‹ Histoire de Savoie (volume 2)Chapitre 2 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DESCRIPTION DES ALPES OCCIDENTALES. — IN- FLUENCE DES SITES ET DU CLIMAT SUR LES APTITUDES ET LES MŒURS.

La géogi^aphie explique Thistoire. La physionomie d'un peuple et celle d'un pays se composent d'éléments si variés que la comparaison d'une longue série d-e faits suffit à peine pour en donner une. vue d'ensemble. La Savoie, resserrée entre les grandes monarchies, toujours disputée, souvent surprise, et dont l'histoire accidentée se mêle au grand courant de l'histoire générale jusqu'à s'y perdre, me rappelle le Courtil de Chamonix, oasis embaumée que les neiges menacent toujours et qui toujours résiste, gerbe fleurie que de hardis chercheurs peuvent seuls atteindre; mais, à la cueillir, on oublie labeurs et périls.

La Savoie est au centre de l'Europe, au milieu de la zone tempérée du nord, entre le 45® et le 46® de^ré de latitude Nord et le 3® et le 4® degré de longitude Est; sa superficie est d'environ 1 ,200,000 hectares ; elle compte G36

communes et 545,430 habitants * . Le climat y offre des variations infinies ; un hiver perpétuel règne au sommet des Alpes; mais dans la combe de Savoie^ et sur certains points du Chablais, à*Cologny, Yvoire, à Talloires siule lac d'Annecy, à Saint-Genix d'Aoste sur le Guiers, on cultive avec la vime, le tabac et les amandiers, les figuiers et les jasmins. La Savoie, moins vantée que la Suisse et le Tyrol pour la variété de ses paysages, n'a rien à envier à ces deux pays quant au charme de ses vallées et de ses lacs, ou à la majesté de ses horizons. Située entre la France, Fltalieet r Allemagne, elle réunit dans son aspect physique les traits les plus accentués de ces trois régions, de même que l'esprit de ses habitants s'est imprégné du génie des trois races. On y

f)arle français jusque dans les plus hauts chaets alpestres ; sauf pour quelques vUlages des environs de Genève, la religion catholique est

* Recensement de 1866. En 1806, d'après M. deVeroeilbJa population da département da Mont-Blanc s'élevait à 300,239 habitants, dont 3,873 soldats. — La Savoie forme aujourd'hai deux départements : Savoie, chef-lieu Chambéry; sous-pré^ fectures : Albertville, Moûtiers, Saint-Jean de Maurienne ; — Haute-Savoie, chef-lieu Annecy; sous-préfectures: Bonneville, Saint-Julien, Thonon.

' La combe de Savoie était à l'origine le territoire restreint qui s'étend au pied des escarpements des Bauges, en plein soleil, dans le demi-cercle que l'arête de Montmélian et d'Arbin défend des vents du nord, et le contrefort de Fréterive et de Myolans, du vent des glaciers. C'est le berceau de la vigne dans les Alpes (Celse. De medtcina. IV. Cap. V); le pays du vin par excellence (Pline. Hist, nat. XIV. Cap. II); le lieu d'origine du raisin aux pédoncules allongés, aux grains ballottants, qui s'appelle savoyen (Note du docteur Pinget). De là, la culture de la vigne s'étendit, avec le nom du territoire, depuis Chapareilian jusqu'à Conflans, et depuis Ghignin et Monterminod jusqu'à Seyssel.

■^ si -^

celle de Tuniversalité des habitants ; an archevêque (à Chambéry) et trois évêques (à Saint- Jean de Maurienne, Moûtiers en Tarentaise et Annecy) se partagent la direction spirituelle de ce pays resté profondément religieux.

Vue à vol d'oiseau, la Savoie se présente sous la forme d'un immense versant qui descend obliquement de Test à Touest et du nord au sud, du sommet des grandes Alpes jusqu'au cours sinueux du Rhône, au-delà duquel se relèvent en brusques ressauts le Jura, le Vivarais et les Cévennes. Le Mont-Blanc (4,810 mètres d'altitude),, le mont Iseran (4,045), le mont Thabor (3,203), marquent les points culminants de cette chaîne alpestre que traversent les routes historiques du grand et du petit Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Les points extrêmes de la base sont, au nord, Saint-Gingolph (395 mètres), sur le lac de Genève; au sud, Saint-Genix d'Aoste, au confluent du Guiers avec le Rhône (204 J ^ . »

Si Ton entre dans le détail, Tœil s arrête tout d'abord sur deux larges dépressions auxquelles se rattachent de profondes coupures transversales et des rides par milliers. Les grandes eaux des glaciers ont creusé les bassins du Rhône et de l'Isère dont la direction parallèle décrit une double courbe de l'est à l'ouest et du nord au sud. Le voyageur qui remonte la large vallée du Graisivaudan, de Grenoble à Montmélian, le val d'Isère jusqu'à Conflans, et le val de Tarentaise jusqu'aux

* L'hospice du Grand-Saint-Bernard est à 2,193 mètres d'altitude , celui du Petit-Saint-Bernard à 2,156 , celui du Mont- Cenis à 1.940 met. Ces cotes sont empruntées à VHypsométrie de la province de Savoie (Moûtiers, 1866),

sources de l'Isère, traverse successivement les sites les plus variés et peut cueillir, dans une journée d'été, les plantes qui croissent du 80« au 40^ degré de latitude, depuis la fleur de grenadier des ruines de Myolans jusqu'au rhododendron du val de Tignes et aux saxifrages à feuille de bruyère du mont Iseran.

Amis inconnus, à qui j'essaie de servir de guide, laissez-vous séduire un instant aux beautés imprévues de cette sublime nature. Quittons les riches vignobles étages sous les montagnes murales des Bauges et cette vallée de Ghambéry, tiède, ombreuse, semée de vergers et de villas; remontons le cours de l'Isère. A droite, la gorge profonde, abrupte et sauvage où bondit l'eau torrentueuse de 1 Arc, s'ouvre par les défilés de la Maurienne un rude chemin jusqu'au col du Mont-Cenis; plus loin, la Tarentaiso apparaît charmante, malgré la sévérité de ses aspects. Ses plantureux pâturages se peuplent de milliers de vaches blondes aux sonnettes retentissantes; l'écureuil noir joue dans les sapinières ; le chamois et Faigle se partagent la solitude des hauteurs. Au-delà, se dresse le colosse éruptif du Mont- Blanc avec ses fleuves d'argent en fusion, ses aiguilles rousses, ses parois glauoues, et ces fossés de géants qu'on ap[)elle rAllée-Blanche et le val de Ghamonix. Du pic du Brévent, verticalement escarpé sur un chaos de montagnes qui s'abaissent sous le regard et, de ces hauteurs, font l'illusion d'une vaste plaine à peine ridée par des filets d'eau, le regard se perd sur quelques trouées d'un bleu vif, ce sont les lacs. A l'norizon. la ligne eflacée du Jura ; une zone bleuâtre, le lac de Genève; une zone

sombre ou claire, selon l'heure du jour, le Valley * ; puis, à mesure que l'on descend, la vallée de TArve, où s'amassent les eaux du Faucigny, la coupure du Giffre qui lui jette les neiges de Samoëns; plus au nord, les deux Dranses qui accidentent le Chablais depuis l'abbaye d Aulps jusqu'à Thonon. Si l'on jette en arrière ce coup-d'œil de regret et de joie qui mesure la route parcourue, qu'on soit sur les sentiers de la montagne ou par les grands chemins de la vie, on aperçoit au-dessus des premiers plans, verts, sombres et paisibles, les lignes austères des granités noyées dans des vapeurs bleuâtres, puis les cimes neigeuses qu éclaire la pourpre du soir.

Le versant occidental du bassin du Rhône, délimité par les crêtes qui le séparent du bassin de l'Isère, depuis le massif du Mont-Blanc jusqu'aux derniers chaînons du massif de la Chartreuse en passant par le relief accidenté des Bauges, est coupé du nord-est au sudouest par de nombreux cours d'eau, les Dranses, l'Arve, le Giffre, les Usses, le Fier, le Qiéran, les deux Guiers. Ces torrents roulent leurs flots écumants dans autant de gorges abruptes dont les sinuosités capricieuses défient toute description. Quand ces vallées se resserrent, ce sont presque toujours, comme le Rhône à Bellegarde et à La Balme de Pierre-Châtel, comme le Giffre à la combe de Sixt et au passage des Tines, les Usses au pont de la Caille, le Fier entre Rumilly et Seyssel, le Chéran sous Allèves, le Guiers à

* J'adopte pour le Valley et les Vallésans, l'orthographe logique suivie par le ministre piémoiitais Solar de la Marguerite, dans son édition officielle des Traités publics (1836).

Entremont et aux portes de Qiailles, d'immenses parois de rochers dont les brisures verticales sont revêtues çà et là de quelques fleurs qui s'accrochent aux saillies; au fond, l'eau gnse , rapide et bruyante , tournoie audessus d'un gouffre ou rejaillit en écume contre les blocs détachés de la montagne. En deçà ou au-delà de ces précipices infranchissables dont la plume ne peut rendre la sauvage grandeur, on trouve avec surprise de larges vallées, de souriants paysages, des abris ensoleillés sur la lisière des grands bois , des villages, des châteaux, des villes. Chose singulière, et qui pourtant s'explique par le calme relatif dont jouirent autrefois ces vallées à l'écart des grandes voies par où les soldats et les marchands traversaient les Alpes, ce côté de la Savoie fut le seul que choisirent les fondateurs d'abbayes et les pieux cénobites qui se retiraient du siècle .

La Savoie,, pas plus que la Suisse, ne peut se peindre par des mots; il faut étudier ce magnifique chaos sur les cartel de l' étatmajor; puis, à pied, suivre ces vallées ombreuses, gravir ces vertes montagnes.

De l'admiration de ces merveilleux paysages savoyens * à l'étude des faits qui ont pétri ces masses calcaires, jeté çà et là ces pics de

* La Savoie était fort mal connue avant qu'un plébiscite l'eût naturalisée française. On attribuait à la Suisse la vallée de Ghamonix, de même qu'on accuse le Rhône des crues subites del'Arve; etc. En 1741, le voyageur anglais Pocock visita la vallée de Ghamonix et, par une singulière aberration de vanité nationale, le géographe Murray (1839) reproduisait l'erreur de l'Allemand Ebel ri 793) qui supposait que ce pays, oublié sur les cartes quoiqu'il fût à dix-huit lieues de Genève, n'était civilisé que depuis l'exploration de 1741.

Page 1