‹ Histoire de Savoie (volume 2)Chapitre 3 sur 38 · AU · texte numérisé non relu

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granité, creusé ces largesbassins pour y semer ici des pampres et là des sapins, la transition est naturelle. Intéressé au mineur des Hurtières, au pâtre de Uoselyn, au chasseur de chamois de Valorsine, au laboureur du Chablais, au vigneron de Cruet, on cherche à savoir ce que la nature a fait pour cette vaillante race de travailleurs et comment euxmêmes, en retour, se sont servis, à travers l'histoire, des dons do Dieu.

Au point de vue géologique, la Savoie présente un tableau complet des accidents qui se sont produits dans les Alpes occidentales. Ce large versant qui descend des Alpes du Piémont au cours du Rhône, est brisé vers le milieu par une faille ou fracture de 150 kilomètres de longueur. Du nord au sud se dresse la grande chaîne qui, sous le nomade crête de Belledonne, s'étend du Mont-Blanc au mont Pelvoux et ne s'ouvre que pour livrer passage à l'Isère et à l'Arc. Parallèlement se sont produites des failles secondaires et se sont soulevés les massifs subalpins du Grand-Som, des Bauges, du Faucigny, du Salève, des Voirons, coupés par les bassins du lac du Bourget, du lac d'Annecy, de l'Arve, dé la Dranse, du Haut-Rhône, tandis que les derniers chaînons du Jura, rompus par le flot du Rhône au fort de l'Ecluse et à Pierre-Châtel, se continuent par les prolongements du Wuache et du mont du Chat * .

Ami lecteur, si tu crois cette digression

• Consulter pour tous ces détails la belle Carte géologique de la Savoie, dressée par Cli. Lory, l'abbé Vallet et L. Pillet J1868), et la Carte géologique de la Maurienne et de la Tarentaise, par Ch. Lory et l'abbé Vallet. Ces cartes font suite, en

sur l'état ancien des Alpes occidentales inutile à une histoire générale du peuple qui t'intéresse, prends et lis les livres de Lyell, de Zimmermann , de Figuier , et surtout les piquantes dissertations de Zeller sur les identités qu'il est aisé de constater entre Vaspect d'un pays et le caractère de ses habitants. Tu excuseras sans doute alors les détails techniques qui vont suivre, ou tu sauteras dix pages s'ils t'ennuient.

Le refroidissement de l'écorce terrestre * qui s'épaissit avec les siècles, mille accidents dont la terrible grandeur effraie l'imagination, une sorte de mouvement respiratoire du globe, produisirent, à des époques inconnues et à des intervalles qu'on ne peut préciser, ces étages successifs dont l'étude sévère donne Vordre natilrel de formation, quelle que soit aujourd'hui leur position relative.

C'est ainsi que de la carte géologique de la crête de Belledonne et de ses prolongements, — marquant sur la ligne médiane une série de roches cristallines, sur les versants des bandes latérales de lias schisteux, à l'est, dans l'alignement des grandes failles, une vaste zone lormée par les grès à anthracite, depuis Sion, dans le Valley, jusqu'au sud de Briançon, — on peut déduire la carte physique des Alpes des milliers de siècles avant la création de l'homme. L'étude des empreintes végétales et des fossiles atteste que, pendant la période

la complétant et la rectifiant, à la Carte de la Savoie septentrionale et du massif du Mont-Blanc, par Alph. Favre, de Genève (1862).

* Qui n'a que Vépaisseur proportionnelle d'une coquille d'œuf. (A. Brongniart. Coupe théorique de Vécorce du globe,)

houillère, les Alpes émergeaient de TOcéan comme une masse de falaises, découpées par des golfes aussi profonds et sinueux que les fiords de la Norwège. La chaîne centrale formait un plateau saillant et accidenté^ submergé seulement dans ses parties les plus basses, comme cela eut lieu, a la même époque, pour le plateau central de la France *. A Petit-Cœur et au bourg d'Oisans, la faible puissance (4 mètre d'épaisseur moyenne) et la discontinuité des grès à anthracite indiquent qu'ils ont été formés dans des bassins circonscrits, simples dépressions de terrains en partie émergés; dans le Briançonnais, la Haute-Maurienne, la llaute-Tarentaise, au contraire, les dépôts presque continus et très puissants ' se sont superposés dans un large détroit entre les massifs primitifs de la crête de Belledonne et ceux du Piémont. Je n'insiste pas sur des exemples qu'il est aisé de multiplier ®.

Le plus ancien terrain d'eau douce de la Savoie s'étendait en nappe régulière depuis les ruines de Saint-Claude près Ghambéry (720 mètres d'altitude), jusqu'à Samoëns dans le haut Faucigny et Macôt en Tarentaise, qui sont à peu près au même niveau. De cette mer , la cime du mont du Chat , les arêtes vives du massif de la Chartreuse, de celui des

' Ch. Lory. Essai sur la structure géologique des Alpes entre le Mo'nt-Blanc el le Mont-Viso.

* Des deux côtés de la gorge de l'Arc, entre Saint-Michel et Modane, les grès à anthracite s'élèvent à 2,000 el 2,500 mètres au-dessus de la rivière. [Bullet. de la Soc. géoL XXIII. 489.)

^ Ainsi, les calcaires de Lémenc datent de la mer jurassique; les roches du Biolay, de la mer crétacée; les collines de Tresserve, des mollasses tertiaires, et les lignites de Sonnaz, d'alluvions relativement récentes.

Bauges, surgissaient comme autant d'îlots; de Grenoble à Thônes, une longue dépression servait de lit aux sédiments d'un courant peu rapide * dont l(»s flots heurtaient les promontoires du CovuH'i et de Naves (massif du MontrJBlanc), de la Vanoise et de la Madelène (chaîne qui sépare la Tarcmtaise de la Maurienne) , du Galibier et des Hurtiores (chaîne? qui sépare la Maurienne du Graisivaudan).

Depuis la période du lias et de la craie, les Alpes forment un plus vaste continent. A mesure que Teau devient plus limpide , la roche dépose, au lieu de schistes argileux, des calcaires massifs comme ceux du Saléve , de (Huses , de Vunines. Les paysag(îS, dont la coupe du sol nous a conserve Timage, offraient le mélange singulier de la végétation (les temps primitifs unie à celle de nos jours. Dans le massif des Bauges (040 métrés) , la mollasse lacustre se supj'.rpose au grès* on y retrouve des empreintes (le; palmiers (flabeUariaJ , et de conifères (ciipressites et phiiten) '.

A une époque immédiatement antérieure à la période glaciaire, se rencontre, en Savoie comme en Suisse , une alluvion de cailloux, de sables , d'argiles, de lignilfîs, qui forme la base du terrain (Quaternaire (le plus récent). Cette alluvion accuse Texistence d'une vaste nappe d'eau atteignant à uikî altitude de 4(K) mètres environ; ce lac s'étendait donc dan»

• Louis Pillct. — Cartes géologiques, publiées de 1863 à 18tJ7.

» Sous la tour do (irésy, le dépôt lacustre atteint une épaisseur de 480 mètres. La mollasse marine, mêlée de jaspe vert, de grenats, de feldspath rose, s'y superpose, en quelques endroits, aux marnes lacustres (Pillet. loco CitatoJ»

les bassins actuels de l'Isère et du Rhône, entre Conflans , Epierre , Gruet , Apremont, Claratfond , Belley , et au - dessous du lac d'Annecy (448 mètres), et de ceux des Bauges.

Parmi les hypothèses proposées pour expliquer le refroidissement étrange appelé période glaciaire, une des plus simples est Tafiaissement du continent africain ; TEurope n'étant plus réchaulYée périodiquement par les chaudes effluves des vents du sud , le sirocco des Italiens, le fohn des Suisses , il s'y produisit un froid assez vif pour changer les lacs en blocs de glace ; les neiges accumulées d'une longue série d'hivers purent ensuite suffire pour recouvrir ces rivages élevés et former ces glaciers gigantesques qui ont marqué leurs traces jusque dans les vallées les plus éloignées * .

Le glacier du Rhône , le plus important des glaciers des Alpes , remplissait la large dépression du Valley, s'étendait dans la plaine comprise entxe les Alpes et le Jura, depuis le fort de l'Ecluse jusqu'aux environs d'Aarau. Il a laissé des blocs erratiques , sur les flancs du Jura, à la hauteur de 1,040 mètres. Au mont de Sion, il recevait le glacier de l'Arve; par les dépressions qui séparent le Môle du Faucigny du massif des Bauges, et celuirci du massif du Grand-Som , il se rattachait au glacier de l'Isère, recouvrait, de l'est à l'ouest, le Dauphiné, la Bresse, et ne s'arrêtait qu'aux premiers contre-forts du Vivarais.

* D'après les récentes démonstrations de Ch. Martins> il suffirait d'un abaissement de température de quatre degrés pour faire descendre le glacier de rArve jusqu'aux portes de Genève.

Ces trois glaciers du Rhône , de TArve , de risère formaient une mer de glace dont celle de Chamonix est le portrait fidèle, dans des proportions singulièrement réduites. Des îlots rocheux en émergeaient ça et là, comme, sous nos yeux, Taiguilie verte ou les cimes saillantes du mont Rosa se dressent du sein des neiges éternelles, ^étaient , dans le bassin de Chambéry , la Dent du Chat, la Dent de Granier, le Nivolet, la Margériaz, le Semenoz et, plus en arrière, toutes les arêtes à pentes roides qui dépassent 2,(KX) mètres d'altitude *.

un nouveau soulèvement du continent africain permet aux vents du sud de se réchauffer sur ces vastes plages sablonneuses qui réverbèrent les rayons du soleil des tropiques ; ces vents arrivent sur les rivages des Alpes dont ils mettent les neiges et les glaces dans un état de fusion presque instantanée. Les désastres que causèrent dans la Maurienne , dans la Tarentaise , dans le Valley , pendant Tautomne de 186(), trois jours de vent du sud, peuvent donner Tidée de ce que furent les épouvantables inondations appelées Diluvium par les savants. Des courants d'une puissance elïrayante balayent les boues et les glaces , entassent sur quelques points les eboulis des cimes, creusent les grands lacs en immenses bassins, et sillonnent le versant occidental des Alpes de profondes coupures; puis, par les seules lois de l'équilibre , les glaciers rentrent peu à peu dans leurs anciennes limites. Les ravins profonds qu'ils

> G. de Mortillet. Carte dei ancienx glaciers det Àlpet, — Mgr Rendu. Théorie des gtaciers de la Savoie.

laissent libres, corrodés par le passage furieux de ces torrents de pierres, de ces avalanches de débris liquéfiés , se comblèrent ensuite, quand le mouvement des eaux se ralentit, par les sédiments qui obstruèrent les vallées et fermèrent leurs parties les plus étroites comme avec de gigantesques digues naturelles. Les traces du Diluviiim ne paraissent pas dépasser en Savoie le niveau du Mo.nt-Cenis (1,940 mètres) et du Cormet de Roselyn (4,964). Ces alluvions ne renferment pas trace de vie organique ; leur fange humide et froide ne redevint fertile qu'après avoir été fécondée pendant des siècles par la lumière * .

L'étude des glaciers des Alpes a exercé sur la littérature française une action considérable et trop peu remarquée. Bénédict de Saussure publie, en 4779, son Voyage dans les Alpes; Ramond de Carbon nières visite la Savoie en 4780, imprime en 4789 ses Observations faites dans les Pyrénées, où il résume en traits magnifiques les beautés des hautes cimes ; en 4796 seulement. Bernardin de Saint-Pierre écrira ses Harmonies de la nature qui , avec les Voyages de Chateaubriand (4840) et les Tableaux de la nature de Humboldt (4828), jetteront l'esprit contemporain dans une voie d'investigations et d'admirations dont s'applaudit le XlXe siècle.

Après la secousse du Diluvium, la Savoie devint le pays des lacs. 11 suffit, pour «'en convaincre, de constater la hauteur des sédiments quaternaires et de promener le niveau

* À. Favre. Géologie des Alpes de Savoie. — J. Tyndall. Glaciers des Alpes, traduits en lb67. — À. de Humboldt. Cosmos, Edilion de 1»48.

sur la carte de Tétat-major sarde. Ces alluvions dépassent 300 mètres dans le bassin de Ghambéry ; le lac du Bour^içet couvrait donc Chambéry (274 mètres), Montmélian (283), Saint-Jean de la Porte (2{)2), Bourdeau (293), Aix (255), Albens (203) et toutcî la (^hautagne, pour ne s'arrêter qu'aux collines de Ceyzerieu et à la Balme de Pierrc-Chàtel d'un côté, au Wuache, prolonfçeaut la chaîne du Jura, de Tautre. Séparé de celte nappe d'eau par le barrage que fonnent les collines de mollasse marine d Alby, à Trévignin, un autre lac, long et étroit, recevait les dépôts du (^héran au sortir du délilé de Bange; il atteignait, à Cusv, une hauteur de 557 mètres au-dessus de rOcéan. Peut-être un troisième lac, plus élevé, occupait-il le fond des Bauges, entre Arith et Bellecombe. Le lac d'Annecy baignait le pied du Salève ; le lac Léman remplissait le Valley, venait battre de ses flots les pentes du Jorat, celles du Jura, le mont Wuache, le mont de Sion, les Salèves, les Voirons, et se précipitait en cascade dans le bassin du lac de Chàtillou (ou du Bourget) par l'étroite coupure de Bellegarde et du pont d'Arlod. Les barrages naturels du détroit du Saix et de Villette créaient en Tarentaise un lac supérieur (660 mètres d'altitude); la Maurienne, obstruée au rocher de Charbonnières, était aux deux tiers sous l'eau ; et le lac des Echelles n'avait point encore franchi ses étroites écluses des portes de Chailles et de Saint-Etienne.

Tous ces lacs, alimentés par les neiges des hauts sommets , se rattachant les uns aux autres par des torrents en cascades , sous la âombre verdure des sapins , présentaient un

aspect sauvage et grandiose. Quelle était, dans les harmonies de la nature , la mission de ces bassins superposés que traversait, en s'y épurant , Teau froide et lourde des glaciers ? De recevoir Veau sauvage, comme disent les montagnards , et d'en faire de Veau vivante. Cette disposition primitive des lacs, étages en déversoirs successifs, se retrouve au complet dans l'Engadine et le pays de Lucerne * , dans les mers intérieures du Canada , dans les eaux étagées des hauts plateaux de TAsie centrale. Après la période glaciaire , le climat de la Savoie était celui de 1 Hélix hor tenais, presque le même qu aujourd'hui ; le rhinocéros , le cheval, le cerf, Tours, Taurochs peuplaient ces vastes pâturages et ces immenses forêts où la flore actuelle s'entremêlait à quantité d'espèces disparues. Les alluvions renierment aussi nombre de fossiles dont les uns sont identiques à des espèces encore vivantes, dont les autres sont perdus. A l'époque de formation des épaisses couches de sables de la vallée du Rhône , le dinothérium et le mastodonte vivaient dans les Bauges sous les cyprès et les fougères arborescentes. Puis, une végétation épaisse couvre les pentes rendues plus abruptes par le creusement des vallées ; le bassin des lacs foisonne de plantes aquatiques ; un climat humide et froid succède dans ces gorges profondes à la température naturelle à des rivages jadis plus découverts et moins accidentés; la vie renaît exubérante sur les alluvions récentes; les grandes commotions cessent; l'homme apparaît.

^ Tschûdi. Les Alpes, cité par Michelet. (La Montagne.J

Ces études présenteraient un simple attrait de curiosité si les convulsions géologiques avaient eu pour résultat unique de modeler le relief apparent du sol et d'accentuer les vues pittoresques. Mais les formations , les dislocations et les affleurements dos terrains ont eii des conséquences pratiques d'un intérêt immédiat pour la richesse des habitants, leurs aptitudes, leurs relations et leurs destinées. Pas une secousse des Alpes , pas un changement de niveau dans la superi)osition oies couches qui n'aient fait apparaître un dépôt de matières utiles ou jaillir des eaux précieuses. Je me borne à citer quelques noms et les principaux gisements ^ .

Parmi les marbres, les blancs du détroit du Saix (Tarentaise), les roses de Pralognan, les noirs de La Rochette et de Saint -Jeoire, la brèche violette do Villette, etc. Puis les jaspes rouges de Saint-Cffti'vais (Faucigny), la serpentine de Bessaiis (Mauriejme), les albâtres de Saint-Jean, etc. t^es roches granitoïdes dont le gisement constitue un massif géologique énorme, depuis Saint-Léger jusqu au Mont- Blanc dont U forme le bloc gigantesque, sont exploitées à Epierre (Maurienne), dont la çrotogyne devient célèbre. Les sédiments calcaires sont utilisés surtout pour la chaux au Pas-du- Roc ^Maurienne), à Lusier, près Sallanches; les dépôts du trias pour les plâtres, à Armoy,

* J.a Statistique du département du Mont-Blanc^ rédigée par M. de Vernollh, (mï 1807, contient qunntilé do faits, de r/liifrres authentiques, et de détails agricoles et écunomiqnes, qui offrent encore aujourd'hui un sérieux intérêt. Pour tout ce qui a trait aux antiquités il faut étudier la Description des Alpes grecques etcotiieimes, d'Albanis Beaumont, livre consciencieux qui complète le Theatrwn Sabaudiœ de 1735.

près de Thonon, à Morillon (Faucigny); de même que les gypses de Grignon (Albertville) et de Droisy (Seyssel) ; les ciments de Vimines et de Montagnole se rattachent au fameux gisement de la Porte-de-France (Grenoble), dont ils sont le prolongement sous le massif de la Grande-Chartreuse.

Le grès houiller se caractérise par les ardoises de Gevins, les plus résistantes; celles du col de la Madelène dans le lias; celles de Saint -Julien (Maurienne) dans le nummulitique. Le gisement le plus considérable et le plus apparent de la Savoie est celui des anthracites dans Fétage géologique du terrain houiller. Cette zone se continue, du sud-sud-ouest au nord-nord-est, sur une largeur moyenne de 45 kilomètres , depuis les environs de Briançon jusque dans le Piémont, près d'Aoste, en traversant la Maurienne entre Saint-Michel et Modane, et la Tarentaise entre Moûtiers et le Bourg -Saint- Maurice * . Sur la gauche, une zone parallèle, plus morcelée, moins puissante, beaucoup plus souvent recouverte par les dépôts subséquents , laisse apparaître ses affleurements à Taninges , Beaufort , Petit- Cœur, Cevins, la Madelène, la Rochette, et le long du Graisivaudan.

Entre le terrain houiller et les dépôts du trias se sont produits de puissants filons de fer spathique^ qui ont brisé les terrains primitifs

* Les principaux groupes d'exploitation se trouvent naturellement placés dans les régions où les couches d'anthracite coupent le fond des vallées, à Saint-Michel, Modane. La^^errière, Moûtiers, Pesey, Macôt, Saint-Martin de Belleville, etc.

* C'est l'un des quatre systèmes de mines d'acier naturel de l'Europe : le groupe de Styrie et de Carinlhie, celui de Ka Thuringei celui du pays de Siegen, celui de la Savoie.

de la chaîne de Belledonne à Allevard et à Saint-Georges d'Hurtières, et traversé le grès houiller à la montagne des Sarrasins , près de Modane (3,000 .mètres d'altitude) ; des affleurements de fer oligiste se rencontrent, en couche mince , dans le trias, à Saint- Jean, Mont-Girod, etc. ; de fer hydraté, à Beaufort, Arith en Bauges, Saint- Jorioz , et au pied du Salève (Genevois) ; de fer oxydulé , à Arvillard et au Chapieu (col du Bonhomme), etc. Des gisements de plomb et de cuivre argentifères existent à Pesey et à Macôt (Tarentaise), à Saint-Georges d'Hurtières ^ dans la montagne des Sarrasms (Maurienne) , aux Contamines (Faucigny), à la Rochette, etc. Ml y a de l'antimoine à Servoz, du zinc à Chamonix, du manganèse à Argentine (Maurienne), à la Forclaz (Chablais); du soufre au val de Tignes; de l'amiante à Saint-CoUomban des Villards ; de l'or dans les eaux torrentueuses du Chéran et de l'Arve ; du cristal de roche, des grenats, des améthystes dans la plupart des roches cristallines.

Postérieurement aux dépôts d'anthracites (jui apparaissent si abondants sur les versants de la chaîne de Belledonne, et surtout dans les massifs entrecoupés qui se prolongent , du

* Dans la preruière nioilié du XIV^' siècle, l'exploitallon des mines des Ilurtières produisait le chiffre relativement énorme de 73 mille kilog. de cuivre rosette par an. Au XVIII® siècle, on n'en tirait plus que 20 à 25 mille kilog. (Archives de la Chambre des comptes. — Titres d'inféodation et d'emphytéose.) En 1867, on a extrait 40 mille kilog. de minerai, rendant environ 4 à 5 mille kilog. de cuivre.

* Il y a des liauls-fournaux à Randens près d'Aiguebelle, Argentine* Epierre (Maurienne) : des usines à fer à La Rochetle, Tours, Ecole (en Bauges), Cran, près d'Annecy, etc.

sud-ouest au nord-est, entre les cimes primitives de la Savoie et celles du Piémont, les modifications subies par ces couches épaisses sous l'action du feu intérieur ont dégagé des matières huileuses qui se transforment en asphaltes et en bitumes. La zone où ces dépôts se découvrent en plus grande abondance est délimitée par Bellegarde, le pont de la Caille, Rumilly, Annecy et Seyssel, centre de l'exploitation ; on trouve aussi du bitume à Hauteluce. Des gisements de lignites anciens se rencontrent près du lac d'Annecy à Entrevernes et se continuent à Bellecombe en Bauges.

Les derniers sédiments déposés sur le sol de la Savoie, dans les terrains quaternaires, après l'époque des lacs, sont les sables de la vallée du Rhône et des versants des Bauges, les argiles et les tourbes des gorges marécageuses. La science et l'industrie utilisent les sables siliceux de Plain-Palais, de Cruseilles; les sables à polir de TArveyron (Chamonix), ceux à aiguiser de Morzinê (dhablais) et des Déserts; les argiles de Saint-Rémy (Maurienne) , de Lucey, de (Ihanaz, de Chindrieux ; la terre réfractaire di' Saint-Christophe (Les Echelles) ; les ocres de Saint-Julien (Maurienne); le lignite schisteux de Sonnaz, dans le bassin de Chambéry; les tourbes de Viviers, de Saint- Martin de Belleville, de Pesey, de Beaufort, de Hauteluce, du Mont-Cenis. Le sel est, avec le fer et le cuivre , l'un des trois produits naturels qui furent le plus anciennement exploités dans les Alpes, et dont les habitants tirèrent de bonne heure le meilleur parti. Les sources de Salins et d'Arbonne (Tarentaise) et les rocs

salés de Bex ^ (vallée du Haut-Rhône) rendirent pendant de longues années les pays voisins, et surtout le val d'Aoste, le val de Suze et l'Helvétie, tributaires* de la Savoie.

La région des Alpes occidentales est fort liche en sources thermales ou minérales ; on en compte 39 en Savoie ; je ne citerai que les plus connues parmi celles qui sont exploitées ^

Les sources sulfureuses : Aix-les-Bains (251 mètres d'altitude) , la Caille (460 mètres) , Challes, Mariiez, Chamonix (1,044 mètres); — les sources salées : Salins [chaudes , 485 mètres) ; Arbonne et Pontamafrey ; — les sources^ salines : Brides (542 mètres). Saint- Gervais (607 mètres), etc.; — les sources alcalines : Evian (384 mètres) ; — les sources ferrugineuses : Amphyon, Sixt (1,500 mètres), la Bauche, etc.

Après les marques indélébiles de la succession des époques géologiques et de ces révolutions du globe qui ont fourni à la civilisation la plupart des agents du progrès matériel, viennent les vestiges beaucoup plus contestables de la présence de l'homme^.

L'histoire, en s imposant pour limites les monuments épigraphiques, — les plus anciens que la science positive accepte, — avoue par cela même son impuissance à remonter aux

* Les salines de Bex ne furent découvertes qu'en 1554. La famille Zobel, d'Augsbourg, les vendit au Conseil de Berne, en 1685, pour 101.000 livres ; en 1798, elles devinrent la propriété du canton de Vaud.

' Calloud. Rapport sur les eaux minérales de la Savoie.

'^ Je dois à l'amitié de M. Bochet, ingénieur en chef des mines à Ghambéry, tout ce qui sera trouvé juste dans les détails scientifiques de ce chapitre.

ariçines des peuples, car récriture suppose déjà un degré avancé de civilisation. Que de faits tombés dans l'oubli, que de générations évanouies avant qu'un rêveur ait songé à fixer les souvenirs de sa propre mémoire ou les traditions de sa race. La science moderne a étendu et précisé ses investigations, la critique fait un choix parmi les découvertes, la philosophie assemble et compare les faits , mais ce ne sera jamais qu'un flambeau vacillant au milieu d'épaisses ténèbres. La certitude est impossible pour ces événements vieux de milliers d'années ; tout au plus peut-on sans trop de hardiesse déterminer des époques, à la condition de ne les point enfermer dans des limites positives ni d en exclure la confusion inséparable des âges de transition. Au lieu de symétriser la vie de l'humanité, qu'il nous suffise d'admettre la simultanéité possible , plutôt .quç la succession forcée , de civilisations très différentes. Ce que nous savons de T étonnante diversité de race et de mœurs des peuples nos contemporains doit nous rendre plus circonspects quand il s'agit d'études incomplètes et de conjectures incertaines.

Depuis les temps géologiques jusqu'à nos jours, les lois de la pesanteur et de l'équilibre n'ont pas cjiangé, c'est toujours la main divine qui maintient, dans leur harmonieuse unité, les mouvements rhythmiques de la gravitation universelle. Mais les détails échappent à nos investigations, et l'esprit humain, en dépit de sa patience et de sa perspicacité, ne pénétrera jamais les mystères qui s'ensevelissent dans la nuit des âges. |^es cavernes à ossements et les

brèches osseuses, qui renferment les débris accumulés par le detuge Scandinave et le dihivium des Alpes, ne fournissent aucune donnée sur l'apparition de Thomme. Les premières traces de l'industrie humaine se rencontrent sur les plateaux élevés, dans les antiques sépultures, comme aussi au fond des eaux calmes qui ont protégé contre les agents de destruction les armes et les outils ébauchés par la civilisation au berceau. Les premiershommes, témoins des mouvements convulsifs de la terre, encore récents et très fréquents, n'atjant que les montagnes pour asile contre les inondations \ se sont promptement associés pour se défendre par le nombre et travailler en commun à se créer des abris et des armes.

En Savoie ," les hauts plateaux turent les premiers habités , les hommes de ce temps ne descendaient guère au fond de ces vallées dévastées par les érosions des torrents, ou sur les rives de ces bassins recouverts par de larges nappes d'eau stagnante et d'où les éloijjnaient une atmosphère malsaine et d'inextncables taillis. Réfugiés d'abord dans les grottes qu'on trouve en si grand nombre au flanc des Alpes, à mi-côte, puis se bâtissant des abris de bois et de pierre , les habitants primitifs de nos régions s'armèrent de silex, d!e jades, de cailloux durs polis par le frottement, avant d'utiliser le cuivre dont les affleurements frappèrent à leur tour leurs yeux. Cette découverte marque

* Malgré les découvertes récentes, exagérées par Timagination de certains savants, la théorie parfaitement simple et logique de Buffon sur les premiers pas de la civilisation humaine, est toujours celle à laquelle il faut revnnir. Voir les EpoqwB de la nature, tome XII de rédilioa de 1778, 32-2 h 325.

dans Thistoire de ces âges obscurs un pas en avant aussi décisif que vient de Têtre pour le XIX® siècle la découverte de la vapeur. Après le cuivre, \'inrent les alliages du bronze, le fer et les autres métaux. La Bible résume en traits pleins de grandeur ces progrès successifs et ces besoins naissants de la jeune humanité. L'homme , jeté nu sur la terre , cherche un

{)rotecteur et consacre le premier autel ; puis es mauvaises passions naissent avec le contact des intérêts : Enoch imagine de creuser le roc pour y chercher un abri ; Jabel dresse une tente et essaye le premier voyage ; Jubal invente la musique, cette consolation des malheureux et cette jouissance des délicats; Tubalcain crée les arts utiles. Ces indications rapides marquent les étapes de toutes les civilisations, à quelque peuple , à quelque âge qu'elles appartiennent.

Pendant de longs siècles , les peuplades éparses qui vivaient dans les Alpes ne quittèrent pas les hauteurs * ; quand elles s'aventurèrent sur les lacs, ce fut pour la pêche, et plus tard pour utiliser ces chemins tout faits qui rapprochaient les distances. Les habitations lacustres, dont l'étude fournira à la science des détails intéressants, ne furent jamais des centres permanents de population. Les fouilles y font découvrir des objets de tous les âges, depuis les temps anté - historiques jusqu'au moyen-âge * . Les stations lacustres doivent être

• Consulter les Matériaux pour l'Histoire de l'homme^ de M. Ch. Moriillet; étudier les tombes celtiques des hauts plateaux de la Maurienne et de la Tarentaise, les cavernes à ossements éparses au flanc des Alpes, etc.

' F. Troyon. — Habitations lacustrfs des temps anciens et

eonsidérées comme des sortes de comptoirs semblables à ceux dont parle Hérodote à propos des usages commerciaux des Phéniciens, ou des ports d'embarquement, des villages de bateliers, servant à relier l'un à l'autre , par la voie aisée de la navigation, les tronçons de routes antiques qui, à une époque de civilisation relativement avancée, suivaient les crêtes et venaient aboutir aux rives des lacs. Telles sont, dans le lac du Bourget, les stations lacustres de Châtillon en face de Conjux, de Grésine en face de Hautecombe , de Corniu en face de Bordeau * ; dans le lac d'Annecy, les stations à Topposite de Duingt et de Talloires ; dans le lac de Genève, cefles d'Evian et d'Ouchy, d'Yvoire et de Nyon, etc.

Le versant occidental des Alpes présentait alors ces aspects saisissants dont les habitants primitifs de la Savoie et de THelvétie ont conservé l'image dans, des noms qui se sont transmis jusqu à nous comme caractéristiques de cette région. A l'horizon, les cimes neigeuses, les montagnes grises, the graûce Alpen^; sur les pentes , d'épaisses et sombres forêts de sapins, Sap-Wala en celtique, d'où la traduction latine de Sapaudia; au pied des montagnes, dans les gorges étroites, des torrents écumeux; dans les vallées plus larges, des lacs

modernet, 1860. •>- Le docteur GosBe, de Genève, continue, par ses fouilles, ses mémoires et ses cartes, l'œuvre inlelligente et critique de Troyon. En Savoie, MM. Rabut, André Perrin, le comte Costa, ont exploré le lac du Bourget,

^ La voie antique du Mont-du-Chat descend sur Bordeau et celle de la Chambotte sur Grésine.

' Simon Pelloutier. Histoire det Celten, II, 134. Edition de X771.

en si grand nombre, que les Romains, quaaad l'organisation compliquée de l'empire exigea qu'on donnât des noms aux nouvelles divisions administratives 5 n'eu trouvèrent pas d'autres pour cette contrée que Texpression, non moins pittoresque et juste que les précédentes, de province des rivages (Provincia riparensisj * . Voyez comme l'impression change de caractère avec la civilisation du peuple qui la ressent : les Celtes voyageurs ne sont frappés que de ces barrières grandioses qui se dressent devant eux et font obstacle à leur course; les Barbares de l'invasion se préoccupent surtout de la nature du territoire dont ik sollicitent le partage et des terres plus ou moins fertiles où ils vivront désormais ; enfin , les officiers de la Rome impériale, hommes de réflexion plus que de sensation, aperçoivent dans ce réseau de rivières et de lacs un ensemble de voies naturelles dont le commerce et l'impôt tireront profit.

Dans cette région célèbre dont j'essaie d'indiquer les aspects anté-historiques, sur ce sol tourmenté par les convulsions de la nature, le géologue, le naturaliste, l'antiquaire, l'historien, l'économiste trouvent chacun à leur tour d'abondantes moissons. Les légendes du temps passé, les merveilles du temps présent s'entremêlent à ces si.les pittoresques; l'homme a marqué de son ^énie, de ses vertus ou de ses vices toutes les pierres de ces montagnes. Les gués du Rhône que César traversa si souvent ; cet obscur village du Mont-Cenis qui vit les larmes d'une impératrice; Genève qui, dans sa

* Notitia dignitatumimperii romani. Edition de Phil. Labbe^ S 65, 121. — Edit. de Pancirolo, 179.

petitesse, a eu pour mission de servir d'asile à toutes les libertés ; Saint-Maxime de Beaufort, d'où Henri IV écrivait à la marquise de Verneuil des billets si tendres; Moûtiers et ses bains de sel, Faverges et ses batteurs de fer; Aiguebelle dont les filles étaient les plus belles gueùt rencontrées Sully; Saint-Sigismond, Mantala, Saint-Jean de la Porte, Saint-Pierre d'Albigny, où les rois des deux Bourgognes bâtissaient leurs villas de plaisance; Aix, dont le luxe romain nous a légué les eaux thermales ; Tresserve , où les rossignols abondent * ; Montmélian, Chignin, Seyssel, assis au milieu des vignes comme des vétérans fatigués à l'ombre du toit paternel ; Thonon,qui le dispute à Lausanne pour le charme de ses rivages, et tant d'autres villes riantes que la Suisse nous envie. Quels souvenirs et quels trésors ! Ce ne sont point de banales admirations qui en ont senti le charme. Des hauteurs qui dominent les jardins de Talloires et qui laissent scintiller à travers les frênes le bleu sombre du lac d'Annecy, saint François de Sales s'écriait :

« Ça! je suis résolu. Puisque j'ay un coadjuteur, je viendray ça haut. H faut que cecy soit mon repos ; j'habiteray cet hermitage. 0 Dieu ! que c'est bonne et agréable chose que nous soyions icy ! Résolument il faut laisser à notre coadjuteur le poids du jour et de la chaleur-, cependant qu'avec nostre chappelet et nostre plume nous y servirons Dieu et son Eglise. Et sçavezvous, père Prieur ? Les conceptions nous viendront en

* La Savoie est peuplée des oiseaux les plus variés. Un savant aimable en a retracé les migrations et les mœurs dans un livre trop peu connu et que les profanes eux-mêmes liraient avec plaisir. (J.-B. Bailly. Ornithologie de la Savoie. Chambérv, 1853, 4 vol.)

teste aussy drû et menu que les neiges qui y tombent en hyver. »

Devant ces Alpes de Savoie dont la sereine majesté * inspira Jean-Jacques et sut calmer à demi Voltaire, combien de génies sont venus chercher de délicieuses retraites pour les gloires heureuses', des abris pour les infortunes, un nid de plus pour des doctrines étouffées qu'il plaisait à un esprit libre d'y transplanter un moment, et dont Vexposition n'aurait jamais eu ailleurs tant de soleil et de lumière. Madame de Staël y sentit adoucir les amertumes de l'exil; Gibbon y médita, mieux que de TAra- Cœli, sur les ruines romaines ; Byron y endormait son inquiétude maladive ; Schleigel y guérissait ses mystiques langueurs ; Sainte-Beuve y conçut le dessein de ce neau livre qui, autour de la sévère et chrétienne école de Port-Royal, groupe l'épopée du XVII® siècle; le P. Lacordaire y trouva des traits pleins de grandeur. Ce n'est pas tout. Les sensations, dans ces horizons à la fois lumineux et rétrécis, naissent à l'égal des pensées ; le philosophe et le poète s'y rencontrent aux mêmes détours. Joseph et Xavier de Maistre quittent à regret les bois touffus de Bissy et de Servolex; l'écho répète au lac les harmonies de Lamartine ; Cliâteaubriand luimême, aigri, malade, se surprend à adniirer l'un des pms tristes versants de la Maurienne.

^ Quelle sensation de l'espace et de l'inûci si, au détour de la Vanoise ou de l'AUée-Blaoche, on contemple face à face la saisissante âpreté des cimes alpestres à l'heure où, trempées de rosée, se dégageant à peine des crues fraîcheurs de la nuit, elles reflètent les premiers rayons de l'aurore ! Les peintres genevois, Calame, Diday et quelques autres, en ont senti et rendu 1& sereine et pénétrante beauté.

Séïiancour, Tôpffer, George Sand, ont écrit des pages mélancoliques et passionnées sur cette nature agreste et paisible. Qui donc oserait discuter ces témoignages ?

Ces vallées de Savoie, si variées d'aspect, si changeantes et si calmes à la fois, ont un charme où les esprits les moins semblables se sont laissés surprendre. Rabelais rit aux éclats à Chambéry et Montaigne s'y émerveille; madame Guyon écrit à Annecy les plus entraînantes plamtesdeson livre d^8 Torrents; Sterne soupire en Maurienne; madame Swetchine s'y émeut; Michelet trouve sous les sapins de Saint-Gervais la note juste de son dernier livre. Cette infinie diversité de tableaux et de sensations ont imprégné de bonne humeur, d'insouciance et de virilité les enfants de cette France alpestre, aussi expansive cjue le Dauphiné, moins doctrinale que la Suisse. Mais si telle est l'impression produite par le charme d'un pays sur des esprits d'élite, autres sont les effets permanents, durables jqui donnent à des populations tout entières un cachet héréditaire e.t leur impriment un caractère personnel. Un observateur sagace qui, par métier et par goût, étudia la Savoie et la sut bien juger, écrivait en 1806 :

c On remarque une difTérence considérable entre la constitution physi(|ue du cultivateur de la plaine, surtout dans le voisinage des villes et des grandes routes, et celle du cultivateur des montagnes. Tandis que cdui-ci est ordinairement robuste, joyeux et dans une certaine aisance, le premier est trop souvent faible, triste et pauvre. Sa demeure chétive et malpropre et sa ■tenue négligée annoncent assez Tindigence qui ie presse ; sa femme vieillit avant le temps ; ee n^eBt'p8s

oa^il ne soit laborieux ; souvent il Test au-delà Ae ses mrces. Hais ce n'est plus par goût qu'il travaille, c'est par nécessité. Entrez dans les églises les jours de fête ; dans l'une, on remarquera l'élégance des vêtements, dans l'autre, à peine TetTort impuissant de la propreté. Ici, presque tous, le livre à la main, suivront le prêtre dans ses prières ; là, au contraire, sur mille individus, à peine en trouver-vous quelques-uns qui sachent lire. Qwelle cause assigner à" cet étrange et affligeant contraste?* »

Verneilh assure que le contact plus fréquent des étrangers vicie les mœurs des habitants de la plaine, tandis que les montagnards, moins exposés aux séductions du luxe, moins exploités par les citadins, conservent mieux Thonnêteté des aïeux. Un éminenl prélat, dont on admire en Savoie les vertus et la science, est aussi de cet avis ^ Mais des qualités négatives ou l'absence d'un -péril ne suffisent pomt, ce me semble, à marquer dans la même race dès dissemblances aussi tranchées. Qu'est-ce donc qui relève l'homme à ses propres yeux, qui le rend capable d'efforts et de sacrifice, sinon le sentiment de sa responsabilité. Jadis , les paysans des vallées étaient serfs, ceux des montagnes, libres ; aujoiu'd'hui les premiers ne sont que fermiers et colons, rarement propriétaires du sol qu'ils cultïveùt ; les montagnards, au contraire, restés possesseurs du mas parternel, se le transmettent d'hoirs en hoirs

^ StoUistique du département du Mont-Blanc^ page 278.

^ Il y a autant de différence dans la pureté des mœurs que dans la pureté de Vair. Mgr le cardinal Billiet établit, par une curieuse Statistique des paroisses du diocèse de Mauriénrte, \le IBIOè 1830, que le nombre d^s naissances illégitimes est *de 39;^ «/o dans la vaUé», de 19 % dans la ré]g;ibn VnoyéÉftfe, de 14 \ seulement dans lefg !âUpés.

comme ils le disent encore dans leur énergique langage. Nulle autre cause de raffaissement des uns, de la fierté des autres que la marque indélébile, ici de la servitude et là de la liberté.

La Savoie, attiédie par un souffle d'Italie, a conservé du XVP sieclo des grâces qui ne sont plus de notre temps et qui ajoutent un je ne sais quoi charmant a rorigiiialité des génies qui vinrent toucher cette terre :

Magna parent virûm.

La langue, création intellectuelle de l'humanité et partie intégrante de l'histoire naturelle de l'esprit, disait llumboldt, est le signe visible de cette fécondité ; mais il est des marques plus sensibles encore de l'attrait et de la valeur d une société, ce sont les ijualités brillantes ou sérieuses qui ont fait l'influence dès femmes d'un pays hors de ce pays. Les deux derniers siècles et le nôtre ont subi ces frêles et pénétrantes atteintes. C'est du sein des Alpes, de Turin, de Chambéry, de Grenoble, que vinrent ces femmes charmantes, d'apparente naïveté, de finesse adorable , les filles des Amédée , la duchesse de Bourgogne, la comtesse de Verrue, madame de Tencin, la marquise de Prie, et d'autres qui, dans une sphère plus étroite, comme Eléonore de Warens ou Fanchon la vielleuse * associèrent d'instinctives habiletés aux séductions de l'éternel féminin.

* Fanchon. nëe à Fa verges, fut la coqueluche de Paru rers 1750, dit la correspondance de Grimm. Sous la Régence, deux sœurs sorties d'Annecy, les demoiselles Loyson, Doguine la blonde. Tontine la brune, chantées par Regnard, rivalisaient avec les célèbres impurei de l'Opéra.

On pourrait faire Thistoire de la Savoie par les femmes ; ce serait à coup sûr la plus piquante et peut-être pas la moins juste. Au moyen-àge, les plus illustres seigneurs du Faucigny et du pays de Gex furent des femmes * . Retombant (Tes libertés féodales à T assujettissement légal où les retint le vieux droit romain renaissant, les Savoy ennes n'em^ent pas de peine à se venger de Finfériorité sociale que leur imposaient les lois. Sans parler des grandes figures de Louise de Savoie, régente de France, et de Gabrielle, régente d'Espagne, de même que je n'ai pas cité les princes, — car leurs vertus ne sont après tout qu'une dette dont ils sont tenus par droit d'hérédité, — je retrouve dans ces glorieuses annales la forte et résignée Jacqueline de Montbel, comtesse d'Entremont (1560 à 1598), et l'héroïque maîtresse d'école de Thônes, Marguerite Avet (1793). Que diraije qu'on ne sache déjà de la charité de Marguerite Pignère, de Ghambéry, de Marie de VioUat, de Sallanches, de M"^® de Faverges, de j^mc d'Oncieu * ; de l'esprit de Jeanne de Jussie ri536), du dévouement de Jacqueline Favre (1620), du courage viril de M^^®** de Peyzieu de Salagine (1630), de la verve poétique de Mariette Chevron (1862), et siu^tout ae ces vertus cachées et tendres qui inspirèrent à Joseph de Maistre, malgré sa roideur philosophique et ses incrédulités de vieux diplomate,

* EnFaucigny, Comtesson de Genève (1178), Agnès (1253 à 1268), Béatrix la grande dauphine (1268 à 1304), Marie (1309); à Gex, Léonète (1251 à 1302), et Jeanne (1294 à 1360).

' Fanny Mongellaz. De Vinfiuence des femmes sur les mœurs et les destinées des nations, sur leurs familles et la société ^ 1828. — D' Louis Guilland. Discours académiques, 1860 à 1868.

de si touchantes pages * sur la vie de famille en Savoie !

* — C'est la vérité pure. Au milieu de cette ville la pins dissipée de l'univers, la perte de temps est une nécessité et un devoir; je n*y puis tenir. Je songe à mes enfants, à ma solitude de Savoie, et toute ma philosophie plie. (Lettre du 7 août 1808.) — Je ne passerai pas de meilleures soirées que celles-là, les pieds sur les chenets, les coudes sur la table, pensant tout

haut, rasant mille sujets à tire-d'aiJe (Lettres et opuscules,

— On jalouse mes titres, mon rang, ceux de mon fils, sans savoir ce qu'ils coûtent à mon coeur. Je les céderais tous pour un bon ménage allobroge. Les Alpes me séparent du bonheur fibidem, édit. 1853, n» 164).

— A six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et, en t'écrivant ceci, je pleure comme un enfant (14 février 1805). — Je ne vais plus dans le monde, je m'y traîne. Des idées poignantes de famille me transpercent. Je revois la rue couverte et Saint-Léger de Chambéry, je crois entendre pleurer à Turin ; je fais mille efiforts pour me représenter la figure

de cette enfant de douze ans que je ne connais pas (14 avril

1806). — Que le jamais est terrible lorsqu'il tombe sur la patrie, les amis et le printemps ! (15 mai 1806. Ibidem, Tome L)

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