale, se laissaient aller au hasard des événements sans essayer de les conduire, ne fut jamais qu'une pure expression géographique. Situé entre la Reuss, le Rhin, les Vosges, la Saône, les Cévennes, les Alpes et la Méditerranée, divisé de bonne heure en une foule de principautés laïques et ecclésiastiques, compris dans cette large zone qu'avait imaginée le traité de Verdun de 843 et qui, courant des côtes provençales aux rivages de la mer du Nord, séparait par une sorte de terrain neutre ce qui allait devenir la France de ce qui était
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TAllemagne, ce territoire semblait destiné à servir de proie à toutes les ambitions. Rien ne rattachait l'un à l'autre ses éléments dissemblables, sauf cette succession unique en Europe de cours d'eaux, de lacs et de vallées qui, dans un temps où le désordre public avait partout laissé rompre les chaussées romaines, était la seule voie de communication qui servît aux échanges et reliât le Nord au Midi. Le petit nombre des documents orij^inaux relatifs à cette période jette une singulière obscurité sur la série des événements qui se produisirent, du IXp siècle au XIP, diins le massif des Alpes. Pendant le règne de Rodolphe III, l'homme d'action, le héros sympathique, fut évidemment Bérold. Les chroniqueurs et les légendaires réunissent sur la tête de ce brillant capitaine tous les exploits dont le souvenir s'était conservé , et , comme Hercule pour les Grecs, Alexandre pour les Asiatiques, Charlemagne pour les races latines et germaniques, Bérold devint en Savoie le type chevaleresque et puissant qui résuma les traditions populaires. La critique historique n'admet pas ces fantaisies de l'ignorance ; elle attribue à Bérold un rôle beaucoup plus modeste. Les actes et les chartes dans lesquels figure le nom de ce capitaine sont stipulés écrits pour le roi de Bourgogne et d* Arles dont il n'est que le délégué*. Son titre de comte, quelle qu'en fût 1 acception réelle*, était restreint aux fiefs qu'il obtint par
* Chartes de 1014 et 1016 portant donations à Vnbbaye de Saint- Maurice en Valley et à la mense épiscopale de .Vloûtiers en Tarontaise. (Archives de cour. — Fonds ecclésiasfiques.j .
'Au Vl« siècle, ToiBce de comte, tel qu'il existait d^ins la Gaale depuis la conquête des Franks, répondait à celui d*un
acquisition ou concession pendant près dé vingt-quatre années de commandement dans la province. Les chartes portent comte en MaiLvienne, comte en Savoie^ de même que les Allemands disent encore aujourd'hui : duc en Bavière, ou les Italiens : un tel des princes de Monteleone, Bérold ne résida point en Savoie d'une manière permanente ; il n'y vint que pour diriger des expéditions militaires, organiser la défense du territoire ; il bâtit à l'orée du val de Maurienne les tours de Charbonnières et d'Hermillon, destinées à fermer la route et à tenir en respect l'évêque de Saint- Jean, dont le fief, depuis au moins 1015, était dégagé de toute suzeraineté bourguignonne.
L'Europe chrétienne présentait un spectacle étrange. Les terreurs de Van Mil, une croyance universelle à la fin du monde, semblaient éteindre à l'avance la vie morale et l'activité matérielle. On amasse pour le ciel en achetant des prières, en donnant aux prêtres les terres, les maisons qui vont s'abimer dans le néant, en leur attribuant les redevances, les droits féodaux dont on ne jouira plus demain. Avec les premières années du XI® siècle, la vie renaît ; le çéril a disparu , tout respire , et l'Eglise, qui s'est enrichie au X® siècle par la terreur des puissants * , épuise ses trésors
proconsulat barbare superposé dans chaque ville importante aux anciennes institutions municipales pour rendre la justice et diriger Faction militaire. (Âug. Thierry. Récifs des temps mérovingiens, II, 110.) Au XI* siècle ces attributions se compliquaient d'une sorte de régie des biens particuliers du prince.
* Celui qui érige ou répare un monastère se fabrique une échelle pour monter au ciel, disaient les moines. — Voir les motif» des chartes de donation dans les Moines d'Occident, ^Introdaclion, 144.) . .
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au XP en faveur des affamés et des pauvres*. De 993 à 1032, Rodolphe III, sollicité par cette fièvre de donation tout autant qu'exploité par les convoitises épiscopales, cède le comté de Vienne à Tarchevêque de cette ville, le comté de Tarentaise à 1 archevêque de Moûtiers ; confirme, en leur donnant plus d'extension, les chartes et privilèges des abbayes, prieurés et monastères de Savoie ; fait abandon de la juridiction temporelle aux évêques de Lausanne, Sion, Lyon, Belley, Genève, et consacre une fois de plus l'indépendance absolue de l'évéque de Maurienne. Les seigneurs laïcs *, dont Tambition toujours en éveil est surexcitée par ce démembrement partiel, se dégagent a leur tour de la suzeraineté du roi a Arles. Guy d'Albon, seigneur du Graisivaudan, prend le titre de comte de Viennois ; Aymon, conite de Genève, Emmerad , baron de Faucigny,. répudient le lien féodal qui lés unit à Rodolphe ; au prix de services rendus aux Allemands
f)endant la guerre d'Italie, ils parviennent à se aire investir des droits de princes souverains et à ne plus relever que de l'empire.
Bérold, fatigué de sa vie d'aventures, s'était retiré à l'abbaye de Saint- Victor à Marseille ; il y mourut vers 4027 et, suivant la coutume du temps, fut enseveli à Arles, dans la terre sainte des Aliscamps, dont Dante et Arioste ont conservé le souvenir. Sa mort privait Ro-
* Eo huit siècles, le clergé n'avait bâti dans les Gaules que 1108 monastères : il en construit 3^6 au Xl« siècle, 702 au Xll«. {Gallia chrisUana.)
' Les abbës des riches monastères de Saint-Maurice, Payerne, Romain-Moûtiers, profitèrent de ces faiblesses pour usurper la juridiction temporelle sur de vastes territoires. (F. deOingins. Mém. sur U Rectorat de Bourgogne.)
dolphe III de son plus loyal soutien. Le vieux roi n'avait pas d'enfants ; sentant que l'autorité s'échappait de ses mains, il avait déjà fait donation de ses Etats à l'empereur Henri IL Il renouvelle cet abandon à Conrad-le-Salique et, l'an 1032, par le traité de Bàle, lui cède tous ses droits sur la vallée du Rhône, la Savoie, l'Helvétie, les vallées du Doubs et de la Saône. Il s'éteint à Lausanne, après un règne ou plutôt une abdication qui s'était prolongée pendant quarante années ; de son lit de mort, il envoie à Conrad la lance et l'anneau légendaires de Saint-Maurice, palladium de la race royale de Bourgogne, signe visible de l'institution d'héritier. Empereur, Conrad possédait le domaine direct sur les provinces bourguignonnes ; héritier du roi, il y réunit le domaine utile. Mais il eut à rompre la coalition des collatéraux et des grands feudataires associés contre quiconque menaçait leur indépendance de fraicne date. A ce moment apparaît dans l'histoire, avec un rôle actif, Ilumbert aux blanches mains , le premier des princes de la Maison de Savoie dont l'existence soit incontestée, celui à dater duquel la filiation continuera désormais sans lacune ni obscurités * .
* DepDis la mort do Bf^rold, Humb<>r( flgure dnns les chartes de fondations ecclésiastique», à la suite du roi Rodolphe et de la reine Herroengard*'. La plus importante de ces fondations est celle du prieuré de Lémenc, au-dessus de Ch<-imbéry (1029). Hnmbert y est appelé Albimanus. comte en Savoie. Le nom de sa femme Ancilie se retrouve aussi d'Us 'a plupart des titres pieux; avant la mort de Bérold. il stipulHJt en son propre nom. VéU lOll, il accorde h l'évoque de Mauricnne des concessions de terres et des droits d'usagi» supposant des possessions considérables; en 1026, il transige avec l'évéque d'Aoste: en 1024, il cède des domaines au monastère de Cluny, ainsi qu'en 1080 il le fit au nom du roi. (Àrch. impériales. — Car'
La détermination exacte de Torigine des princes de la Maison de Savoie est un de ces problèmes que les érudits s'efforceront sans succès de résoudre*. Les documents originaux sont perdus * ou ont été faussés ^ ; un seul fait est acquis aujourd'hui à la vérité historique, c'est que celte famille est de souche galloromaine et quelle prit naissance dans la vallée du Rhône, au pied de ces Alpes qu'elle devait plus tard victorieusement dépasser ; tout le reste rentre dans le domaine de Inypothèse*. Les origines des grandes choses ne sont pas
tulairê de Cluny, — Annales do BaroDÏns. X. — Archives royales de Turin : Tifrei eeelésiasliquei, CIX ft CLXIV Cartulairei de l'abbaye -'e Saint- Maurice, du prieuré du Bourget, e'e.J Ce rapprochement n'élablit-il pas qu'il fut le successeur de Bérold, tout au moins dans son office de comre?
^ U faudrait dix pages pour la seule nomenclature des travaux pub'iés sur ce poi'it spérial. L'origine italienne a été sonii*nued'ins un intérêt dynastique par Lodovico délia Chiesa. iNuovn diseorso intorno aW origine delta seren. cas'i di Sivoiaj. f^QpUmefNofisia 't'uva Ccirtadel I03fi). G i bra rio ,<S^orta délia moiianhiaj. e c. M. de Girigins la Sarra en a df^momré la fausseté dans les Mt^m. de iAcad. roy, de Turin^ X, 387. D'ailleurs, ainsi que le remarque Menabrea, les marquis d'ivrée ont une origine franke.
* Les chartes qui établissent la descendance de la Maison de Savine des rois de Provence sont dans les Cartulaires de Saini-Maurice, a Vienne, écrivait d'Hozier, généalogiste de France, en 1<^75. en marge d'un exemplaire de Guichenoa déposé h la Bibliothèque impériale de Paris. Les savants n'ont pas retrouvé ces preuves catégoriques indiquées par d'Hozier.
^ La f >raeuse charte de sauvegarde de T^illoires fMonum. %ist, patriœ. I. 431.) est apocryphe ; tous les fritiqnes, y compris Cibrario et Menabrea, sont d'accord sur ce point.
* La dispersione o 1 1 scarsexsa dei documenti appartenenti al secolo X hanno fafto sparire le tracce deW ongine délie dinastie anche sovrane, cossichl non rim^ise, che Vappoggio délie ronghietture nutrite il più délie volte dagli s for xi di un' iinmaginazione che ama d'interp retare a modo suo. (Comte Litta. Le famiglie italiane.J
toujours clairres, a dit un charmaat esprit qui raillait ces déceptions des érudits, le Ml cache sa source, et Von peut disputer sur celles du Danube et du Rhin.
La Savoie et le Dauphiné, dépendances des deux royaumes de Bourgogne puis du royaume d'Arles, avaient été administres nar des chefs burgondes qui, à la dissolution ae ces royaumes, furent assez habiles pour se maintenir dans leurs fiefs et dans leurs offices. Le régime féodal, par la voie de l'hérédité, transforma la simple administration en suzeraineté, et les comtes continuèrent à administrer, dans leur intérêt personnel et pour leur profit particulier, ces provinces où ils ne furent d'abord que de simples représentants de rautorité royale. Des l'origine, ces chefs bourguignons eurent juridiction sur leurs nationaux et sur les GaÛo-Romains ; devenus avec le temps seigneurs féodaux, ils conservèrent sur leurs fiefé et dans leurs familles les principes du droit germanique; c'est dans la noblesse féodale que ces principes, unis aux mœurs allemandes , se maintinrent avec le plus de persistance * Les Dauphins de Viennois, les comtes d'Albon, les seigneurs de Sassenage, et tant d'autres, sont de souche étrangère *. Les comtes de Maurienne sont au contraire d'origine gallo-romaine, ainsi que l'attestent
' Aug. Thierry. Entai sur Vhittoiré du tiers-étai, 1, 45. — Les principes da droit romain se sont conservés au contraire dans leur presque intégrité";, parmi le clergé et les bourgeois. (Fouché-Prunelle. Recherches des anciens vestiges germaniques en Dauphiné, ch. I.)
* Laferrière. Histoire du droit. — De Boissiea. Origines féodales, IX. — Valbonnais. Histoire du Dauphiné, 11. — Chorier. Etat politique du Dauphiné, lY.
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la plupart des chartes du XI^ siècle, indiquant qu ils font profession de vivre sub lege romana * par opposition à la coutume germanique.
Quant à la nature variée des nombreuses possessions des premiers comtes de Maurienne, disséminées aux XI® et XII® siècles en différents lieux des royaumes de Bourgogne et d'Arles, et surtout sur les deux rives du Rhône *j les unes franches et allodiales^, les autres purement héréditaires*, beaucoup déta-
* Monumtnta kistoriœ patriœ. — Chartarum, 1, 549 à 7-i3. — rharte de 1098 dans laquelle Humbert II , arrière petit-fils d'Hambcrt aux blanches maint, déclare, suivant Tusage do temps : Ego Umberlut eomes Mius ^uondam Àmedei qui professus tum, ex naiione mea» lege vivere romanà; ce qui ne
Sronvo pas, comme le disent Maffei fVerona illustrataj et [nratori (Ànfiq. ital,, II, 362), que cette famille fût italienne, mais simplement que sa race, non germanique, était régie par le droit romain.
^ AR. CH. C. — Inventaires du domaine; dénombrement des fiefs et seigneuries,
' Un fait singulier, c'est que la plupart des domaines allr>diaux appartenant à Karl, fils de Louis-rAvengle, sont les mêmes que ceux que possédèrent pins tard les comtes de Savoie (;t qu'ils échangèrent, en 1355, avec le dauphin de France, contre la baronnie du Faucigny. On a voulu en faire la preuve de la filiation directe et masculine des rois de Provence se continuant par la Maison de Savoie. (F. de Gingins. SOC. ROM., XX, 2 11.) Mais ces fiefs ont pu entrer dans la Maison de Savoie à titre héréditaire, soit par Mathilde d'Albon, femme d'Amédée III (Chorier. Hist. du Dauphiné, T, 751), soit par Béatrix de Bourgogne, troisième femme d' Humbert III et mère du comte Thomas. (Chorier. Hist. abrég., 235. — Cibrario. Rapporto, 96.) Cette Béatrix était fille de Gérard de Vienne, comte de Mâcon, et avait hérité d'Ëtiennette de Vienne, mariée à Guiilaume-le-Grand, comte de Bourgogne, mort en 1087.
* Si la descendance masculine de Karl, dépouillé par les rois d'Arles et réduit au seul comté de Vienne (Chazot dé Nantigny. Généalog, hist., II. 32.), ne s'était pas éteinte avant le Xl« siècle, comment expliquerait-on la donation que Rodolphe III fit à la reine Hermengarde des comtés de Vienne et de ^ermorens? (Cibrario et Promis. Documinti ttarici.J
chêes du domaine ecclésiastique, elle servirait à prouver, par leur diversité même et par leur position, que le centre primitif d'établissement des seigneurs cjui devinrent les chefs de la Maison de Savoie fut sur les bords du Rhône*, où les fondateurs de ce grand lief retrouvèrent encore vivantes les traditions et la politique allobrogiques qu'ils continuèrent avec tant d'éclat depuis le XP siècle jusqu'au XVI®.
Il est imprudent, en pareille matière, de conclure dans tel ou tel sens sur les seules énonciations d'une charte isolée ' ; la valeur exacte du langage des vieux historiens est un problème perpétuel pour les modernes ; écrivant pour des gens qui savaient, sur leur propre état social, bien des secrets que la postérité n'a point reçus, ils pouvaient impunément être vagues ; on comprenait à demi mot leurs réticences^. Les textes les plus sûrs semblent établir que Bérold et Humbert , en dehors de leur commandement militaire sur la frontière des Alpes, ne furent en Savoie que les intendants , les administrateurs royaux des domaines particuliers du roi Rodolphe et de la
* Menabrea. Des origines féodales darts les Alpes occiàentaks. Turin, 1S65, (ouvrage posthame).
* C'est ainsi qo'on a voulu faire ressortir l'origine italienne dn rapprochement de ces deux faits : en 10 9, Othon-Gnttlaume, comte en Bourgogne, fi's d'Adalbcrt. marquis d'ivrée et roi d'Italie, fait don de terres considérables h l'abbaye di san Benigno di Pruttuaria. dépendant de l'abbaye du même nom h Dijon (Guichtsnon Biblioth. Seh. cent., 11, 39. — Monum, hist, pat.. 1 , 428); en 1091. Humberl II . comte de Mabrienne et marquis en Italie, fait à son tour donation de plusieurs domaines h l'église d'ivrée. (Cibrario. 5/orûi délia monarehiû di Savoia, L 4l. ~ ACAD. T., '2^ série, VI, 315.)
* Aug. Thierry. Hist. de la conq. de l'Angleterre» IL 371*
reine Hennengarde\ Le vieux chroniqueur de Hautecombe dit expressément : Geraudus (vel Beroldvs) non fuit cornes sed offidalis regiim vel advocatus. Cette explication est confirmée par le texte de la donation à l'abbaye de Cluny ^ ; la reine agit par T intermédiaire de son représentant légal, du seigneur à c[ui était confiée l'administration civile , judiciaire et fiscale des terres domaniales (fiscales villœ). De là l'emploi naturel, logique, d'une expression que l'on trouve dans la charte de fondation du prieuré de Coyse, en 1036, et sur laquelle on a tant disputé, attribuant à Humbert la propriété des territoires dont il n'était que l'intendant ^. Dans tous les cas , à la mort de Rodolphe III, Humbert aux blanches mains *, quels que fussent les liens de famille ou d'affection qui l'attachaient à Bérold et à la dynastie de Bourgogne, était investi dans la région des Alpes d'attributions administratives importantes; mais son autorité était nulle en Mamienne et en Tarentaise où dominait exclu-
^ Menabrea (mort en 1857). le seul érudit qui ait vu juste dans celte confusion d'erreurs, peiise que le comte Thurumbertus qui, en 9-^6, figure au filacUum de Saint-Gervais hors les muis de Genève et y prend le pas sur les comtes du palais, fDocumenti e Sigilli, 1.) fut en Savoie le prédécesseur fiscal de Bérold que remplaça Humbert. f Etudes historiques.j M. de Gingiiis la Sarra (mort en 18d3), a donné aussi de précieuses indiratirins sur ces origines obscures. (Mémoires sur l^ ReC" torat de Bourgogne et sur V Origine de la Maison de Savoie.J
^ Dono itaqueper adV'tca'um meum comilem Euhertum duos mansos in pago geneve^^se (Charte sans date publiée par Cibrario et Promis. Docum. e Sigilli, 102.)
3 Terra régis sive Huberti comitis.
^ Qualification qui, dans Tesprit et le goût du temps, caractérise la sincérité d'une administration fiscale. Elle répond à notre mot : avoir les mains nettes*
sivement Tépiscopat ; partout ailleurs , elle était restreinte par les privilèges des possesseurs de fiefs, ses égaux d'après le droit féodal. Il faut noter ici la simultanéité d'origine des quatre grandes seigneuries des Alpes : les comtes de Maurienne apparaissent entre 1003 et 1027 ; les comtes de Genève, entre 1012 et 1019; les barons du Faucigny, entre 1002 et 1025; les comtes d'Albon, dauphins du Viennois, entre 1016 et 1025*.
Dès 1033, Humbert agit en ami dévoué de la reine Hermengarde, sert d'arbitre entre elle et Conrad, et intervient avec vigueur dans la guerre de succession comme s'il avait un intérêt direct au maintien du traité de Baie et à l'exécution • du testament de Rodolphe III. Eudes, comte de Champagne, fils de Berthe, sœur de Rodolphe, maintient ses droits d'héritier naturel et appelle à son aide les puissants feudataires français dont les villes lombardes sollicitaient aussi le secours. Héribert, archevêque de Milan, et Boniface, marquis de Toscane, soutinrent au-delà des Alpes la politique impériale dont ils étaient les patrons dans la péninsule ; ils amenèrent en Savoie des troupes italiennes dont Conrad confia le commandement à Humbert.
Tandis que le jeune chef poursuit en Lorraine le comte Eudes, le bat et le tue, l'empereur se faisait reconnaître dans ses nouvelles {)ossessions. Elu pour le pays des Helvètes dans 'assemblée de Payerne (1033), élu pour le pays
* Consulter le Régeste genevois ^ et les Cartulaires inédits de saint Hugues de Grenoble, annotf^s et commentés par les savantes dissertations de Jules Oliivier en 1838, de M. Garlel en 1866 et de M. Fabbé Chevalier en 1867.
des Allobroges dans rassemblée de Genève (4034), il reçoit la soumission du comte Gérold, seigneur du Genevois, de l'archevêque de Lyon et de l'évêque d'Aoste*. Seul, Tévêque de Maurienne, Everard, refuse Thommage. plus animé peut-être contre son voisin et rival le comte Humbert, lieutenant de Fempereur, qu'hostile à l'empereur lui-même. Humbert, vainqueur dans la vallée de la Saône, rentre en Savoie à la tête des troupes italiennes, convoque ses propres feudataires et marche avec Conrad contre la ville de Saint-Jean de Maurienne qu'ils prennent de vive force et livrent à l'incendie (1035)^. En récompense de ses succès, le seigneur Humbert reçut de Conrad, dès 4034, l'investiture du Chablais et de la terre 4^ Saint-Maurice en Valley *. Ces fiefs sont accrus de tout ce que l'empereur enlève à révêque de Saint-Jean et des terres qu'Humbert reçoit dans les vallées piémontaises *. Gérold, comte ou gouverneur de Genève et du Taste territoire qui en dépendait, paraît avoir été le chef de la coalition des seigneurs des Alpes contre l'Empire. Dans l'assemblée de Soîeure en 4038, il figure comme seigneur suzerain, et l'on trouve des actes, de 4036 à 4060, dans lesquels il accorde à ce titre, des
* Geroldum^ principem regionis illius, dit Wuippo, (De vitâ Conradi) et arehiepiscopum lugdunensem et complures alios.
' Aagleys. Hist. du diocèse de Maurienne.
^ Mémoires de VAcad. de Turin^ tome XXI.
* En 1040, Humbert avr blanches mains fait donation aux chanoines d'Aoste de tout ce qu'il possède dans la vallée, sauf les personnes des hommes. fMonum. hist. pat., 1, 81.) Charte de Coëse, en 1036 (Besson. Hist. eeclés. Preuves \l,)i buUe de 103d (Grillet. Dictionn., I, 18.)
fiefs importants aux familles naissantes de Thorens et Compey, de Viry, de Salienove et de Menthon * . La position nouvelle faite au comte Humbert en face du comte Gérold et de révoque Everard, fut le premier acte politique des empereurs Conrad et Henri, après la défaite ou la soumission des grands vassaux de Bourgogne.
La conquête du royaume d'Arles faisait de ritalie une enclave ae Tempire et l'isolait de la France où elle avait espéré trouver des défenseurs ^ Elle eut pour résultat immédiat de constituer au profit d' Humbert un vaste fief au pied des Alpes; Conrad enveloppait ainsi la Lombardie par les possessions de son plus fidèle capitaine et s'en assurait à tout jamais l'accès. La question d'Italie se compliquait; l'épiscopat y était arrivé à ce degré de fortune où l'obligé ne peut plus que clevenir ingrat. Par un jeu de bascule naturel aux ambitions qui ne sont pas légitimes, jeu dangereux et qui parfois trompe toute prévision, l'empereur, usant d'adroites concessions, rattache à sa cause la petite noblesse des campagnes et la bourgeoisie des villes. Nous retrouverons, à toutes les époques de Thistoire et en tous
{)ays, cette tendance double qui tantôt porte es princes vers la centralisation du pouvoir et tantôt entraine les peuples vers la décentralisation locale des influences et des
' RégcâteV. tome XIX de» Mëra. et Documents. — n. G. (MM. Lullin et Lefort.)
' Ollon-le-Grnnd, dont le» sœurs élaient femmes et mères des rois et des ducs de la rranco, avait pu exener sur ce pays une influence dont Conrad n'hén'la pas. (Zellcr. HUt. de l'Itaiie féodale, page 89.;
intérêts. Mouvement alternatif qui se transforme et se renverse aussitôt que l'effort dans un sens est devenu excessif. Cette évolution dans le régime italien ne put qu'ajouter à l'importance de la ligne stratégique des Âlpes. En 1038, l'empereur Conrad descend la vallée du Rhône et visité le royaume d'Arles dont il assure à son fils Henri-le-Noir, par le serment des seigneurs et la bénédiction des évêq[ues, la possession héréditaire. Humbert reçoit le titre de comte en Maurienne. En d038, à la mort de l'évêque Everard, le diocèse de Maurienne supprimé est réuni à celui de Turin , et ces vallées deviennent une large route confiée au courage d'Humbert*. Conrad meurt (1039); Henri Ilf fut le plus puissant des Césars tudesques. Comme son père, et avec les mêmes vues politiques, il caresse l'ambition d'un seigneur qui doit tout à l'empire, qui ne vaut que par son appui et qui seul, en échange, peut ouvrir les Alpes aux Allemands à travers ces défilés que possèdent des prélats énergiques , bientôt associés contre l'étranger à 1 appel du moine Hildebrand * .
La plupart des historiens fixent la mort d'Humbert aux blanches mains à l'an 1048^ ;
* Guicheiïon. Bihl. Seb., ï, n« 93. Diplôme de l'an 1038. -— L'évôché de Maurienne fut rétabli en 104.5. après la mort de l'évêque de Turin, Guy. — Menabrea établit que le ehftfeau de Charbonnières appartint, dans l'origine, aux seigneurs de Chambéry. COrig, féodales, 386.)
2 Crediderim potissimum movisse imperatorem, quod per Alpes hberum sibi tulumquc in Italiam adilurrij quandocunque tes ità postularet, patere cupiebat. (Sabaudiœ respublica et historia. De Humberto, — Lugd. Batav. 1634.)
^ Lambert van der Burch. Sabaudiœ respublica et historia. — L'abbé Frézet. Hist. de la roy. Mais, de Savoie, I, 60, etc.
rien de moins certain. Toute trace authentique de ce seigneur disparait depuis 1042 ^ Amé. fils aîné d'Humbert, n'eut point de peine a obtenir d'Henri III Tinvestiture féodale. Il alla le rejoindre à Vérone, en 1046, lors de sa première descente en Italie. Paradin raconte d'une façon charmante Tanëcdote qui valut au baron savoyen le surnom d'Amé^Cauda.
« Amé vivait à Vérone fort en amy de Terapereur, entrant à toute heure de jour et de nuict avec ses barons et chevaliers. Au matin, Fempereur estant es conseil, il arrive et hurte à Thuis pour entrer avec sa compaiguie, comme il y avoit hanitué. Le garde de i'huis ne voulant ouvrir, le comte continua de hurter de telle force que Fempereur, au bruit, s'en enquist et demanda le pourquoy. Le garde respondit estre le comte de Horienne qui menoit après luy une grande queue de gens. — Hé! faictes le entrer et que sa queue reste dehors. — Le comte, bien courroucé qu'il estoit : Si ma queue que queue appelez cy n'y entre avec moy, je n'y entreray jà ! — Qu'il entre adonc avec sa queue, dit l'empereur. D'où les Italians le nommèrent le comte Amé-Cauda. »
Au départ, Henri lui fit mille caresses et lui donna la ville d'Âsti, en mémoire des tasses del vino spumanle qu'ils avaient vidées dans les festins de Vérone et de Pavie*; premier lien politique qui rattache la Savoie au pays d'au-delà les monts. La cité réclama vivement contre le droit que s'an^ogeait Fempereur de disposer d'elle; c'était Fépoque de la constitu-
^ Date de la charte par laquelle Humbertus albimanut, avec ses ÛU Amé et Odon, fait donation de l'église des Ëehelles h l'église de Saiot-Laureot de Grenoble. (Arch. de Grenoble.)
* CIbrario. iVoa';rte e documenti. — Chroniques de Sm>oye, l, 105. Rdition de Tournes, Lyon, lâ61, ia-fol.
tion des premières communes italiennes, et les jeunes libertés sont ombrageuses.
Amé meurt vers 1057, Odon son frère lui succède. Il avait épousé Adélays de Suze, filie unique du marquis Mainfroy*; ce mariage est à vrai dire la prise de possession du Piémont par les Savoyens ; l'assaut sera rude , la lutte va durer des siècles; mais la brèche est ouverte (1044). Adélays avait été successivement investie, sous le nom de ses maris*, des fiefs paternels *. Il paraît certain qu* Adélays admi-
* Le p. Monod ("Roy. aU. de France et ée Savoie. J établit que ce mariage fut la première alliance entre les maisons de France et de Savoie, les marquis de Suze étant isâus du comtu Ardoin, beau-père de Louis-le-Bègue , roi en Frarfcè*én^«78.
* Adt'Iays épousa en premières noces Hermann , duc de Sonabe, investi par l'empereur du marquisat de Suze h la mort de Mainfroi -, en secondes noces, le marquis de Montferrat : et enfin Odon, comte de Maurienne, dont elle eut cinq enfants.
' Suze, Turin, Pignerol, Ivréo, Albenga, etc. — Les marches ou ft'ontières de Suze et d'Ivrée avaient été créées par Gbarlemagne: le marquisat de Montferrat fut institué par Otton-le-Grand au profit d'un Allemand, pour tenir en respect les deux marquis du IX^ siècle, devenus italiens. Le marquisat de Saluces fut, au XH^' siècle, un démembrement du Montferrat. On s'est mépris souvent sur la valeur relative des titres de comte et de marquis, si distincts à l'origine. L'office spécial de marquis, attribué par exception à certains comtes chargés de l'administration des territoires frontières, ajoutait à leur juridiction normale un commandement militaire d'une importance particulière. Si la dignité do comte a pu, en raison de son caractère mixte, se trouver aux mains de femmes telles que la comtesse Mathilde (1054), il n'en a pas été de môme de celle de marquis, essentiellement militaire. Ce fait explique les trois mariages successifs d' Adélays qui, n'ayant pas qualité, aux termes du droit féodal, pour administrer les territoires dont cependant elle était la souveraine légitime par droit héréditaire, voulait éviter qu'un étranger en fût investi à ses dépens. (Cibrario. Conxtituzione del regno. 255.) La lettre du Cardinal Damian à Adélays (Guichenon. Preuves, VïlI.) dans laquelle il lui donne par courtoisie le titre de marquise des A^es cottiennes, n'infirme point cette règle absolue des cou-
ïOM-lWÛ — 180 --
lustrait ses possessions piémontaises, et Odon ses fiefs de Savoie seulement, bien qu'à plusieurs fois il ait habité les châteaux d'AveUlane, de Suze, de Turin. En 1060 et 1070, Adélays rétablit sur son siège l'évêque d'Asti chassé par la commune; vers 1064, la fondation de l'abbaye de Pignerol* peupla cette vallée, jusque-là déserte et sauvase.
Maître des deux versants des Alpes, le comte de Maurienne est recherché par les familles royales. De ses deux filles, l'aînée, Berthe, épouse l'empereur Henri IV , celui que Grégoire VII poursuivit sans pitié, et la cadette ^ Adélaïde, se marie à Rodolphe de Souabe, roi des Germains, qui mit l'Allemagne à feu et à sang pour disputer l'empire à son beau-frère. La date de la mort d'Odon est incertaine (vers 1060). Son fils, Amé II, dit Adélao ou fils d'Adélays, figure dans les chartes concédées par sa mère à l'abbaye de la Novalèse et à celle de Saint-Laurent d'Oulx (1057), ainsi que dans l'acte de fondation de l'abbaye de Pignerol*. De ses deux autres fils, l'un, Pierre, est
tûmes féodales. L'étude du droit éclaire ainsi à chaque pas l'histoire et restitue aux événements leur caractère réel. Combien de faits, rapportés sans commentaires par les chroniqueurs ou constatés dans les titres anciens, nous étonneraient moins si les exigences parfois singulières de la législation du temps nous étaient mieux connues. Le même motif politique avait déterminé les mariages do Marozia, veuve du marquis de Toscane, et d'Hermengarde, veuve du marquis d'Ivrée. (905 è 932.) La grande comtesse, au contraire, put rester veuve.
* Cibrario. Discorso storico. — La ville de Pignerol, fortifiée de bonne heure par* les princes de Savoie, devint la clef du Piémont. Elle appartint à la France de 1536 à 1574, fut cédée de nouveau en 1632, restituée en 1696,# conquise en 1797 annexée en 1801, rendue en 1815.
' Le soin prudent qu'apportaient les moines à faire inter- •
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considéré comme ayant eu avec Adélao, pendant quelques années , la co^possession des fiefs savoyens de leur père; le second, Odon, fut évêque d'Asti où il mourut en 4102 * .
J'abrège ces récits où la saine critique admet à peine quelques jalons positifs. Il n'est pas une charte que nos érudits de Turin , de Genève, de Lausanne, n'aient commentée, discutée ou réfutée. L'indécision au sujet des faits historiques de cette époque se retrouve dans la détermination du territoire appelé Savoie.
Au moyen-âge, ce nom eut deux acceptions ; il servit en même temps à désigner le district restreint, la Saboja de l'empire carlovingien, et la grande patrie de Savoy e des chroniques *, depuis Yverdun, sur le lac de Neufchâtei, jusqu à Briançon, aux sources de la Durance. On peut déjà dire de la Savoie ce que Guy Coquille écrivait plus tard des domaines de la maison de Bourbon : C'est tout province et pats nouvellement composé, comme en marqueterie ou mosaïque, de plusieurs pièces rapportées, acquises ou prises des seigneurs voisins. Les Eossessions primitives des héritiers d'Humert aux blanches mains dans les Alpes ne formaient pas un tout compact, comme s'ils
venir dans une donation tous ceux qui, à un titre quelconque, auraient pu élever une réclamation dans Tavenir, et même les enfants au berceau, est devenu pour les études historiques une source précieuse d'informations.
' Pierre, né vers 1048, marié à Agnès de Poitiers, eut une fille, Agnès, qui épousa Frédéric de Montbéiiard; il mourut vers 1078.
' Baluze, Capituhires, I, 439. — Archives du canton de Vaud. (Bailliage de Lausanne. Dossier LXXXIl, n» 1471.) — Conflit de juridiction entre le duc Louis de Savoie et Vévéque,
avaient simplement substitué leur influence à celle d'un pouvoir disparu, dans ime province limitée politiquement; leurs droits ne reposaient aue sur des propriétés éparses réunies entre- elles par le lien fictif du droit féodal. Ainsi, sur la rive gauche du Léman, depuis 1034, date de la concession impériale de la suzeraineté du Chablais, jusqu'en 1260, époque où le traité de Gonthey cantonna les droits du comte de Savoie et ceux de l'évêque de Sion en leur donnant pom* limite la Morge, les tiefs savoyeiis étaient disséminés dans les territoires soumis à la double juridiction de l'évêmie de Sion, donataire du comté du Valley en 999, et de Tabbc de Saint-Maurice, donataire des vallées du Chablais en 1017. Vers la lin du XP siècle, le nom de Savoie, pagus savogensis^ d'après la division de Clharlemagnc, était restreint à la vallée de l'Isère, depuis le torrent d'Arc jusqu'à celui de Bréda, et à celle de Ghambéry jusqu'à l'extrémité du lac de Ghâtillon. Ce district correspondait à peu près à la circonscription ecclésiastique du décanat de Savoie ; on y comptait près de soixante feudataires exerçant juridiction, et les comtes de Maurienne n'y étaient point prépondérants • . Cette situation paraît commune a toute la région des Alpes morcelée en fiefs, dont l'isolement faisait l'équilibre. Les évêques surtout, investis du pouvoir temporel par les rois de Bourgogne, confirmés dans leur puissance par les empereurs, auraient absorbé la Savoie et l'Helvétie dans le réseau de la féodalité ecclé-
' Menabrca. Mémoire mr l'aulorilé et le titre réels d'Humhert. aux blanches mains.
smstique si F empire ne leur avait suscité de rudes rivaux dans les comtes de Maurienne. Conrad et Henri supposaient que l'indépendance de répiscopat vis-à-vis de Rome s'accentuerait en proportion de son accroissement temporel ; des concessions, révocables à chaque vacance du siège, paraissaient moins dangereuses faites à des prêtres désintéressés des liens de famille qu'à des laïcs affamés d'hérédité. Mais en Savoie, en Helvétie, en Piémont, tout ce peuple de seigneurs laies et clercs vivait dans un esprit absolu d'indépendance, comme Texprime Muratori par un mot énergique dans sa simplicité : Lssere conte, mar^ chese, vescovo e duca, era lo stesso che essere principe \ Jusqu'au XIIP siècle, les vassaux immédiats de 1 empire autres que les prélats furent très nombreux en Savoie. Les marquis de La Chambre, les barons de Myolans, de Montmayeur, de Chevron, de Villette, de Briançon, tenaient originairement leui^s terres de l'empereur d'Allemagne, héritier des Bosonides et des Rodolphiens. Les barons de Viry, de Gompey, de Sallenove, de Menthon dans le Genevois, de Lucinge, de Graïssier en Faucigny, les sires d'AUinges et de Blonay (prin^^es en 1108) dans le Chablais, libres comme les premiers, et primitivement aussi absolus dans leurs fiefs que les prélats de Tarentaise et de Maurienne, arrivèrent comme eux, dans la suite des temps, à céder aux comtes de Savoie, aux comtes de Genève et aux barons du Faueigny, l'autorité qu'ils avaient reçue de l'em-
* l§&mimén$a hùt, pat.j IX, 124. — A Grenoble, par exemple, répiscopat de Saint-Hugues (1083 an 1» ayril 1132} complète eelnid'Izarn.
Sire, et tinrent en fiefs, de ces trois familles evenues prépondérantes, les territoires qu'ils avaient eux-mêmes possédés avec de plus amples prérogatives * . L'indépendance personnelle des comtes de Maurienne restait subordonnée, sous le rapport politique, aux complications des seigneuries voisines et des juridictions rivales; sous le rapport administratif, aux droits et privilèges des feudataires. Le seigneur féodal n'avait de pouvoir absolu que sur ses propres serfs, de volonté sans contrôle que contre ceux qu'il pouvait opprimer par la force ; mais il était lié par l'usage féodal envers ses égaux et ses barons, astreint à certaines formes quand il voulait contracter ou affranchir, et des textes précis indiquent combien peu le seigneur pouvait agir seul, même dans des cas d'une importance médiocre "^
« Rien n'esl plus curieux que ceUe vie heurtée et trouble du XI® siècle, dont quelques échappées se laissent à peine saisir par Tobserrateur patient à travers les grandes ombres de l'histoire. Le système féodal portait en lui deux germes de mort, la servitude de la terre, la servitude de l'homme. Les biens de main-
* La Savoie, fief d'empire comme toate la vallée du Rhône, ligure à ce titre dans le dénombrement de la bulle d'or de 1356. 11 y avait, à cette époque, dans la région des Alpes, plus de douze cents fiefs exerçant juridiction. — Menabrea. Det ongines féodales.
' Ainsi, en 1170, Uumbert III fait une donation de métairies Hux églises de Sainte-Marie de Suze et de Saint-Laurcni d'Oulx ; il déclare le faire consilio et voluntale civium segusinorum. En 1195, Thomas I^' confirme une donation faite aux cha> noines de l'église de Saint-Jean et déclare dans le préambule : Multi de haronibus meii eonsenserunt,** Hoc autem faetum esi ad eonsilium ei testimoniwn, etc. (Chartes publiées par (rui-. i'henon. Hitt. génial. Àppendix, IX.)
marte sont, au point de yue économique, ce qu'était le servage au point de vue social, un péril et une injustice. Le seigneur est attaché au fief, le serf enchaîné à la glèbe ; nulle terre sans seigneur; par réciprocité,^ il faut que le seigneur serve son fief. Point encore de patrie ; plus de famille ; la terre, être symbolique qui s'impose de tout le poids de l'ignorance et de l'orgueil, constitue un héritage indivisible; le cercle des joies du foyer se rétrécit du père au fils : l'aîné aura le patrimoine; les frères seront d'ég:lise; la fille, valeur négative, objet de luxe et de plaisir chez le noble, instrument de labeur chez le serf, la filie n'a pas droit sur cet héritage ; les anciennes coutumes la dotent d'un chapel de roses et du baiser de sa mère. Quand l'exclusion des cadets et celle des filles auront passé du droit féodal dans la loi civile, et que la bourgeoisie sottement vaniteuse imitera la noblesse, le nombre des déshérités sera décuplé. Par l'aubaine et le bris, le seigneur se saisit déjà des vagabonds qui cherchent fortune et des épaves que la tempête apporte; c'est le recrutement des serfs quand la misère ne s'en charge pas. L'Eglise s'alimente, elle aussi, par tous ces naufrages, aux dépens des seigneuries laïques, jusqu'au jour où la royauté, centralisant les forces éparses et désunies de l'Etat, profitera de l'esprit d'intrigue, de l'ambition jalouse, du génie de^ tous ces déclassés, en fera les démolisseurs des vieux pouvoirs, r
Toutefois, ce ne fut pas sans une résistance opiniâtre et dont par malheur les plus précieux documents nous lont défaut, que la hiérarchie féodale des chefs militaires et des princes ecclésiastiques s'établit en Savoie avec la servitude des citadins et des paysans. On a écrit avec raison que la Savoie était un pays de francalleu; mais on n'a point assez msisté sur ce point fort curieux et spécial à l'histoire des Alpes occidentales , que la maxime romaine : Nul seigneur sans titre, y contredit longtemps
avôc Succès Faidome féodal : Nulle terre sans seigneur.. Dans les hautes vallées des Alpes du Dauphiné comme dans celles des Alpes de Savoie, il se trouva des privilégiés du moyenâge assez habiles ou assez forts pour se maintenir dans une sorte d'indépendance relative au milieu de cette absorbante féodalité qui les enserrait de toutes parts. Les Franchi du Briançonnais *, les hommes libres de Valorsine, de Chamonix, de Sallanches, maintinrent intactes jusqu'au dernier siècle les traditions de la tenure franche des Gallo-Romains et de* la possession libre des Burgondes; ils résistèrent aux empiétements de l'abbé ou du seigneur, et ne cédèrent que devant les exigences plus égalitaires du pouvoir royal. Ce fait négligé et qui mériterait à lui seul une étude approfondie, trouve une confirmation qui le généralise dans une réflexion du tiers-état de Lyon, en 1639: Il y a des nobles partout; mais, es certains lieux ^ ceux du tiers-état ont été mieux advisés de se maintenir en telle sorte que les nobles n'aient pu empiéter leurs droits primitifs^. Une charte de 1040, dans laquelle Aymon, fils d'Humbert Albimanus, est à la fois évêque de Sion, abbé commendataire de Saint- Maurice et comte en Chablais, peut servir de démonstration pour expliquer comment les souverainetés se formaient par la réunion
' En 1849, lorsque Humbert de Viennois céda le Dauphiné a la France, il prit soin de réunir et de publier dans le Statut delphinal le^ droits anciens de ses sujets. Voir, à j^ropos des Franchi et du cadastre d'Embrun, Briançon, Upaix, etc., le tome II (8« série}, page 79, des Mém. de VAcad, Delphinale..
* Araliives de Lyon. — Réplique du tiers-état contre les nMw 4% fiioç^ dM tailles de 1639.
dans les mêmes mains de dignités, de titrés et de fonctions associés à certaines charges jadis rivales * .
Tandis que la puissance temporelle de Fépiscopat se constituait dans toute son énergie parallèlement à la féodalité militaire, les ordres religieux, puissante milice disciplinée pour la propagande et pour la lutte, donnaient à FEglise cet ascendant moral dont elle usa comme d'un privilège de droit divin. Les moines mendiants, toujours en marche, s' enveloppant de misère et d'ignorance pour mieux déguiser leur pensée, sont les courriers et les gazettes du moyenàge. Ce cordelier, d'apparence lourde, le regard éteint mais l'oreille une, s'en va lentement de Rome à Aix-la-Chapelle, jette la semence le long de cette route de trois mois, et fait l'opinion dans trois cents villages, dans cinq cents châteaux. Des approches de 1 an mil jusqu'à la veUle des croisades, tout entraîne aux pieds des prêtres, et l'humanité se dépouille pour acheter des prières ^. A part cette àpreté dans la poursuite des biens temporels qu'on reprocha toujours à l'Eglise, l'influence pacifique et salutaire du clergé ne se fit jamais mieux sentir gue par l'institution de la trêve de Dieu. Le régime féodal conduisait à l'anarchie par l'isolement excessif, et à l'oppression par cette rigoureuse hiérarchie de suzerainetés qui ne permettait à personne de rester libre. Ce n'étaient, dans l'Europe entière, que guerres
' Monumenta historiœ patriœ. — Chartarumj GCGL.
* La plupart des chartes de donation» si nombreases pendant ces deux siècles, commencent par ces mots significatifs : Pro salute animœ meœ et parentum, nos metuentes gehennœ suppli'^ cium.
1060-1070 igg --
privées, pillages, incendies. Mais le feu 8aa*é couve sous la cendre, la religion prépare les voies à la liberté. Vers 1036 ou 1037, Hugues, évoque de Lausanne, provoqua une assemblée des prélats du royaume de Bourgogne, pour décider l'adoption, dans tous les diocèses, d'un essai de pacification générale. La réunion eut lieu sur la colline de Montriond, au milieu d'un concours immense ; les évêques de Belley, de Genève, de Maurienne, d'Aoste, de Sion, l'archevêque de Tarentaise, s'y étaient rendus sur l'invitation du pape * . On y délibéra que les églises, les abbayes, les chaumières, les prêtres, les laboureurs, les vieillards, les lemmes et les enfants seraient désormais sous la sauvegarde de l'Eglise, et que nul n'aurait le droit de faire acte de guerre dans un intérêt privé, depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin, non plus que les jours de fête. Le concile ae Tuluges, près Perpignan (1044), fit adopter cette règle par les provinces méridionales de la France. Les empereurs Henri HI, à la diète de Francfort (1043), et Henri IV, à celle de Mayence (1083), confirmèrent les décisions votées à l'assemblée de Lausanne. On en trouve le détail dans le Miroir de Souabe *, code des lois qui régissaient au moyen -âge la Souabe, la Suisse allemande, la Suisse romande , la Lorraine , l'Alsace , la Franche- Comté ; la définition de la trêve de Dieu y est aussi précise qu'originale : Ils sont IV jors en la semaine plus fort paisibles que li autres.
* Cartulaire de Lausanne, Edition de Matile, 1840. — Un des ûU d'HambSft aux blanchet mains, Aimon, était alors évâque de Sion. (1086 à 1053.)
' Chapitre IXIX du droit féoda] : Des jors paisibles.
~ 189 — lOW-lOW
Cest li ioudi, vanredi, sambadi et la dimoinge. Ces Iv jors doict chascon avoir pats tranquille.
Les complications italiennes amènent bientôt les barons de Savoie à prendre part à la querelle des investitm*es. Sm' les conseils d'Hilaebrand, qui, pendant trente-cinq ans, sera tout à la fois l'esprit qui dirige et le bras oui frappe, Léon IX sollicite Tappui d'Henri III
Sour chasser les Sarrasins des Calabres et les [ormands de la Fouille. L'empereur lui envoie des chevaliers de Bourgogne et de Savoie ; Adélao s'entend avec Richard d'Aversa, et transforme en victoire la défaite de Civitella (1053). Il reste neutre quand éclate la rupture du pape et de l'empereur; mais toutes ses préférences seront pour Rome, et son unique souci sera d'empêcher le triomphe définitif de son parent et suzerain l'empereur \ Grégoire VII, poussant à leur limite extrême les conséquences de la décision qu'il a dictée à Nicolas II, revendique partout et pour lui seid le. droit de nomination aux évêchés et aux abbayes. D'un trait de plume, il se met en possession du tiers des terres féodales de l'Europe ; f)lus fort que les rois, il enfermait l'Etat dans 'Eglise : Qui donc ose douter que les prêtres sont au-dessus des princes? s écriait-il. Les premiers sont les rois du Christ^ et les autres, avec le prince des ténèbres, ne sont que les
^ Mais les papes se succédaient à de trop courts intervalles pour que la fermeté de leur politique compensât le danger que certains scandales firent courir au pouvoir temporel du Saint-^ Siège. De l'an 882 à l'an 1061, c'est-à-dire dans une période de 179 ans, il y eut cinquante papes, ce qui donne à chaque pontificat une durée moyenne de 3 ans 1/2 : tandis qu'Ucnrirûiseleur règne 17 ans et Othon 87 ans.
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rois impuissants et blasphémés des, fils de Vorgueiîl — Il n'existe pas de récit circonstancié de la conduite d'Adélao dans ces graves conjonctures. Les chronioues italiennes ne font que des allusions au rôle du comte de Maurienne et n'entrent pas dans le détail ; on le représente comme négociant l'entrevue de Canossa (4077) et cherchant à concilier le sacerdoce et l'empire, car Adélays et Adélao avaient grande autorité dans ces quartiersAà; leur Estât estoit étendu, leur réputation célèbre * . Par une interversion des rôles naturels qu'expliquent les plans de réforme de Grégoire Vil et la confusion dans les mêmes mains des deux pouvoirs, c'est-à-dire d'intérêts contraires, la plupart des seigneurs ecclésiastiques étaient pour 1 empereur tandis que les princes laïcs tenaient pour le pape, le chef spirituel et le chef temporel ayant chacun pour alliés les subordonnés directs de leur rival.
La politique de neutralité adoptée par Adélao n'excluait pas son désir de profiter personnellement de la gêne successive ou simultanée des deux partis. C'est ainsi que, lorsque l'empereur prit la route d'Italie , obligé, en quittant l'Allemagne, de passer par Besançon et Genève^ pour éviter les troupes ennemies qui occupaient les défilés des Alpes du Tyrol et des Alpes pennines, Adélaïde de Suze et Amé II le reçurent avec force caresses, mais réclamèrent pour droit de passage la cession de cinq évêchés italiens proches de leurs seigneuries. Cette exigence parut excessive ;
' * Monum. hitt, pal. — Scriptores annaiium Sabmidi4$i tome I, page 603.
mais ils ne se laissèrent fléchir ni par Taffection de famille, ni par le péril de l'empereur et son infortune. Après de longs débats et de vives soDicitations, ils consentirent à accepter une riche province de Bourgogne, peut-être le Bugey*.La parole donnée à Canossa ne fut pas tenue, et Tempereur vengea ses humiliations au prix d'un parjure. Le malheureux pontife, exilé, vaincu, trahi, meurt de chagrin ; il avait trop brisé de couronnes de cette main qui ne devait que bénir.
Vers 1085, Henri IV confirma Adélao dans la possession du Bugey et l'investit du marquisat d'Ivrée reconstitué en sa faveur avec une partie des fiefs dépendant des domaines pei'sonnels d'Adélays ^. Le fils de l'impérabice Berthe, Conrad, qu'Henri IV avait envoyé en Italie, dès 4080, pour diriger le mouvement municipal des villes lombardes, et qui déjà pensait a s'y faire un royaume aux dépens de l'autorité paternelle, vit avec inquiétude les progrès de son oncle , le comte savoyen. Aussitôt après la mort d'Adélays ^, Conrad réclama contre l'investiture du territoire italien faite, disait-il, au mépris des droits de l'empire;
* Lamberli Schafnaburgensis annales, apud Pertz. Scrip tores, V. 255. — Les historiens varient sur la route suivie par Henri IV et le lieu de sa rencontre avec sa belle-mère, Vevey, Mont-Genis on Cevins, de même que sur la province cédée à Amé II, Chablais, comté de Belley ou Bas-Bugey, ou Seyssel et Valromey. (R. 6. $ 21 1.) Guichenon, qui raille Pingon de fixer la date de 1137 pour la prise de possession du Bugey par le comte de Maurienne (Hist. généaL, ch. Y, 209. )« commet nombre d'erreurs quand il parle d'Henri lY et des affaires italienneâi^
* AR. CH. C. Titres d'investiture. Maaxo CXII.
3 Que Gnichenon (Hist. généal., ch. Y, 214) supposa a^oir eu l^a «A 109L
«W-iOJT — 19Î —
Âdélao lui opposa le texte de la loi salique * en vigueur dans les fiefs de Savoie démembrés du royaume de Bourgogne ; il obtint que la volonté impériale décidât dans ce sens et il se hâta d'imposer cette loi et ses conséquences politiques à ses possessions subalpines, encore régies par le code lombard. C'est le dernier acte connu d' Adélao, qui mourut vers 1097 ^, époque à laquelle on cesse de frapper à son emçie la monnaie d'argent, dite ségvsine , attribuée jusqu'ici à l'atelier de Suze '.
Humbert II, prêt à partir pour la Croisade ^, retenu dans les Alpes par la mort de son père^, dut tenir tête aux attaques de ses cousins allemands qui, par les armes et en justice, revendiquaient rhéritage d'Adélays^ Sauf un
> Que traduit le dicton féodal t Le fief ne tombe pas de lance en quenouille. H faut noter d'ailleurs que, dans tous ses actes» Adelays usait de la formule : Sicut ex lege med salieâ.
' Champier, Taboue, Paradin, fixent l'époque de sa nïort à 1076, date inacceptable puisque l'entrevue de Canossa, son succès diplomatique le plus brillant, eut lieu en 1077. Délia Chiesa et Duchesne proposent, sans preuves, 1077, Pingon 1078, Monod 1079, Doglioni 1080, et Guilliman fDe rébus Helvetia, II, 14.; affirme qu' Adélao accompagna Godefroi de Bouillon à la croisade de 1095. Guichenon, plus prudent que d'habitude, ne se prononce pas. fHist. généal.j I, 210.)
3 Promis. Sigilli e monete reale di Savoia.
* ÀR. TURIN. — Titres ecclésiastiques. Chartes de donation au prieuré du Bourget et à l'abbaye de Saint-Michel-là-Cluze dans lesquelles il implore les prières de l'Eglise pour son retour d'outre-mer. (1097 et 1098.)
<^ Paradin CChron., II, ch. XXXIV.) affirme son départ ; mais l'histoire des croisades ne le mentionne pas, et il ne figure point dans le dénombrement des croisés rédigé , de visu, par Anne Gomnène l'historien, fille de l'empereur grec Alexis.
^ Adélays n'avait eu qu'une sœur, morte sans enfants; sa succession, à la mort de l'habile Adélao, fut réclamée à la fois par tous ses petits-enfants, les fils de l'impératrice Berthe^
traité avec les bourgeois d'Asti^ les détails de cette guerre et de la transaction qui la termina, sont restés inconnus. L'empereur, battu [)ar les Italiens de Mathilde, frémissant devant es succès apostoliques d'Urbain II, maltraité par ses fils rebelles, sacrifia Humbert. Le comte de Maurienne ne conserva en Piémont que Suze, Turin et Pignerol, villes à peu près libres où son autorité était singulièrement restreinte par le temporel ecclésiastique; Conrad déposséda Pierre de Montbéliard; les seigneurs de Saluées prirent ailleurs leur part à la condition de s'attacher à la fortune de leur cousin Henri ; la loi de succession fut réservée.
Refoulé au cœur des Alpes, Humbert sut y
{)rendre sa revanche d'Italie. Depuis Tan 996, es archevêques de Tarentaise jouissaient des droits féodaux sur la majeure partie de la vallée; le long épiscopat d'Amizo avait solidement assis leur puissance; mais les élections à court intervalle d'Annuzo et d'Héraclius
{permirent aux seigneurs voisins d'empiéter sm^ eurs droits. Le plus hardi, le plus fort de ces nobles était Aymeric de Briançon, seigneur d'Aigueblanche , dont les domaines s'étendaient jusqu'aux portes de Moûtiers et qui, maître du col de Séran, du défilé de Briançon et du col de la Madelène, imitait aux issues de cette route fréquentée l'exemple que lui donfemme d'Henri IV, ceux de l'impératrice Adélaïde, femme de Rodolphe, et enfin par Pierre de Montbéliard et les seigneurs de Salnces. Ceux-ci étaient fils d'Agnès et d'Alix, filles ellesmêmes de Pierre de Savoie et d'Agnès de Poitiers. Pierre de Savoie, l'atné des enfants d'Odon et d'Adélays de Suze, mourut avant eux vers 1064.
nait déjà le comte de Maurienne aux passages du Mont-Cenis et des Bauges. Appelé au secours d'Héraclius (entre 1(W2 et 1098), Humbert s'empressa d'intervenir dans un pays où il n'avait pu encore prendre pied. Un gros de ses troupes remonte la vallée de Tlsere, un autre passe de Maurienne en Tarentaise par le col de la Madelène et menace Aymeric dans ses châteaux de Briançon; lui-même, par le col des Encombres, descend à Salins et complète le blocus du bassin d'Aigueblanche. Les autres détails de la guerre ne sont
Sas retrouvés. Toujours est-il qu' Aymeric dut escendre de ses donjons pour implorer le vainqueur et se résoudre a restremdre les libertés du pillage et les exactions de ses péagers;- Héraclius subit le sort commun à quiconoue a besoin d'un plus fort que soi; son allié devint un protecteur gênant. Le comte de Maurienne ne se dessaisit plus des positions où il avait campé ; on le voit , depuis lors , installer dans la ville de Salins ses officiers de justice et de finance, y créer des marchés, y décréter des franchises*, et résider lui-même dans ce château sarrasin de Melphe, qui séparait l'archevêque d'une partie de ses fiefs et lui fermait la vallée de Bozel et celle des Belles-Villes. L'empereur ratifia la cession du fief de Salins; il y ajouta les titres de vicaire de l'empire et de marquis d'Italie. Le comte Humbert ne prit cependant aucune part aux guerres impies qui amenèrent la chute du César vieilli et ne se mêla
< Documents de 1373, 1987 et 1351 rappelant les faits antérieurs. (Arcb. épiscop. de Moûtiers.)
-- 195 — 1103-flW
à ces tristes événements que par des arbitrages. Il mourut à Salins et fut enseveli à Moûtiers, en 4103 ou 1409 ^
La même incertitude laisse ignorer le nombre de ses mariages et le nom de ses femmes. Une légende % qui repose sur une faute de copiste^, supposé qu'il épousa en secondes noces une fille du comte d Avignon, Laurence, tandis qu'il paraît n'avoir été marié qu'une fois, à Gisèle de Bourgogne*, fille du comte Guillaume teste-hardije, et sœur de Guy, archevêque de Vienne en 1088, pape sous le nom de Calixte II en 1119^. — Nous quittons
* Le martyrologe de l'église de Saint-Jean de Maurienne donne la date de 1103. Guichenon la laisse dans l'équivoque. Champier, Paradin, délia Chiesa disent 1109. On lui attribue la fondation de l'abbaye d'Aulps en Chablais, Parudin en fait honneur à Humbert 111, et la chronique du pays de Vaud, tout en nommant Humbert 11 . en fixe la date à 1 168. Comme ses contemporains Gnillanme-le-Conquérant , Robert-Courte- Heuse et Louis-Ie-Gros, Humbert était lourd, incommodé par l'embonpoint, et se laissait appeler le renforcé.
* Àppendix ad Aymon. V. cap. L.
3 La confusion de Vesontionensis (Besançon) avec Venciensis (Yenaissin) comme l'établit le P. Monod au ch. XXII de ses Recherches hist. sur les roy. ail. de France et de Savoie.
* Gisèle arait d'abord été jpariée au marquis Reynier, puis elle épousa Humbert. Sa première fille, sœur utérine d'Alix, appelée mal à propos fille du comte de Maurienne par Pingon, épousa Guillaume, fils de Robert de Normandie. (Orderic Vital. Hist. ecclés., XI.) Les comtes de Maurienne avaient conservé en Bourgogne d'importants domaines et des relations étroites, car Savoyens et Bourgongnes de tous temps furent amys et compaignons. (Ph. de Comines. Mém. sur les rois Louis et Charles. Edit. de 1747.) Les archives de Dijon, qui renferment tant de titres précieux relatifs à la Savoie, en fournissent des preuves nombreuses, malheureusement inédites.
^ Les Chroniques de Saint-Denis donnent à Guy le titre d'oncle maternel de la reine de France Alix, fille de Gisèle et d' Humbert, mariée vers 1115 au roi Louis-Ie-Gros.