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LES RÈGNES CHEVALERESQUES

Le siècle qui s'étend de la mort d'Aymon à r élection du pape Félix est tout entier rempli par trois princes, tous trois chevaleresques, habiles et heureux : Amédée le Comte- Verd, Amédée le Comte-Rouge, Amédée le Comte- Duc. La Savoie sortira de leurs mains puissante, glorieuse, reconnaissante. L'année 1343 faisait pourtant mal augurer de l'avenir. L'Europe était profondément troublée, et l'enfant de neuf ans qui, sous le nom d' Amédée VI, remplaçait Aymon, le diplomate et le justicier, ne rassurait point les Savoy ens. On ne pouvait prévoir que cet être frêle, insouciant, serait pendant quarante années aux yeux de l'Europe le type de la hardiesse et de l'élégance, et que le Comf^-Ferdresterait pour les provinces des Alpes ce que fut en Angleterre le roi Arthur ou dans la Gaule carolingienne le paladin Roland.

La duchesse de Bretagne, Jeanne de Savoie, meurt en 4344, léguant ses droits à son cousin Philippe d'Orléans. Ce prince réclame la succession d'Aymon au même titre qu'Edouard III avait revendiqué la couronne de France en 1328. Le comte de Genevois et le baron de Vaud, régents pendant la minorité de leur cousin * , invoquent les précédentes délibérations des Etats, mais ils faiblissent devant ce prétendant plus impatient et plus redouté que le duc de Bretagne ou que sa veuve; il« transigent et cèdent a Philippe, contre l'abandon de ses réclamations éventuelles, les châteaux de Milly et de Bicôtre, une rente de deux mille livres que devait le trésor royal, la promesse de fournir un contingent de solaats contre les Anglais», et une somme considérable pour le payement de laquelle se cotisèrent les villes ae Savoie'. Les conjonctures étaient embarrassantes, et plusieurs faits expliquent la décision de l'assemblée des Etats, consentant à payer pour qu'on respectât ses droits. Le dauphin de viennois, Ilumnert II, négociait la vente d(^ ses provinces au roi de France * ;

* Valbonnnis. HUt. du Danvhiné. I. 303.— Transaction signée à Chambëry, lo 25 février 1346. — Froissart parle d'on ronife de Savoie tué h ilréoy, ce ne peut ^(re que le baron de Vaod; Ouichenon fixe sa mort h i:)50, sans preuves il est vrai. — Amédéo VI était né au château de Chanibéry, le 4 janvier

* AR. CH. C. Comptes de Georges du Solior , châtelain de Chambéry. — Comptes des syndics de Chambéry. — Roolean de 1348 et 1340.

* AR. CH. G. Testament du II juin 1343.

* MSS. PARIS. — Fontanien. Cartulaire gin, du Dauphiné (réuni de 1734 à 1740). — Preuvei MSS. <!• Valbonnais.

le savoyen Jean de Qiissé, évoque de Grenoble, conseUler intime du dauphin, son ministre, son ami, avait imaginé, disait-on, d'annexer le Dauphin é à la Savoie, en faisant adopter le jeune Amédée par Humbert*; la suppression du décanat de Savoie par Clément VI et sa réunion à la mense épiscopale de Grenoble ^ semblaient être la preuve de projets concertés avec art et se rattachant à la même idée politique. Les allusions des contemporains ne soht pas justifiées par des documents ; il est certain toutefois que d'actifs pouri)arlers eurent lieu entre les trois diplomates es plus rompus aux affaires du temps, le comte de Genevois, Jean de Chissé et Guillaume de La Baume ; mais le but et le détail de ces négociations sont restés ignorés^.

Menacé dans la vallée de l'Isère par les projets mal connus du Dauphin, le comte de Savoie l'était, sans équivoque, dans la vallée du Pô, par l'ambition de Luchino Visconti et l'esprit

* Besson. Mém. pour l'Hist. ecclés. 311. (Edil. de 1759.)

* Bulle datée d'Avignon le 6 octobre 1343. — Depuis 1248, le doyen de Saint-André, transféré à Grenoble , y occupait au Chapitre la première place après l'évéque; en 1343, ce doyen fut remplacé par un archiprétre ayant les mêmes attributions que ceux du Viennois et du Drac. On conserve aux archives de l'évéché de Grenoble la série, fort curieuse, des procès-verbaux des visites pastorales en Savoie, du XlV^ au XV JIl« siècle.

^ Les rapports d'affinité entre la France et la Savoie étaient tels à cette époque que certains édits du roi de France purent être rendas, sans modifications , exécutoires dans les Etals de Savoie. Ainsi, une charte du comte Amédée, du 18 septembre 1343 , relative aux privilèges des officiers de la monnaie (Recueil de JoUy), intercale dans son texte lalin, où le comte appelle le roi nostrum dominum, la transcription littérale des lettres-patentes de Philippe de Valois» d'avril 1337, écrites en français et réglant le même objet.

de révolte des villes piémontaises. Le jeune Amédée ne vit dans ce double péril qu'une occasion de gagner ses éperons; il avait quatorze ans, Tâge du Prince-Noir à la bataille de Crécy. Guidé par son cousin Jacques d'Achaïe, il passe les monts, bat les rebelles et accepte le protectorat dlvrée (4347). Au retour, le chevaleresque Amédée offrit à la noblesse de France et d'Italie les fêtes célèbres de 4348. Le tournoi qu'il donna, le 4**^ mai, au Vernay de Chambéry, et où la couleur de son armure et la livrée verte de ses tenants lui valurent le surnom de Comte-Verd, fut longtemps cité par les chroniqueurs comme un des faits les plus mémorables de l'histoire des Savoyens * . Il faut le dire à la louange de l'homme : si le succès l'éblouit, si l'intérêt le maîtrise, il y a toujours une heure dans sa vie où il aura senti le charme et applaudi la ^àce. Les peuples, comme les individus, se laissent séduire par l'émotion et l'enthousiasme ; on a j)erdu la mémoire des nations qui n'eurent ni poètes, ni héros, ni penseurs. Les tournois étaient les jeux olympiques du moyen-âge; Pindare s'appelait Pétrarque, Hérodote s'appelait Froissart; des princes couverts d'acier remplaçaient dans l'arène les athlètes frottés d'huile. La même inquiétude serrait le cœur, les mêmes applaudissements jaillissaient des lèvres; la scène et les acteurs avaient changé, mais non le drame. Toutefois, le temps semblait mal

* À. TURIN. Ghron. manuscrites et inédites de Battet. — Gnichenon. Hist. généuL Preuves. 183. — On retrouverait^ sous le badigeon des murs de la métropole, à Chambéry, les écus, les devises et les scènes de ce célèbre épisode tie la vie princière au XI V« siècle.

choisi pour les plaisirs et les jeux; le tournoi de Chambéry paraissait n'être qu un défi jeté par la frivolité des cours à la guerre, à la famine, à la peste. En 1345, les pluies d'automne furent telles qu'on ne put semer ou que le blé pourrit en terre ; en 4346, les pluies torrentielles du printemps firent que le blé, le vin et l'huile manquèrent à la fois. Les prairies furent inondées ; les herbages et les grains manquant, on fut obligé de tuer les bestiaux; la famine devint générale et le prix de toutes les denrées augmenta de cent pour cent ^ . En 4347, les Italiens qui commerçaient en Orient abandonnèrent leurs comptoirs devant la peste; mais partout où ces fugitifs débarquèrent, ils apportèrent la mort avec eux ^ En 4348, la contagion franchit les Alpes, se répandit en Provence, en Savoie, en Dauphiné, en Bourgogne, et de là dans toute l'Europe. L'insouciance des

fentilshommes se traduit par ces mots de roissar4;, le plus fidèle traducteur des impressions de la noblesse de son temps : Puis donc par tous pais une maladie que Von clame épi-demie cour oit, dont bien la tierce partie du monde mourut. Le populaire ne se paya pas de cette indifférence; on accusa les jmfs d'empoisonner les fontaines; on les tua par milliers pour piller leurs maisons. Les habiles saisirent aussi cette occasion de se débarrasser des lépreux qui, conservant leurs femmes et faisant

1 En Italie, par eiemplo, le quintal de blé, ou boisseau florentin de 36 livres poids de marc, valut J6 livres, poids pour poids, ou 144 francs. (Giov. Villani. Istorie fiorentine, XII. 954. — Sismondi. Répub. ital. VI. 9.)

* Matteo Villcini. /s/. /ior. (Continuation de Giovanni, son frère.)

souche \ perpétuaient un peuple d'oisifs et de parias. Ces malheureux, dont le nombre allait s'augmentant, devenaient une lourde charge, soit qu'ils mendiassent, la claquette à la mam, par les villes et les bourgs, soit au'ils vécussent a l'écart dans les léproseries et les maladreries bâties par la piété du siècle précédent, et dont l'entretien pesait aux petits-ms des fondateurs. Il y avait en Savoie, au XIV^ siècle, plus de quarante maladreries importantes; c étaient des sortes de lazarets ou d enclos avec des cellules, des vergers, des vignes, une chapelle et un cimetière. Quiconque y entrait n'en pouvait plus sortir, et l'on y rassemblait les lépreux errants. Les plus peuplées étaient celles de Montmélian, d'Annecy, de Thônes, d'Alby, d'Ugines, de Faverges, de Talloires, de Cruseilles, de Cluses, de Genève, de Seyssel, de Sallanches, d'Yenne. En 131 4f, les lépreux de Douvaine sont entretenus par l'abbaye d' Aulps; jusqu'au XVP siècle, la maladrerie de Moùtiers fut soutenue par des legs pieux.

En 1348, la lâcheté et l'ignorance des médecins, l'égoisme de populations réduites par la peur à 1 état de brutes, la misère, les superstitions, donnèrent au fléau une effrayante mtensité ; le malheur prolongé rend l'homme féroce. Les débats religieux troublaient les consciences, surtout en Allemagne, où les Etats de Louis de Bavière étaient frappés d'interdit ; l'homme a un tel besoin de se jeter dans le sein d'une Providence que, là où ne sonnèrent pas les cloches, le

* Mnratori. Rerum italicarum scriptoret, XIV. — Le contemporain qui a continué les Chroniquet di Guill. de Nangis. ex. ^ Ritoei d'Angers.

nombre des morts doubla. Les troupes de mendiants, qui croyaient échapper à la peste noire en fuyant Fanathèine, se répandirent dans la vallée du Rhin ou pénétrèrent par la Bourgome jusque dans la vallée du Rhône, se flagellant par les chemins en psalmodiant des chœurs lugubres ; on eût dit le retour des épouvantes de Tan mil. A la fin du siècle, Albert Durer résumait ces impressions dans une iifiage célèbre : Melanchoha, En France, les Pastoureaux, ameutés par la misère et le fanatisme, courent les provinces *. La Savoie,

1)ays de bon sens, qui avait écarté par le fer 'hérésie des fraticelli piemontesi, ne se passionna ni pour les excès mystiques des Allemands ni pour les prédications folles des Pastoureaux; mais elle imita avec une sorte de joie sauvage les atrocités dont on poursuivit les juifs, ces éternels parias. La population de Chambéry força les syndics à exiger du Comte- Verd qu'on fit une enquête contre les empoisonneiu^ ; on demanda à Grenoble la copie des actes de procédure dressés contre les juifs du Dauphiné dans une occasion semblable '^, et le

Srocès s'instruisit. Les fureurs de la populace evancèrent le verdict des juges. Les juifs, internés d'abord dans un faubourg de Montmélian, furent ramenés à Chambéry et enfermés dans les prisons ; le lendemain (2 décembre 1348), on les y massacra. Ceux qui réussirent un instant à s'échapper, traqués par les gens de justice, saisis, traînés devant un tribimal qui tremblait lui-même aux clameurs de l'émeute,

* M azure. Manuscrit$ du XIV^ siècle de la Bibl, de Poitiers.

* AR. CH. C. Compte de G. Solerius, chancelier de Savoie.

furent entassés dans u/ne vieille grange où Von mit le feu. Le Comte- Yerd s'irrita, non pas de l'assassinat de ces malheureux, mais de fusurpation de sa justice, et fit pendre trois bourgeois. A Yenue, à Aiguebelle, à Seyssel, les juifs furent aussi poursuivis, ceux qu'on put atteindre, massacrés, tous leurs biens confisqués. Il n'existe pas de récit détaillé de cette crise terrible qui dépeupla la région des Alpes; il faut en chercher les traits epars dans les comptes des trésoriers ou des syndics. Il eût été instructif, au point de vue de l'étude morale, de comparer les terreurs soudaines des Savoyens, leur rage de tuer, au licencieux abandon des Italiens, à-cette passion des voluptés mourantes dont Boccace écrivait l'histoire, sous la dictée de Jeanne de Naples, dans les jardins de Pampinea *. Machiavel, dans son livre sur la peste de 4527, raconte, sans sur-

f)rise, des actes inouïs d'égoïsme; Thucydide, e grec austère, ne badinait pas avec le vice et ne plaisantait pas de la mort comme les princesses et les poètes du XI V® siècle. Ne pourrait-on pas déduire le caractère de cnaoue peuple de l'attitude qu'il prit devant Fimprevu du fléau ?

L'année suivante, le dernier dauphin, Humbert II, le héros de la croisade de 4345, céda ses Etats au jeune Charles, fils aîné du dur Jean de Normandie et petil-fils du roi de France, quoi que le comte de Savoie pût faire sous main pour éviter ce coup*. On prévoyait

* Prologue da Déeaméron, (Edit. d'Ant. Lemaçon. Paris. 1543.)

' Guillaume de La Baume, qui devint ensuite rëgent, avait été chargé do traverser les négociations du dauphim et de s'en-

cette crise. Dès 1343, Humbert, accablé de dettes, que tripla son expédition en Orient, avait négocié avec plusieurs princes et même signé des actes provisoires de vente de ses fiefs. Le Comte- Verd appuyait énergiquement les manœuvres de ceux qui voulaient que la cession fût faite au pape Clément VI * ; les conséquences d'une annexion à la France n'étaient point douteuses : au lieu de princes souvent désunis et que de longues guerres avaient appris à jalouser plutôt qu'à redouter, la Savoie allait trouver en face d'elle, en Dauphiné sur le tiers de ses frontières, en Faucigny au cœur de son territoire , le puissant roi de France. S'il empêchait l'annexion, le Comte- Verd devenait roi des Alpes ; s'il la subissait, il était fatalement entraîné, en vassal plus qu'en allié, dans la politique française. Ses efforts n'aboutirent qu'à la stipulation de réserves au profit de 1 autonomie du Dauphiné, qui ne devait jamais appartenir qu'au hls du roi, jamais au roi, et ne mire partie intégrante du domaine royal que si la couronne impériale passait à la dynastie des Valois'. Le traité fut

tendre avec les Etats et Jean de Chissé. Voir Gaichenon. ITts^ de SufDoiê, 1. 403, et le manuscrit latin de Phil. de Pingon, aux Archives de Cour.

* Archives impériales. — Corresp. relat. aux négoc. entre le pape d'Avignon et les délégués de la noblesse dauphinoise relativement à la cession du Viennois, du Dauphiné, etc. (Co' pies des Archives du Vatican.)

^ Les assemblées des nobles et des syndics tenues à Romans et à Saint-MaroeMin s'étaient prononcées en termes positifs cofltre toute cession à un prince étranger, et ne consentaient à pnêter Thomma^ au fils du duc Jean que s'il garantissait à la province ses droits de principauté libre. De 13^3 à 1348, Humbert vendit des libertés aux syndics du Briançonnais,

simé à Romans le 3 mars 1349 et la cession solennelle faite dans l'assemblée de Lyon, le 16 juillet; le lendemain, Hurabert prit Thabit de jacobin qu'il ne quitta plus.

L'année 1350 fut marquée en Savoie par un coup d'Etat dont les motifs et les particularités ont malheureusement été laissés dans l'ombre par les historiens ; c'est une lacune que les documents connus ne permettent pas encore de combler. Les Etats ^ révoquèrent de la tutelle le comte de Genève et le remplacèrent par le sire de la Baume, assisté des seigneurs ae Grandmont et de Gerbaix. Le Comte-Verd venait cependant d'instituer, avec lui et Galéas Visconti, l'ordre du Cygne Noir, association chevaleresque imaginée pour créer entre les barons d'Italie et de Savoie des sympathies et des relations dont le triple patronage de Chambéry, Milan et Genève, ne tarda pas à rompre les liens \ Le comte de Genève était accusé de vouloir reprendre les projets de la

Erande dauphine pour constituer le fief du éman avec ses propres possessions, augmentées du Faucigny, du pays de Gex et du pays de Vaud. Les manœuvres de l'évêque Jean de

battit monnaie sar les villes ot les paysans en échange de concessions politiques ; puis, en 1349, résuma les droits anciens et les privil^'gcs nouveaux de ses sujets dans la célèbre transaction appelée Statut delphinal dont Charles jura Texécution perpétuelle.

' Les peuples d'un commun consentement l'avaient ainsi désiré, dit Guichenon (Edit. de r/78, tome 1. 405}.

' L'ordre de chevalerie du Cygne noir fut remplacé, en 136), par l'ordre du ColUn, (Cibrario. Not. hist, de l'ordre de fÀnnonciade, Edit, in-folio. Turin, 1840.) Le Comte-Verd fut Tan des premiers chevaliers de l'ordre de l'Etoile, instîtaé parle roi iean ea 1353.

Chissé, la part prise par Hugues de Genevois à la querelle du dauphin et du sire de Beaujeu, prêtaient aux interprétations les plus diverses ; toutefois, les barons savoyens furent moins sévères pour le régent que les seigneurs français pour le connétable Raoul de Nesles, ' accusé aussi de trahison, et qu'on mit à mort en novembre 1350. Le goût du plaisir l'emportait, dans l'esprit du jeune Amé le Verd, sur les préoccupations de la politique ; il assiste aux mariages de la cour de France et se ruine en somptuosités galantes. Le vieux roi épousait Blanche de Navarre, le prince Jean la veuve de Philippe de Bourgogne ; le petit-fils du roi la fille du duc de Bourbon , sœur de la princesse qui devait six ans plus tard épouser elle-même le Comte-Verd, et le comte de Flandre la fille du duc de Brabant. Le roi Philippe VI, qui ne bruloyt jà qu'à demy, s'éteignit au milieu des fêtes que sa mort ne put interrompre. Le Comte-Verd tint son rang au sacre du roi Jean à Reims, suivit à Avignon la cour dans ce fastueux voyage du midi pour lequel on avait requis tous les musiciens, tous les chanteurs, tous les poètes de la Provence et du Languedoc et qui ruina chaque chevalier pour dix anSy chaque vilain pour trente ans et plus \ Ces relations de plaisir entre le roi Jean et le comte Amédée, ainsi que les inquiétudes que causait l'attitude équivoque du comte de Genevois, rendirent plus facile la solution de l'éternel litige dauphinois. Le 5 jan-

* Voir, pour les modes étranges de cette époque et le luxe des accoustrements, les miniatares des manascrits de la Biblio* thèque impériale et des Archives de l'Empire»

vier 1354, le jeune comte renonça, moyennant le don de Thôtel du roi de Bohême à Faris et le payement de quarante mille florins d'or, à la main de Jeanne de Bourgogne, sa fiancée depuis 1348, et qui était élevée à la cour de Savoie*. Le même jour* un traité d' échange complétait le marché en stipulant au profit du comte de Savoie la remise immédiate de la baronnie de Faucigny^ de la seigneurie de Gex et du château d'Hermance en Chablais, contre Tabandon que lui-même faisait au dauphin de ses chdtellenies du Dauphiné, et spécialement de ses droits sur le territoire compris entre le Guiers, l'Isère et le Rhône. Le 11 février suivant, Aymar de Poitiers recevait mission de délier les vassaux du serment de fidélité et de leur faire transférer l'hommage au comte de Savoie * ; quatre mois

S lus tard, le \^^ juillet 1355, le comte Aymar éléguait son mandat aux chevaliei's Montamieu et Gara et le traité recevait sa sanction définitive le 23 août.

Le territoire appartenant aux comtes de Savoie dans le Viennois et la vallée du Graisivaudan, sans être fort étendu, comprenait quelques communes bien fortifiées, Voiron aux

* Dom Plancher. Eint. de Bourgogne. Tt. 839. — La princesse délaissée moarut encore jenno au courent de Potssy.

* Gniehenon affirme que le traité d'échange ent lien le 6 janvier 1355; mais il oublie qu'à c«tte époque l'année coomençait en France seulement à Pâques et que les mois de jaoyier, de février et de mars appartenaient & l'année 1854 , los mois d'avriii de mai, etc. à l'année 1355. Son erreur, repro- (fvite souvent, à jeté la confusion duns les faits qui ont accompagné les traités de 1349, 1354 et 1355.

* Voir la liste des rassanz aux PREUVES, n« VI.

portes de Grenoble, la Côte-Saint-André, Septêmes, Saint-Georges-d'Espéranche , aux portes de Vienne, et sa situation en plein Dauphiné en faisait comme une route militaire menaçant à la fois la Provence et Lyon. Le traité de 1354 échangeait, il est vrai, vingt-cinq mille florins de revenu contre quinze cents, et sept cents gentilhommes contre soixantedouze * , ce qui semble hors de proportion avec Fimportance stratégique des enclaves savoyennes ; mais le roi ne crut pas payer trop cher l'évacuation du Dauphiné et surtout la rupture du mariage bourguignon. Le traité de Paris est la contre-partie du traité de Lyon de 1601, lorsque le duc Charles céda la riche province de Bresse pour ressaisir l'infertile marquisat de Saluées qui coupait en deux le Piémont. Le comte Amédée brusque la prise de possession du Faucigny menacé par le comte de Genevois qu'il soupçonnait d'intelligence avec le duc de Bourgogne et les seigneurs du Jura. Le seul incident grave de la guerre fut le siège du château d'Hermance, pris en juin 1355 ^ Cette courte campa^e de trois mois (mars à juin 1355) coûtait a la

* Registre delphinal de Mathieu Thomassin. (Bibl. de Grenoble. MSS. T.) Les neuf châtellenies du Viennois produisaient peu de revenus à cause des franchises fort étendues de leurs habitants. Les fiefs du Bugey, entre le Rhône, l'Ain et l'Albarine, ainsi que les vallées du Faucigny, étaient plus assujettis à l'arbitraire féodal.

* Amé appela d'Italie pour cette occasion des brigandij qu'on louait par bandes ; c'est le premier emploi positif des mercenaires, dans les limites de la Savoie. Il avait aussi pris à sa solde des charpentiers de marine venus de Gênes et un ingénieur militaire de Fribourg, qu'il payait beapcoap plus cher que ses chevaliers.

Savoie plus de quatre millions ^ On a voulu faire honneur de cette guerre purement féodale à Tesprit patriotique des habitants du Faucigny ^ ; mais ce sont là des idées modernes et qu'on n'aurait pas comprises au XIV® siècle, n s'ajjissait avant tout, pour les seigneuries ou les villes dont la suzeraineté était transférée d'un seigneur à l'autre, d'éviter une aggravation dans l'oppression locale ; l'instinct municipal se résumait lui-même dans des ouestions d'impôt et de sécurité personnelle ; les mots de fidélité, de trahison, avaient un sens tout de relation, fort restreint ; cent vingt ans plus tard, Comines, un esprit sage et point aventurier, passera sans scrupule, et sans qu'on y prenne garde, du duc de Bourgogne au roi de France. Le traité définitif du 23 août 1355, réglant les détails d'exécution de l' échange, souleva une difficulté fort grave à propos des frontières du Dauphiné et de la Savoie sur le Guiers. Deux torrents portent ce nom avant leur confluent aux Echelles ; le comte et le dauphin entendaient prendre chacun pour limite le cours d'eau qui leur attribuait la

f>ossession de la meilleure partie du massif de a Grande-Chartreuse, Le comte de Valentinois, suspect de négligence ou de corruption, fut condamné par le Parlement de Paris à une

* Environ 216,095 florins d'or (non compris les machines employées an siège d'Hermance). La solde des chevaliersbannerets était de 20 florins d'or par mois (le florin valait SO francs). Les gens des communes recevaient par piéton et par jonr un denier gros tournois, environ 1 franc 70 centimes. (4R. G H. C. Section des trésoriers de guerre; 1450 à 1456. Rouleau CCIX.)

* Bibliothèque genevoise : Mémoire sur la politique des dues de Savoie dans le Chablais et le Faueigny,

amende de mille marcs d'argent ; en fait, le débat demem'a en suspens jusqu'au traité de 1760.

Les traités de 1354 et 1355 terminaient aussi cette guerre mal connue que soutinrent sur les bords du Rhône le sire de Beaujeu, Hugues de Genevois et le dauphin, et qui fut signalée par le combat des Abrès et la prise de Gex, en 1353, par Amé-le-Verd. La paix n'avait pas été troublée depuis l'accord de 1334*; mais les vassaux de la frontière, profitant de la croisade de 1345 et de l'absence de la majeure partie des gentilshommes dauphinois, s'étaient permis des courses au-delà du Guiers et avaient jeté l'inquiétude dans ce pays. Le régent , dans le compte-rendu de son administration (Preuves de Valbonnais , ccxlv.), cite le fait d'une veuve, Galliane de Bermond, qui, avec trente cavaliers, s'en fut enlever de force sa fille, mariée à un noble de Morestel, et la ramena en Savoie, au bruit des tambourins et des trompettes. Lors de l'attaque du Viennois par le sire de Beaujeu, le dauphin, à peine revenu d'outre-mer (1347), apprit que quantité de volontaires savoyens s'enrôlaient dans les troupes de l'ennemi ; il s'en plaignit en termes assez vifs ^ Les faits militaires qui se sont produits dans cette région, de 1350 à 1355, ont eu

* Les conférences de 1334 entre Chapareillan et Montmélian, comme celles de La Tour-du-Pin en 1314, et de 1333 entre Voiron et Moirans, eurent lieu en plein air, dans les prés, à la lisière "des bois, signe caractéristique de la rudesse des seigneurs et de la simplicité de vie des diplomates de ce temps.

* Valbonnais. Preuves, n<* 258, tome II, page 574. Lettre du 12 mars 1348. Cependant il n'y eut pas de rupture, malgré les assertions de la chronique de 1416 et celles de Paradin et de

pour motif unique l'entreprise du comte de Genevois et de ses adhérents contre la double cession du Fauciçny et de ses dépendances, d'abord à la dynastie de Valois, puis à la maison de Savoie.

Amédée-le-Verd avait hâte de régler ses différends de famille pour prendre part aux affaires de France. Il rejoint le roi Jean avec ses meilleurs chevaUers ; l'armée , toute nationale, comptait environ six mille hommes*; c'était la plus forte qui fût sortie de Savoie. Le comte Âmédée épousa Bonne de Bourbon, sœur de la reine, puis, laissant ses troupes, il ramena sa jeune femme au château du Bourget, sur le lac de Cliàtillon'*, et y donna des fêtes qui couslèvent gros. En trance, les Etats de Paris (décembre 4355) sont suivis par la double descente d'Edouard III à Calais, du prince de Galles à Bordeaux , et par le désastre de Poitiers (10 septembre 1356). Les chevaliers Cfm s'engagèrent, Tépée haute, dans les chemins creux et les vignes du coteau de Maupertuis furent tués à loisir par les archers anglais^ sans pouvoir dégager le roi Jean, fait prisonnier au plus fort de la mêlée. Les soldats en déroule couvrirent la France et se répandirent jusque

Guichenon, supposant on 1848 le combat des Àbrës qui n'eot lieu qu'en 1354, et le cartel du dauphin au Comte-Verd, pore imagination.

* Il y avait 21 chevaliers bannerets, 88 bacheliers , 1,070 écuyers, non compris les officiers de la maison dn comte. — Arch. imp. Titret de la Ch. des comptes de Paris : (Compte du trésor, dos guerres. Barth. del Drach, pour l'an 1355. — Rôle des gens d* armes à la suite du comte de Savoie, J

* Le château du Bourget, commencé vers 1248, ne fut gu^e achevé que vers 1801. Bonne de Bourbon y arriva en octobre 1856, après an voyage de donte Jours à cheval.

dans la vallée du Rhône ; Yisconti et le marquis de Saluces prirent à leur solde quelques nulliers de ces aventuriers, qui^ passant tes Alpes au Mont-Cenis et au Mont-Genèvre, pillèrent la vallée de la Doire et celle du Pô. Ces désordres durèrent quatre ans; les troubles de France jetaient sans cesse de nouvelles bandes sur le chemin de l'Italie, où les mercenaires seuls savaient se battre au soleil. Le Gomte- Verd se rendit lui-même en Piémont pour pacifier le pays; il y réussit mal*. Gompliquant ces périls, l'empereur Gharles IV concède au marquis de Montferrat le titre de vicaire impérial et la seigneurie de Turin, de Suze, d'Ivrée, et de plus de cent villes ou châteaux*; chaque fois que la Savoie s'attachait à la France, la diplomatie allemande lui suscitait ainsi de rudes adversaires sur le versant italien des Alpes. La rivalité de Visconti atténuait par bonheur ce que cette situation nouvelle avait d'sJarmant pour la puissance du Gomte-Verd. Un traité de cession venait de faire rentrer dans le domaine du prince l'apanage de Vaud ^, quand Jacques de Savoie, prince d'Achaïe, pro-

* Déjà, en 1350, le jeune comte avait dû poursuivre ses propres mercenaires, licenciés sans avoir reçn leur solde intégrale» et qui, retranchés dans l'abbaye de Staffarde, s'y laissèrent forcer et massacrer plutôt que d'abandonner le Piémont où ils avaient vécu six mois de pillages.

* Benoît de Saint-Georges. Historia Montis^Ferrati. 527. — Matteo Villani. Istorie jiorenHne. IV. 356. — Arch. de Turin : Recueil des protocoles di Pietro Axario, notario délia cita di NofMiria,

' I^e pays de Vand , apanage de Uouis de Savoie en 1^6» fut rétrocédé an Comte-Yerd, le 9 juillet 1359, avec le Bugey et le Valromey, par Catherine, fille de Louis II, qui mourut ellen^me sais eofants, après avoir éponsé sucoesaivesieiit Azzo de Milan, Sif^ «k Bnenne tt toillanine de Namw.

fita de Tappui du marquis de Montferrat et des désastres du roi Jean pour s'émanciper en Piémont. Il taxait à son profit les marchandises qui prenaient la route du Mont-Cenis, et fit trancher la tête aux juges savoyens qui, à Rivoli et par l'ordre exprès d'Amédée, avaient aboli son tarif comme illégal et vexatoire. Amé-le- Verd accepte sa rébellion comme il eût fait d'une passe d'armes devant les dames de Paris, de Chambéry ou do Genève. La guerre était l'unique souci do la noblesse et son délassement favori; le charme de l'aventure grandissait en raison de son péril et de son imprévu. Il rassemble quelques chevaliers, passe le Mont-Cenis, atteint son cousin sous les murs de Pignerol, le bat et le prend. Il le dépossède de son apanage et l'exile dans quelques fiefs du Chablais et du Faucigny *.

Le traité de Brétigny (1360) amène le licenciement dos troupes anglaises et une nouvelle invasion d'aventuriers. Robert Canale, le plus hardi des capitaines de fortune, en vient prendre dix mille dans la vallée du Rhône et les réunit au pas de Suzè pour vendre leurs services aux ItaUens. De là, il descend lentement vers la Lombardie, rançonnant les abbayes et les villes. Amédée se jette à sa poursuite ; il n'en eut pas aussi bon marché que les années précédentes; ce n'étaient plus des maraudeurs et des goujats d'armée, mais de vieilles bandes éprouvées par vingt ans de guerre. Surpris dans un défilé de la vallée d'Ivrée, près du château de Lanzo, réduit par la faim à se

< Evian, les deai Allinges (Mém, Soc, tcmU. VII. 898); Thonoo, Beanfort, Sallanches. (Titru du apanaçês. Ch. «t F.)

rendre sans même tirer Tépée. Amé ne recouvra sa liberté que moyennant rénorme rançon de cent quatre-vingt mille florins d'or*. A ce prix, les compagnies franches durent quitter le Piémont; elles passèrent en Lombardie et y commencèrent cette série d'impostures et de spoliations qu'on appela la guerra cattiva dei condottieri. Pour atteindre les soldats du capitaine Robert et de ses devanciers, le comte Amédée avait battu monnaie sur les villes, car le trésor était épuisé par les dépenses de la campagne de France, les largesses du mariage et 1 achat du pays de Vaud * ; pour payer sa rançon, il fut obligé d'engager sous pacte de rachat la plupart des offices ae judicature et de châtellenie, jusque-là confiés à des gens intègres et de race noble; ces offices, payés à beaux deniers, devinrent des comptoirs où Ton trafiquait du droit des parties.

L'humeur aventureuse du jeune prince ne l'absorbait pas. aux dépens de l'administration du pays ^ ; mais tous ses actes sont marqués au

' Haltco Villani, Istorie. X. cap. LXXXIV. — Seriptores rerum italic, XIV. (SozomeDus Pistoriensis.) — Mon, htst. pat. Chroniques de Savoie. 290.

* Charabéry fut taxé à 400 florins d'or. Les syndics, fort empêchés, car la peste de 1348 en dépeuplant la ville avait rainé la communauté, s'adressèrent à un banquier juif qui leur remit, le 23 mars 1359, 400 florins à la condition de lui en restituer 466 le l»" juin suivant; c'était l'intérêt à 88 1/2 0/0. ^Comptes des trésoriers de la ville, cités par T. Chapperon et le marquis Costa.) Kn 1358, les Etats du Dauphiné s^étaient taxés pour repousser aussi les bandes de leur province.

* Le Comte- Verd acheta les délaissés de l'Hyères , de l' Albane et de Leysse pour y créer le promenoir du Vemay ; il dota Chambéry des belles eaux de la fontaine Saint-Martin, fit placer une horloge au clocher de Saint^Léger , et commença les remparts que termina le duc Louis en 1444.

1887^860 — des —

coin d'une certaine grandeur théâtrale dont Tapparat le séduit beaucoup plus que le sujet ne Tintéresse. C'est ainsi qu'il convoqua en 1351 une réunion solennelle des trois Etats de Savoie, d'Aoste et de Piémont^ sous le nom d'assises. Ces grcmds jours se tinrent dans la cité d'Âoste, du 16 au 20 août ; il y eut une audience en plein champ pour les causes civiles, une autre pour l'arriéré des procès criminels, une troisième pour les causes féodales, l'appel contre les abus de pouvoir, les griefs du populaire, l'hommage a rendre au prince ^ . On comprend la portée politique de cette institution, et combien elle était de nature à consolider l'ascendant moral du prince aux dépens de ses officiers ou magistrats dont les empiétements excessifs n'étaient ni prévus par la loi ni punis par l'opinion. A la suite des assises d'Aoste et sur la réclaffmtion des syndics des villes, le comte essaie de mettre un frein à l'arbitraire. Dès 1355, il réorganise auprès de sa personne un conseil de justice ambulatoire, indépendant du conseil sédentaire de Chambéry*. Dans les lettres d'érection de ce conseil, le comte remarque la multiplicité toujours croissante des causes portées directement à son conseil privé de préférence à tous autres juges et dont l'étude l'absorbe au grand dam des affaires publiques; suit une liste de vingt-huit évèques, barons ou légistes du tiers-état. Il suffit pour constituer le con-

* Voir les détails de cette assemblée, à la page 1% du Traité fUitorique de la Chambre de» complet , de Capré de Mëgëve.

' Aretrires de Conr : Lettree^pateniei donnéee à Pont^de- V$tl9 en Bretee le $7 Juillet 1355. Ce comité consultatif était imité du aoDseil' du rat, lequel devint le conseil d'Btat

861 — laeo-taej

seil, étudier les causes et i*endre une décision, que deux ou trois de ses membres soient réunis là où réside accidentellement le prince; les hommes du tiers , plus assidus à leur tâche que les gens d'église ou d'épée, siégeront presque toujours, et finiront par rester seuls juges des sentences. Le comte Amédée importe aussi de France l'usage du contre-scel et du contre-seing * , preuves palpables de l'authenticité des actes dans un temps fertile en faussaires ^

L'empereur Charles IV ^ allait se faire couronner à Arles ; depuis que les papes résidaient à Avignon, les princes faisaient le voyage de Provence au lieu du pèlerinage de Rome. Le Comte-Verd y suivit son cousin qui, mécontent de la marche des affaires italiennes et des alliures éauivoques du marquis de Montferrat, avait quelque regret de ses patentes de 4355. En traversant Chambéry, l'empereur y reçut en grand appareil l'hommage féodal du comte de Savoie :

<L II fut conduict en la grande salle du chasteau où on l'assit pour le repas ; Amé le Verd et ses barons le ser-

* Le conlre-scel, accessoire du contre-seing, dtait un petit sceau apposé sur le tiret de parchemin ou les cordons de soie qui attachent les titres scelles en chancellerie. — Manni. / sigilli amichi dei secoH bassi. 1739 — 86. — Natalis de Wailly. Paléographie. 1838.

* Le 29 novembre 1393» Amédée VIII confirme des réductions de cotisations et des droits de pêche accordés à la ville de Chambéry par un édit de Bonne de Bourbon du 3 février 1892 , ratification devenue nécessaire, le premier acte étant irrégulier par l'absence de sceau. (SOC. S AV. III. 109.)

3 De LùxembouTg-Bohéme, empereur de 1347 à 1378, et que les auteurs savoyens appellent à tort Charles III, lequel ne fut autre que Charles-le«GroSi empereur, éé^né en €6i7.

voient, chevauchant de grands et braves coursiers et portoient les viandes dont aucunes estoient dorées; y avoitjà ceste fontaine de vin blanc et cleret qui ne cessoit iiy nuict ny jour de jeter vin. De Chambéry, Charles IV s'en fut à Grenoble et Avignon, revint en Savoye, passa par Saint-Maurice ès-Valey où il fit honte aux moines de leur ignorance par le moîen de livres qu'il portoit partout avec luy ; puis tira vers Berne et toutes fois Amé le Verd luy tint compaignie. * »

Pendant son second séjour en Savoie, Fempereur fit abandon de ses droits de réserve et d'appel sur les fiefs des Alpes et concéda à Améle- verd le privilège juridictionnel fort précieux alors de recevoir le serment et l'hommage des évoques et des vassaux de l'empire, non plus seulement en qualité de vicaire impérial en Savoie, mais en son propre nom comme seigneur suzerain. Cet acte, daté du Bourget, en mai 1365, coûta cent mille écus, car tout se payait au moyen-âge, la liberté, la justice, la faveur', et Qiarles avait pris l'habitude, en Italie, de vendre en détail, pour remplir ses coffres, les droits impériaux aux villes libres et aux petits princes.

Les Visconti menaçaient de réunir toute l'Italie sous leur suzeraineté ; le pape , fidèle à cette politique traditionnelle de la cour de Rome oui, impuissante à créer l'unité italienne, ne voulait pas cependant çiu'elle existât par d'autres que par elle, associe avec l'empereur, contre l'Etat de Milan devenu royaume , la reine de Naples, le roi de Hongrie et le comte de Savoie. La coalition ne tint pas deux mois

* Paradin. Les grans cromques de Savoye» I. 313. ' Gibrario. Specehio eronologko, 164.

i)ar la faute de Charles de Luxembourg, dont a défaillance fut sévèrement jugée par Pétrarque. Urbain V eut aussi le projet d'une croisade ; l'enthousiasme s'était évanoui avec la vieille foi romaine; seul, le Comte-Verd répondit à l'appel du pontife*. Embarqué sur les galères de Venise avec ses chevaliers et quelques barons dauphinois et provençaux, il attaque à la fois les Turcs d'Amurath et les Bulgares du roi Sisman ; délivre Gallipoli, bat les cavaliers barbares aux embouchures du Danube, rend la liberté à Paléologue, et ne se retire que lorsqu'il est bien convaincu de la jalousie et de la perfidie de ces Grecs qu'il est venu défendre ^ JPeu s'en fallut cependant que, grâce à ses bons offices , l'église grecque ne se rapprochât enfin de celle de Rome'. A son retour, Amédée intervint dans les affaires de Lombardie et de Piémont compromises par l'ambition du prince d'Achaïe, l'agrandissement des Visconti et la mort du marquis de Montferrat (1370). Peut-être par lassitude, peut-être par sincérité, le Comte-Verd refuse le partage de l'Italie du nord que lui offrait Visconti et prend la défense des jeunes marquis de Montferrat. Pendant cinc[ années, il maintient miis dans la même politique d'équilibre et de conciliation le pape, l'empereur, le roi de Hongrie,

* Par acte du 9 janvier 1366, il arait confié la régence à sa femme Bonne de Bourbon, assistée d'un conseil de sept membres. (RaccoUa. Àrchiv, cameralû VII. 57 et 63.)

' Muratori. Scriptores. XIII et XIV fistorii fiorentinej» — Datta. Espedixione in Oriente di Àmedeo VI. 203.

> En 1369, Paléologue, pour s'acquitter de la promesse faite à son libérateur, vint à Rome et s'y fit catholique ; ni ses ordres ni son exemplo ne purent entraîner le clergé grec.

1370.18fJ8 — 370 —

les républiques de Verceil et de Gênes. Ce succès, unique au milieu des variations incessantes de la diplomatie, fit grand honneur à ITiabileté savoyenne et ne laissa aux Visconti d'autre allié dans les Alpes que Frédéric, marquis de Saluées. Ce seigneur, surpris par la brusque signature de la paix en 137o>, n eut de ressources qu'en abdiquant dans les mains du roi de France. Il sollicite le seigneur de Bouville, gouverneur du Dauphiné, de l'avouer pour vassal en raison des anciens hommages des marquis de Saluées aux dauphins de Viennois ; l'offre acceptée, l'hommage rendu par procureur, le marquis arbora les armes de France sur toutes les places de son marquisat; et cette démarche inattendue força le comte de Savoie à suspendre les hostilités. Amédée fit ses plaintes au roi et, tandis qu'on négociait, l'empereur Charles IV, avec une finesse dont l'Autriche a donné plus d'une preuve, saisit l'occasion d'écarter un débat personnel avec la France et transporta au Comte-Verd, son fidèle allié, tous les droits qu'il avait lui-même à

!)rétendre sur le marq^uisat, fief impérial, ui faisant défense d! avoir à en plaider a/vec le marquis par-devant tout autre que V empereur^. Ce fut l'origine du long débat qui compliqua, pendant tout le XVP siècle, les relations de la France et delà Savoie.

Amé le Verd , dont la seule présence valait plus que deux mille lances, paraissait en mesure d'exercer dans les Alpes occidentales

^ AR. TURf K. (Section, des mapuscrits. — Rickêrchet des Utret qui ont ac^is à la royale Maiion d$ Sw^U lèi Béats

qu'elle postedait en J792.)

l'influence qui s'y était divisée depuis la mort de Pierre de Savoie, et il ressaisissait en Italie une prépondérance marquée, grâce aux querelles intestines de la péninsule. De nombreux arbitrages le font intervenir pacifiquement entre ses voisins, et il est rare, au moins en politise, qu'on ne tire pas quelque profit d'un arbitrage. Le comte de Savoie régie les conflits séculaires des Vallésans avec l'évoque de Sion et ceux de l'évéque de Verceil avec les barons du Val de Sésia. Il concilie un instant la ville de Pise* et celle de Florence, dont la rivalité allait devenir une lutte sans merci (1364); les marquis de Montferrat et les seigneurs de Milan (4375 à 1379) ; la république de Venise et celle de Gênes (1381) ; puis, prenant parti pour Clément VII, le pape d'Avignon, cx)ntre Urbain VI, et pour Louis d'Anjou, que vient d'adopter Jeanne de Naples, contre Charles de Duras, il s'engage, de sa personne, dans la guerre de la succession de Sicile. Il lève une armerie de mil et cinq cents chevaliers de nom et d'armes, et traverse l'Italie en ralliant l'armée de France

Eres de Naples. La campagne fut coiirte et rillante ; le Comte-Verd s'empara des villes de la Pouille, menaça les Calabres et les Abruzzes. Il s'avançait sur la terre de Bari, quand il fut arrêté par la peste à Bitetto, où

* En 1364, Pise choisit pour doge Giovanni Agnelli qui sauva l'honneur de la république (Villani. Istorie fiorentmej ; ses descendants émigrèrent en Provence après le triompHe des Florentins, qu'assurait la retraite de Ciraries VIIl (SismmféK. Réf^ i^.j; ils y firent souche^ et, si Ton troti¥e danfi^ ce livre quel^iues pmaéee délicates, c^ti à^eon^ani^ère^pelUte-^lIrtine je les deis.

il mourut, le 2 mars 1383 * ; il avait quaranteneuf ans. Louis de Savoie-Achaïe ramena l'armée dans le nord ; la politiaue du Comte- Verd disparaissait avec lui; 1 Italie le comprit, et témoigna son re^et par d'unanimes protestations de sympathie.

Le Comte-Verd, chevaleresaue et çénéreux, n'avait point abdiqué pour cela le plan secret dont la dynastie poursuivait obstinément l'exécution : V unité juridique et politique de la patrie de Savoie. 11 continua en Tarentaise l'eflort de 1098 et les succès de 1336. Le nouvel archevêc|ue, Jean de Bertrand de Chàteauvieux (1342 à 1365), ne sut pas mieux résister à Moûtiers à la force d'expansion de la Maison de Savoie qu'il ne l'avait fait sur les rives du Léman comme évêque de Lausanne. Membre du conseil résident du prince ( 1355) , il transige sur ses droits de juridiction par le fameux acte de partage du 27 juin 1358, dont le commentaire exigerait un volume ^ Le droit de justice ciîmineiie que se disputaient les deux seigneurs est réservé à l'archevêque sur ses vassaux, au comte sur les natifs d'une terre quelconque de son obéissance ; les papiers des

* Le comte de Genève, frère du pape Clément, le comte de Savoie, et plasieurs seigneurs français de la plus haute distinction, dit (iianonne (Igtoria civile del regno di Napoli, III. 334), accompagnèrent Louifl d'Anjou dans les Abruzzes. — Le testament d'Amédée, du 27 février 1383, ordonnait la construction d'une ciiartreuse h Pierre-Chfttel.

* Publié par Besson (Preuves n<* d5). Voir aussi, aux PREU- VES du tome III de ce livre, le document n« CXVII tiré des Archives du Sénat. 11 résulte de ces litres, qu'à cette date le eomte possédait, en dehors de la petite ville de Salins, le château de Melphe, les villages de Viilarlnrin dans la paroisse de Saint- Jean de Belle ville, et de Konchal dans celle de ^aves.

notaires seront partagés ; les successions irrégiilières des ^ens d'église et celles des usuriers sont régies par des règles spéciales ; le comte ne peut faire exécuter, même sur ses propres justiciables, les sentences de prison, de carcan, de fouet ou de mort dans le ressort des fiefs épiscopaux ; l'archevêque reste seul juge des peines pécunaires ; si le crime commis rend les forams passibles de peines corporelles, ils sont remis au châtelain de Sahns ; s'il y a doute, le juge local prononce, avec réciprocité pour les gens de l'archevêque domiciliés sur les terres du comte. Le partage provisionnel de juridiction ne fut pas la seule concession imposée à Jean de Bertrand, qui paya, pour frais de cet accord, au trésorier du prince, la somme considérable de 3,000 florins de bel or de Florence. L'intérêt de ce document est surtout dans l'aveu des longs débats et des essais de conciUation qui l'avaient précédé, ainsi que dans l'affirmation du comte de Savoie de posséder les droits contestés et par droit de naissance et par droit de conquéte\ Faisant céder à ses droits personnels et primordiaux les privilèges que l'Eglise de Tarentaise tient des concessions impériales, Amé-le-Verd invoque évidemment la tradition des rois de Bourgogne et se fait le continuateur des vieilles dynasties. La transaction de 1358 livre la Tarentaise à la politique patiente et tenace des comtes de Savoie comme

* « Jus habetj tàm de jure principatûs sut. suœ superioritatis et ex antique consuetudine quihus usus fuit tàm ipse quàm sui prcedeeessores tàm longissimo tempore quod hominnm tnemoria de contrario non existit, y>

cette de 1327 leur a livré la Maurienue, comme celte de 1290 leur a livré Genève.

Les cyx)yens de Moûtiers, inquiets de cette abdication volontaire de l'archevêque, sollicitent et obtiennent de lui des garanties qui précisent certains points douteux et rendent moins fréquents les cas d'arbitraire. La charte de 1350 * complète celle de 1278. Les citoyens rappellent Qu'ils jouissent de libertés tombées en désuétude ou dont les titres sont perdus; ils font allusion au sac de 1335; ils veulent relever la cité de ses ruines et la repeupler.

L'archevêque renonce au droit d'écnute sur les biens meubles des citoyens même décédés ab intestat et sans héritiers directs ; — d'après l'usage antique, conforme au droit naturel et à l'équité, nul ne sera poursuivi criminellement que sur la plainte des intéressés, sauf le cas de rébellion ou de flagrant délit; — le métrai, au lieu d'exiger des taxes arbitraires, fera tous les actes relatifs à ses fonctions moyennant l'abonnement annuel de deux deniers forts; les châtelains percevront les indemnités (banna concordata) de transaction sur crimes ou délits, et en seront responsables vis-à-vis des tiers ;— nul ne pourra se prévaloir du droit de commise ou d'échute s'il ne prouve l'authenticité du titre de vente, de bail ou d'emphytéose, afin d'éviter l'abus des expulsions pour non payement des redevances. Ces garanties en ma* tières fiscale et criminelle avaient, au moyenâge, une importance dont notre rérime actuel de sécurité ne peut faire apprécier ïa juste valeur. La charte fut solennellement jurée par

< 23 janyi«r. Publiée par TAcad. delà Val d'Isère (I*'. 178).

Tarchevêaue et les députés de la ville, dans la propre chambre du prélat, en présence de nombreux témoins de toute condition. Le 31 janvier 1375, on la publia de nouveau, ainsi que le texte de 1278, à son de trompe, au milieu d'un grand concours de peuple, sur la place du marché et devant la porte du palais \ La transaction de 1358 fut mal observée par les officiers du comte, qui saisirent toutes les occasions d'empiéter sur le temporel clérical en assignant des débiteurs ou faisant des criées dans l'enceinte de Moùtiers et jusque sur le seuil du palais archiépiscopal', en cou-

gant le chemin qui conduisait de Moùtiers à ►ozel au dessus de Salins % en barrant le Doron pour empêcher le flottage des bois de l'archevêque % en plaçant des piloris sur les con-

* L'archevêque, en prenant poàseséioo de son siège , était tenu de jurer snr les Evangiles qu'il reconnaissait et maintiendrait les libertés de Mufliers Jean de Dertrand prêta le serment solennel le 22 janvier lâ59, Jean du Belton le 9 octobre 1366, Marc de Gondelmériisie 12 mai 1437, André, pour Louis de Savoie, le 3 ao(!it 1456, Thomas de Siir le 9 décembre 1465, Urbain de Yillelte le 30 septembre 1483, Jean de Compey le 7 janvier 1490, Corin de Plosasque le 26 juin 1496, Claude de Châteauvieux le 14 juillet 1497, Jean de Grolééle 19 octobre 1516, Jérôme de Valperga le 1er ^ai 1563, Théophile de Chevron le 8 février 1633, Milliet de Challesle 24 novembre 1660 et le 7 juin 1670. [Inventaire des Àrch. municip. de Moùtiers , rédigé, par Victor Bergonsy, le 26 août 1778.)

' Oppositions légales à des citations de 1361, 1448, 1149, 1463, 1504, faites par le châtelain ou le mestral de Salins. (Inventaire des titres essentiels de Varchev. de Tarentaise rédigé en 1665. § IV.)

^ Lettres dMmédée VI pour faire lever les empescheraents au chemin sur Malins tendant à Bozel (1364. ibid. § III. K» 36).

* Lettres des Comtes (1436 et 1441) pour faire lever l'enclose nouvellement faite sur Doron (ibidem. I^«^ 61 et 68).

fins de Moûtiers*, ou en- taxant les citoyens

Eour les frais de reconstruction des ponts*, ■es confirmations solennelles de l'acte de 1358, renouvelées en 1563 par Emmanuel-Philibert et en 1582 par Charles-Emmanuel, ne supprimèrent pas les conflits, mais eurent pour résultat de remettre à la décision du Sénat les questions qui se vidaient jadis à main armée sur les chemins.

Les bonnes intentions de Jacques de Salins et de Jean de Bertrand en faveur de Tamélioration de la condition des vassaux semblent avoir disparu avec eux. Jean du Betton (13^ à 1378) passa les treize années de son épisco-

§at en voyages, en fêtes, en festins, ne misant ans son diocèse que de courtes apparitions OAjec force chevauchées de chevaliers et de chor noines, les uns de Chambéry, les autres d'Aoste ou de Suze '. Humbert de Villette avait à peine rempli les formalités féodales et romaines régularisant son élection lorsqu'il mourut (1381). Son successeur, Rodolphe de Chissé, avec les ffoûts d'un gentilhomme et l'humeur d'un réformateur, mécontenta son clergé et ses vassaux. La tradition lotale a gardé mémoire de la famine de 1382 à 1384 et des amas de blé qui pourrissaient dans les greniers du palais. Sans

< Enqaéte sur le fait du ch&telaio l'an 1681 (ibidem. $ IVJ.

s Patentes d'Àmëdée VIII (1418) et arrôt du conseil (U77) sur la réfection du pont Séran (ibidem. N<> 13).

* Le 29 juin 1365, ce prélat fit ^on entrée solennelle h Moû* tiers; on dépensa ce Jour-là 4 setiers de froment, 81 setiers de vin, 3 vaches à 9 florins 7 deniers gros, 8 porcs à 86 sols l'oo, 10 moutons à 1 florin chacun , 100 volailles, sans compter le gibier^ les confitures, Thydrorool , etc. — Voir le Journal oo mario cité par extraits dans Bessoo. f'Mém, eecléê. ilS.)

admettre, avec ces léeendes, que Rodolphe fit jeter à l'Isère le blé de la dîme plutôt que de le vendre aux afifamés, et que les citoyens et les paysans indignés donnèrent Tassant au palais et le mirent à sac, il est certain toutefois que l'arbitraire de l'archevêque souleva de violentes colères; j'ai pu retrouver dans les archives de Moûtiers un document précieux qui jettera quelque lumière sur ces événements, jusqu'ici négligés à dessein, et qui pourra servir de jalon à de nouveaux aperçus *. A la suite des tumultes consignés dans cet acte, Rodolphe de Chissé quitta Moûtiers (i384), s'enferma dans son château de Saint-Jacquemoz et y fut assassiné avec tous ses gens dans les derniers jours de décembre 1385. Cette sanglante tra-

Îfédie, encore enveloppée de mystère, atteste a rudesse des mœurs*.

« PREUVES : Document inédit n» VII. (Protestation publique des citoyens de Moûtiers contre les actes de l'archevêque, et leur appel au pape. — 28 mai 1384. — Texte latin.) Les citoyens de Moûtiers ne cessèrent pas de lutter pour le maintien de leurs droits, ainsi que le constatent les innombrables procès visés dans l'arrêt du Sénat du 17 décembre 1655 organisant le syndicat. Les nobles de larentaise, suspects du crime de 1385, ne se résignèrent aussi que fort tard à subir sans débat la juridiction de l'archevêque en matière civile (arrêt de 1653), à céder le pas à ses officiers (arrêt de 1657), à reconnaître son droit absolu sur la chasse et le port des armes dans l'étendue de son vaste fief (sentence arbitrale de 1674). Ce dernier droit lui était même contesté, au nom du prince, par Jean Manuel, grand gruyer deçà les monts; Mgr Miliiet obtint gain de cause.

* Le marquis Costa a seul publié les rares indications retrouvées dans les titres contemporains: elles se rapportent au procès des assassins. Après une enquête de deux années, des complices obscurs sont exécutés à Chambéry; l'un d'eux, Pierre R'eliour, déchiqueté par les tenailles ardentes des tortionnaires, vécut sept jours entre les médecins et les bourreaux qui se disputaient ce vivant cadavre! (1387).

Peodantque les vassaux de Tareataise mas* sacraient Rodolphe de Chissé au nom de la liberté et que les magistrats de Chambéry martyrisaient ses assassins au nom de la iusuce, le successeur d'Ame- le -Verd, Amé le Houge épuisait les coffres de ses trésoriers en letes galantes et en combats de parade. Fiancé a douze ans, dans la ville de Valence (1372) à Bonne de JBerry, U avait fait ses premières armes, en 4379, contre des seigneurs bressans qm refusaient à son père l'hommage féodal Pendant qu'Amédée VI intervenait en Italie dans 1 intérêt d'un prince français, Amé-le- Kouge, plus français qu'italien, conduisit contre les milices flamandes sept cents lances de purs Savoyens; U se distingua à la bataille de Rosbecque (4382) et aux combats de barrière qui servaient de délassement à ces rudes jouteure' Au retour des Flandres, Amé envahit le \alley, dont les habitants, cédant aux suggestions de Visconti, avaient pillé le Chablais: Il incendie la ville de Sion, force les bourgeois a y recevoir l'évêque et impose à celui-ci une indemnité de cent mille florins d'or*. Le désintéressement n'était pas encore une vertu publique. La mort imprévue du Comte-Verd vint a ce moment charger son fils d'une res-

.1 nJ^if*."^ •"'"''''* '** profusions et la liardre«se da prince Chrisiln» hH-"''* "'""" ^"r"^'"' tChron. de Flandre!^ IX) trS^il ^' u " "PPOrte les lonrnois qai remplissaient les

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ponsabilité politique bien lourde pour un chevalier qui ue rêvait que batailles. Désolé que le prince d'Achaîe eût si vite ramené 1 armée savoyenne au pied des Alpes. Amédée VII se consola des déceptions italiennes par Fe&poir de la çuerre anglaise. Charles VI i-éuuissait au port de FEcluse une flotte et des soldats (1386). Le Comte-Rouge estoU encores de cette partie, raconte Froissart, et comme il ne pouvait guerroyer, il se fit remarquer y dans les incommoditez de la saison et du campement, par sa belle humeur et ses largesses. Le projet avorte ; la campagne de Gueldre échoue ; Charles VI, qui venait d'épouser la très jeune Isabeaude Bavière, revint à Paris se distraire de ses disgrâces au milieu de fêtes d'une magnificence inouïe. Avide d'émotions, ce prince adoptait tour à tour avec entraînement les idées les plus aventureuses. Il marie son frère, le duc d Orléans, à Valentine Visconti-, projette avec le comte de Savoie de renouveler en Italie les conquêtes de Charles d'Anjou, et, séduit par ses alliances nouvelles, déserte la politique des Flandres pour la folie napolitaine. Froissart a raconté, dans ses naïves et pittoresques chroniques, les voyages, les caprices de cette brillante et folle jeunesse. Le roi descend le Rhône jusqu'à Avignon et, là, entraînant la cour pontificale dans le tourbillon de ses fêtes, il fait couronner roi de Sicile un enfant de dix ans, Louis d'Anjou (i389), parle de ramener Clément VII à Rome, Louis II à Naples, et de rejeter les Turcs au fond de l'Asie. Charles VIII, cent ans plus tard, fera les mêmes rêves et se heurtera aux mêmes périls.

Cette même année, Amédée profite du sé^

jour de la cour de France à Avignon pour liquider la vieille dette qui avait forcé Louis d'Anjou à donner le comté de Nice en gage de sa créance. Louis II, à court <i'argent, à la veille de tenter sa malheureuse entreprise de Naples, cède à son créancier les villes de Nice, Barcelonnette, Coni, Vintimiglia, dépendances du comté de Provence ; le traité de cession fut ratifié par le vote d'une assemblée populaire composée des délégués des villes, bourgs et châtellenies, réunis sous le grand chêne du monastère de Saint-Pons^. L'annexion des villes provençales motiva entre Amédée et Visconti un nouvel arrangement (4390) ; une alliance offensive et défensive, mais seulement contre les villes et les seigneurs de leurs Etats, car la convention réservait la liberté d'action des deux princes précisément vis à vis des souverains dont l'intervention dans les affaires italiennes pouvait être dangereuse : le pape, le roi de France, l'empereur.

En 4391, le Comte-Rouge, stir les sollicitations pressantes de ses sujets, ordonne le rachat des ofQces de judicature et des charges de baillis et de châtelains engagés par le Comte- Verd. Il demande aux Etats le vote des subsides nécessaires au remboursement; chaque

* Nice devait attendre 471 ans (1860) avant de revenir à la France ; Barcelonnette fut restituée en 1713 ; Coni et Vintimiglia sont restées italiennes. Voir, pour cet usage traditionnel, dans les Alpes, de délibérer en plein air. les livres curieux de Du Cange (Glossaire), G. Keysler ^Àntiq. selectœ sept, et celtieœ. Hanovre. 1720) et Grimm. (Antiq, Germ.J Le chêne de Vincennes, celui de Guernica en Biscaye, celui d'Ustaritz dans la Navarre française, sont restés historiques; quantité de villes ont conservé dans leur blason municipal l'orme, le chêne on le pin.

ville s'imposa pour le rachat des offices de son territoire. Les lettres patentes contiennent cet aveu significatif :

« . . . . Les pertes, dommages, injures et dénis de justice subis par nos villes, bourgeois, manants et autres, depuis que les offices du comté de Savoie se trouvent engagés à des tiers pour des sommes considé* râbles, nous font un impérieux devoir de remédier à ce triste état de choses par le rachat intégral des charges aliénées, etc. ^ :»

Quelques mois plus tard (l®** novembre 1391), Amé-le-Rouge mourait à Ripaille, victime des remèdes étranges que lui avait fait prendre un empirique , Jehan de Granville ; il laissait un fils de huit ans, Amédée, sous la tutelle de Bonne de Bourbon, sa erand-mère, à Texclusion de sa mère. Maigre le testament, il y eut au sujet de la tutelle une vive contestation, débattue d'abord par les jurisconsultes, soumise ensuite à la décision des Etats-Généraux, qui se crurent en droit de déroger à la coutume, proprio motUy comme plusieurs fois déjà ils s'étaient crus libres de violer le droit écrit dans l'ordre de succession.

Les assemblées représentatives n'exercent une influence salutaire que lorsque les partis, aux heures critiques, s'unissent dans une action commune ; l'écart des opinions, utile en temps calme, est un péril de plus dans la tempête. Il en fut ainsi l'an 1394 ; l'assemblée, ne pouvant se concilier, se sépara en deux camps ; l'un à Ghambéry pour Bonne de Bour-

' Archives de la cit<^ d^Aoste : Livre rouge de la franche cité. — Gibr<irio. Storia del conte Roiso e frammenti storici sul regno di Àmedeo VIII, (1851. Torino,^

bon, l'autre à Mbntmélian pour Bonne de Berry. Les deux princesses s'étaient, à la fois, saisies de fait de la régence, car on trouve (les titres de 1301 et de 1392 avec l'intitulé soit de Bona Biturensis, soit de Bona de Borbonio, Cette situation^ en se prolongeant, devait amener la guerre civile ; les puissances voisines intervinrent. Le roi CJharles VI, les ducs de Berry, de Bourgogne et d'Orléans envoyèrent en Savoie des ambassadeurs munis d instructions verbales^ de lettres patentes et de lettres closes , avec mission de concilier les princesses et surtout les assemblées^ Les Etals, représentés par des commissaires ^ s'en remirent à la décision des nrinces arbitres* et le duc de Bourgogne confirma à Bonne de Bourbon, grand-mère du jeune duc. la réagence et la tutelle, avec l'asiûstance de douze conseillers choisis par moitié dans les deux partis'. Des documents publiés récemment constatent que des députés de toutes les provinces prirent part aux délibérations des Etats, et que^ pendant quatre années, ces assemblées, soit par elles-mêmes soit par leurs commissaires, demeurèrent en permanence^ correspondant avec les princes, conférant avec les diplomates, plus maîtresses du gouvernement que ne 1 était le conseil de régence.

* Guichenon. Hi$L aénéal. Premet, 232. HO, Add. 668.

— Tèsaiiro. Origini deVe guerre civili del Piemonii. 1. 16. — Marquis Costa. Mémoir$$ hisioriquet. 1. 186.

' Traité du 8 mai 1393 pour la régence doa Etala de Safofe.

— Sentence arbitrale du 16 mai 1896.

' Lttd. délia ChieBà. Storia del Piemonte, 116.

^ Tb. Grenva, ù^mvMtUe relaiife d Vhittoire du 0oyf de Vaud CComptee det villet de Nyon et de SfoudonJ tome t. M.

C'est le cas de rappeler le mot de Joseph de Maistre à propos de rintervention mixte des trois puissances dans la révolution de Genève, en 1782. En 4394, mêmes périls en Savoie, même abnégation, chose rare, de la part des princes arbitres. Ce fut en plein moyen-âge un exemple trop peu remarqué de respect des principes, ahommage à l'indépendance d'un petit Etat, que cette attitude des puissants voisins de la Savoie, calmant ses tempêtes, honorant ses députés, et ne lui donnant d'autre ordre que d'être heureuse.

Bonne dp Berry, écartée de la tutelle et même de l'éducation de son jeune fils, se désista de son douaire et qnitta la Savoie. Bonne de Bourbon, dont la vie mérite d'être écrite, s'entoura des conseillers de justice de son fils et continua l'existence fastueuse et occupée qu elle mena pendant plus de quarante ans de séjour en Savoie, dans ses belles résidences des lacs : le Boureet, Chilien, Lausanne, Evian, Thonon, Ripaille. La mort presque subite d'Ame -le-Rouge avait fait parler de poison ; les incertitudes de la science médicale se prêtaient à ces accusations dont profitaient surtout les inimitiés privées. L'opinion publique s'indignait de la protection dont les favoris de la régente, Othon de Grandson et Louis de Cossonay, avaient couvert Grandville. Il fallait une victime ; l'apothicaire Pierre de Lupinis * , exécuté à Chambéry en juillet

* D'après certains savants, il faut écrire Lompuis^ d'après d'antres Lompnet. Pour qui connaît l'iqsouciance avec laquelle on orthographiait les noms ad moyen-flgei ce détail est insignifiant ; mais le sérieux avec lequel on en dispute fait penser

1392 , fut coupé en quartiers * ; Grandville , mis à la torture en Bourgogne, laissa entendre que Bonne de Bourbon n'était pas étrangère au crime ; en 1395. Lupinis fut réhabilité ; en 1396, Grandson, déclaré innocent par les princes, revint en Savoie. L'un de ses ennemis particuliers, Gérard d'Estavayer. se fit alors le champion de la vindicte publique et de sa propre vengeance ; soutenu par les communes de Vaud et une partie de la noblesse , il força le conseil de Savoie à lui accorder l'épreuve du duel judiciaire. Le combat eut lieu à Bourg, le 7 août 1397, en présence du comte, de la cour, d'une foule immense et des députés des villes ; Grandson fut tué. On a dit que bientôt son innocence fut reconnue ; mais on n'ajoute pas que la procédure fut détruite sur 1 ordre de bonne de Bourbon, atteinte elle-même par l'accusation'. Le souvenir de ce drame, dont l'intrigue et l'issue rappellent le coup de Jarnac, resta profondément gravé dans l'âme du jeune Amédée qui, plus tard, supprima cet abus légal du hasard.

À l'ironie du joyenx curé de Meudon, rapportant avec «crnpnle la manière myrobolante de ferrer les cigalet.

* La ville de Moudon paya sept écua au messager Thomasset qui en apporta un quartier, talé et ficelé dans une peau de chèvre, pour être exposé sur la place (Archives de Vaud).

•* Archives de cour : Chronique manuscrite de Perrinet du Pm.— Arch. de la Ch. des Comptes : Délibérations des conseUt de ville de Chambéry» Rumilly, Bourg, Moudon, etc. — Lettres inédites du roi Charles VI.

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