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CHAPITRE IX

AMÉDÉE YIII, COMTE, DUC, ET PAPE. — EXPAN- SION DE LA NATIONALITÉ SAVOYENNE

La noblesse de Savoie ne manquait pas une occasion de férir un rude coup d'estoc ou de briser ses lances. N'étant plus dirigée dans le sens de l'ambition de ses princes ou d'un intérêt particulier au pays, cette noblesse allait au hasard des aventures pour mieux gaigner re^ nom, dit Froissart. C'est ainsi que sans aucune idée politique, mais simplement pour occuper son inaction, le bâtard de Savoie * mena une centaine de chevaliers à l'aide du roi de Hongrie, lequel recommençait contre les Turcs,

^ Humbert, comte de Romont, fils naturel d'Amédée Vil. II emmena 70 chevaliers et plusieurs écuyers. Amédée YIII, après la défaite, envoya un de ses officiers en Turquie pour s'informer du sort de ces braves (Compte du trésorier gêné-rai P, AndrevetJ , et écTivii à Bajazet pour lui offrir la rançon des survivants (Guichenon. Hist. génécd). Humbert était de retour en Savoie en 1403, date de la cession que lui fit son frère des seigneuries de Gudrefin, Grandcour et Bellerive sur les bords du Léman,

gar la vallée du Danube, rexpédition que le omte-Verd avait essayée parla mer Noire. Ils S rirent part à la bataille de Nicopolis où la eur de la chevalerie française succomba, le 28 septembre 1396, sous les coups des janissaires cfe Bajazet. Les gens du tiers-état, conseillers du jeune Amédée, n'étaient point fâchés que cette exhubérance de vie se dissipât au dehors. Il y avait en tous pays une sorte de réaction contre la noblesse féodale*, et le renouvellement des entreprises allemandes en Italie exigeait que Ton suivît une politique moins exclusive que celle des princes français*. Tandis que les gentilshommes cherchent la

S gloire, le conseil de régence continue, sans îclat. les traditions pratiques de ses plus sages devanciers. En 1393 , Tempereur Wenceslas investit Amédée de ses Etats héréditaires ; la m^me année eurent lieu les fiançailles du prince avec Marie de Bourgogne, fille de Philippe-le-Hardy ; c'était Tune des conditions de la renonciation de Bonne de Berry à la régence. De 1391 à 1403, la résidence habituelle du conseil et de la cour fut Bourg en Bresse qui faillit, un instant, déposséder Chambéry de son titre de capitale ; les syndics Antoine Am-

* En 1385, le roi Albert de Suède restreint les priviU^ges du clergé et de la noblesse ; en 1393, le roi de Castille fait restituer les domaines usurpés sur la couronne par les seigneurs ; le roi de Portugal l'imite en 1394 ; en 1397, le roi Richord II réprime par des supplices la coalition des nobles anglais.

* Louis d'Anjou était entré h Naples en 1390 ; la ville de Gênes réclame, en 1396, le protectorat de la France. Amédée refuse de s'alUer à Wenceslas contre les Lombards et les Romagnols (1395) , et à Robert de Bavière contre les dynastes de Milan (1401).

brois et Guigue Dupont maintinrent avec énergie les droits de leurs concitoyens et réussirent même à empêcher qu'on ne privât Chambéry du dépôt des archives.

L'anti-pape Clément VII (1378 à 1394), Robert, comte de Genève, était le dernier représentant mâle de cette dynastie féodale qui, avec plus de bonheur, aurait peut-être reconstitué le royaume des Alpes ; à sa mort, le comté tombait de lance en quenouille à Humbert, sire de Thoire-Villars, héritier par les femmes * . Humbert mourut à son tour, et les collatéraux se disputèrent son héritage; la Maison de Savoie fat valoir ses {(rétentions et l'empereur Sigismond (1411), suivant en cela l'usage du suzerain lorsqu'il avait à juger un procès de succession, déclara qu'il se réservait le Genevois comme fief impérial.

Amédée VIII négocie avec une extrême promptitude, ce qui fut toujours l'une de ses habiletés : il achète les droits litigieux des branches cadettes, les paye comptant, puis, armé de ces titres, il force l'assentiment de Sigismond fort intéressé à ménager le portier des Alpes *. L'annexion, complète en fait dès 1401 , ne devint définitive au point de vue légal qu'en 1422 ; la suppression de ce grand fief achevait l'œuvre commencée par le protectorat de Genève et continuée par l'échange du Faucigny.

' Fils de Marie de Genève, sœur du pape Clément. Voir les détails compliqués de cette affaire dans Guichenon.

, ' L'empereur inféoda le Genevois à Amédée Vltl par lettres du ^5 avril 1422 ; une sentence de la chambre impériale du 29 mai 1424 défendit au prince d'Orange, héritier de Jeanne de Genève, de prendre les titres et armes désormais de ce ehef. (Arehirio reale : Patentes d'investiture. VI. 199.)

L'achat des seigneuries de la famille de Villars en Bresse (1402) rendait aussi désormais les princes de Savoie seuls souverains de cette riche province où ils avaient dépossédé les sires de Baugé par un mariage (1272), les sires de Revermont et de CoUgny par un échange (1389), les sh*es de la Valbonne. de Montluel, de Beaujeu et des Dombes par les faits diplomatiques et mihtaires que résuma le traité d'échange de 1354. Aussi Guichenou put-il dire justement :

( Autrefois nous avions en Bresse plusieurs Roytelets et grands seigneurs qui s'estoient partagé entre eux toute cette province par lambeaux et qui eslognés des Empereurs sous la domination desquels estoit alors la Bresse y seigneurioient absolument et la plus part comme en souveraineté, de toutes lesquelles seigneuries séparées et destacnées les princes de Savoye par divers moïens, ont composé un seul corps tel qu on le voit au jour d'huy. »

Amédée VIII convoitait le Valley, limite naturelle de ses Etats au nord et à l'est; il renouvelle la vieille alliance des Savoyens avec les villes helvétiques de Berne et de Fribourg (1406) ; i)uis, dans le dessein de rapprocher, par un point de contact de plus, ses possessions en Italie de ses fiefs de la Suisse romande et du pays bernois, il achète aux Visconti Domo d'Ossoia et son territoire que le seigneur de Milan renonçait, de guerre lasse, à défendre contre les incursions des Suisses; ceux-ci, au contraire, respectent les acquisitions de leur bon amy monsieur de Savoye*.

* àR. TURIN. Corregpondance diplomatique dei princei de Savoie avec lee ligue$ tielvéUquet et la teigneurie de Milan»

Pendant la première moitié de son règne, Amédée VIII, fils d'une Française, mari d une Bourguignonne, prend une part active aux affaires de France et paraît s'y absorber ; mais il se rejettera au milieu des complications italiennes aussitôt que la suppression de l'apanage piémontais lui offrira un moyen sûr d'appuyer ou de contrarier la politique française en Lombardie. Sa finesse conciliante lui fait tirer parti de tout au profit de sa propre fortune : de ses secours, de ses conseils et même de son abstention. Il joua un grand rôle, à titre de négociateur, pendant les guerres civiles de France ; les contemporains, Monstrelet et Juvénal des Ursins, lui attribuent le succès de la convention de Bicêtre (4410) et du traité de Bourges (1412), transactions qui déconcertaient pourtant trop de calculs pour être sincèrement acceptées ; c'était du moins un répit en face de l'étranger. Le baron de Viry commandait les deux mille Savoyens qui prirent f)art à la fatale journée d'Azincourt (1415) ; eur valeur ne put changer en victoire cette héroïque folie. Un caprice assez rare de la fortune semblait protéger Amédée contre les désastres de ses alliés * . Faut-il en faire hon-

* Azincoui't fit perdre au comte une centaine de chevavaliers et lui valut tout autant de seigneuries, de maisonsfortes ou de juridictions dans les Dombes et le Beaujolais , grâce à la captivité du duc de Bourbon, qui ne put obtenir d'arbitrage qu'à son retour d'Angleterre. Amé en prit possession du chef de sa grand'mère et en vertu de la cession do 140^. La limite naturelle du Rhône n'avait cessé de donner lieu à de vifs débats entre le roi de France, le Dauphin, le Saint-Siége et les princes de Savoie; les Savoyens prétendaient à la propriété de la moitié du lit du fleuve , selon l'usage germanique , et le roi réclamait les droits régaliens

neur à Thabileté traditionnelle des princes de sa maison , ou à ce concours providentiel de faits gui porta si haut, pendant le XV® siècle, la puissance du pays de Savoie ?

L'empereur Sigismond venait de quitter le concile de Constance, après d'étranges aventures, et de traverser Paris, où il n avait pas mieux réussi qu'Amédée à réconcilier les princes ; il revint en Allemagne par la Bourgogne et la Savoie. Pendant son séjour à Chambéry, le 19 février 4416 *, voulant récompenser la noblesse d'esprit, la droiture de cœur, la prudhomie du vaillant chevalier Amédée VIII, il érige en duché le comté de Savoie-Piémont. Ce titre consacre Tinfluence politique des princes de Savoie; il leur attribue désormais sans conteste la suprématie sur tous les seigneurs italiens et français des Alpes qui ne sont pas de race royale. L'habile Amédée utilise le passade du pape Martin V comme il avait profité du séjour de 1 empereur. Le sié^e épiscopal de Genève était vacant; le pape, a la sollicitation de son hôte, nomma l'évêque, sans tenir compte des droits d'élection du Chapitre et des bourgeois, parce qu'il s'inquiétait des assemblées imprudemment concédées aux habitants, tur^ bulents, imbus des idées qui couraient parmi les Suisses, lesquels leur soufflaient aux oreilles le libertinage du gouvernement populaire '. La série des grands évoques, Guillaume de Mar-

sur tout le ooars du Rhôoe , du Léman à la mer , comme il est établi par les traités publics de 1601 et de 1760.

* Gh. Dreyss fChron, univers. 425.) indique 1417.

* Chronique manuscrite latine des dues de Swooie. — Bibl. de Turin. Manuscrits. H. II. 36.

cossay (4366), Adhémar Fabry (4385), Guillaume de Lornay (4388), Jean de Bertrandis (1408), Jean de Rochetaillée (4448), ne devait se renouer un instant que par réoiscopat du courageux Antoine Champion (4494). Les princes de Savoie, sans rivaux dans le bassin du Léman, feront nommer successivement à Genève des évêques enfants, Pierre (4449-4460), Jean-Louis (ne le 46 février 4448), suppléés par de tristes coadjuteurs.

En 4448, la mort de Louis de Savoie, dernier rejeton de la branche d'Achaïe, fit rentrer le riche apanage du Piémont dans le domaine direct du duc. Amédée VIII , dont les possessions s'étendaient du lac de Neufchâtel aux côtes liguriennes, avait réalisé le rêve de ses devanciers, et l'homogénéité de ses possessions, devenues un Etat compacte, se fortifiait de l'inconsistance des principautés voisines.

Le retour définitif du Piémont dans le domaine ducal fit prendre au nouveau duc la résolution de ne plus négliger l'Italie, où le Pô ne lui offrait pas, comme le Rhône, un obstacle infranchissable. Amédée avait marié deux de ses sœurs sur le revers des Alpes : Bonne à Louis d'Achaïe, Jeanne au marquis de Montferrat ; mais le nœud de la question se trouvait en Helvétie. Depuis l'acquisition de Domo d'Ossola, la Corte di Matarelto du moyen-âge, Amédée s'efforçait de réunir sous sa main tous les f)assages des Alpes, de la mer au Tyrol; comme ui, les cantons convoitaient le Valley. Ce pays n'est qu'un immense bassin que traverse le cours supérieur du Rhône et où quantité de gorges profondes descendent avec les torrents du haut des cimes neigeuses du Saint-Bernard,

du Simplon, de la Grimsel, des glaciers du Cervin, du Monl-Rose, de la Jungfrau; les

Sâturages s'élèvent jusqu'au col du Simplon, 'où, par le val de l'Eschental, ils rejoignent les vallées italiennes et le cours du Tessin. Visconti regrettait la cession de ces avenues; les Suisses, devenus ombrageux depuis les largesses de l'empereur au duc, n'observaient plus cette neutralité qu'ils avaient promise; Amédée prit à sa solde le fameux condottiere Carmamiola et lui donna pour mission la conquête du Valley. Les mercenaires livrèrent ce beau pays à l'incendie et au pillage, y amassant contre les Savoyens des haines implacables ; la médiation de Berne aboutit au traité d'Evian (i420); le duc y reconnaissait en principe l'indépendance des Vallésans, mais 1 équivoque de certaines clauses ne fixa que des limites provisoires et par cela même toujours contestées. Carmagnola, entré au service de Venise, entraîna le duc dans la ligue que la Seigneurie, Florence, le duc de Ferrare et le roi a Aragon formaient contre Visconti. La guerre se prolongea, sans succès décisif, jusqu'à ce que Philippe-Marie, duc de Milan, pesant sur Amédée de toute l'influence de ses relations avec la France, le détachât de la ligue (1427) en lui cédant VerceiP et en épousant sa fille, Marie de Savoie *. La paix entre Visconti et les républiques de Venise et de Florence ne se conclut

* Dès li07, Verceil avait sollicité le protectorat direct da comte de Savoie ;*le traité de U27 coQÛrma le fait accompli.

s La dot do Marie de Savoie fut de cent mille florins d'or. Comme détail caractéristique des mœurs du temps, il faut rappeler le trait que rapporte de cette princesse un historien roflanais cité par Gulcbenon. {Eût. génial, II. 75.) ElU iHt

cependant qu'après la mort de Carmagnola, que le rusé Milanais sut rendre suspect au conseil des Dix (1432). Sur les autres points du Piémont, les projets d'Amédée VIII ne se réalisèrent pas avec le même succès. Gênes, plutôt que de se confier à lui, aime mieux se donner au roi de France en i 401 , au marquis de Montferrat en 1409, à Visconti en 1421 : autant de rudes coups à ses vieilles libertés. En 1414, Amédée força l'hommage féodal du marquis de vSaluces sans réussir à le déposséder de son influence sur les vallées piémontaises.

La Question du Dauphiné venait de renaître. En 1349, lors de l'annexion de cette province à la France, le roi avait eu le dessein fort sage d'écarter à tout prix les princes de Savoie de ses nouvelles acquisitions; il avait consenti à l'échange onéreux du Faucigny. Mais les Savoyens ne se détachent point aisément d'une espérance longtemps caressée ; ils ne perdirent

f)as une occasion de reprendre pied dans cette arge vallée de l'Isère, dont ils possédaient la partie froide et sauvage, et dont ils enviaient les territoires plantureux, les villes commerçantes, les vignobles ensoleillés, depuis Grenoble jusqu'à Valence.

« Le Valentinois et le Diois^, dont les villes principales étaient Valence, Die, Crest, Saint-Paul -Trois- Cnâteaux et Montélimar ^, appartenaient à des comtes

une si forte et sérieuse affection pour son mari, que, le jour qu'il lui avoit touché les mains, elle ne les vouloit point laver,

* Extrait détaché de mon Histoire du Dauphiné (inédite).

' ^ En dehors des villes épiscopales , possédées en tonte souveraineté par leurs évéques, le domaine des comtes de Valeqtinois et Diois comprenait, à la fin du XIY« siècle , 37

Sarticuliers de la maison de Poitiers^ relevant des auphins de Viennois pour le Valentinois et des comtes de Forcalquier pour le comté de Diois, quoique dans l'origine ils ne tussent tenus à Thominage direct qu'envers les empereurs d'Allemagne ^ En 1404, le comte Louis de Poitiers, perdu de dettes comme tous les grands seigneurs de son temps, et n'ayant point de fils, céda ses domaines à la maison de France moyennant cent mille écus d'or, une rente de six cents flonns et la réserve d'usufruits pour les femmes de sa maison. Sou oncle, Charles de Saint- Vallier, acquiesça à cette cession et reçut directement 20,000 florins d'or du roi ; ses quatre fils' ne se crurent pas liés par ces engagements, bien qu'on eût pris la précaution de les faire représenter au contrat; à la mort de leur père (1409), ils réclament le partage intégral des comtés et prennent d'assaut le château de Grane (1416), où s'était retiré leur cousin; ils le forcèrent à les instituer ses héritiers universels selon le droit féodal , nonobstant toutes clauses contraires, s'il mourait sans hoirs mâles nés de légitime mariage ^ Le comte se remaria; désespérant d'avoir un fils, et voulant se venger des violences exercées contre sa famille, il légua ses domaines à Charles de France, à la charge de payer cinquante mille écus d'or à ses créanciers et de ne januiis tramiaer avec ses cousins de Saint- Vallier. sous peine de déchéance et de substitution de tous ses droits au profit du duc de Savoie^ Louis teste le 22 Juin 1419, il meurt le 4 juillet,

villes muréos, Il châieaux-forU, c' 204 fief» d'un reveou de plas de 11,000 florins. (Dénombrements de 1391 et 1393.— traite de 1404 » — publiés par Â. du Chesne. ni$t. généal. dâi comtei de Valent, et Diois. Preuves. Page 7^.}

* F. de Gingins. Mémoires pour gervir à l'hittoire des royaumes de Provence et de Bourgogne. Tomo 1. 190 et 227.

' Charles, évéque de Châlons, Jcio i évéqùe de Valence et de Die» Louis et Philippe.

' Il était veuf de Cécile de Beau fort, dont il avait eu deux fines. — Brun Durand. Le Dauphiné en 1698.

* Rochas. Biograph. du Dauphiné. IL 264.

el, Irbts semaines après (26 juillet), le dauphin Charles accepte, faute d'argent, les propositions du sire de Saint- Yallier. Aussitôt Amédée proteste contre Tinexé* cution du testament et réclame le bénéfice de la clause de substitution ; les pourparlers ne cessèrent que lorsque le duc, cédant aux suggestions du prince d'Orange, eut résolu d'envahir le Dauphiné. Le 23 août 1422, Amédée Vlil déclare accepter avec ses droits et charges l'héritage de Louis II ; Humbert de Seyssel prend possession des territoires en litige, et, continuant les traditions de la dynastie, au refus de l'hommage par les seigneurs ecclésiastiques et laïcs, il oppose la reconnaissance des droits de son maître par les assemblées de notables, dont il confirme les privilèges*. Le dauphin, qui dispose de ressources trop précaires pour tenir tête au duc de Savoie et pour exiger eu même temps de Saint-Vallier l'exécution du traité, se retire du aébat en vendant son titre 40,000 écus. L'année suivante, les frères de Saint-Vallier rétrocèdent au dauphin le Yalentinois et le Diois moyennant une rente de 7,000 florins, en sus des avantages que leur réservait le traité de 1404. Ces transactions successives ne désintéressaient pas le duc de Savoie, qui laissa des garnisons dans tout le pays. En 1429, le dauphin, devenu Charles VII, réclama la remise des deux provinces contre le remboursement des sommes dont Amédée avait fait l'avance; Louis de Chàlons, prince d'Orange, tenait alors parti pour le duc de Bourgogne et s'était emparé de la plupart des villes provençales et languedocienne^; il conçut le dessein de rattacher ses propres domaines aux provinces de son allié en occupant la vallée du Rhône au-dessus d'Avignon, et, profitant du conflit valentinois , réussit à entraîner les Savoyens dans une

* Amédée VIII, qui changeait de politique avec les circonstances, n'avait pas ménagé les communes du Faucigny comme celles du Diois. En 1411, ayant voulu loger des troupes dans l'enceinte de la ville de La Roche, en Faucigny, les bourgeois lui en refusèrent l'entrée : il fallut transiger, et jurer à nonveau les franchises.

action commune. Le traité d'alliance fut un traité de partage; Grenoble, le Royannais, la vallée de l'Isère, devaient appartenir à la Savoie; Vienne, Valence, la vallée du Rhône jusqu'à Orange, à Louis de Chàlons. Le gouverneur du Dauphiné essaya d'obtenir la neutralité des Savovens; le chancelier Jean de Beaufort répondit au nom de son maître : qu'im des privilèges de la noblesse de Savoye était de servir indifféremment ceux qnHl lui plaisoU, et que la voye la plus sûre pour V avoir de son côté était de lui faire V offre la plus avantageuse * . Le succès ne répondit pas au cynisme de cette attitude. Les troupes combinées de Savoie, de Bourgogne et d'Orange furent battues à Anton (mai 14*30) dès le début de la campagne, et ces illusions de conquêtes se dissipèrent. La querelle, amortie pendant près de quinze ans, reçut enfm une solution par le traité de Bayonne (3 avril 1445). Le duc Louis, sur le conseil du pape Félix, son père, renonça à toute prétention sur le Valentinois et le Diois, et fit abandon d'une créance de trois mille ducats pour se libérer de l'hommage gu'il devait au roi de France comme seigneur du Faucigny et des fiefs transférés par le traité d'échange de 1354^. »

En dehors de ces faits importants, le duc Amédée intervint dans un grand nombre de questions d'un intérêt accessoire. Il fournit des secours d'hommes ou d'argent aux chanoines de Lausanne contre la commune, au comte de Vaudemont contre le duc de Bar, au sire de Rochebaron en Forez contre le comte d'Armagnac, au marquis de Montferrat contre Vis-

* Guichenon. Hitt, génial. Tome II. 43. Valbonnais. Hùi, du Dauph. Tomo I. 62.

' Depuis lors, lo Valentinois resta français, et fat à quatre reprises différentes <$rigé en duché -pairlo : en 1499 « pour César Borgia ; en 1548 , pour Diane de Poitiers ; en 1643, pour Grimaldl de Monaco ; en 1715 , pour Guyon de Matignon.

contiS puis contre les Vénitiens ; à l'empereur Sigismond contre les Hussites et les Taborites, à Paléologue contre les Turcs*, au roi de Chypre contre le soudan d'Egypte. i7 ne fit pas de guerre injuste y dit un contemporain ; il maintint avec énergie son droit; jamais il n'abusa de la force. Ce long règne fut donc rempli par assez de faits de guerre pour qu'il soit permis de trouver singulier le renom exclusivement pacifique qu'on lui attribue.

L'armée nationale, grâce à la topographie des Alpes, pouvait être convoquée et concentrée en quelques jours, soit au cœur de la vallée de l'Isère, sous les murs de Montmélian, soit sur les versants à pente douce qui descendent vers Genève, ou au débouché des vallées de l'Arve et de la Dranse ; elle avait pour réserve V escadron de Savoie, fort de seize cents chevaliers, suivis eux-mêmes de sept mille archers ou arbalétriers. La cavalerie féodale paraissait surtout imposante par l'éclat des armes et la valeur individuelle des gens de noble race ; mais le nerf des troupes régulières était déjà l'infanterie des paroisses et les compagnies disciplinées et savantes des mercenaires. A lire les récits confus des chroniqueurs du moyenâge, on pourrait croire que les armées féodales

* En 1427. le duc de Savoie, le marquis de Montferrat et Roland Pallavicini étaient entrés par trois côtés sur le territoire de l'Ëtat de Milan ; le duc leur opposa un célèbre condottiere , Ladislas Guinigi , qui repoussa les Piémontais. (Sismondi. Répub.ital, Mil, 381.)

' Jean de Gompey et F. de la Pallud de Varembon commandaient les 4,700 hommes envoyés au secours de Janus de Lusignan ; ils furent battus le 6 juillet li^ij.f Histoire de Bresse^ lie partie. 292.)

se composaient de gens assemblés au hasard, sans cadres réguliers ni comptabilité légale; mais, si Ton éclaire ces narrations obscures par les rapprochements tirés des comptes des trésoriers, une organisation compliquée se révèle : chaque soldat a sa paie, qui varie avec sa spécialité ; les inventaires de la monstre, ou revue au départ, servent à estimer les chevaux de bataille, les coursiers, les roncins, la perte des équipements et des bagages, dommages dont le seigneur est tenu de rembourser Féquivalent à ses vassaux * . Les hommes tués ne se comptaient pas; vieille habitude qu'on ne perdra pas de sitôt. J.es gens des paroisses recevaient une solde vanable suivant le heu d'origine, car, n'étant tenus au service militaire que pour un temps déterminé et dans un rayon fixe d'avance, ils se faisaient payer fort cher pour continuer la campagne au-delà de ces limites. La discipline était sévère, et les ordonnances pour la police des chevaliers faisant campagne renferment des détails curieux ' ; l'un des articles publiés à tous ceux de Bourgogne, de Lorraine, de Savoie et de France qui suivirent le comte de Nevers en Hongrie, est ainsi conçu :

« Gentilhomme faisant rnmour es camp perd cheval, casaque et harnois ; varlet qui feist du coustel perd le poing, et s'il robe il perd Taureille, etc. >

Quant à l'art des sièges, il s'essayait encore; la tactique des meilleurs capitaines s'usera

< Comte de Salaces. Hûtoire militaire du Piémont, — AR. CH. C. Rôles dit gène d'armes,

' Menabrea. Montméliav et Us Alpes,

longtemps à l'attaque des places les plus médiocres. Ainsi s'explique la quantité de châteaux qui hérissaient le sol de la Savoie avant Îue Lesdiguières, de 1590 à 1508, Henri IV en 600, et Louis XIV en 4690, n'eussent fait sauter les plus célèbres de ces forteresses. Un fait, dont les détails sont mal connus, donne l'idée du rôle que jouait le hasard des surprises et l'imprévu des coups de main dans les opérations militaires ou diplomatiques du XV® siècle. Vers 1434, à la suite d'un arrêt de justice qui condamnait plusieurs nobles de la vallée dfe Chambéry comme pillards et assassins * , Antoine de Sure et Aymar de Cordon imaginèrent de livrer le duc au comte de Clermont avec qui il était en querelle de voisinage au sujet des Dombes. Une barque stationna plusieurs jours au pied de la cnartreuse de Pierre-Chàtel ; on devait y attirer le prince et fuir sur les eaux du Rhône. Le comte de Clermont refusa de se prêter à la trahison ; Antoine de Sure livra ses complices et fut lui-même exécuté à Thonon. Des apologistes maladroits ont affirmé que dans cette longue suite des princes de la Maison de Savoie pas un seul n'a péri de mort violente, et que V histoire ne saurait mentionner un seul complot contre la vie ou le pouvoir d'un seul d'entre eux ^ Ce serait en effet une singularité unique depuis l'origine des monarchies ; mais la consécration de 1 ingratitude n'a point manqué à la dynastie de

* Et ordonnait la démolition de leurs châteaux aux Marches, à la Barre, au Châtelard, etc. (Àrch. de la Ch. des comptes. Séquestres et contumaces.)

* Nouvelle Revue de Paru, Tome III. Page 175.

Savoie, depuis les malheurs de Boniface-Koland jusqu à ceux de Victor-Amédée II, en traversant les complots et les guerres civiles du XV® siècle. Pden de plus odieux que ces attaques à la vie d'un prince ; le crime d'assassinat s y compliaue de Fattenlat à la paix publique ; d'ailleurs, la conscience universelle est si foncièrement honnête, qu'un despote assassiné devient presque un martyr, et qu'un coup de poignard manqué met tous les cœurs de son côté. Le supplice , en 141 7 , du conseiller et docteur ès-lois Jehan Lageret, décapité à Chambéry pour crimes de lèse-majesté^ de sortilège et de médecine, est aussi le dernier acte d'un drame mystérieux dont il serait instructif de retrouver les vrais ressorts. Malheureusement, ce procès n'a laissé de traces que dans les comptes des châtelains, pour le salaire des bourreaux, et dans les archives des trésoriers

f)our le séquestre des biens considérables de a victime, distribués aux favoris du prince et à ses propres parents * . Il faudrait savoir pourquoi Lageret, intime d'Amédée VIII, allié aux grandes familles féodales *, ne parvint pas à éviter cette accusation banale de sortilège dont il était aussi dangereux pour le vulgaire d'être chargé que facile aux gens en place de se débarrasser. Notez que l'arrêt ne fut pas rendu

* Comptes des lieutenants de Bonifacede Challant pour 1417, cités au Speeehio cronologico, pnge 234; et donation à Jean de Compey publiée par le marqnis Costa (Document ill des Seigneur t de CompeyJ; à Humbert^ frère du duc, d'après Cibrario, etc.

* 11 avait des terres dans plus de vingt paroisses , outre quantité de rentes et servis ; sa femme, Marguerite, était sœur de Bertrand de Duingt, baron de la Val d'Mre.

par le conseil suprême mais par un juge etrangel* à la province, Jean Tardy, juge aap-

Eeaux des bailliages de Bresse, Dombes et Valonne, et que le procès coïncida avec les voyages en bavoie de l'empereur et du pape. Quoi qu'il en soit, étant donnés les matériaux pour servir à l'histoire de la première moitié du XV® siècle, tels que l'incurie des uns et la duplicité des autres nous les ont conservés, il ne s'en dégage pas moins la preuve incontestable de vues généreuses et d'un progrès réel. La nation tout entière prend part à ce mouvement en avant caractérisé, dans son ensemble, par le code de 1430 et le concordat de 1432, dans ses détails, par quantité de faits locaux qui attestent des préoccupations moins personnelles, un esprit moins exclusif, une vie municipale fort active, qui réalise des améliorations matérielles considérables sans rien perdre de ses allures indépendantes * .

Amédée VUl régnait depuis quarante-trois ans ; il avait augmenté la fortime de sa maison, amélioré la condition sociale de ses sujets,

^ Â Moùtiers, par exemple, la ville achète des prés, qu'on appela le pré commun^ au prix de 220 florins, pour y tenir des foires et y attirer le commerce (titre du 5 septembre 1409) ; il y avait, dès le commencement du XV» siècle, une iiorloge publique qu'on remontait chaque soir et qui sonnait les heures (titre du 28 février 1420) ; les citoyens en prenaient le plus grand soin. Les élections des syndics avaient lieu dans la grande rue, par le suffrage universel, sur une liste de candidats (titres du 18 mars 1429 et du 21 octobre 1449). 11 semble qu'il y eût déjà des candidats officiels. En 1429, Jean Jaquemoz et Jacques de Grest sont élus syndics; ils avaient pour adversaires deux autres citoyens recommandés par l'archevêque. Consulter pour cette période les Archives d'Annecy,' de Thônes, de Sallanches, de Faverges, de La Roche, de Samoëns, de Bonnoville, de Rumilly.

publié des lois excellentes, pris une part active a toutes les affaires de son temps, il put croire sa tâche accomplie. Son âge, ses sentiments religieux le prédisposaient à la retraite ; mais il voulut se survivre. Délicate épreuve, et qui réussit à peu de princes; car la retraite, presque toujours, a trompé ceux qu'elle flattait de l'espérance du repos. Le 7 novembre 4434, le duc Amédée assembla les députés des trois Etats de Savoie* à Ripaille, et, de leur aveu, remit le pouvoir exécutif entre les mains de son fils Louis, avec la même dignité simple, le même accent de mélancolie que Charles-Quint, lorsqu'il abdiqua aussi entre les mains de son fils, cent vingt-un ans plus tard^. Cette nouveauté surpnt l'Europe; on n'était pas fait encore à ce spectacle d'un prince descendant volontairement du trône et qui, dans une entière vigueur d'esprit et de corps, proclamait le néant des grandeurs humaines devant le successeur auquel il les abandonnait. Plus sage que ne le fut Charles-Quint, Amédée VIII, renonçant à l'appareil et aux ennuis de la toute-puissance , s'en réservait une part, la seule véritablement attrayante pour un esprit intelligent et blasé. La direction des affau'es offre seule ces âpres jouissances qui restent nécessaires à l'homme dès longtemps habitué

« Amédée VIII. dit Grillet rDict. III. 193), n'abdiqua qu'après avoir convoqué les trois Etats du duché. Il est regrettable que l'abbé Grillet, qui paraît avoir eu à sa disposition quantité de documents aujourd'hui perdus, n'ait pas publié le texte original de toutes les pièces inédites qu'il dit avoir vues et dont il a fait usage.

' Le 36 octobre 1555 ; mais le duc Louis, malhenreasement, peut-être, pour la Savoie, n'était pas Philippe II.

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au commandement et qui sait ce que valent les empressements de la foule et les flatteries des parasites. En s'écartant de la cour, le duc retint dans sa main les fils qui font mouvoir les hommes.

Sur la rive gauche du lac Léman, à quelque distance de la riante ville de Thonon, en face d'un horizon à la fois merveilleux et paisible, s'élève un promontoire ombragé d'arbres. Les princes savoyens y possédaient un château*, Ripaille, où le duc Amédée avait installé, en 4410, des religieux Augustins. En 1430, il y fit bâtir un donjon à sept tours et s'y retira souvent avec les plus intimes de ses conseillers. C'est dans cet asile, fait à souhait pour les harmonies du repos, que le duc fixa, en 1434, sa résidence détinitive, ne conservant auprès de lui, de tous ses compagnons de guerre et de diplomatie, q^ue ceux dont les habitudes, l'âge et la condition personnelle avaient le j)lus d'analo^e avec ses propres préférences*. Simples mais point austères, ils partageaient leurs

* Ce n'était dans l'origine qu'un rendez-vous de chasse où Bonne de Bourbon fîi construire une maison de plaisance (1372.) Le testament d'Ame VI (27 février 1383) désigne cette châtellenie sous le nom de Ripalia, à ripd Lemani huûs. La régente Bonne data de Ripai lia des chartes de privilèges accordées à Thonon en 1384 et 1385; Amédée Vil y mourut en 1391. (Archives royales.)

^ Les seigneurs du Colombier, du Saix, de Menthon, de Glérens, de Buxy, d'oprès Paradin (Chroniques, IH. ch. IX), et Guichenon ("Hist, généal.j , ou du Saix, Lambert Odin , Amédée Champion, de Bussy, de Chevelu, de Colombie, d'après le Précis de la fondation du prieuré de Ripaille (SOC. SAV. Tome VII) ; ils étaient tous veufs comme le duc. Leurs écuyers étaient issus des plus nobles familles de la Savoie et du Piémont :Valperga, Varax, Candia,etc. (Voir le testament d' Amédée VIII, aux Arch. royal.)

heures de solitade entre la discussion des afiaires publiques elles exercices du cloître, et formaient un conseil d'état monastique dont le duc était, à la fois, le président et le prieur. Quelques méchants vers, écrits par Voltaire dans une heure de désœuvrement % ont accrédité Fopinion que Ripaille fut un lieu de plaisir, une sorte d'abbaye de Thèlême, et qu'Amédée YIII s'y montra le Lucullus du XV* siècle. Rien n'est plus faux; si les so- Utaires de Ripaille avaient conservé un train de vie conforme à leur position sociale, il ne dépassait pas cependant les besoins d'une société de vieillards -. Pendant cinq années, le

* An bord de cette mer où s'égarent mes yeux, Ripaille, je te vois. 0 bizarre Amédëe ! Est-il vrai que dans ces beaux lieux, etc.

' Une somme de 1,800 florins d'or de Savoie, payée sur la cassette dn duc, était assignée à la dotation et à l'entretien des sept chevaliers. Le prieur, chargé de solder les dépenses du logis et du service, recevait 600 florins ; chacun des chevaliers, 200. (AR. CH. C. Comptes des trésoriers.) Le florin d'or de Savoie valait, en 1434, environ onze francs de notre monnaie et servait alors à acheter pour plus de 15 francs de froment. (Mim, de la Soc. savois. VU. 323. à la note.) Lorsque iEneas Sylvlus, depuis pape sous le nom de Pie [[. fut chargé, en qualité de secrétaire du concile de Bâie, de faire l'enquête sur le duc Amédée qui, vivant dans le célibat et en religieux, venait d'être jugé digne de gouverner l'Eglise, il écrivit dans son rapport que ce duc, vivant à Ripaille avec beaucoup d'innocencct ne portait d'habits que ceux nécessaires pour se garantir du froid et ne mangeait que ce qu'il fallait pour ne point mourir de faim. Les seuls contemporains qui aient accusé de mollesse le duc Amédée sont Poggio , dans ses Facéties, et Monstrelet, dans ses Chroniques. Poggio était le secrétaire intime d'Eugène IV, le même qui traitait dans ses bulles Félix V d'Asmodée, et les Pères de Bâle de démons. Monstrelet était l'homme du duc de Bourgogne , Philippe-le-Bon , devenu l'adversaire irréconciliable du duc de Savoie. Les attaques de ces pamphlétaires, accueillies par Duclos {'Histoire de louis XI. II.) et par Richelet ^Diction"

duc Amédée dirigea de Ripaille les affaires d'Etat de la Savoie ; le prince Louis était son lieutenant et son mandataire. Ces cinq années sont signalées en Europe par des faits considérables auxquels la Savoie reste indifférente iusqu'à ce que le vieux duc ait pris parti dans le grand schisme (1439).

Le voisinage du concile, la reconnaissance de la légalité de cette assemblée par le duc Amédée, faisaient de la Savoie le plus naturel appui des Pères de Bàle. Les Etats-Généraux furent, à plusieurs fois, consultés sur les affaires publiques à propos du choix qu'il convenait de laire entre le pape et le concile ; il est à croire, d'après les témoignages malheureusement incomplets que nous ont conservés les archives de la Chambre des comptes, que le duc ne prit parti que sur l'avis mûrement réfléchi des députés des villes, sans lesquels, dit^il à Evian en 4436 et en 1439, à Thonon en 1437, il ne veut aucunement délibérer^. Plus tard, conséquents dans leurs vues politiques, les Etats accordent à Félix V des subsides pour conserver

naire des mots de la langue française. Edit. de Genève. 1680) , résumées et popularisées par une facétie de Voltaire , ont suffi pour dénaturer le sens d'une expression qui, du temps de Moréri {'Dictionnaire hist. et géog, Edit. de Lyon. 1673) , signifiait simplement jouir dans le repos des plaisirs innocents de la campagne. Qu'auraient donc dit Poggio et Monstrelet si les solitaires de Ripaille avaient mené la vie des moines de l'abbaye de Talloires après leur réforme de 1563? (Coutumier de V abbaye de Talloires ^ rédigé en 1568 par l'abbé dom Claude de Granier. Entre autres dispositions, l'abbé réduit à six services l'ordonnance de chacun des trois repas de la journée.) L'histoire ne doit se faire la complaisante ni des sévérités ni des indulgences des partis, car ses décisions ne sont jamais sans appel.

> Cibrario. Storia di Torino, Tome I. 386.

ce pontificat qui est leur œuvre * . Le pape et le concile, pour rallier les dissidents par un succès, avaient négocié, chacun de son côté, le retour de l'Eglise grecque à l'orthodoxie ; le pape Eugène eut le aessus dans cette lutte diplomatiaue qui exigeait autant d'adresse que d'activité ^ Le transfert à Florence du concile de Ferrare et la signature de l'acte d'union (6 juillet 1439) décident les Pères de Bâle à l'éclat d'une rupture; là encore ils sont devancés par la finesse italienne. Le 4 septembre 1439, les Pères de Florence condamnent ceux de Bàle comme schismatiques ; ceux-ci répliquent par la sentence de déposition d'Eugène IV etT élection du duc de Savoie, Amédée VIII (5 novembre). C'était un coup hardi que d'élever au pontificat suprême un prince temporel dont la position politique, les sentiments religieux, la vie détachée du monde, mais active et remuante, pouvaient être des motifs d'espoir autant que des sujets d'inquiétude. Amédée VIII s'attendait à ce résultat d'une politique adroite et conciliante; il céda vite aux instances des cardinaux qui vinrent le solliciter à Ripaille, prit le nom de Félix V et se rendit à Bâle en magnifique équipage. Je ne le suivrai pas dans les luttes passionnées de sa délicate et dangereuse entreprise ^ Aussitôt après son exaltation, il livra de fait le gouver-

* Arch. de la Ch. dos comptes. ^Subsides pour le pontifUat, Rouleaux de lUO et 1441.)

^ Voir les détails au fascicule 513 des Portefeuilles historiques des ÀR. GEN. et aux Mémoires SOC. SAV.

' Voir les détails dans le Père Monod (Àmadeus paci^us), l'abbé f\e\kTY tEist.eeclésiastique.QiW), Guichenon fEist, gé" n/al.II.60), etles Mémoires de USocd'hist, et d'arch, de Genève.

nement à son fils; trois mois plus tard, le 6 janvier 1440, il consomma son abdication par un acte solennel proclamé dans la chapelle du château de Thonon ^ . Cependant il persista à réserver sa part dans le gouvernement, et montra par plusieurs actes * sa ténacité à se reprendre à l'exercice du pouvoir. Lorsque les événements eurent rendu nécessaire la retraite de Félix V, les rois de France, d'Angleterre et de Sicile négocièrent les conditions auxquelles Amédée-Félix se démettrait du pontificat, et se rendirent caution de la bonne foi du pape Nicol^y. Le 7 avril 4449, Félix V déclara solennellement qu'il se démettoit du Papat pour le plus asseuré repos de VEglisey et d la requeste des rois françois^, angloiSy sicilien, avec le dauphin du Viennois^. C'est le cas de rappeler les judicieuses paroles que Froissart avait écrites au début de ces querelles du schisme, les plus tristes de celles qui peuvent diviser les peuples, car elle^ s'attaquent aux meilleurs sentiments de l'àme :

« Un temps on s'émerveillera comment l'Eglise peut cheoir en tels troubles ne si longuement demourer. Ce maulvais schisme ha engendré des maulx infinis, ce qui

* A R. CH. C. Chahlais et Faucigny. — Prot. et Investit, 416.

* Voir aux Archives de Genève les nombreuses correspondances Inédites de 1439 à 1449, et, aux PREUVES de cette histoire, les Documents n^» IX et X.

3 A la mort d'Eugène (1447) , Nicolas Y est aussitôt reconnu par l'Allemagne et par la France. Le duc de Bourgogne luimême, dans ses traités avec le duc de Savoie, réservait le fait de l'Eglise. (Mém. de la Soc. Savois. VII. 356.)

* Par lettres patentes du 5 décembre 1445, le dauphin Louis défend aux provinces du Dauphiné de reconnaître la juridiction spirituelle de Félix Y. (Arch. de Grenoble.)

feut au grant dommaige des abbayes et épiscopaux, veu

Jue, pour estre recopeu à qui mieulx, ung chascun des eux papes concedoit des droicts à ses adbérens, ce qui faisoyt des doubleures partout. Ce feut une playe envoyée de Dieu pour adviser et faire considérer aux clercs le ^and estât et superfluité qu'ils Jtenoient et fesoient. Mais plusieurs n'en avoient soucy , estant si aveugles d'orgueil qu'ung chascun se vouloit ressembler l'un^ à l'autre ; et si nostre foy n'eust esté confirmée es mains et grâce de l'Esprit sainct elle eust croslé ou branlé, car les grans seigneurs terriens ne faisoient que rire et ballader au temps auquel je croniquois ces croniques * . >

Amédée-Félix , conservant de ses honneurs ecclésiastiques la dignité de cardinal, du titre de sainte Sabine, et l'administration des diocèses du Léman, ne rentra pas à Ripaille; il vécut successivement à Lausanne, à Turin, à Thonon, et mourut à Genève, le 7 janvier i4M', laissant le souvenir, malgré les erreurs d'une vie aussi a^tée, d'un prince religieux, détaché des ambitions mondaines, d'un esprit délié, souple, indulgent, d'un cœur sincère, ouvert aux meilleurs sentiments de l'homme. Il était âjjé de soixante-sept ans, dont il avait ré^é cinquante-huit. Le génie pacifique et civihsateur de la Savoie descendait avec lui dans la tombe.

* Chronique de France, d* Angleterre, d'Ecotte et d'Et^ pagne (de 1836 à 1400) ; édition do Paris, de 1498.

' Diarium efistolarum Àmœdei cardinalie eabinensis, (Manuscrit de la Bibl.de Genève.) — Pigna. ^Storia di Este. 239.)

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