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LES ORIGINES POLITIQUES

Le XIP siècle, remarquable par F élan des croisades, Test plus encore par 1 intensité de la vie intellectuelle ; on dirait qu'au déjpart de ces rudes barons gothiques tout respire à Taise. Les trouvères chantent pour abréger l'ennui du voyage et le loisir des camps, la langue romane se développe et s'assouplit comme pour servir d'interprète aux soldats de tous pays ; en Europe, on écrit des livres, on ouvre des écoles, on dispute en public les plus ardus problèmes de la philosophie rehgieuse. Le clergé profite du besoin d'argent des seigneurs, de 1 absence des princes , pour agrandir le cercle de son influence et compléter le réseau de ses étabhssements au sein des populations rurales. Pendant la même période, les princes de Savoie utiUsent les mêmes circonstances, suivent la même politique ; ils vont peu à la croisade, ou s'en retirent à propos. Le jeune Amédée, à peine en possession de ses fiefs, suit à Rome son cousin Henri V. Tous deux revendiquent des héritages : Henri celui de la

comtesse Mathilde, saisi par le Sainl-Siége% Amé celui de son aïeule Adélays, usurpé par les Piémontais^ Tandis que l'empereur s attache pour un temps les Lombards, les Toscans et les îlomagnols par la concession de libertés qui les ruinent, le comte de Maurienne épuise les talents diplomatiques héréditaires dans sa famille pour rapprocher les deux rivaux. L'élection de Galixte II et la mort d'Henri V (4125), facilitent un accord réclamé par la lassitude des partis (1133). L'apparence de la victoire est à Rome, le profit à l'empereur ; le comte de Maurienne reste le modérateur des questions italiques et l'arbitre des conflits. Pendant quarante années, Amédée III administre ses nefs bourguignons et italiens sans succès éclatants, mais sans revers; sans accroissements de territoires, mais sans défaites coûteuses. Cette période est signalée par l'établissement en Savoie d'abbayes importantes, que le comte Amé, en expiation peutêtre de la part qu'il avait prise au sac de Rome et aux violences exercées par l'empereur contre Pascal II, dote ou protège. Dès 1108, il autorise les chanoines de Saint-Maurice d'Agaune à installer des religieux dans le val d'Abondance; en 1123, il consent à l'érection de l'abbaye de Cisterciens de Bonmont, près Nyon, par les seigneurs de Divonne et de Gingins; il ap-

' Amédëe Renée. La grande Comtesse.

^ Amé était fort jeune ; une charte conbentie par le prieur de Saint-Maurice au profit de l'abbaye d'Abondance (1108), porte qu'il avait pour tuteur Aymon , comte de Genève. Un titre de donation à l'église de Maurienne , qu'on suppose de 1106 à 1108, le représente comme étant sous la tutelle de sa mère, Gisèle de Bourgogne. (Arcb. de Cour.)

Çrouve, en 1132, la fondation de Tabbaye de amie * par les moines de Cîteaux, sur les domaines de la maison de Chevron- Villette, au lieu choisi par saint Pierre de Tarentaise ; en 1138, celle de la Chartreuse de Vallon, près Thonon, par Gérold de Langin, Pierre de Ballaison et Pierre de Cervenc; du prieuré de Bellevaux , en Chablais , par les sires de Ballaison; et, en 1144, celle de l'abbaye de Sixt, pai* les moines d'Abondance. Lui-même, devenu le neveu du pape, bâtit, vers 1135, l'abbaye de Hautecombe^, qui sera le Saint- Denis et le Westminster de sa dynastie ; de 1131 à 113t4, l'abbaye de Saint-Sulpice en Bugey; en 1140, l'abbaye de Chésery et la chartreuse d'Arvières, en Valromey^. Malgré les faveurs spéciales dont il combla l'Eglise, Amédée ne négligea pas les occasions de s'immiscer dans les aflaires et les domaines du clergé. C'est ainsi qu'il prit sous sa protection le prieuré de Saint-Jorioz, près le château de Dumgt, moyennant le payement annuel de cinq sols, et qu'il s'engagea, vers 1125, à dé-

^ Stamedium dans les chartes, la halte du milieu ; à Torëe de la gorge étroite qui conduit de Plancherine en face de la Maurienne à Favcrges et au lac d'Annecy, col très fréquenté au moyen-âge par les marchands qui commerçaient entre le Piémont et Genève.

^ Fondée près de Cessens, entre 1109 et 1121, cette abbaye fut transférée en 1135 sur les bords du lac de Châtillon, au lieu dit Charaya. De nombreux travaux ont été publiés sur Hautecombe. (Voir ci-dessus, page )96.) Les plus intéressauts sont ceux de Cibrario (Storia e deserizione délia reale Ba~ dia di Santa Maria d'AUacomhaj, de Jacquemond (Deserift. hist. de Vabb. roy. d' Hautecombe, 18-13}. et de Blanchard, ("Hist, de l'abbaye d'Hautecombe, 1867-1868.)

3 GuichenoB. Preuves : Savoie - 33 ; Bresse - 343. — Régeetê gentvois : n<»> 246, 262, 275, 289 et 302.

fendre de toute violence les possessions de l'hospice du Mont-Joux (Grand Saint-BernardV etc. Ses successeurs imitèrent cet exemple avec un tel succès que les lettres de sauvegarde devinrent un des procédés habituels de leur politique.

Le comte de Maurienne n'avait pas d'enfants ; son héritage, qui pesait déjà dans les conditions des alliances européennes, était l'objet d'ardentes convoitises. Sa sœur Alix, dont les chroniqueurs font une princesse ambitieuse, désirait que sa dot lui fût payée par un testament, et ou Amédée appelât a lui succéder son neveu de rrance, Louis, à l'exclusion de ses frères Guy et Renaud, et de ses autres neveux de Bourbon, de Flandre et de Montferrat. Le roi Louis, pour forcer le comte à cette sorte d'abdication, envahit le Bugey et s'y saisit de quelques places. La naissance inespérée d'un fils, Humbert (i^^ août 1436) et la mort du roi de France (1137), dégagent la situation d' Amédée, lui permettent de prendre l'offensive. L'abbé de Cluny négocie une transaction et la fait accepter au comte. Ménagez votre jeune neveu , lui écrivaitMl ; oubliez les vues ambitieuses de son père, les imprudences de la reine votre sœur et des conseillers de la couronne. Ne serait-il pas injuste de rendre le nouveau roi responsable de vieilles fautes 9 Soyez patient ; vous êtes fort.

En Piémont. Amédée fut forcé de réduire par les armes 1 évoque de Turin, dont le tem-

t)orel était fort important, et qui prétendait à 'indépendance absolue des prélats lombards. Dans la ville d'Asti, au contraire, il rétablit sur son siège l'évêque chassé par la commune.

Sa politique, contradictoire en apparence, n'a cependant pour objet que l'équilibre des deux puissances qui tendent à se roidir, sans pourtant s'associer, contre la prépotence du pouvoir central. AuXIP siècle, ces tendances ne s'érigeaient pas en système ; on allait là où l'intérêt du moment le commandait ; et, comme les nécessités politiques des princes sont toujours semblables, malgré les variations apparentes des temps et des lieux, on pouvait déjà pressentir dans les essais de concentration et les oppositions confuses, le sentiment inné du gouvernement par soi-même^ qui est le premier essai des sociétés naissantes et le suprême désir des civilisations raffinées. Un fait curieux dénote l'action qu'exerçait en ces temps reculés la volonté du peuple sur les projets du prince. Fort jeune, Amé fut fiancé a la fille du comte de Genève son tuteur ; l'arrangement parut suspect aux barons savoyens : par quoy fuct faicte grosse assemblée des plus prochains parens, amys, barons et chevaliers du pats ; ils advisèrent pour plusieurs raisons que le dict mariaige ne se fer oit point * . Plus tard, le comte épousa Mahault d'Albon, fille de Guy de Viennois, alliance qui n'empêcha point entre les deux voisins ces querelles de limites, ces pillages de métairies ou ces enlèvements de serfs qu'on retrouve à Foripne de toutes les guerres féodales. Les Dauphinois vinrent bloquer Montmélian, dont le château était déjà la plus forte position militaire de la province ; le comte Amé, dans une sortie, rompit quelques lances avec des cavaliers dont deux furent tués

* Champier. Grans croniques de Savoy t. XXXIII.

et parmi aux le dauphin Guy, son beau-père. En expiation de ce coup malneureux, Amédée dota la chartreuse d'Arvières, près de Seyssel. L'événement capital de la vie d' Amédée fut son expédition en Terre-Sainte. Le pape Eugène lll avait voulu soul(îver de nouveau la chrétienté contre TOrient ; mais les miracles de l'entraînement populaii'c i\e se renouvellent pas deux fois dans le même sens. On se passionnait en 1095 ; on calcule en 1145. Il fallut deux ans pour concerter le départ* ; au lieu de foules en désordre, deux cent mille soldats descendirent la vallée du Danube avec le -roi Louis VII et l'empereur Conrad (1147). Amédée suivit son neveu le roi Louis jusqu'à la fin de la campagne % priant et combattant du même cœur ^ Depuis le désastre de Satalie jusqu'à la levée du siège de Damas, ce ne furent (juc déceptions et revers ; le désespoir du roi Louis, les caprices d'Eléonore, les incertitudes du retour, sont de curieux

* L'abbé Sugor, saint Bernard lui-même, se préoccupaient du côté politique et aventureux do rcntreprise. L'enseignement d'Abailard, Tinfluence dos grandes écoles de Paris, d'Auxerre, d'Angers, les désastres de la première croisade, modéraient l'enthousiasme que les moines s'efforçoient de semer parmi les multitudes. Amé battit monnaie pour la croisade en restituant aux chanoines do Saint-Maurice le droit d'élection de l'abbé , en donnant hypothèque h l'abbaye sur ses biens dans la vallée de Bagnes , en cédant au comte de (tenève ravouerie de la terre de Cominugny, riche seignearie du couvent, etc. (Titres de 1146 et 1147 cités paj; FiJrrer. Histoire du Valley, tome IIL)

s Bibliothèque du Croisaden, III. 406. — Chronique d'Odon de Deuil. — Michaud. Hist. de9 Cfoisadet. — Ozaneanx. Hitt, de France^ 199. — Michelct, Hittoire de France^ liv. V,ch8p. V.

' Ledict roy aveeque ledict comte ne te ménageaient guèrêi, iautant à cheval titott la meue, puis, au eortir de» bataiUet, réclamant vetpret et compliet. (Odon de Deuil.)

tableaux de la vie publiaue et privée du XIP siècle. Le comte Améaée, embarqué sur un navire pisan qui devait le ramener à Gènes, obligé de relâcber dans Tile de Chypre, mourut d'épuisement à Nicosie (1149). En 1148, le comte de Maurienne avait marié sa fille Mahault au roi de Portugal, Alphonse \ A l'exemple des barons français, il adopta un emblème particulier pour ses ocus et ses enseignes : la croix blanche remplace en Savoie l'aigie des rois de Bourgogne ^ Le peuple savoyen possède un drapeau, ce signe matériel sur lequel se concentrent la vertu, l'idéal, l'héroïsme d'une nation. Jusqu'à la croisade, ce n'était qu'un grand fief avec des chevaliers ; depuis 1149, c'est une patrie. Etrange combinaison de ce qu'il faut pour mener les hommes ! Un signe, un mot, et des milliers d'inconnus vont s'associer dans le fraternel amour de cette chose impondérable et sainte dont le moyen-àge n'eut cependant que l'intuition.

Cent seize années s'étaient écoulées depuis que le chef de la maison des comtes de Maurienne avait pris sa place dans l'histoire. Pendant cette période, ni les hommes^ ni les

* L'histoire du petit mais illustre peuple portugais "offre de singulières analogies avec celle du peuple snvoyen. Ces deux familles royales, toutes deux d'origine française, se sont, seules en Europe, maintenues à la tête des nations dont elles se firent l'incarnation vivante. Depuis la comtesse Mahault (1148), jusqu'à la princesse Maria-Pia (1862), de mutuelles sympathies ont rapproohé les trois peuples. Souhaitons que le Portugal ait les destinées du Piémont.

2 Lorsque les princes de Savoie prirent un blason personnel, ils firent comme les comtes d'Albon répudiant aussi l'aigle bourguignonne, qui les rattachait aux vieilles dynasties des Bosonides et des Rodolphiens, pour adopter le dauphin, emblème d'âges héroïques.

choses ne se prêtent à des solutions absolues et systématiques, et je laisse aux érudits la discussion des petits problèmes qui importent peu aux conclusions de l'histoire ; les faits positifs sont assez nombreux pour qu'on puisse, tout en négligeant les énigmes, sûrement indiquer ce que fut la région des Alpes au milieu du XIP siècle, sous le double point de vue de la constitution politique et du progrès social. Il est permis de dire du comte de Maurienne ce qu'on disait de son voisin le dauphin de Viennois, que c'était un très grand seigneur et un très petit souveraine L'acte de " dénombrement des fiefs lui appartenant dans la vallée du Rhône, depuis Saint-Maurice jusqu'à la Côte Saint-André, et sur les deux versants des Alpes , depuis Charbonnières jusqu'aux châteaux épars dans la vallée du Pô', prouve la situation particulièrement délicate, dangereuse, de ces parvenus ambitieux, obligés, pour passer d'une enclave à l'autre, de traverser sans cesse les seigneuries de voisins ombrageux et puissants. Ce n'est point en Maurienne, ni en Tarentaise, ni dans le Valley, qu'il faut chercher la plupart des domaines et forteresses énumérés dans ce document; c'est au-delà du Guiers et sur les deux rives du Rhône. Les lignes de défense, jalonnées par ces tours ou ces

* MS de la Bibliothèque impériale : Fonds de Fontanieu : Gartulaire général du Dauphiné, 270.

' Archives de la Chambre des comptes : Rouleau contenant le dénombrement des fiefs, terres et domaines du comte Amé en 1148. L'étendue de ce précieux document inédit ne m'a pas permis de le publier parmi les pièces justificatives ; chaque mol exigerait un commentaire.

villages clos de murs , servaient de frontières politiques dans un temps où l'on ne possédait sans contestation que le cercle qu'on pouvait tracer avec l'épée. Les vassaux, les, serfs se préoccupaient de l'homme d'armes beaucoup plus que du juge , et les petits rouleaux de parchemin qui constataient les mutations de propriété par vente, échange ou donation, ne remplaçaient pas quelques soldats sans scrupules. La nécessité de protéger assez les populations pour avoir le droit de s'en dire le maître, explique le nombre de ces petites forteresses échelonnées à de courtes distances * . L'investiture impériale semblait assurer à cette famille la suzeraineté de la région des Alpes avec extension sur les deux rives du Rhône ; mais cette suprématie n'était qu'aléatoire; elle resta longtemps à l'état de droit éventuel avant de devenir un fait, si l'on en juge par les preuves simultanées de pouvoir et d'impuissance que les fondateurs de la Maison de Savoie donneront longtemps encore dans ce pays. Il est impossible, dans l'état actuel de la science, de démontrer comment, pourquoi, dans quelle mesure, le comte de Maurienne acquit successivement ces domaines, ces droits, ces fiefs qui finirent par s'agglomérer et se confondre, et s'il en devint souverain par les titres personnels que lui donnait sa naissance ou par l'occupation précaire, souvent interrompue, et enfin victorieuse de ses ancêtres et de lui-même.

* Ainsi, en plein Dauphiné, de Saint-Georges d'Espéranch^ à la Cote-Saint-André, sur une ligne de vingt-quatre kilomètres, les comtos de Maurieone avaient trois tours et cinq maisons fortes.

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L'un des moyens les plus actifs et les plus sûrs que mirent en œuvre les princes de la Maison de Savoie pour s'arroger sur la région des Alpes un droit universel de suprématie, fut l'exploitatioil des routes commerciales et la perception régulière des droits de péage. Au moyen-âge, les communications étaient difficiles , les voyages lents et périlleux, Tignorance universelle. Il n'y avait point de cartes* ; on se guidait à l'aventure , de ville en ville , sur la foi des marchands , des pèlerins , des soldais dont les récits diffus confondaient les Etats et les provinces. Quelques grandes routes plus fréquentées faisaient la fortune des seigneurs féodaux qui s'en étaient assuré les portes. Les comtes de Maurienne firent, au point de vue commercial , pour les passages du Mont-Cenis et des deux Saint-feernard , ce qu'ils avaient imaginé au point de vue politique : l'empereur d'Allemagne les payait en provinces et en dignités, les marchands les payèrent en espèces trébuchantes. Le voyageur marchait armé, car, parmi ces populations tant de fois meurtries par la guerre, combien d'affamés et de désespérés n'eurent d'autres ressources que le pillage. Les gens de petite condition étaient

* La carte itinéraire de l'empire romain, dite de Peutinger, est attribuée an lY* siècle : mais elle gisait oubliée dans les chartiers des con vents. La carte du monde , tracée au Vl« siècle par le moine Cosmas. n'offrait sous une forme bizarre que quelques lignes d'ensemble. Les cartes dites de Ptolémée ne furent rédigées qu'aux X11I« et XI V« siècles par des moines, plus curieux de leur étrangeté que de leur utilité pratique; celles des Arabes (XII* siècle) n'embrassaient que le littoral de la Méditerranée. Il faut arriver au XV« siècle pour trouver des descriptions usuelles et des cartes routièifes.

exposés au hasard de toutes les rencontres ; les ricnes, les princes se faisaient suivre de troupes assez nombreuses pour les assurer contre un coup de main, mais nulle escorte ne pouvait abréger les lenteurs de la route ou en diminuer Tennui. L'an 800, Charlemagne marcha du 22 septembre au 24 novembre pour aller de Genève à Rome * . En 875, Charles-le-Chauve

S art, le 48 septembre, de son palais de Douzy, ans les Ardennes, pour devancer un rival d'empire ; il entre dans Rome le 47 décembre seulement, aprps trois mois d'un voyage précipité. Six siècles plus tard, le progrès n'était pas encore sensible. Comines s'étonne de la rapidité de Charles VIII en Italie (4494), et fait cette amusante réflexion : Ne mit le roy depuis Ast à entrer dedans Naples que quatre mois dix-neuf jotirs ; un ambassadeur n'y en eust guères mis de moins ^. On comprend dès lors l'intérêt qu'eurent les empereurs à ménager les portiers des Alpes, les princes qui pouvaient, à leur caprice, ouvrir ou fermer les routes les plus rapides et les plus sûres pour passer d'Allemagne et de France'* en Lombardie. La

* César allait pi as vite C^e bello helveticoj. Mais les yoies militaires de Tltalie du nord, rompues en mille endroits, étaient derenues impraticables depuis le V^ siècle.

* Mémoires sur les règnes, ete. Edit. de 1682. pag. 465.

' Dès le X^ siècle, les routes des Alpes par le Valley, la Tarentaise et surtout la Maurienne étaient fréquentées par les marchands et par les pèlerins de tous pays qui se rendaient aux tombeaux des Apôtres. Œém. de VAcad. delpkinale. 11. 259. — 3^ série.) Le mot de portiers des Alpes, prononcé par François !«' dans une occasion mémorable, est le seul juste pour qualifier le rôle des princes de Savoie jusqu'au XVII1« siècle. Machiavel a dit : Toutes les fois que tous voudrez garder les Alpes, tous ?pprendrez p»r derrière, dan* vos

route des armées est celle des marchands ; les comtes de Maurierme, solidement établis sur cette grande voie, depuis la vallée du Pô jus»- Qu'aux portes de Lyon * , la coupant au péage de âuze, à la barre de Montmélian et au péage du Pont-de-Beauvoisin, — trois points admirablement choisis pour y mettre les muletiers à cornposition , — y acquirent de gros revenus , du renom, et la suprématie sur les barons de tout le parcours, dont les péages particuliers furent supprimés les uns après les autres. Ils ne né- "gligérent pas d'y créer et d'y maintenir des abris pour les voyageurs; l'hospice du Mont- Cenis existait au Xll® siècle, et les chartes de donation de 1497, 1200 et 1221 , révèlent leurs véritables intentions en dotant ces établisse* ments d'intérêt public ^

On ne se fait une idée juste de cette civilisation rudimentaire que par la lecture des chroniques et des chansons contemporaines*. Ni chemins frayés, ni hôtelleries, ni moyens de transport assurés par terre ou par eau ; on passait les rivières à gué ; on se résignait à d imnienses détours pour joindre le pont de bois d'une ville; au soir d'une rude Journée de marche à travers les landes, les bois, les maré-

stations, que les Français ont passé (tégation$) ; Joseph de Maistre ajoute : C'est une imagination parfaite de croire qae nus maîtres aient iamais été Ut gardiens des Alpes. (Mém, du 3 janv, 1807 sur la situation de V Europe. j

' Lyon était alors l'entrepôt de ritaiie. (Histoire de VEconomie politique en Europe. 1. 183.)

' Biblioth. de médecine de Montpellier. — Manuscrits de Guicheiion, vol. II» fol. 54^ 55 et 137.

' Dont Monteil a merveilleusement condensé les détails plt* toresqaes dans son Histoire des Français des divers états.

cages, la caravane se heurtait aux murailles d'un couvent, aux avancées d'un château-fort. Si Ton descendait le Rhône, il fallait s'exposer sur de mauvaises barques à tous les périls d'une navigation coûteuse; à travers les Alpes, il fallait affronter les précipices , les tourmentes, les neiges ; et partout, aux portes des viUes , sous la herse des châteaux, au passage des cols, des défilés, des rivières, partout le pillage légal des péagers : tant pour la commune, tant pour monseigneur l'abbé, tant pour le sire comte, tant pour le bandit! Le génie de la fiscalité féodale n'arienlaissé àl'invention des financiers modernes. Au moyen-âge, la seule matière imposable était le passant; on l'a exploité dans tous les sens. On payait pour passer sur les ponts et pour passer dessous, pour entrer dans les ports et pour en sortir, pour s'y amarrer, pour naviguer le long des rives du fleuve; il y avait le tranaticum pour conduire les marchandises en traîneau, le mansionaticum pour éviter de loger les gens de guerre, le pulveratictim pour la poussière que soulevait sur les chemins le pas de vos mules ou la roue de vos chariots * .

L'Europe, vaste agglomération de fiefs dont les iuridictions s'entremêlaient l'une l'autre par des milliers d'enclaves, n'avait point de capitales, puisque les princes entraînaient après eux, autour de leur personne, les éléments rudimentaires de la justice et de l'administration : le tribunal, le trésor et les archives '. Sauf les

* Blanqm. Histoire de V Economie politique. I. 173.

* En 1194, Philippe-Auguste perd dans un combat contre les Anglais, près de Blois, avec son bagage, les titres et

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cités commerçantes de Genève et de Lyon, les villes épiscopales de Vienne, Grenoble, Sion, Aoste, Moûtiers, Saint-Jean-de-Maurienne, il n'y avait pas dans la région des Alpes de centres importants. En dehors de quelques villages groupés sur les pentes que dominait une forteresse, on ne trouvait des Alpes au Jura que des couvents et des châteaux, séparés par des rivières sans ponts, des marais sans chaussées, des forêts sans routes. Le commerce, réduit au colportage, l'industrie, cachée dans quelques villes italiennes, ne se manifestaient librement qu aux foires célèbres de Beaucaire, dans la vallée du Rhône; de Francfort, en Allemagne; de Sinigaglia, en Italie. Les juifs de Lyon, de Gênes et de Milan, étaient devenus les banquiers des papes et des rois ; le mal des ardents décime les misérables serfs des cam-

f)agnes ^ ; la famine succède périodiquement à a peste ; des troupes de pillards rançonnent les chevaliers, des bandes de loups assiègent les villes ; aussi, ce fut un temps merveilleusement propre à tous les essais de V audace et à tous les empiétements de la tyrannie ^

Quant au niveau de Tinstruction, il s'était abaissé à ce point, — toute la science s'étant enfermée dans les cloîtres % — qu'un siècle plus tard l'un des hommes les plus éminents

chartes de la couronne. (Dreyss. Chron. univ. 325.) Il crëe le Dépôt des archives à Paris.

* n apparaît dès 1043 au pied des Alpes: on fonde en France les premiers hôpitaux,

* HisKdel'Econ. polit, en Europe. I. chap. XIIL-

3 V Imitation de Jésus-Christ fut écrite dans un couvent du Piémont, de 1228 à 1238. (Mémoire de l'abbé Avogrado, 1847.)

de sa génération, le sire de Joinville, suppor sait naïvement que le poivre et la cannelle venoient du paradis terrestre et que Ton pèsr choit les épices dans les eaux du Nil, où ils estoient portés par les vents du sudK Et cependant, tel est l'irrésistible effort du progrès social, tel est le besoin d'initiative et de spontanéité de toute civilisation qui se sent incomplète, que ce temps a vu se produire de remarquables tentatives et de sublimes essais. Cette nuit, qui de si loin nous paraît profondément obscure, fut éclairée par de vives lueurs et nullement passagères : la constitution de l'Eglise, qui allège la servitude; la chevalerie, qui raffine les mœurs; l'esprit municipal, j^ui

redresse les caractères; la croisade, qui mêle

peuples. L 1 que commence à élever les nefs hardies des

les races et stimule les peuples. L art gothi-

cathédrales; le travail quotidien des monastères et des écoles recouvre de dissertations et de gloses les manuscrits de l'antiquité; la langue romane s'assouplit avec les chansons des poètes grands seigneurs. En 1084, saint Bruno fonde en plein désert, entre Grenoble et Chambéry, l'ordre monastique des Chartreux, qui deviendra aussi puissant dans la région des Alpes que celui des Bénédictins en Italie^ et celui des Cisterciens en Bourgogne^ ; les grandes abbayes du Chablais et du Faucigny prennent naissance. Les couvents

* Mémoires, Edit. de Dncange. II* pag. 36.

^ Saint Benoit (480 à 543) fonde le monastère de Mont^ Cassin , et rédige la règle qui devint la loi de presque tous les ordres monastiques.

3 Saint Bernard (109.1 à 1153} réforma les Bénédictins de Ctteaux et fut le premier abbé de Clairyaux.

n'étaient pas , au XIl® siècle , le refuge des esprits rêveurs ou mélancoliques, impuissants à vivre dans la rudesse féodale ; ce lut Tassociation d*àmes vigoureuses, d'hommes actifs, austères, audacieux, toujours les premiers au combat et au travail. Les Constitutions des chanoines réguliers d'Abondance^ renferment, en particulier, des prescriptions remarquables par leur délicatesse ou leur portée morale :

« Les distinctions du siècle s'effacent à la porte du monastère : celui qui était noble ou riche ne prendra pas en mépris son frère sorti de la misère ; et surtout le pauvre ne s*enor{;ueillira pas d'être Téjçal de celui qu'il n'osait fréquenter au dehors. — Chacun sera employé selon sa capacité; l'oisiveté est coupable et l'Apôtre a dit : (fuis mm vult opéra ri, nec mandiicel.

— Que le supérieur désire être plus aimé que craint.

— Ne vous mêlez plus aux choses de ce siècle, le temporel contredit l'amour de Dieu, etc. it

Ces moines, les apôtres du renoncement et de la charité, n'eurent plus d'ambition que pour leur ordre ; mais cette ambition fut excessive : leurs abbés , pieds nus , vêtus de bure , devinrent seigneurs et princes.

L'an 4149 commence le règne singulier d'un prince qui, pendant auarante années, s'en ira trébuchant entre le cloître et le camp. Esprit irrésolu, également incapable de renoncement et d'ambition, Humbert 111, le Désiré ou le Saint, naquit, en 1136, au château d'Aveillane en Piémont. Désolé d'être né prince, il recherchait les calmes horizons de Hautecombe, se réfugiait avec délices dans les solitudes de

* Publiées par Cibrario CHittoria patriœ monumenta. III. Edit. de 1848.) — Titres du Xli« aiècle.

l'abbaye d'Aulps, ou se cachait durant des mois sous la robe blanche des Chartreux . Clermont de Hauterive * ne sut pas donner à son élève cette faculté de vouloir, qui est, en politique comme ailleurs, la vertu nécessaire. Ennemi du mariage, Humbert se laissa marier quatre fois : d'abord parce qu'il était prince, et que l'Etat tremble sur ses bases s'il n est pas assuré d'avance du maître qu'on lui destine; deux fois encore pour écarter la guerre par une alliance, les soucis du mariage lui paraissant moins lourds que l'imprévu des batailles * ; une dernière fois, enlin, à la sollicitation de ses peuples, désolés qu'il n'eut pas de fils^. A chaque veuvage, gémissant et désespéré, il se réfugiait au monastère, puis s'en laissait arracher sous prétexte de devoir; il ne trouva jamais d'objection contre la raison d'Etat, la plus absolue, la plus aveugle, la plus impitoyable des raisons, comme aussi la mieux écoutée. Je ne changerai rien aux expressions énergiques e\ naïves des chroniques :

* Abbd de HauU'cornbe, devint plus tard chancelier de l'emperear. Ce Dauphinois, fort habile, fut accusé de n'avoir si mal élevé le comte de Maurienne que pour demeurer son ministre.

' Fayfide était fille du comte de Toulouse ; il n'en eut pas d'enfants. Après Germaine de Zœrhingen, veuve du duc de Bavièrej Henri-le-Lion, dont il eut une fille , Agnès, morte fiancée à Jean, fils du roi d'Angleterre, Henri II, Humbert épousa Béatrix, fille du comte de Viennois. H en eut aussi une fille, Eléonore de Sovoie, qu'il maria successivement à deux Italiens, à Guy de Yintimiglia et au marquis de Montferrât , ce dernier régent de Savoie pendant la minorité du comte Thomas.

3 Humbert allait se faire moine à Tabbaye d'Aulp8> quand on le décida (vers 1172) à épouser Gertrude de Flandre, de la future maison d'Autriche, veuve de Hugues d'Oisy. Il en eut le prince Thomas.

1153 —ii^ —

c A la mort de la comtesse fille de Zœrhingen , le comte alla se retirer à Hautecombe pour s'y faire moine. Après que les barons, chevaliers et le peuple de Sa^oye eurent appris cette volonté, ils furent si malcontents (][ue merveille ; parquoy il s'assembla des gens tant d'église que d'autres pouf le tirer de là. Lesdits élus se départirent vers le monastère pour quérir le seigneur comte, et n'en ayant response asseurée, ils prirent moines et abbé par ainsy : — Si vous ne lui conseillez de sortir de céans, bouterons le feu à l'abbaye en telle manière que oncques par vous ne seront chantées vespres ny matines. — Lors s'y ordonna le comte Humbert avec ses barons et ceux au païs de Savoye au'on enverroyt embassade pour quérir en mariaige Pétronelle jà veuve d'un duc d'Autriche ' . >

Paradin * écrit en ternies formels : Il fut dé- Ulcéré par les EtoÀs que les seigneurs du sang du comte iraient le trouver et le tireroient de là, moitié par amour, moitiépar force, Guichenon, qui a pour mot d'ordre d'effacer de Fhistoire tout vestige de la représentation nationale, se borne à dire que chaque fois que le comte se retira dans un couvent, il fallut que ses sujets lui fissent violence pour l'en sortir ^ ; cela seul implique des réunions, des délibérations et des défegués/et non pas simplement des manifestations tumultueuses. Dès 4153 , le comte Humbert dut prendre les armes pour repousser une invasion des Dauphinois ; le comte d'Albon fut battu sous les murs de Montmélian, au lieu mônie où son père avait été mortellement blessé en 4140 ; ces débats de voisinage, les plus acerbes dç tous, ne cessèrent que par

' Champier. Grans Croniques,

* Chfonïques de Savoye. Chap. XXXI.

^ Eist généal. de la roy. Maison de Savoye.' l. 239.

Tannexion du Datrphiné au royaume de Fraiifie. L'indolence du comte fut mise à de plus rud^s épreuves par les sollicitations des Italiens. Arnaud de Brescia disputait Rome aux papes (4138 à 4155); quelques hommes de sa trempe auraient peut-être alors forcé ces transactions délicates qu'une longue possession rend aujourd'hui plus difficiles à souscrire*. Frédéric Barberousse fait brûler vif le tribun et jeter ses cendres dans le Tibre ; en 1158, la diète de Roncaglia livre les libertés lombardes aux podestats allemands. Cette installation permanente de l'empereur en Italie souleva une insurrection générale qui se compliqua de schisme ; le comte de Maurieime, sur les avis de l'abbé de Hautecombe et de l'archevêque de Tarentaise, prit parti pour le pape italien Alexandre III contre l'antipape Victor. L'empereur mit six mois à forcer Crema, et Milan n'ouvrit ses portes qu'après un siège héroïque. Pour se venger du comte de Maurienne ^ qui avait même refusé de se rendre çersonneîlement à Roncaglia^, Frédéric investit les prélats de Turin, d'Aoste, de Tarentaise et de Maurienne de la majeure partie du territoire de leurs diocèses, et les déclara prihiJéè d'Èm-

^ S'iint Bernard écrivait au pape Eugène III : Laisse-là ee peuple opiniâtre ; renonce à des droits qu'on te conteste ; échange la p<)Ssession de Rome contre celle du monde, la propriété d'une ville contre la souveraineté des âmes. ("Epistolœ. Edit.de Mabillon, 1690.}

^ Guiclienon raconte, sur la foi de Morigène ^Histoire de Milan) que Humbert prit part au siège de cette ville avec les marquis d'Est et de Montferrat. Leâ comptes des trésoriers ne mentionnent aucune dépense relative à cette guerre.

3 II s'y fit représenter par les évéques de Maurienne, de Turin et d'Ivrée. (Arch. de la Gh, des comptes.)

pire^ Les communes toscanes, lombardes et

f)iémontaises s'associèrent mi instant contre 'excès de l'oppression allemande, et, pendant dix années (llo6-li76), luttèrent avec succès*. Puis, grâce à l'habileté de ses amis italiens, Frédéric dissout diplomatiquement la ligue lombarde, franchit de nouveau les Alpes, frappe de lourdes contributions sur les domaines du comte de Maurienne , pille les châteaux de Suze et d'Aveillane , livrant à Tincendie les archives féodales et les comptes des péagers ^ , Les alliés désunis le laissent pénétrer jusqu'à Pavie ; un instant encore réunis dans une action commune par le sentiment du danger, ils sont vainqueurs à Legnano (4176) ; dès le lendemain, Frédéric prend sa revanche paileurs propres intrigues , chacun acceptant la servitude de tous au profit de son intérêt personnel. De 1184 à 1195, l'empereur annexa l'Italie du sud à ses possessions du nord ; des mariages politiques, quelques victoires, des hommes achetés à propos, firent tous les frais de la conquête.

Les concessions obtenues de Temperem*, en 1166, par les prélats de Savoie et de Piémont avaient compromis l'autorité du comte de Maurienne dans toute l'étendue de ses fiefs. Hum-

' Arch. de Cour. Titrez d'investiture; diplômes impériaux . Masxo IX. — Archives épiscopales d'Aoste.

^ En mars 1168, il s'était arrêté à GeDève, reçu magnifiquement par l'évéque, le comte et la ville ; puis il gagna les Bauges et la Maurienne. (Chronique en vers latins de Godefroy de Viterbe : De gestis Frederici primi imperatorts in Italid. — Edil. Ficker. 1853.)

^ Tous les titres de la Maison de Savoie furent brûlés à Suze. (Gnichenon. Savoie. T. 286.) Ce fut un désastre pour la science historique.

bert essaie vainement de réduire à Thommage Févêque de Turin et le marquis de Saluées ; en 1169, le marquis de Montferrat, arbitre impérial, fait suspendre les hostilités en proposant un compromis qui ne satisfit personne. La rupture de 4174, suivie d'une expédition en 1175, ne remit pas Humbert en possession de ses droits perdus; le triomphe des Allemands le força au silence, et il ne vécut point assez pour voir les vallées piémontaises rentrer sous sa suzeraineté. En 1173, Humbert essaya, toutefois, par l'alliance du roi d'Angleterre*, de contrebalancer l'influence allemande. Il se rendit à Montferrand, en Auvergne, et proposa au roi Henri de faire épouser à son second fils, Jean, âgé de sept ans, sa propre fille Agnès, fort jeune aussi, laquelle fut acceptée par le roy cinq mille marcs d'argent, avec tout le comté de Maurienne dans le cas où ledit comte n'auroit pas de masle^. S'il avait un fils, le comte s'ensageait à remettre au roi certaines places sur les deux versants des Alpes. L'archevêque de Tarentaise, les évêquesde Genève et de Maurienne, l'abbé de Saint-Michel-la- Cluze, présents à l'acte (Noël 1173), menacent le comte des censures ecclésiastiques s'il se

Sarjure. Ces fiançailles, négociées par le comte e Toulouse, beau-père du comte de Maurienne et proche parent d'Henri, avaient dû être dé-

' Henri Plantagenet, roi depuis 1154, et mari d'Eléonore de Guienne, femme divorcée de Louis VU, depuis 1151. fConcile de Beaugency.) Nul n'avait prévu ce mariage qui retardait Vunité française ; Eiéonore avait 13 ans de plus qu'Henri.

* Yie du roi Henri II. par l'abbé de Peterborough, chronographe de ce prince, qui rédigeait en mauvais latin un journal de son règne.

libérées au point de vue politique par lés barons savoyens, ainsi que l'atteste Ja présence et l'intervention des évêques, leurs mandataires accoutumés*. Qui peut supposer ce que cette combinaison, si elle avait réussi, aurait apporté de changements dans les destinées de la Savoie? Mais Agnès mourut peu après, et Thomas naquit en 1177.

Depuis que le pape et le roi de Sicile, s'effaçant devant l'empereur, ne pouvaient plus servir efficacement de contre-poids à la prépotence germanique, et que le comte de Maurienne avait perdu ses alliances en Piémont, les barons savoyens, persistant dans une politique qui seule pouvait assurer leur indépendance, entretinrent des relations avec le roi Henri et le comte de Toulouse. La lutte d'influence s'accusait nettement en Savoie et à Naples ; ces négociations ne laissèrent pas que d'inquiéter l'empereur. Depuis 1157, il s'efforçait de resserrer les liens de dépendance qui rattachaient le royaume d'Arles à la couronne de Germanie. Il avait tenu sa cour à Besançon; il faisait à Lyon de fréquents voyages; en 1178, descendant le Rhône avec un brillant cortège, il se fit couronner roi des Deux-Bourgognes à Vienne et à Arles. D'adroites concessions jetaient en Savoie des germes de dissentiment; il pouvait croire à un prochain et complet effacement de ses derniers adversaires; tout favorisait ses projets. Les prévisions du roi

* Le pontificat de l'anglais Adrien IV, les exils d'Alexandre III, les alliances du roi Henri avec la dynastie normande de Sicile, l'attiraient vers l'Italie. — Voir la Chronique de Radulph, doyen de Saint-Pol, et le tome IX des Mémoires relatifs à VEist, de France,

d'Angleterre en Sicile étaient déçues par la mort de sa plus jeune fille et le veuvage de l'aînée; Humbert-le-Saint mourait en 1489 \ laissant pour héritier un fils de douze ans sous la tutelle d'un parent ambitieux et dévoué à l'empire; enfin, Henri II lui-même, menacé par ses fils rebelles, disparaissait à son tour. Mais la nature généreuse et chevaleresque de Frédéric lui fit abandonner ses diplomaties pour porter secours au royaume latin de Jérusalem. Le désastre de Tibériade blessait au cœur la chrétienté; l'Europe se jeta une fois encore sur les chemins de 1 Orient. Frédéric y mourut (4490). L'historien Botero suppose que le comte Humbert s'embarqua à Gènes avec le roi de France-, et rejoignit en Palestine Conrad de Montferrat; rien n'est moins prouvé^. La même incertitude a longtemps régné sur la date exacte de sa mort*.

Sauf en ce qui concerne le rôle actif des députés choisis pour représenter le peuple de Savoie dans certaines situations délicates du règne, il ne reste que peu de documents relatifs à l'histoire intérieure du pays pendant la vie d'Humbert III. Un fait ressort néanmoins

* A Chamb(5ry , le 4 mars. (Obituaire de l'église de Maurienne.)

* Qui, n'ayant pas de port sur la Méditerranée, car Marseille appartenait au roi d'Aragon, et ^Aigues-Mortes ne fut achetée ({u'en 1248, prit la route des Alpes et nolisa des navires génois el pisans.

^ Rigord, chronographe du roi. (Rec. des doc. inéd. relatifs à VEist. de France.J — L'abbé Frézet. Hist. de Savoie.

* Délia Chiesa dit 1100, Favin 1^00, Papyre Masson 1201, la chronique du pays de Vaud 1210, Taboue 1220; Guichenon se prononce pour 1188, date adoptée par Ch. Dreyss fChron, univ. 1043), et le cardinal BiLliet pour 1189.

1189 —Mo-

de la plupart des événements politiques que j'ai retracés ainsi que des indications laissées par les contemporains : c'est la part considérable que les évequcs prirent au gouvernement. Humbert voyageant (î'abbaye en abbaye, s'entourant ae moines, se soumettait volontiers aux décisions épiscopales, et renouvelait les aveux d'impuissance do Louis-le-D6bonnaire et de Charles-le-Chauve. L'épiscopat représentait à cette époque l'opinion publique*; c était pour les princes un tribunal qui contrôlait leurs caprices, mais (jui, trop souvent aussi, asservissait leur politique. Sous l'influence de ces idées persistantes, pendant le XIP siècle, la Savoie continuait a se couvrir de monastères : en 1150, l'abbaye de Lieu, près de Brécorans en Chablais, et celle de Bellerive, près de Genève, pour des religieuses de Cîteaux; en 1151, la Chartreuse du Reposoir. par Aimon de Eaucigny; en 1154, l'abDaye a'Èntremont, près la Bonne- Ville, par les moines d'Abondance; vers 1160, le couvent de femmes de Bonlieu, par Guillaume de Sallenove; en 1170, la Chaitreuse de Saint-Hugon, près de La Roch'ette, par la comtesse de Genevois et plusieurs seigneurs savoyens et dauphinois ; vers- 1170, le couvent de femmes de Sainte-Catherine, urès d'Annecy, par Béatrix de Genève, et la Chartreuse de Pomier, au pied du Salève; enfin, en 1183, au retour d'une retraite prolongée à la Grande-Chartreuse, le comte Humbert bâtit

* Les rois no sont soumis au jugement de personne s'ils so, gouvernent selon la Volonté de Dieu; mais s'ils sont adultères, homicides, ravisseurs, c'est aux évéaucs qu'appartleut le droit de justice au nom des lois violées, flettret d'Hincmar, évêqoe de Reims. Edit. de 1645.)

pour son ordre de prédilection le monastère d'Aillon en Bauges, donnant aux Chartreux le lac de la Thuile, des bois et des pâturages*. La grande réforme de saint Bernard régénérait les couvents; après la fondation de nouvelles abbayes et le redressement du clergé régulier, il fallut aussi réprimer le relâchement des prêtres séculiers et recouvrer quantité de biens ecclésiastiques usurpés par les laïcs. On imagina les Priem'és, sortes de colonies monastiques jetées au centre des paroisses pour ressaisir et concentrer le spirituel et le temporel, la surveillance des prêtres isolés et la perception des dîmes et revenus. Saint Hugues, évêque de Grenoble, cède aux chanoines réguliers de Saint- Augustin (entre 4408 et 4430) plus de vingt paroisses de la vallée de Chambèry, qui sont remises aux mains des prieurs dAix, de Clarafond, de Saint-Jeoire, de Thoiry, d'Arvillard, de Bissy. Vers 4440, saint Pierre, archevêque de Tarentaise, abandonne quatre paroisses de sa vallée aux chanoines de Saint-Maurice, pour le prieuré de Saint-Michel-sur-Moûtiers, etc., etc. Les Bénédictins de Saint-Michel-la-Cluze fondent, dans des conditions identiques, les prieurés de Fréterivè et de Montailleur; ceux de la Noyalèse , le prieuré de Voglans ; ceux de Cluny , le prieuré de Contamine*; ceux de Savigny, le prieuré d'Arbin. Les prieurés des deux Bellevaux, de Pellionex, de Chamonix, sont dus aux

* Consulter les Archives royales ('Titres ecclésiastiquesj, et le Régeste genevois. (Numéros 326, 327, 386 et 415.)

* Le prieuré du Bourget fut créé par les moines de Cluny, entre 1025 et 1049, et agrandi par saint Hugues. (Monum, hitt, pair, — Chartarum. I. 490.)

mêmes besoins et enracinèrent avec le même succès l'ascendant de l'Eglise dans ces contrées féodales. Les priem'és et les plébanies sont aux grandes abbayes ce que les arrière-fiefs étaient aux grands vassaux : enchaînés à la hiérarchie des prélats ou des abbés, d'apparence trop modeste pour inguiéter les seigneurs, s'attachant les populations rurales par le lien de la foi, l'influence des aumônes, la possession de droits juridictionnels importants, ces colonies religieuses réussirent à envelopper la Savoie, pendant ce siècle, d'un réseau aussi puissamment compliqué que celui dont la féodalité militaire du ÏX^ siècle au XP avait déjà couvert la région des Alpes.

Le marquis Boniface de Montferrat, frère de Conrad % était régent de Savoie pour son pupille le jeune prince Thomas % Tomasino comme l'appellent les vieilles chroniques de Corio et de Sigonius ^ . Le marquis avait aussi pris la croix ; mais il ne se pressait point de partir. Plus avisé que tant d'autres , il restait dans ses domaines et ne prévoyait pas qu'il serait un jour roi de Thessalonique. Si l'épiscopat donnait aux princes des leçons de morale, il y avait dans la société du XIP siècle et du XIIP un autre pouvoir qui, de moins

* Dès 1179, Conrad accusait Lusignan d'usurpation ; roi de Jérusalem en 1192, il avait marié son fils à une fille de Tempereur grpc Manuel, qui lui apporte en dot la couronne précaire de Thessalonique. Il périt assassiné.

' Les premiers actes où il figure comme tuteur de Thomas sont la charte des franchises d'Aoste (1188), une concession de terre et de juridiction à l'évéque de Maurienne (1189), une donatioii à l'évoque d'Aoste (1191). — Archives de cour.

' Né à Charbonnières, le 20 mai 1177.

haut mais avec une véhémence égale, gourmandait les barons et les chevaliers.

<s Marquis Boniface, dit un troubadour \ je te crois digne d'être capitaine des moines de Cluny ou portecrosse de Tabbé de Cîteaux. lïé quoi! Tu cboisis deux bœufs et une charrue à Monlferrat plutôt que ta couronne grecque qui se rouille au-aelà des mers! — Tes ancêtres, je l'entends dire, furent tous de preux chevaliers, de hardis compagnons, depuis Guillaume jusqu'à Conrad. Il ne t'en souvient guère. — Par Dieu! marquis, Rolland, et son père, et Guy, et tous les autres ^ui ont l'épée au poing. Flamands, Français, Bourguignons , Lombards , tous vont disant que tu semblés bâtard à si peu manier le fer ! »

La réprimande est vive. Du reste, la lecture des sirventes et des chansons du temps où , comme on le voit, Tépigramme et la satire ne ménagent rien, nous révèlent quantité de particularités intéressantes. Ainsi une strophe de la plus dramatique des poésies de Berlram de Boni indique la route habituelle des croisés, même de ceux de Provence :

« Beau,.papiolle, prends le chemin de la Savoie, marche l'épée haute et le sourire aux lèvres, franchis les monts neigeux, franchis la mer écumante, beau papiolle, et va vers le roi Conrad. »

Les affaires d'Italie retenaient en Europe le marquis de Montferrat, et la gravité des questions engagées pesait sur sa conduite beaucoup plus que 1 amertume des sirventes. Avec Boniface, la Savoie tourne du pape à l'empereur, des Guelfes aux Gibelins ; de religieux, le règne devint guerrier. En 4191, les marquis

^ Raynouard. Choix des poésies des troubadours. IV.

de Saluces et de Montferrat rétablissent à Turin l'autorité du comte de Maurienne et limitent de nouveau aux cas spirituels la juridiction de révéque dont eux-mêmes avaient proclamé, soutenu et fait prévaloir les prétentions en 1469 et 1175. En 1197, l'empereur Henri VI, en échange de la triple alliance de Savoie, Saluces et Montferrat qui entraînait le reste de l'Italie, révoque les concessions de 1166. Henri meurt, laissant un fils de trois ans sous la triple tutelle de Philippe de Souabe, de la reine Constance et du pape. Au début de sa lutte avec Otton de Brunswick et Innocent III, le régent d'Allemagne donne au comte Thomas de Maurienne les villes de Chieri, Poyrino, etc., en Piémont; de Moudon, dans le pays de Vaud ; le nomme vicaire impérial en Lombardie, lui restitue le titre de marquis d'Italie et confirme au marquis Boniface la possession d'Alexandrie ^1198). Le prince Thomas avait vingt ans. Trois grands épisodes se détachent du fond assez obscur de son règne de trentequatre ans (1189 à 1233) : la croisade contre les Grecs, la guerre des Albigeois, l'intervention en Italie au profit des Gibelins.

Pendant dix-huit ans (1198 à 1216), Innocent III gouverne l'Europe. Passionné de dictature, ilintervient dans l'intimité des princes, ôte et concède les couronnes. Il est digne de ce rôle par l'énergie de ses conceptions et la hauteur de ses vues ; pourquoi faut-il que son ardeur de domination l'ait entraîné psqu'à sacrifier 1-Italie sous prétexte de liberté, jusqu'à anéantir les peuples de l'Aquitaine sous couleur de religion. Les croisades étaient devenues im moyen de gouvernement. Sur l'ordre du

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pape, Foulques de Neuilly vint à un tournoi qu on célébrait en Champagne et lit prendre la croix à tous les princes et chevaliers qui s'y trouvaient réunis. L'empereur était excommunié, le roi de France venait de Tétre, le roi d'Angleterre allait subir à son tour Fanathème; Foulques leur parla peu du tombeau du Christ mais leur montra l'Orient avec ses capitales mystérieuses et leurs amoncèlements de trésors ' . Le marquis de Monferrat accepte la conduite de l'expédition ; il promet d'y mener les Piémontais et les Savoyens^ qui déjà comptaient parmi les meilleurs soldats de V Europe. Rassemblés à Venise (1203), les croisés, pour noliser une flotte qui les transportât outre mer, promirent de çayer le fret énorme de quatre-vingt-cinq mille marcs*. Le vieux dogeDandolo, âpre et rusé, se joua de ces fiers barons et les débarqua en Dalmatie, où ils firent le siège de Zara pour le compte particulier de la sérénissime République. Pendant les quatorze mois que dure la guerre contre les Hongrois, le jeune fils de Fempereur Isaac l'Ange, que son frère Alexis Comnène a dépouillé du trône, vient solliciter l'appui des croisés. Dandolo, dans Fintérêt de Venise, le marquis Boniface dans celui de sa propre ambition ^, décident la marche sur Constantinople. La ville, prise sur Alexis en juillet 1203, reprise sur Murtzuphle en mars

* Geoffroy de Villehardouin. Chroniques.

' 20,230 kilogrammes d'argent, soit en monnaie d'aujourd'hui . la somme de 4.046,000 fr. En 1203 , ce poids d'argent représentait environ dix millions.

* Son frère arait épousé une ûlle de l'empereur grec.

1204 , devient la câfUtale d'un empire latin. Thomas de Maurienno avait amené devant Zara quatre mille cinq cents hommes d'armes et huit mille fantassins * ; il refusa, disent certains historiens, d'aller soutenir des querelles étrang(^res au but dn la croisade et revint dans ses domaines en traversant leTyrol. D'autres* le font assister au i)illage de la capitale byzantine et à rélection de l'empereur Beaudoin^. D'Orient, le pape reporta la croisade dans le midi de la France pour supprimer l'hérésie des Albigeois et surtout rompre cette coalition des princes ennemis de Home, le roi d'Angleterre, le comte de Toulouse, le roi d'Aragon, qui refusaient de plier sous les hautaines volontés du pontife \ Dans toutes les provinces, de la Loire aux Pyrénées, la manifestation contre l'Efflise romaine se traduit par des actes de violence auxquels le meurtre du légat Castelnau met le comble (4208). Les moines de Clteaux prêchèrent la guerre sainte contre ces cités riches et brillantes du midi fjue détestait le nord. Les Arabes , les Sarrasiiis, étaient venus des Pyrénées ; les pillards et les mercenaires gascons, basques, catalans, espagnols

* Villehardouin. Chron, deg emp, Beaudoin et Henri. 409.

* Miehand. Hùt. deg Croinadeg. VI et VII. — Sandi. Storia civile di Venezia. — Sismondl. lif^p. ital. IV. — Dani. Hiii.

. de Yenige.

' Le comte Thomas a pu assister au premier siège àr Constantinople, qui dura du 23 juin au 18 juillet 1303. Le 11 novembre suivant il était de retour en Savoie^ comme le prouve la charte de donation à rabbaye do Hautecombe (Arch. de «mr. — Tiîrtg d'aliénation du domaine j, et il 'est peu vraisemblable qt'il ait repris en 'février la route de FOrient.

^ Chroniques languedociennes /'Recueil deg doc. inéd. de rflwr. de Francej, — Dom Vaissotte. Higt. du lèhifUedoe.

qui, dans Tintervalle des guerres, couraient les provinces en démons déchaînés, jetaient sur ces pavs un mauvais renom. Tous les chevaliers et l)aix)ns de Bourgogne et de Savoie prirent la croix rouge, signe de guerre à outrance. Les moines de Citeaux possédaient déjà en Savoie plus de dix monastères, dont les chefs avaient pris une grande influence sur la noblesse savoyenne et dauphinoise. Je ne suivrai pas les allies de Simon de Montfort dans cette guerre atroce ; ni au sac de Béziers où, ne sachant à quel signe distinguer les partisans de Rome, Tabbé de Cîteaux s écria : Tuez-les tousl Dieu connaît les siens * .' ni aux incendies de Carcassonne et de Narbonne, ni aux supplices de Lavaur et d'Agen où Von brûlait avec une joie extrême '. Cet égorgemeut d'un peuple dura vingt années. Guichenon et Paradin se bornent à dire, sans entrer dans le détail, que le comte de Savoie fit dans cette guerre plusieurs exploits remarquables. Le jeune Thomas assistait à la prise de Béziers si Ton en croit Tauteur anonyme des chroniques languedociennes^. Lorsque les villes opulentes furent prises, les fiefs partagés, et qu il ne s'agit plus que de poursuivre lentement une guerre d extermination contre des désespérés, qu'il n'y eut plu^ que des coups à gagner, selon le mot

* Cœdite eos, novit enim Dominus qui suni ejui. (Casar Heisterback. V, cap. XXI.}

* Hisi. du Languedoc. XXIIL chap. 53 et 79.

' Tome XIX, 122. — « Âudict massacre furent présQjiks Je beau duc de Bourgongne, le comte de Genève appelé Gay-le- Comte, le comte de Savoye et moult d'autres ; il y avoit des gens de toutes les parties du monde, lesquels estoient Tenus è pareille feste pour le pardon. »

des alliés refusant d'assister plus longtemps Montfort, le flot des croisés disparut soudain comme 1 un de ces torrents d'été qui s'enflent par une journée d'orage et s'écoulent aussi vite qu ils se sont rmplis. L'œuvre de destruction étiiit accomplie (4212). Les seigneurs savoyens suivirent l'exemple de ceux de Bourogne et de Daupiiiné et se retirèrent. * Puis, la amille de Simon de Montfort, rejetée par ce peuple du Languedoc qu'elle a décimé, cède ses droits à saint Louis (1229). La Savoie, en face de ces agi'andissements successifs d'une monarchie puissante, se trouve gênée à son tour dans le jeu de sa politique. Elle fera de nombreuses tentatives, quelquefois heureuses, pour s'établir au-delà du Rhône, pour s'annexer la Suisse latine, la Bourgogne, le Dauphiné ; tout l'entraîne dans ce sens, la communauté d'origine, de langage, de mœurs, d'institutions; mais l'ambition de ses princes résiste à cette assimilation française et rejette la Savoie vers les hasards de l'Italie. L'abdication du royaume provençal entre les mains de Louis IX est la cause originelle de toutes les déceptions de la Maison de Savoie de ce côté des Alpes. La France est faite; la guerre, pas plus que la diplomatie, ne prévaudra contre ce courant irrésistible qui , successivement, réunit à la France ou détache de la Savoie le

* En 1209, Innocent III engage les seigneurs de Savoie & revenir prendre part t la guerre sainte. (Innoe. II! episL ~~ Ed. Baluze. Xll. 137 et 885.) Dans son Hist. généalogique, Guichenon a publié (l'reuves. 5.) une charte sans date par laquelle le comte Thomas, au moment de partir pour la guerre des Albigeois, confirme lea donations faites par son père à la chartreuse d'Aillon.

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Dauphiné en 4349, les enclaves du Dauphiné en 1355, les comtés de Diois et de Valentinois en 1446, puis les possessions dans la Suisse romande en 1477 , le pays de Vaud en 1535, la ville de Genève en 1536, les provinces de la Bresse et du Bugey en 1601 , les enclaves provençales en 1713, les enclaves genevoises en 1754, la Savoie elle-même en 1792 et 1860.

Pas plus que les autres princes de son siècle, hommes d'Etat à courte vue, comme c'est l'ordinaire aux époques de moralité douteuse, le comte Thomas de Maurienne n'avait soupçonné la portée de cette lutte à laouelle il prit, au début, une part active. En l409, il obéit à ce mouvement passionné qui jeta l'Europe guerjlère sur le malheureux Languedoc ; en 1212, subissant la réaction qui succède à ces fièvres populaires, il se retire d'instinct d'une entreprise si contraire à ses intérêts. De 1212 à 1232, à l'exemple de la plupart des princes, qu'une sorte de solidarité coalise contre Innocent III et Grégoire IX, Thomas se roidit contre les inspirations de la politique romaine. Jusqu'aux dernières années du XIP siècle , la Maison de Savoie lutte énergiauement pour l'indépendance italienne; aux XIIP et aIV« siècles, cédant à la politique de la maison de Montferrat, d'origine allemande, elle appuie presque toujours l'étranger contre le pape, et ce système la livrera tour à tour à la prépotence de la France, de l'Espagne ou de l'Autriche. Au XIX^ siècle, la situation est renversée de nouveau : c'est la Maison de Savoie qui refait l'Italie.

. Frédéric II, plus italien qu'allemand, avait choisi Naples pour capitale. Il rêvait d'en

faire le centre du mouvement intellectuel de se» Etats ; Venise aurait eu le commerce, Bologne le droit, Saleme la médecine. Diplomate par raison, artiste par tempérament, il savait que la patience et la persuasion sont les plus rares des habiletés, et qu'on réussit mieux et plus vite par d'ingénieuses concessions qu'en mvoquant brutalement le droit de la force. Il triomphe à ce prix de la seconde ligue lombarde, du pape et des Sarrasins. Le comte de Maurienne , adroitement , exploite ces tendances ; lieutenant de l'empire pour la Lombardie en 4224, il affecte avec les villes coalisées une attitude réservée qui lui assure les ménagements des deux partis; il profite de la confiance de Frédéric et de l'absence du marquis de Montferrat * pour ressaisir en Piémont les droits de suzeraineté et les conditions d'influence perdus depuis près d'un siècle par sa famille. Se défiant de Turin', il se lie par une étroite et fidèle alliance aux communes de Vorceil et d'Ivrée et prend vis-à-vis des républiquc^s voisines le rôle mesuré d'arbitre. Il intervient assez habilement dans la guerre des Génois et des Alexandrins pour se faire offrir ht protectorat d'Albenga et de Savone (1226;. G est la première fois que les Savoyens touchent au lilloral ; c'est un pas immense qui les engage de plus près en Italie et ouvre à leurs ambitions des horizons sans limites. I..e8

' Le marquis» de Montferral H^épntHàïi j juaiutenir en Ihe»- H'iiie son fils Dr^mc^tritia , dépossédé par les Epirotes et qui, mourant de honte, légua par testoincnt ses droits à Frédéric II.

* Les habitants de Turin, toujours mal affectionnés à la Maison de Savoie, en supportaient impatiemment la domination. (GuichenoD. Savoie, 1. 360.)

MM$<&illâi39 menacés par Frédéric, à roccu^io» d'un différend avec le seigneur de Baux, recourent à l'arbitrage du comte de Maui'ienne. Thomas, à qui sa qualité de lieutenant impérial permettait d'accorder des concessions et des privilèges, sauf à les révoquer l'année d'après, comble les Marseillais de faveurs. Il leur livre le littoral de la Méditerranée, depuis la ville d'Ai^es-Mortes jusqu'au port d'Olivel, et les autonse à négocier en franchise dans tous les ports d'Italie, de Sicile et d'Orient qui reconnaissent l'autorité impériale*. Cette convention pouvait détourner au profit du port provençal le transit des marchandises sur Lyon qui se faisait beaucoup par Gênes ; la crainte d'une sérieuse concurrence ramena vers l'empire les républiques maritimes de Venise et de Pise ; les Génois, atteints plus directement encore, ne s'opposèrent plus à ce que Thomas mît des garnisons dans les domaines d'Albenga et de Savone (1228). La cession de la Provence à Louis IX, les exigences du roi d'Aragon et les lourds p 'âges du Rhône rendirent si onéreuses les facultés commerciales accordées aux Marseillais, que le courant du transit, ainsi que l'avait prévu Thomas, ne se détourna pas des Alpes. La rupture décisive entre Frédéric et Grégoire IX force le comte de Savoie à se déclarer (1230). Chef du parti impérial , Thomas prend d'assaut quelques petites villes des vallées piérnontaises et les incendie, bat les Lombards à la journée de San Dalmazo (1231) et commence le siège de Turin. La commune d'Asti et le marquis de

* Ruffy. Histoire de. Marseille, tome IV. c\m^ 111.

Montferrat se détachent de Talliance impériale et chassent les garnisons savoyennes gui occupaient le pays , tandis que des négociations actives sollicitent le dauphin de Viennois de faire une diversion dans la vallée de l'Isère. Thomas déconcerte la rébellion par la soudaineté de son attaque; il franchit les Alpes pour lever en Savoie des subsides et des soldais, met ses fiefs du Dauphiné en état de défense et repasse en Piémont; surpris à Aoste par un mal subit, il y meurt le l*^*" mars 4233^

Bien que son long r^gne n'ait pas été compté

Îarmi les plus brillants de sa race , le comte homas avait beaucoup fait pour la Savoie. La part qu'il prit à toutes les grandes entreprises du temps, son attitude en Piémont, son mgérence dans les affaires italiennes, avaient mêlé son jeune peuple à ce mouvement de solidarité qu'on appela depuis le concert européen. Symétrisant dans les relations internationales ses fiefs épars sous le nom générique do Savoie, il donnait à son pays un nom comme son grand -père lui avait donné un drapeau, et, par cela seul, agrandissait sa valeur propre et le cercle de èon horizon. Certains faits de l'histoire locale attestent que son autorité fut quelquefois discutée, même sur ce versant des Alpes ; en 1224, il traita sur un pied d'égalité avec Landric, évêque de Sion '; la môme année, Jocerand, seigneur de Briançon, accorde aux Bénédictins d'Aulps

' Corio. Storia del Piemonte. II. — Sigonius. De regno Ilalia. Lib. XVII. — Rëgeste genevois ^g(înéalogie.^ — Le 90 janvier, dit Cîuichenon.

' l'ëvAqne reçoit en fief le chAtean de Morgea et s'engage i

l'exemption de toute taxe à son château de Joliment pour les sels et les cuirs de Tarentaise ; ce qui permet de supposer que ce seigneur y avait reconquis le monopole du transit et du péage. Toutefois, ami du clergé comme son père et son grand-père, Thomas obtint, en 1229, que les chanomes de Lausanne remissent aux mains de son fils Pierre, prévôt des églises de Genève et d'Aoste, l'administration spirituelle et tempoi^elle du diocèse de Lausanne dont le siège était vacant*., Vers 4222, il donne à la chartreuse de Vallon l'usage des pâturages depuis la Dranse et le lac, à la condition que lui et ses successeurs seront à perpétuité les avoués et protecteurs des moines ; entre 4188 et 121Î3, il accorde des lettres de sauvegarde aux chartreusefs d'Arvières et d'Aillon, dont il confie la défense à ses châtelains de Rossillon, de Saint-Rambert et du Chàtelard. En 1197, 1200 et 1221, il dote de revenus importants VHôtel-Dieu ou hospice du Mont-Cenis, refuge indispensable à la sécurité de cette grande voie commerciale des Alpes. On attribue communément au comte Thomas la- fondation de Chambéry; c'est une erreur; il y avait là depuis longtemps un prieuré*, un marché important % et une sei-

défendre le château ae Chillou si le cornte y est attaqué ; il désarme à ces conditions. (Wurstemberger. Péter^ lY. 35.)

* Monum. hist. patriœ, — Chartœ. Tome 1. 1308.

- Lemincum était une station do la voie romaine de Milan h Vienne. En 546, Fabbé d'Ainay, à Lyon, y envoya des cénobites: en 1029, le roi Rodolphe constitua lo prieuré de Lémene par une donation régulière. Voir ci-dessus, page 187.

* Une charte de 1057 mentionne un lieu dit Camberiœum vêtus; un document de 1080 parle do froment vendu à la mesure de Chambéry; en 1333, le comte y possédait une vaste

Kaeuiie dont Thomas iicheto, en 1232 le bourg^ les terres et justices; Roniface acquit plus tard le château et Amédée la juridiction * . Le comte Thomas eut la plus belle lignée de sa race ^ ; mais les historiens ne sont d'accord ni sur la date et le nombre de ses mariages, ni sur le nom de ses femmes. C'est encore là un de ces

métairie afTermëc 500 aoU d'or. (Cibrario et Promis. — Doeim. tigilli e monete, 31 — 37.) On a beaucoup discuté sur rélymologie du nom de Ghambéry ; la plupart de ces interprëtatloatt »embieni avoir été proposées pour se railler des érudits. On peut croire que la racine Camhium se rattache aux échangea agricoles de ce lieu, si bien situé au (k*bouch(^ des vallées; c'est ainsi que le nom primitif de Fnvergcs, Favergio, s'écrivit de Fabricii, de ses ateliers de batteur» do fer. (Preuves de Valbonnais. XI. NoUtia locurum.J

* Le prix total de l'aetiuisition de lu terre , des habitants et de'lu seigneurie fut de 20,029 ducatons do 10 livres. (SOC. SAV. Mémoire», tome V, page 819.) Après la vente du 15 mars 1332, Berlyon céda \\ Otn. Alaman et au sire de la Rochettc ce (|a'il s'était réservé dans l'acte ; ceux««i abandonnèrent ces droits aux héritiers du comte Thomas par l'antichrèsa de 1255 et réchange de 1295. (AR. TURIN. Titres d'inféod. et d'emphy., masxo CCVI.) Thomas accorda au bourg de Chambëry dos franchises pour y attirer dos iiabitants; en 1331, on y comptait 435 feux; en 1407, 140 feux, environ 2,200 ftroos.

< Trois de ses fils lui succèdent : Amé IV (1233 — 1253); Pierre II, dit le Petil^Charlemagne (1203 — 1208). qui remplace son neveu Bouifaco; et Philippe (126S — 12S5). Ses autres enfants furent : Thomas, comte de Flandre, régest de Savoie sous la minorité de son neveu Roniface, et qui eut pour fils Thomas, chef de la branche de Pif^mont-Achaïe, Amédée V et Louis, baron de Vaud; le comte de Flandre mourut en 1259 ; — Humberf , mort avant 1233 ; -- Bonifncc, prévôt d'Aosto, puis évoque de Bclley et archov<^(Jue do Cantorbéry, mort en 1270; — Aimon, seigneur du Valley, mort en 1238; — Guillaume, évâque do Valence puis de Liège , mort en 1289 ; — Amé , évoque de Mauriennc ; -* de ses filles, Léonor épousa \AMt d'Est; Morguorile, li* coiiitc de Kybourg; Réatrix, le comte de Provoneo; Avoye, le comte do Devonshire; Alix ot Agathe furent abbesses du monastère d'Ainay u Lyon. Les quatre filles el les trois petites filles de Déatrix portèrent fouies la couronne de reine ou celle d'impératrice*

pBoblèilies dont je n'aborderai pas» ici la dis^ cussion * .

Amédée IV avait trente-cinq ans*; continuant les traditions paternelles, il resserra l'alliance avec son suzerain T empereur, seul prince qui pût lui donner d'utiles investitures et, sinon la possession réelle de territoires nouveaux, au moins le droit ou le prétexte, deux mots synonymes en politique, de s'immiscer à divers titres dans l'imbroglio italien. Peu lui importait le souffle passionné qui soulevait les villes lombardes ; il aide Frédéric II à forcer le passage des Alpes du Tyrol, ménage sa jonction avec les Sarrasins delà Capitanate, hâte la prise d'armes des Gibelins et prend une part brillante à la journée de Cortenuova (1237) où l'empereur porta de rudes coups aux

' D'après Guichenon, il aarait épousé fort jeune Béatrix de Genève dont il n'eut pïs d'enfants, et» plus tard , antérieurement à 1197^ date de la naissance d Amédée IV ^ Marguerite de Faueigny qui lui en donna quinze. (Hiist, généal. de la Maison de Savoie. I. 253. Edit de Turin. 1778.) Mais il est établi par des documents authentiques que Béatrix de Genève fut inhumée dans l'abbaye d'Hauteeombe seulement le 13 avril 1236 (Monumenta historiœ palriœ. Scriptores. I. 673) ; quelques textes reportent même sa mort au 8 avril 1257 ; trois ans ou vingt-quatre ans après la mort du comte Thomas, son époux, suivant qu'on adoptera la date de 1236 ou celle de 1257. ("Régeste genevois, N*» 693.) Elle y porte le nom de Béatrix-Marguerite, fllle du comte de Genevois et dame de F««cigny. Le nom de cette princesse est reste populaire en Savoie et en Dauphiné, grâce à quelques lignes d'une charte où elle flétrit en chrétienne la servitude féodale. (Franchises de Saint- Genix.) 11 est donc permis de croire que Guichenon fît erreur en s'étayant des deux noms de Tunique femme du comte Thomas pour supposer l'existence de deux princesses dont la seconde n'exista que dans ^on imagination.

' Né à Montmélian en 1197, il épousa en 1222 Anne d'Albon, fille du Dauphin et de Béatrix de Montferrat ; il en eut deux filles, Béatrix et Marguerite.

libertés mourantes. Maître par cette victoire de toute l'ItaUe, moins Rome, Frédéric marie sa fille au seigneur de Vérone, son fils, le blond Enzio, à r héritière de Sardai^e, chasse les moines de Sicile et de Naples, puis érige en duché pour le comte Amenée de Savoie les

f)rovinces du Val d'Aoste* et du Chablais, en ui confirmant le titre et les prérogatives de vicaire lombard (1238). Six ans plus tard, l'élection du génois Smibaldo Fieschi change la fortune de rempire. Le nouveau pape traverse le Piémont et la Savoie, ramenant au parti guelfe les villes d'Asti et d'Alexandrie et s'euffageant vis-à-vis de la dynastie de Savoie ; il se rend à Lyon, ville libre, et y convoque le concile général qui lui permettra, sans finances et sans soldats, de faire à l'empereur une ffuerre inexorable (1245). La sentence de déposition fulminée contre Frédéric surprit et effraya l'assemblée ; Taddeo de Suessa, l'avocat et l'ami du prince condamné, sortit en s' écriant : C'est le jour des calamités et des hontes! c'est le jour de la colère et des malheurs I L'empereur, informé de la sentence à Turin, fit apporter ses couronnes, les Îlaça sur sa tête en disant à voix basse : ta rage d'un moine ne peut supprimer mes armées ; si ces couronnes tombent de mon front,

* En 1015, le Val d'Aoste, qui avait toujours dépendu des rois de Bourgogne, ne faisait point encore partie du territoire italien (Durandi. Alpi Graje]. De 1016 à 1060. Humbert s'y crée des relations ; en 1188 et 11d3, la cité d*Â08te se place proprio motu sous le protectorat du comte Tliomas à la condition de coTMerver ses libertés et de ne jamais payer d'impôt qu'à titre de donatif; en 1391, la vallée avait suivi Texemple de la ville. - PREUVES. Document N» V.

ce ne sera que dans le sang*. La guerre fut atroce*. Eccelino, qui remplaçait en Lombardie le comte de Savoie comme chef des Gibelins, commit des cruautés sans nombre, et Frédéric déchaîna les Sarrasins sur lltalie ; il allait faire appel aux Mongols, quand sa mort subite à Fiorenzuola, dans la Capitanate (1250), fit crouler la domination des Allemands. Le pape poursuivit sans pitié Tanéantissement de cette race de vipères, comme il appelait la famille impériale; mais les Italiens, s'emprisonnant d'eux-mêmes dans Tégoïsme municipal, ne surent pas plus profiter du départ de l'étranger que de la lassitude des factions.

Le comte de Savoie s'était mêlé sans rien perdre aux mille incidents de cette lutte acharnée. Manœuvrant entre les partis extrêmes sans trop renier ses sympathies et sans blesser ses adversaires, se prêtant avec une merveilleuse entente des affaires au rôle délicat de négociateur, il avait exploité sa position géographique, qui le mit à la fois dans les deux camps, pour s'accroître et ne rien hasarder; s'il arrête et retient l'empereur prêt à s'élancer sur Lyon et à y saisir le pape^, il sollicite des Bolonais la vie du prince Énzio, pris à la bataille d'Oliveto. Ce rôle de modérateur et d'arbitre lui permet de réclamer auprès du pape, pendant le séjour des cardinaux à Lyon,

* Mathieu Pflris. Historia Ànglia ad annum 1245. (Edit. de 1684» page 686.)

* Zeller. Histoire de l'Iialie guelfe et gibeline, page 157.

' L'empereur était à Turin en 1345 , pendant le concile de Lyon ; il y revint en 1^47. (^Chronique de Parme, Recaeil de

Muratori.)

le secours de la chrétienté en faveur de Beaudoin II ' et d'obtenir pour tous les Savoyens la dispense de rexcommunication majeure dont le pape a foudroyé les Gibelins. Amé lY est Tun des princes de Savoie qui ont le plus judicieusement utilisé leurs alliances de famille au profil de leur avancement international. Sa nombreuse parenté rendait cette politique aisée. Deux de ses*frères, Pierre, comte de Romont, et Aymon, seigneur de Chillon, font valoir les droits qu'ils prétendent tenir de Germaine, seconde femme du comte Humbert HI, à rencontre de ceux de l'empereur, lors de l'extinction de la puissante maison de Zœhringen ; ils s'installent en Helvétie , occupent tous les territoires contestés riverains du lac Léman et s'emparent de la route d'Italie par la vallée du Rhône. Pierre avait épousé ta fille d'Aimon de Faucigny que le comte de Savoie put, sans se compromettre, jeter de tout cœur dans le parti pontificaP. C'était une semence féconde. En 1253, Agnès, héritière des fiefs paternels, donne à son époux la seigneurie du Faucigny; neuf ans plus tard, modifiant ces premières dispositions

* Beaudoin II» empereur de 1228 à 1261, était fils de Pierre de CouTtenay, beau-frère de Beaudoin I^'. En 1234 , Thomas, frère d'Ame IV et qui lui succéda, ayait épousé Jeaqne de Flandre, fille de Beaudoin I^'. ^

* En mai 1246, Innocent IV félicite Aimon de Faucign^r des services qu'il rend depuis longtemps à l'Eglise contre Tempereur. (Monum. hist. pat. — Chart. I. 1388, N» 938.) En août, il lui accorde le privilège de ne pouvoir être frappé d'interdit par les censures épiscopales (Bulle publiée par Wurstember-

/*^e^— Peier. IV. 107.}; en 1249, il exempte de la juridiction '«de l^équ» de Creftève^es chapelains de ses châteauï d'Uermance, de Monthoux, etc. (Monum,, loco citato, 1399.)

ar un testament public écrit à Versoix, le 4 novembre 1262, elle attribuait à sa lillo Béatrix, la grande dauphine\ le tiers de ses biens et les deux autres tiers à son mari^ Un testament socret, antérieiu* de queloues mois, écrit en langue vulgaire, le 3 mai 1262, dans la chapelle de la chartreuse de femmes de Mélan en Fauci^ny, instituait Béatrix son héritière ; Tacte public de Versoix fut une sorte de compromis entre les dispositions de 4253 et celles de mai 1262. L'acte secret ne fut ouvert qu'en 4337; cette pièce, fort importante à divers titres, est inédite ^. Toute la région des Alpes, de fait ou en espérance, paraissait être devenue l'apanage des princes de Savoie ; car les intérêts des trois dynasties féodales qui se partageaient ce territoire semblaient liés à toujours.

Uévêque de Sion réclame (4235) contre les empiétements de son voisin; l'empereur, choisi pour arbitre, lui donne tort. Cette contestation fut l'origine des querelles incessantes des Vallésans et des Savoyens. L'évêque de Lausanne cherchait à se débarrasser de la tutelle aue s'était arrogée Pierre de Savoie, maître u comlé de Romont et de fiefs importants

* En décembre 1241, Airoon avait fiancé sa petit^fille Béatrix, nièce du eomte de Savoie, à Guignes Daujpbin, comte de Viennois, avec promesse qu'il héritera du Fancigny si lui, Aimon, et Pierre son gendre meurent sans avoir de fils. 'fP9ier. IV. 149.)

^ L'acte de Versoix, écrit en latin, est publié par Guiobenon aux Freuvesde VEist, de Savoie, I. 78. (Êdit. de Turin. 1778.) Voir aussi le Régeste genevois, N« 860; — et aux Archives royales de Turin les codicilles et donations des 14 et 16 no-

' Je U publie aux Piècu iustificatives, doeument*N<' 1.

dans le Valley et sur les rives du lac, en vertu de raccord de 1229. Le traité signé à Evian, le 29 mai 1244, met fin à une guerre longue et désastreuse entre révé(|ue Jean et les comtes allies de Savoie et de Romont; les deux frères obtiennent , par transaction , des droits considérables sur les territoires du diocèse*. Les avoués ou protecteurs de l'éveché avaient été successivement les comtes de Genevois, les sires de Gerenstein, le duc de Zœhringen, les comtes de Kiburg; en 1225, le dernier d'entre eux vendit Tavouerie, sans le consentement de révêque, au baron de Faucigny; révêque Guillaume d'Ecublens en paya aussitôt le rachat 320 marcs d'argent , frappant d'excommunication quiconque séparerait désormais Tavouerie de Lausanne de la mense épiscopale ; mais ses successeurs ne purent résister à la pression des princes savoyens.

La ville de Turin s'obstinait dans ses essais d'indépendance; car, il ne faut point le dissimuler, le Piémont ne s'offrit pas, comme le Val d'Aoste, à la Maison de Savoie; il fallut le conquérir pied à pied , ville par ville , malgré les évéques, malgré les communes, malgré les seigneurs, en dépit de l'opposition armée des cités lombardes et des Génois, à travers mille alternatives de succès et de revers, de quiétude et de révolte. Là est la cause de 1 antipathie qui régna toujours entre les Piémontais et les Savoyens, tour à tour maîtres ou sujets les uns des autres ; la pré-

* Hanrëau. Gallia chrittiana, tome XV: 167. — SecréUn. Ekh blisumentt et ptêmièrei acquitUiom di la Maiton de SavoU 4an$ IHêlvétiê rofnanf.

— 241 — IfiO-lîSS

poteace que le Piémont acquit sur la Savoie a partir du XVI® siècle rendit les rancunes irréconciliables. En 1230, les marquis de Salaces et de Montferrat, annulés en Italie par la diplomatie absorbante du comte Thomas, firent alliance avec la ville de Turin ; en 4233, Amédée les détacha de cette association dangereuse en leur faisant épouser ses deux filles, Béatrix et Marguerite. Il compromet ensuite la ville auprès de l'empereur qui en chasse les Guelfes et y réinstalle les ofliciers de Savoie (1235). En épousant Manfred de Saluées, Béatrix avait reçu en dot six fiefs importants du Piémont ; après sa mort (1244), elle épousa le fils naturel de l'empereur, nommé aussi Manfred, et qui fut roi de Sicile. A cette occasion, Frédéric II rendit au comte de Savoie le château de Rivoli et investit Manfred de tous ses fiefs piémontais et lombards, depuis Pavie et la mer de Gênes jusqu'aux Alpes, à défaut du royaume d'Arles qu'il lui avait promis et ne pouvait donner. Par ses gendres , Amé IV tenait donc la plus grande partie des vallées piémontaises et n'en exerçait qu'une action plus directe sur les communes italiennes. L'année où sa fille épousa Manfred de Tarente, Amédée lui-même, veuf d'Anne de Bourgogne, se remaria à Cécile*, dite plus belle que rose, fille du baron de Baux , pnnce d'Orange % seigneur provençal qui le dispu-

1 Archives royales. — Le contrat est du 18 décembre 1943; Hnrobert de Seyssel et Aimon de Compeys y figurent parmi les témoins savoyens.

* La famille de Baux s'éteignit en 1S73, et le fief d'Orange passa dans la maison de Châlons qui, éteinte elle-mém6 en 1530 , le légua à la maison de Nassau ; la branche directe des

tait en richesses et en puissance à tous les grands feudataires du midi. Mais Cécile n'hérita pas la Provence et déçut le secret espoir d'Amédée qui se voyait déjà roi d'Arles.

Les délicatesses de la civilisation languedocienne avaient pénétré jusque dans les montagnes du Piémont. Les troubadours italiens chantaient en provençal. Nicole tto de Turin, qui fit pendant vingt ans les délices de la petite cour du marquis de Montferrat (1210 à 1230), et son émule, le génois Calvi, restituèrent aux poètes cette mission de dire bien en faisant hien, qui n'existait plus que dans la tradition ; ils les vengèrent de ces histrions, de ces jongleurs (jui s'infligeaient eux-mêmes le nom de giullan, homme de joie. La langue italienne naissait à peine ; la Lombardie hésitait entre le langage des troubadours de Toulouse et d'Aix et le nouvel idiome qu'allait consacrer Dante ^ . La civilisation raffinée des Provençaux s'accordait au sud de l'Italie avec les traditions élégantes des Sarrasins. Le roi Manfred, au château d'Atripalda (Van 1254), faisait asseoir à sa table la femme et les lilles du seigneur absent ; et ce fait si simple, noté avec surprise par les hommes de ce temps', a été siçnalé comme le premier indice d'esprit chevaleresque, de politesse galante, chez les Ita-

Nassau s'ëtant éteinte à soo tour en 17Û3, Louis XIV réunit la principauté à sa couronne maigre^ la protestation des Nassau- Oietz (1714), qni n'ont point cessé d'en porter le titre.

* milot. Eût. litt. det troubadourt. I. 278. III. 431. ^ Sismondi. imératures du midi de V Europe, — Dante Âtt" ghiert. Opéra : De vità nuovà. (IV Edit. de Venise.) On fit yonr U prtfnière foia des rera italiens, Tan 1150, en Sicile.

< HitloAa Nicotai de Jamsillâ. f . 598.

— U9 — im-im

liens du moyen-àge ' . Il est permis de penser que la grâce et les goûts délicats de Cécile de Eaux introduisirent en Savoie les habitudes des cours d'Aix, de Montferrat et de Naples. Les mœurs étaient encore rudes et primitives dans les Alpes ; la courtoisie et le luxfe s'y entendaient autrement que dans les cités italiennes. En 1159, Humbert de Maurienne faisait don à Fabbé de Hautecombe de vingt livres de poivre à la condition de les envoyer prendre, chaque année, à la Saint- André, dans son château de Suze * ; cette largesse royale nous fait sourire. En .4263, un puissant seigneur, Guillaume de Lucinge, sénéchal de Faucigny, avait les gages d'un valet de ferme d'aujourd'hui : huit Uvres par an, deux habits complets, la nourriture de trois chevaux et les cuirs des bêtes tuées ; mais il était tenu de fournir le sel de la cuisine les jours de fête et de payer le garde des blés et des vignes dans la vallée de Châtillon sur Cluses ^

Trois frères du comte Amédée occupaient de grandes positions ecclésiastique&. L'évêque de Maurienne amortit les vieilles contestations que ses prédécesseurs renouvelaient à tout propos* ; l'évêque de Liège et l'archevêque de Cantorbéry ne négligèrent pas une occasiôft d'affermir et d'étendre le renom et l'autorité morale de la dynastie de Savoie ; enfin Tho-

* Sismondi. Hist. des rép. ital. du moyen-àge, III.

* Régeste genevois. N® 352.

3 L'office de sénéchal s'y exerçait depuis les forêts â'Allinges jusqu'à Flumet. Compromis rédigé à Genève le 10 aoftl 1263. (Arch. de Genève.) . .*

^ Chartes du diocèse de Maurienne, publiées par le cardinal OftHet'.

mas, frère puîné d'Amédée, en épousant la fille de Beaudoin. premier empereur latin de Constantinople , aevint comte ae Flandre et de Hainaut. Ce mariage avait été négocié (1234) ar le marquis de Montferrat ; à une époque où es royaumes s'apportaient en dot, les unions princières devenaient le résultat de combinaisons savantes et de victoires diplomatiques. L'histoire de la comtesse Jeanne de Hamaut est une des plus étranges et des plus dramatiques du moyen-âge.

Cette même année (1234), Louis IX de France épousait une enfant de douze ans, Marguerite, fille aînée du comte de Provence et de Béatrix de Savoie*. Raymond Bérenger n'avait gue trente ans ; mais il était sans héritier maie, et sa santé chancelante donnait carrière aux ambitions des prétendants. La récente de France , Blanche de Castille , n'hésita pas à s'assurer la Provence, qui complétait à merveille le royaume de son fils, bien que , d'une part, ce territoire relevât de l'Empire, et que, de l'autre, on pût craindre quelque conflit avec les cités quasi républicaines d'Arles, d'Avignon, de Marseille, de Nice. En 1244, Jeanne de Hainaut mourut^ sans laisser d'enfant, léguant les Flandres a des collatéraux*. Le comte Thomas revint en Savoie, où il reçut de son frère, à titre d'apanage, une partie des fiefs ayant formé la dot d'Aaélays de Suze, mais avec la réserve de la marche de Suze et

* Fille de Thomas 1«'. Les chansons des troubadours ont rendu célèbre celte princesse accomplie: le sire de Joinville eu fait reloge le plus délicat.

* 9a sœur, et ses neveux les sires d'Àvesnes et de Dampierre.

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des prérogatives et souveraineté du comte Amédée en Piémont. Le comte de Flandre y fit souche d'une branche célèbre de la Maison de Savoie, qui prit le nom de Piémont-Achaïe, lorsque le petit-fils de Thomas II épousa Isabelle de Villehardouin , héritière des principautés greco - latines d'Achaïe et de Morée. L'empereur Frédéric employa Thomas en maintes occasions et le récompensa de ses services par le don de la vallée d'Ivrée, de la juridiction de Turin , de l'office de lieutenant unpérial pour les pays situés entre le Tessin et les Alpes.

Le comte Thomas et ses fils * , installés en Piémont en face de rivalités puissantes, — telles que celles des marquis de Saluées et de Montferrat, et de communes qui se roidissaient contre les prétentions de l'empereur à disposer d'elles, ainsi qu'il arriva pour Ivrée, Turin, Verceil, Asti, — surveillés avec jalousie par les comtes de Savoie, y essayèrent pendant cent soixante et quatorze ans, de 1244 à 4418, l'œuvre difficile que les successeurs d'Humbert aux blanches mains avaient si vaillamment réussie en Savoie. Les princes de Piémont- Achaïe se maintinrent par la diplomatie, s'agrandirent par le jeu des événements ; mais , moins heureux que la branche aînée , ils s'éteignirent trop tôt pour leur fortune , et ces domaines, reconquis avec patience, firent retour au duc Amédée VIII. Le 31 janvier 1246, un nouveau mariage, celui de Béatrix, la plus

* Thomas épousa en oecoodes noces Béatrix de Fiesque dont il eut Thomas, chef de la branche d'Âchaïe (1248 — 1283), Amë V (né en 1249, comte en 1285), et Louis, baron de Vaud.

jeuoe fille du comte de Provence, avec Charles d'Anjou, frère do Louis IX , resserra les liens

Ïui unissaient à tant de titres les Maisons de rance et de Savoie*. Amédée IV mourut à Montmélian le 24 juin 1253% léguant à sa veuve et à son frère le necrel de la dynastie.

* Haymond venait de mourir. Sa veuve* Béatrix de Savoie, reçut en douaire une pension garantie par le roi et conserva en Provence fa suzeraineK') viagère des seigneuries de Valensole, Villedieu et Saint-Genii-le-dégoula.

* On rapporte à son règne (^4 décembre ]2i^) , Fébonlement de la montagne de Oranier, an-dessus d'Apremont. D'après des légendes contestées , cet accident géologique couvrit de débris cinq paroisses, parmi lesquelles la petite ville de Saint-André, titre du décanat de Savoie. Le curé Besson assure que la légende des Abymes de Myans n'est qu'un conte inventé h plaisir pour accr^'diter la dévotion du lieu auprès du menu peuple. ^Mém. eeelés. 809.) lie Pouillé de l'évécbë de Grenoble, rédigé en 1497, est le seul document authentique relatant cet événement. On prétend que des chartes, antérieures & 1248, font mention de la ville de Saint-André; elles sont encore inédites. On peut comparer à ce sinistre récroulement de la montagne dite la tour d'Àï, au-dessus d'Yvorne et de Corbeyrier sur les bords du lac Léman, qui se produisit à la suite du tremblement de terre du l^i* mars 1684.

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