‹ Histoire de Savoie (volume 2)Chapitre 16 sur 38 · W4-1OT · texte numérisé non relu

W4-1OT

Douze ans après la mort de Sybille, le comte Amédée avait épousé Marie de Brabant, sœur de Henri de Luxembourg (4294). Cette princesse était morte jeune, lui laissafit quatre filles qu'il fallut doter * mais dont le rusé savoyen tira merveilleusement parti aux dépens de ses gendres, comme firent tous les Amédée. Philippe de Savoie, devenu majeur, réclama un supplément d'apanage en échange de l'abandon de ses droits héréditaires. Xa transaction qui intervint en 4294, alors que le mariage a Amédée pouvait le rejeter plus loin encore du trône, 1 investit de tous les fiefs, domaines et droits que la Maison de Savoie possédait en Piémont, à la réserve du marquisat de Suze. L'alliance qui bientôt après mit ce jeune prince en relations avec les rois de Naples , augmenta son autorité morale en Piémont, mais aussi l'engagea dans une foule d'aventures où la fortune ne le suivit pas toujours. Amédée V prit part à la Ugue des électeurs contre Adolphe de Nassau (4298); Albert d'Autriche récompense le comte de Savoie par l'investiture des droits impériaux sur Payerne et les autres villes ou hefs du pays de Vaud. La révolte de l'Helvétie (4307), l'assassinat d'Albert (4308) et l'élection d'Henri de Luxembourg, beau-frère d'Amédée, rendent l'alliance des Savoyens plus utile et plus recherchée. Le nouvel empereur, Henri VH, reçu à Genève par l'évêque, à Chambéry par le comte Amédée, passe le Mont-Cenis et

' Marie épousa le baron de Faucigny ; Catherine, Léopold d'Autriche ; Anne, Andronic Paléologue ; Béatrix , Henri de Bohême.

descend en Lombardie au milieu des acclamations populaires*. Arrivé sur le versant italien des Alpes, au point d'où Ton découvre les lumineux horizons de la Lombardie*, Henri VII, sous le coup de cette émotion qui, à cet instant et de ces hauteurs, a saisi tous les conquérants, s'arrêta, descendit de cheval et, se jetant à genoux, supplia le seigneu/r Dieu de le protéger contre ces misérables factions des Guelfes et des Gibelins dont la rage déchirait V Italie. Le comte de Savoie pronta de cet épanchement pour lui répondre : Sire empereur^ ce qui plus sûrement vous gardera de méchef sera de ne uous point mesler à ces brouilleries et de ne pencher ny à dextre ny à sinistre^. Le conseil était sage ; on y devine l'ironie du diplomate rompu aux intrigues italiennes. Il semblait que l'empereur dût faire en roi pacifique la conquête de Tltalie; les ambassadeurs des communes étaient venus le chercher jusqu'à Lausanne ; il menait avec lui les légats du pape et une foule d'illustres seigneurs ; il avait à i)eine soixante soldats d'escorte. Dante le salue par des strophes inspirées, le conjurant, au nom de la paix publique et de la patrie, de poser sur son front la couronne na-

* Doenuiges (Aeta Henrici VU. I. 6.) indique comme Huit l'itinéraire de l'empereur : le 12 octobre 1310 a Genève, le 14 à Chambëry, le 30 à TuriUf le 24 novembre à Asti où se fit l'investiture solennelle d'Amédée.

* Point unique, sur la vieille roule du Mont-Cenis, que Tite-Live et Polybc ont exactement décrit dans la relation du passoge d'Annibal.

' Villani. Istorie fiorentine. VI II. 99. Consulter pour cette période le curieux récit d'un témoin oculaire , Nicolas , évoque de Botronte (Etfnrici Vil iter italieum. IX. 891).

tionàle. Henri VII reçoit à Milan la couronne de fer, il ordonne la réconciliation des partis, il rappelle les proscrits. Le comte Amédée est confirmé dans l'investiture du comté de Savoie, des duchés de Chablais et d'Aoste, du marquisat d'Italie, il reçoit de nouveau le titre de prince d'Empire et la pleine juridiction sur Turin, Chien et Asti; il fait dès lors partie du conseil privé de l'empire avec l'évêque de Genève, le dauphin Guy, Aimar de Poitiers, trois Italiens et sept Allemands. Ces illusions s'évanouirent, et l'empereur qui avait la promesse d'arriver à Naples sans tirer l'épée, Voysel au poing, lutta sans espoir contre d'invisibles trahisons et mourut de mal'aria ou de poison en 4343. L'histoire de cette époque est féconde en chutes illustres. Pour ne parler que des faits se rattachant à l'histoire de Savoie, il faut citer le bel Enzio^ retenu pendant vingt-deux années dans l'enceinte de Bologne (4249) par les bourgeois de cette ville, qui restèrent inébranlables devant les menaces et les séductions de l'empereur Frédéric; Boniface de Savoie, pris par les bourgeois de Turin (4262) et mourant dans un cachot sans que rien pût décider ses vainqueurs à lui rendre la liberté ; le marquis de Montferrat, que les bourgeois d'Alexandrie enferment dans une cage de fer (4290) ; plus tard encore, la chute des Visconti* prouvera aux cités italiennes combien sont éphémères ces subites fortune^. Mais les déceptions d'autrui sont des leçons perdues.

La mort douloureuse du marquis de Mont-

' Pierre des Vignes. Lettres, XXXïV. Sismondi. IV. 214.

ferrât, Guillaume V, après trente-six années de succès % rendait à la Maison de Savoie la suprématie incontestée du Piémont*. En 1306, Amédée secourt le marquis d'Esté, seigneur de Ferrare, contre les villes de Mantoue, Brescia, Vérone; en 1317, le marouis d'Esté put rentrer dans sa ville, aidé cies seigneurs délia Scala, devenus maîtres de Vérone et du Frioul, et liés d'amitié avec les princes savoyens. Les affaires d'Italie n'avaient point absorbé Amédée V au point de lui faire négliger ses relations dans le reste de l'Europe. En 1303, il envoie son fils Edouard à la cour de France; le jeune prince se signale par son audace à la bataille (le Courtray et par sa présence d'esprit à la journée de Mons-en-Puelle ; il y dégagea le roi qui s'aventurait à poursuivre les Flamands à la lueur des torches. Amédée lui-même fut le négociateur des traités qui suivirent et par lesquels la Flandre lilloise devint française. En 1300, le comte de Savoie maria la fille de son cousin Philippe, prince de Piémont, à Charles de Tarente, second fils de le de Sicile, qui périt en 1315 à la baie Montecalino contre les Gibelins. Cette alliance engagea les Savoyens dans les complications de l'Italie méridionale dont ils s'étaient jusque-là peu préoccupés. Les Visconti,

' C'est de lui que Dante disait : (Divina Commedia. — tnfernoj Pet cui Alessandria e la sua gtierra fa jyianger Monferrato e ' l Canavese.

' En 1305, Yolande, femme de l'empereur grec Andronic, hérite du Montferrat et le transmet à Théodore, qui le dispute au marquis de Saluées et au roi de Naples. Hugues de Baux (1313), puis le dauphin de Viennois (1314), lieutenants du roi Robert en Piémont, s'y font battre. (Giov. Villani. IX.)

chefs des impériaux à Milan, y usurpaient l'influence qui avait été le partage des Maisons de Savoie et de Montferrat. En 1307, Amédée régla avec les Vallésans la grave question des alpéages * ; en 1310, la mort de la grande dau-

!)nine Béatrix, cette énergique ennemie du ief savoyen, avait abattu la coalition ; en 1311, Fabolition de Toi'dre du Temple dégagea les Alpes de ces innombrables commanderies où le prêtre, issu toujours d'une famille féodale, n'apportait que la fierté d'une caste affolée d'orgueil^ ; en 1312, Amédée s'installait à Lyon dans le palais du Temple et cherchait à suppléer, par des sauvegardes individuelles et des sympathies achetées, à l'atténuation des droits de son cousin Pierre, l'archevêque, forcé par Philippe-le-Bel de consentir au partage du temporel que jusque-là il possédait intégralement en commun avec le chapitre'. Depuis 1301, une femme de la maison de

* Les bornes plantées le 18 juillet 1307 sont encore celles qui séparent les pâturages alpestres de Chamonix et Valorsine des vieilles possessions de l'abbé de Saint-Maurice. (SOG. GEN. XIV. 334.)

' Amédée ne négligeait aucun des moyens que lui offrait Vusage des fiefs pour étendre son influence. En 1310, cherchant à se rapprocher de Lyon, il rend l'hommage, de per- 5ond^ à l'archevêque de Vienne pour la terre de Septéme, acquise en 1249 puis délaissée. Rien n'indique qu'il ait pris une part directe au concile de Vienne (1311) et au procès des Templiers ; toutefois, il paraît difficile que ce prince se soit abstenu dans une question aussi grave et qui se débattait aussi près de lui. D'ailleurs , la commanderie de Vions en Chautagne, l'église de Saint-Jean d'Annecy, la chapelle de Saint- Jean de Chambéry , la célèbre commanderie des Eclîelles et les autres domaines savoyens du Temple, furent, comme partout, partagés entre le prince laïc et les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

3 Rubis. HUt, de Lyon, tome III, ch. lY.

VîHehardouin avait apporté les titres princiers d'Achaïe et de Morée dans la branche de Savoie-Piémont ; en 4322, Amédée V resserre ces liens par le mariage de sa fille Anne avec le fils de l'empereur d'Orient, Andronic, qu'une année à peine séparait lui-même du trône. La princesse Anne de Savoie arriva à Constantinople avec un train si magnifique qu'il émerveilla les Grecs ; les Italiens de sa suite mirent à la mode les joutes et les tournois ; pendant dix ans, la Savoie donna à l'Orient des leçons d'exquise élégance*.

Le comte Amédée subissait à son tour la fascination de l'Orient; déjà, en 4345, ses alliances avec les Villehardouin et les d'Anjou l'avaient entraîné sur les côtes d'Asie ; il conduisit en personne, sur les galères génoises et pisanes, un corps de troupes au secours de la ville de Rhodes assiégée par les Turcs, qu'il força à la retraite ^ La délivrance de Rhodes surexcite les penchants chevaleresques d'Amédée et le signale à l'attention de la chrétienté. On parlait d'une croisade; les Vénitiens pour ouvrir de nouveaux comptoirs, les princes

' Caniacuzène. Histoires et chroniques. I. ch. XLII.

- En mémoire de cet exploit, il modifie la devise de Thomas I«'',et, par un jeu d'esprit fort goûté au XI V® siècle, en fait le mystérieux anagramme qui exercera longtemps encore l'imagination des raffinés de l'érudition: FËRT, expression qui se rattachait par l'équivoque d'un sens mystique à la corde qui ceint les reins des chartreux» aux vœux qui lient le moine et le chevalier, et aux lacs entrelacés dont on porte fièrement la chaîne. On a cru longtemps que ce mot signifiait : Fortitudo, Ejus, Rhodum. Teiiuit. Mais il paraît que . le sens réel doit être : Fœdere Et Religione Tenemur. Un moine italien le traduisit plus tard à on petit-fils d' Amédée : Femina Erit Ruina Tua.

latins d'Orient pour recouvrer leurs royautés éphémères, le roi de France par curiosité, le pape pour sauver l'Arménie chrétienne, se concertent sur les voies et moyens de l'expédition. Jean XXII qui, malgré son âge, conservait l'énergie d'un jeune homme, livre le trésor 1)ontifical ; les Génois et les Vénitiens offrent eurs flottes; les Français, leurs chevaliers. Le comte Amédée rejoint Cliarles IV à Avignon ; tout allait s'y décider, lorsque le roi est rappelé dans le Nord par sa querelle avec Edouard II. Amédée meurt quelques semaines plus tard, le 16 octobre 4323.

A l'intérieur, deux faits, la consécration de l'existence légale des Juifs et l'induit de Boniface VIII, se détachent du courant habituel de la pohtique féodale. Les Juifs, depuis leur ex-

gulsion de France , étaient devenus fort nomreux en Savoie. Le comte Amédée admit judicieusement à la résidence ces parias du moyen-âge, à qui la nécessité de vivre, le danger des spoliations, le précaire de leur condition, firent imaginer les combinaisons les plus propres à simplifier les procédés de l'échange et à mobiliser la richesse. Les Juifs de Savoie réglaient tous les ans avec le trésorier du prince Vimpôt de capitation, dont le payement leur assurait des garanties relatives de sécurité' . Cependant, certains épisodes prouvent qu'en s'assimilant la procédure et les peines spéciales édictées contre les Juifs par les ordonnances

' Marquis Costa. De la condition des juifs en Savoie durant le moyen^ge. 11 était défendu d'informer contre quiconque tuerait un juif. (D'Argentré. Hist. de Bretagne, tome IV. ch. XXlll. .207.) -— Arthur Beugnot. Lei juifs d'Occident, — Duboin. Raccolta.

de Philippe-Auguste , les Savoyens avaient adopté aussi les préjugés universels qui poursuivaient ce peuple infortuné. L'an loOO, deux Juifs, coupables d'énormes iniquités, furent pendus par les pieds, entre deux chiens , comme c était l'usage, aux fourches patibulaires de la châtellenie de Chambéry, etc., etc. Le second fait à signaler, d'une importance décisive au point de vue de l'intérêt dynastique, fut le privilège fort rare qu'Amédée V obtint du pape Boniface VIII (1302), de ne pouvoir être frappé d'anathême que par le souverain pontife en personne * . La consécration de l'existence légale des Juifs était une mesure économique utile et un véritable progrès i^ocial; mais l'induit de Boniface VIII dégageait irrévocablement les comtes de Savoie des menaces dont l'épiscopat faisait souvent abus au spirituel. C'était un pas de plus vers la séparation de l'Eglise et de rEtat que poursuivirent avec la même énergie, malgré leur piété, les ducs Amédée VIII, Louis et Charles III.

Edouard le libéral % dont la sotte complaisance des panégyristes a fait un niais et qui ne fut que bon, hardi et brave, représenta, pendant la vie de son père, le côté brillant et batailleur du caractère national, dont le vieux Amédée était le type sérieux et pratique. Sous

* Sabaudiensium privilegiorum pro datariâ apostolicà. fRomœ : anno 1698.)

* Né le 8 février 1^84 au château de Baugé, en Bresse. U épousa en 1307 sa cousine Blanche de Bourgogne, qui lui apporta par contrat une somme de vingt mille livres : c'était alors une dot de princesse. Sa fille unique, Jeanne, épousa en 1329 Jean IIÏ, duc de Bretagne, petit-fils lui-même d'Alix de Savoie et de Louis-le-Gros.

le nom de comte de Bresse, il fit les guerres de Flandre, rivalisant de hardiesse et de bonhem* avec les chevaliers de Robert d'Artois. Il vint ensuite diriger cette guerre dauphinoise qui accidenta les deux tiers du règne d'Amédée. Chargé de l'administration de la Savoie pendant les, voyages de son père en France, ses expéditions en ItaUe, sa croisade de Rhodes, il mérite le surnom de libéral par la bonne humeur avec laquelle il concède des privilèges*, des franchises, des fiefs, se désiste de ses droits de juridiction sur certaines seigneuries, de ses droits de patronage sur quelques villes helvétiques, Berne, entre autres, par le laisser-aller avec lequel il sembla tolérer les empiétements des barons. Son bonheur était de donner, dit Frézet; il fut libéral jusqu'à l'excès, ajoute Guichenon ; mais, aussi perspicace C[ue généreux, il prit cette devise mélancolique : jPro munere vulmis, que lui-même traduisait ainsi : A chaque largesse l'ingrat me blesse. Paradin en a laissé un portrait charmant dans sa vivacité, mais où l'on devine la rancune de l'homme d'église contre le fin politique.

€ Edouard estoit grand et allaigre, fort adroit et dextre aux armes, descjuelles il aimoit le déduit autant

3ue |)as un. Il estoit si libéral qu'il passoit les limites e raison et toumoit son gouvernement en prodigalités sans mesure tellement que souventes fois s'en trouvoît en arrière ; car sa despense excédoit son revenu et ne pouvoit faire estât de son bien pourquoy il estoit mangé en herbe avant qu'il fust deu. A raison de quoy se

* Consulter, pour les nombreuses franchises accordées par le comte Edouard, les documents originaux publiés par la Société saroisienne d'hist. et d'archéol. ^Mémoires, IV. 186 à 998.)

faisoi^nt etactions et concussions pour la profusion du prince qui donnoit et despendoit plus qu'il n*avoit vaillant. Hais ce n'est pas hnéralité d'oster aux uns pour donner aux autres. »

Devenu comte de Savoie (1323), Edouard no cessa de guerroyer pendant les six années de son gouvernement personnel. Ce jeune prince y sitost le décès de so7i père^ avait bonne envie de voir de la guerre et^ comme sontjetines gens, ne considéroit les inconvéniens ni la s^quence d'icelle. Comme il ne cherchoit que d'en venir aux armes ^ sans sçavoir pourquoy ni comment, il se prit de querelle avec son beaufrere le baron de Faucigny, à propos d'une maison forte que ce seigneur venait de bâtir près des Allinges et accourut l'assiéger j)owr la mettre par terre avec le marteau. La bataille se donna dans la plaine entre les deux cavaleries féodales ; Edouard, vainqueur des Dauphinois, rasa le vieux cliàteau des Allinges et mit dans le château neuf une forte garnison. Le baron de Faucigny se jeta dans la montagne et prit d'assaut le Chàtelard en Bauges; Edouard y rentra de vive force quatre jours après. Les hostilités continuèrent dans le Ghabiais et le Faucigny, aussi bien que sur le lac, autour de Genève, de Thonon, d Evian, d'IIermance^ avec ces dévastations réciproques, ces incendies, ces égorgements, ces représailles effroyables dont les chroniques de Genève et du pays de Vaud ont laissé le lamentable récit. Une question de limites entre Apremont et Chapareillan ramène la guerre sur la rive droite du Rhône ; après le siège du château de Varey et le combat que le daupliin Guigues VIII

livre aux Savoyens dans la plaine de Saint- Jean le Vieux, Vost de Savoy e est bellement desconfit à la journée de Pont-d'Ain (1326) ^

Le fait capital du règne d'Edouard est son intervention en Maurienne, où il protège l'évê-

3ue contre les villages insurgés à la façon ont, en 4098, Humbert sauva l'archevêque de Tarentaise des insultes du baron Aymeric. Il y avait plus de cinquante ans que la diplomatie savoyenne préparait cet accident ; les récents événements de Genève, les futurs conflits de Moûtiers, ceux de Saint-Jean, sont le résultat de calculs fort étudiés, dont l'explosion plus ou moins brusque profita toujours à ceux qui la méditèrent. Vers 4283, l'évêque de Maurienne, Aymon de Myolans, inquiété par le comte Philippe au sujet de la juridiction d'Argentine, s'était attaché étroitement à la fortune du seigneur laïc le plus puissant de la vallée, menace comme lui. La veille des kalendes de mars 4284, Aymon et Jean de la Chambre, vicomte de Maurienne, signèrent un traité d'alliance offensive et défensive qui fut juré sur l'autel du château d'Hermillon ^ Ses successeurs , Amblard d'Entremont ^4300 à 4307) et Aymon d'Urtières (4308 à 4334), ne réussirent

* Après la bataille de Pont'-d'Â.in , dite aassi bataille de Varey, les prisonniers savoyens durent payer rançon suivant leur rang ; Humbert du Terrail se racheta pour quatre livres, le baron de Gerbaix pour 700. (Comptes du châtelain Guy de Mprges. — Arch. de Grenoble.)

' En 1287, Amé V , en guerre avec le Dauphin , obtint d' Aymon des hommes et des chevaux ; mais Amé dut déclarer que le contingent fourni par l'évêque l'avait été par amitié purtf sans que rien l'y obligeât, et sans tirer à conséquence pour l'avenir, (Chartes du dioc. de Maur, I. 80.)

pas à calmer les réclamations des paroisses, accablées sous le poids, de la dîme et des amendes, et que la politique de voisins remuants encourageait à la résistance. Le motif des révoltes fut, comme en Tarentaise et en Faucigny, la revendication de libertés immémoriales; on saisit pour rompre avec révoque l'occasion d'une répartition de taxes destinées à la construction, aux frais des villages, du pont d'Hermillon (1304). Le dauphin Jean promit asile et secours, le 27 mai 1317, à ceux des serfs et vassaux de Maurienne qui voudraient émigrer sur les terres de son obéissance; le 3 juin 1322, le comte de Savoie, tout en refusant d'intervenir par les armes, arbitra le différend et, réservant à l'évéque l'absolue juridiction civile et criminelle sur les villages rebelles, s'y attribua le droit d'y poursuivre quiconque lui appartiendrait à ijuelque titre que ce fût. Les villages, mal satisfaits d un accord qui ne réglait que les contestations de leurs maîtres sans se préoccuper de leurs propres droits, reprirent les armes. Les habitants de Saint-Martin-d'Arc et de Saint-Jeand'Arve, d'abord vainqueurs, furent forcés de battre en retraite et de chercher un refuçe dans le Graisivaudan et les épaisses forêts au val de Saint-Hugon et de la combe d'AUevard. Henri, régent pendant la minorité du dauphin Guignes, hésita à soutenir les rebelles; les patentes du 8 août 1324 enjoignent aux Dauphinois de livrer les hommes de Maurienne qui, dans un délai de quinze jours, n'auraient

F as évacué ses fiefs, leur défendent de molester évêque et promettent au prélat des in-

demnités pécuniaires pour le dommage causé. En janvier 1325, Tarbitrage du comte et du dauphin fait rentrer en grâce les villages de TArc au prix de concessions réciproques. Deux ans plus tard, nouvelle insurrection plus formidanle que la précédente, dirigée cette fois par les habitants des deux Albiez et de'Valîoires, soulevant toutes les paroisses de la rive gauche de l'Arc et des montagnes qui séparent la Maurienne du Dauphiné. L'évêque et les chanoines, assiégés dans la ville de Saint-Jean, prirent la fuite ; leurs famiUers furent tués, les églises incendiées, les palais épiscopaux d'Arve et d'Ayton mis au pillage. Retirés à Aiguebelle, ils* supplièrent le comte Edouard de venir à leur secours et de les sauver de cette rage aveugle où le diable entraînaît la multi" liiae des serfs.

Le comte dicta ses conditions et se lit offrir les droits dont il avait paru dédaiener le partage en 1322. Pai' Tacte solennel du 2 février 1327, révêque et les chanoines associent le comte de Savoie à leur temporel et part^ent avec lui tous leurs droits de juridiction au civil et>au criminel, sous la seule réserve des cas ecclésiastiques ^ £n garantie, ils livrent au comte deux tours sur les bords de TArve, à titre. de fief; en retour, Edouard s'engage à rétablir Tévêque dans tous ses droits et à punir •les* rebelles. 11 ne paraît pas que les soldata.du Gacûte- aient eu facilement raison des hoaufies 4es viJlages, fort nombreux, réfugiés dans- des

* ^Coiffoctonf y socmm et dxnmnjum*faciuntf comttiiuimt et créant in epigcopalu et capitnlo per merum et mixtum imperivm, etc. [Wi. TUUiX. Chariœ Moriennen$es. CL.)

lieux inaccessibles, et enflammés d'une persévérance que le démon seul pouvait inspirera

Ces coups de vigueur, si contraires aux libéralités de sa jeunesse, et cette exécution réfléchie des projets paternels, ne doivent-ils pas modifier la réputation d'insouciante légèreté qu'on a faite au prince Edouard? ,Quel- 3ues mois plus tard, il menaçait les Vallésans 'une intervention semblable à celle qui venait de réussir en Maurienne; l'évoque de Sion. Aymon, n'écarte ce péril qu'en faisant appel au vainqueur de Varey et au baron de Faucigny. La crainte d'une coalition contre laquelle il n'était pas prêt arrête le comte: de Savoie, qui transige et passe en Bourgogne, d'où il conduit ses chevaliers à la guerre de Flandre. Edouard seconde vaillamment Philippe de Valois à sa folle journée de Mont-Cassel (1328); sa témérité y nt adopter le conseil imprudent du vieux Chàtillon : Qui a bon coeur a toujours le temps à propos. Sus aux vilains! Les chro-

' Magnâ multitudine ac fortUudine locorunit nequUnt audaciœ , auclore Diabolo , xn maliîiis et rehpAlionthu» perseverarunt t multaque perpetrarunt fadnora, tîdrecitare ad longum valde lahoriosum en. flbidem.j Los villages deaârves furent punis par Tincendie d'après une tradition dont j'aime à croire certains détoils fort exagérés. Voir à co propos les récits contradictoires des chanoines Grillet et Angleys, et de J.-B. Al(îx. En 1330, le malheureux Aymon n'était point encore rétabli sur bon siège : retiré à l'abbaye de la Novalèse, il y mourut de chagrin. !.a jacquerie de Maurienne se prolongea jusqu'en 1348, car les religieux de la Novalèse, pour jouir des revenus ronsid(^rables qui leur étaient assignés sur les pnroisses de la vallée de l'Arc , furent obligés d'associer le comte Verd, pour un tiers, à la perception des dtmes ; moyennant cet abandon , le prince prit l'engagement de leur tenir compte personnellement des deux autres tiers. Acte du 20 juin 1330. (Chartes de la Novalèse.) Voir, pour ce qui précède, Besson fMém. ecdch. page 205 et Preuves n^» 78 et 81),

niqueurs des vaillantises de nos barons des Alpes rapportent qu'on disait : Nobles de Sor vote et Vauphiné sont Vécarlate des aentilshommes. Edouard assiste à l'assemblée d'Amiens (4329); il profita de cette réunion des représentants les plus chevaleresques de la chrétienté pour soumettre à un arbitrage ses querelles avec le Dauphin* et proposer de nouveau la croisade qu'avait conseillée son père et que rêvait Jean XXII. Il se disposait a suivre le roi de France à Avignon , pour y conférer avec le pape, quand la mort le surprit à Gentilly * le 4 novembre 1329. Etrange coïncidence! Comme Amédée III et Amédée V, comme plus tard le Corate-Verd, le duc Louis et le roi Victor- Amédée II. le chevaleresque Edouard disparaît à la veille de réaliser ses chimères. Souvent entraînés vers les féeries de l'Orient, les rois des Alpes ont toujours été brutalement ramenés au pied de leurs montagnes par la destinée. Sitôt gu'ils se confient à la mer de Chvpre, à celle ae Sicile, tout est perdu; rétcrnei insuccès de leurs aventures se continue à travers l'histoire, renouvelant la fable d'Antée, épuisé aussitôt qu'il cessait de toucher le sol natal.

* Répliques da 8eig. Dauphin aux demandes du comte de âavoye,ran 1329. (Preuves de Valbonnais, JI. 325. XIXIX.)

* n avait quarante-cinq ans. Paradin (ch. ILVII. 278) suppose qu'il mourut de chagrin d*9 sa défaite da Varey.

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