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CHAPITRE XI

LE RÈGNE DES FAVORIS SAVOYENS ET CYPRIOTES. — l'IMPÔT AU MOYEN-AGE.

L*histoire de la Savoie , pendant la seconde moitié du XV« siècle, offre l'exemple de l'abaissement où peut tomber un pays quand ses destinées se trouvent abandonnées à l'insuffisance des hommes ou au caprice des femmes. L'impuissance de Louis XI à se rendre maître de ce {)ays atteste, en même temps, ce que vaut pour a sécurité d'une nation l'attitude résolue des citoyens et la force de l'opinion, même lorsque les factions sont aveugles, l'opinion divisée, et que l'ennemi paraît irrésistible.

Dans les premières semaines de Fan 1440, l'abdication temporelle définitive d'Amédée- Félix livra la Savoie aux faibles mains du duc Louis et aux fantaisies d'une étrangère. Née sur les marches d'un trôné, habituée au faste de l'Orient, Anne de Lusignan, proclamée par ses contemporains la plus charmante princesse

du siècle, en fut aussi la plus capricieuse et la plus prodigue* . Le charme de sa parole, sa grâce naturelle, lui gagnèrent d'abord tous les cœurs; mais la complaisance même de ces séductions en devint l'excès. Impatiente de contradiction, elle se piqua d'écraser ses ennemis plutôt que de les séduire ; maniant avec une incroyable dextérité les affaires les plus délicates, elle s'abaissa à de vulgaires intrigues et dépensa son génie à des riens ; un sourire, un mot, suffisaient à lui ramener les esprits les plus

{)révenus, et cependant elle ignora toujours 'art d'adoucir les froissements, de guérir ces défiances cachées qui souvent tiennent en suspens les solutions les plus graves. Trop indulgente à qui flattait ses goûts, prenant l'entêtement pour de la force, se croyant généreuse parce qu'elle était prodigue, héroïque parce qu'elle était imprudente, elle abusa de l'affection de son époux, tint en mépris ce caractère indécis et timide, fit litière à ses favoris des dignités et des revenus de l'Etat, et compromit à la fois le prince et la nation en les rendant responsables des tempêtes que soulevaient ses propres fautes. Anne de Chypre ne possédait ni l'austère énergie qui conduit au gouvernement de soi-même, ni cette discipline des sentiments qui prend sa source dans la conscience du devoir. Toute à ses frivolités, à ses intrigues, à ses rancunes, elle s'épuisa dans une lutte sans grandeur, et ne réussit à rien pour n'avoir écouté que son orgueil.

* Elle avait en 1435 une robe de satin pers pour les fourrures de laquelle on acheta 700 pances de menuet vairt à 3 écus la pance (Compte de Michèle di Ferro).

— 437 — lUO-1447

De toutes les femmes dont l'activité s'exerça en Savoie, ce fut la seule dont l'influence resta détestable, la seule dont on maudit le nom.

« Anne de Chypre avait subjugué l'esprit du duc Louis par ses fiertés audacieuses et sa merveilleuse beauté, dit Olivier de La Marche. — Altière,imprudente, ajoute iEneas Sylvius, incapable d'obéir, elle prit vite le dessus sur un époux incapable de commander ; elle épuisa les caprices que peut se permettre une reine. -r~ Son règne lut celui aes favoris, ajoute le marquis Costa, partant celui de l'intrigue et de la corruption, et l'un des plus malheureux de la monarchie. On vit alors les jeunes seigneurs de la Savoie, de la Bresse, du pays de Vaud, abandonner à l'envi leurs antiques manoirs ^t leur indépendance, pour venir, sous les yeux de leur brillante souveraine, dissiper leur fortune en portant sur les épaules les prés et les moulins de leurs pères. — Les Savoyens sont hospitaliers, dit aussi un contemporain, mais à la condition que leurs hôtes ne les primeront en rien et déguiseront leur supériorité sous un faux air d'honnête condescendance. Les Cypriotes qui avaient accompagné la fille de leur roi n'eurent ni cette délicatesj^e ni cette prudence. Ils se crurent tout

Çermis en raison de leur origine, et scandalisèrent urin et Chambéry par l'excès de leur impertinence (Et Grœculi pro suâ libidine et vaniiate Snhavdiensi" bus insultavere). La princesse se crut à son tour insultée par le dédain avec lequel les chevaliers de Savoie repoussèrent le? prétentions des étrangers ; elle s'attira par la vivacité de ses plaintes la haine de certains, la désaffection du plus grand nombre. Jamais peut-être les erreurs d'une femme ne produisirent plus d'irritation et ne furent suivies de plus désastreuses conséquences * . »

A la mort d'Eugène IV (1447), Amédée- Félix laisse les dissidents de Florence élire

* AR. TUR. ChroD. latine citée dans les Mannsc. du P. Lama.

Nicolas V, au lieu de s'offrir lui-même au clergé italien comme un (^onUrmateur de Grégoire VII. Cette môme année, le duc Louis put réparer cette faute; mais, pas plus que son

f)ère, il ne sut proliter de 1 occasion merveileuse que lui offrait la fortune. C'est une des rares circonstances où Von trouve en défaut la sagacité des princes de la Maison de Savoie et leur habituel empressement à servii' le hasard. Les querelles des gentilshommes, la luUe qui dura plus de trente ans entre les favoris d'Anne de Chypre et les chefs savoyens , depuis le complot de 1446* jusqu'à l'assassinat du seigneur de Menthon en 4479, affaiblirent sinffulièrement au dehors l'action de la Savoie sur a politique générale. Rien ne détache un pays des grandes affaires comme les jalousies mesquines des courtisans ; c'est à la fois l'excuse et la condamnation du duc Louis.

La mort du duc de Milan ouvrait la Lombardie aux ambitions de sept prétendants ; des émissaires du duc d'Orléans et du roi de France, envoyés secrètement auprès du duc Louis et du pape Félix, vinrent leur proposer une combinaison oui. s'ils l'avaient comprise, changeait la face ae l'Europe. Ce projet, devançant les temps , osait d un seul coup , en 4448, ce que l'on fit, on sait à quel pnx. en 1604 et en 4850. — Le duc do Savoie abanaon-

t Jehan de Conipey, seigneur de Thorens (né en 1410. mort en 1476), fut, avant Volpcrga et Saint-Sorlin, un des conseillers intimes d'Anne de Chypre ; les gentilshommes! et à leur tête Jacques do Montbel, se liguèrent contre lui en 1446 et contre son frère Jean en 1480, de mémo que sou neveu Philibert, en 1469, se mit avec le comte de Bresse contre les Cypriotes. Voir, pour les détails^ la chronique latine publiée par le chevalier Promis dans les Monum, nttt,]fat.

nait ses possessions en deçà des Al()es, la Savoie, Grenève, le pays de Vaud, la Bresse, le Bugey ; provinces françaises de langue , d'esprit et d'intérêts, qui auraient forttté l'apanage d'Orléans sous la suzeraineté du roi. Celui-ci recouvrait par le fait la frontière naturelle des Gaules, les Alpes occidentales, en attendant qu'il ressaisît sur l'Empire et sur le duc de Bourgogne nos vieilles limites du ïlhin. D'Orléans cédait en échange ses droits sur la Lombardie, et restituait le côttité d'Asti, dot de sa mère ; le roi renonçait à Gênes.

Les suites inévitables de cette combinaison étaient faciles à prévoir. Malheureusement, Amédée-Félîx, appesanti par l'inaction ^ilutôt que par l'â'ge , rendu timide par les embarras de ses dernières années , las de son métier de pape comme il s'était fatigué de son métier de roi, s'attarda à délibérer au lieu d'agir. ïl devinait l'extension inévitable de la monarchie française dans tous les pays de sa langue et môme au-delà ; mais la pensée d'abandonner ces belles provitices de Savoie, où il avait vécu et régné, ces solitudes de Hautecômbé, du Boiirget, die Ripaille % où se concentraient ses sôUVeniî^s et ses affectfohS, lui pn.t\it insupportable. Mal^é seé dêteirs ajournée de conquêtes dan* là vallée dû Pô, malgré son penchant décidé pour l'Italie, le vieil Amédé^ hésita à fomptë d'uh èehl CôUp avec les habitudes de quataAté atl^ Aé fê^e, à briser pour le brillant impt*évt( d'Uttè gtièri^e

* En 1445, Fëlix V acheta à son fils le littoral du lac Létoam, ItéttMncé, Ëflta, 11iM)n, été. (iMivë'â toyalé^t

les liens étroits et solides qui le retenaient de ce côté des Alpes ; il retusa de sacrifier cette politique quon a définie la politique bourguignonne.

Le duc Louis, pour sa part, ne possédait ni la pénétration ni l'audace nécessaires pour brusquer l'opinion de son père et courir, à ses risques et périls, les chances de cette belle aventure. Quant à la duchesse Anne, elle sacrifiait les certitudes lombardes aux chimères d'Orient, exaltant les idées chevaleresques et

fûeuses du prince Louis po\ir la conquête de 'île de Chypre, la guerre des Turcs, la réunion de l'Eglise grecque à la latine. Bref, on ne put s'entendre , et les négociations furent rompues. Les chances du duc étaient telles, cependant, qu'Olivier de La Marche a pu dire :

€ S'il avoit été plus actif, ou mieux conseillé, ou mieux servi, il auroit eu grande part en la duché de Milan, en cette occurence , parce que les Milanois avoient sa maison en grand amour et crainte ; et lors furent les armes de Savoye par les Milanois mises aux portes de la ville plus de XII jours durant. »

Venise, aussi jalouse de la république milanaise que de la seigneurie des Visconti, sacrifia l'idée vague de l'indépendance italienne à l'appât de nouvelles conquêtes en terre ferme. Sforza, dont l'insidieuse souplesse se prèle à tout, réussit à se faire solliciter par ceux-là mêmes qu'il veut asservir. Il bat les Vénitiens coup sur coup (1448) , puis soudain, démasquant ses desseins, publie le traité de partage qu'il vient de signer avec la Seigneu- .rie. Les Milanais, trahis par le condottiere, renouvellent leurs instances auprès du mar-

— Ui — 1448

Suis de Montferrat, du roi de Sicile et du duc e Savoie. Ce dernier reprend les projets concertés avec d'Orléans et le roi de France*-; le pape Félix accepte enfin le principe de Tintervention, sauf à débattre ultérieurement la

Question d'indemnité territoriale sur ce revers es Alpes, et consent à passer en Italie soubs coleur de paix et pour veoir les choses plus de près^. Sa cour ecclésiastique restait à Lausanne, et le duc son fils allait résider à Thonon, qui est trop plus convenable que Chambéry et a moins de charges. Mais l'armée de Savoie est livrée à d'ineptes favoris au lieu d'être confiée à de résolus capitaines; Sforza redouble de hardiesse et de bonheur ; il écrase les mercenaires du duc d'Orléans et force à une retraite désastreuse le seigneur de Thorens, plus habile au tournoi qu à la bataille, et ses six mille barbares ^ ; le condottiere Coleoni bat à son tour une seconde armée savoyenne à Borgo Mainero et près de Novare*. Malgré leurs revers, les soldats de Compey et de Varax avaient terrifié les Italiens ; plus

* Pièces justilicatives. Document n<» IX, tiré de la correspondance inédite du pape Félix avec son fils.

2 Délibération du conseil siégeant à Evian, le 24 juillet 1449. — Pièces JHstiftcaiives. Document n» X.

3 Ed erann da sei mila barbari, dit le chroniqueur Marin Sanuto. Les historiens du temps emploient tous la même expression dont ils devaient aussi se servir, en parlant des Français, Tan 14P4. Jean Simonetta (Livre XVII. 526) déclare que Tes Savoyens commirent force cruautés dans les châteaux et villages.

* L'armée savoyenne, commandée par le sire de Varax, comptait 3,500 chevaux. Au bruit de ce revers, les garnisons dont on avait muni les villes lombardes se rendirent sans conditions, au premier coup de trompette.

habituée aux rudes et francbes attaques de France et des Flandres qu'aux passe-d'armes de l'Italie, ils laissèrent les champs de bataille couverts de morts. Le duc Louis, décidé trop tard et mal engagé, rappela ses officiers; Amédée-Félix dut regretter le temps perdu et l'occasion manquée. Ses dernières lettres de 1449 témoignent d'une secrète amertume et d'une activité fébrile qui ne put rien réparer. Il armait les milices du pays de Vaud et du Chablais, cautionnait les emprunts de son fils à Lyon et à Bàle, autorisait la levée d'impôts sur les gens d'église *, répétant qu'en Italie le roi de France est son allié de naissance. Mais l'accord du 8 mars 1448 et la décision du 24 juillet 1449 tombèrent devant le fait accompli. Resserré dans ses domaines de Piémont, où l'emprisonnent le marquis de Gonzague, le duc de Ferrare et le marquis de Montferrat, le duc Louis consomme pour plus d'un siècle, de 1450 à 1559, l'abdication politique de la Savoie.

Perdant pied en Italie, il cherche des alliés en Dauphiné et en Bourgogne, promet des soldats à Philippe-le-Bon, marie sa fille au dauphin Louise Mais les indécisions de ce gouvernement, peu soucieux d'un principe,

^ Les docnments relatifs aux affaires de Milan se trouvent dans les 65 volâmes inédits de VÀrchivio Sforxesco (1441 à 1466), autrefois <^ la bibliothèque dn marquis Costa, aujourd'hui à la Bibliothèque impénale.

* Charlotte de Savoie, fiancée fort jeune au Dauphin (14 février 1459, à Genève), malgré la défense de Charles VII, ne l'éfiotifia que six ans plus tard (1457) à Namur. Le dauphin éM TiMtf de Marguerite d'Ecosse . fille de Jacques I«^, morte «n 1445 en soupirant eette plainte touchante : Fi de la vie! gu*on ne m'en parle plus f

uniquexûeôii occupé du succès du jour, dur quand ses adversaires paraissaient faibles , timide s'ils devenaient agressifs, amassèrent de sourdes colères, et Ton fut tout à coup sur-

Eris pai' Téclat d'une opposition formidable. ,es désordres des favoris servirent de prétexte à la révolte. Les seigneurs ne se résignaient as à l'autocratie croissante du prince, dont es caprices des Cypriotes et l'ascendant du tiers-état rendaient les marques plus sensibles à leur orgueil. Les chutes célèbres d'Enguerrand de Marigny, le coadjxUeur de Phihppele-Bel, du chancelier de Latilly, de l'avocat Raoul de Presle, des ministres Gérard de la Guette et Pierre Frémy (1315 à 1328), de Jacques Cœur, V argentier de Charles VII (1453), et de tant d'autres, eurent en Savoie des similaires dérivant de causes identiques. Depuis Georges du Solier (1355)* jusqu'à Bolomier (1446), Jacques de Valperga (1457-1462) et Fésigny (1465), on vit, dans cette province, de tristes exemples de guerres civiles succédant aux ingratitudes juridiques. Le bourgeois bressan BoYomier*, suspect à la noblesse pour sa collaboration aux Statuts, décrié par les prélats pour sa rédaction du concordat de 1432, accusé de trahison par son ennemi personnel, le sire de Varembon, fut sacrifié aux rancunes féodales et précipité, par sentence, dans le lac, à Genève, aux applaudissements

* AR. CH. C. Rotulus papyreus continem acta et artictdos defènsionis causœ domint Georgii de Solerio contra procuratorem domini comitis Sabaudiœ.

* Iruichenon et Frëzet font de Bolomier un chancelier de Savoie ; Cibrario a démontré, qu'il ne fut que le conseiller int^jie d'Amédée VlII.

des nobles, dit i^neas Sylvius (4446) ; le pape Félix ne put le sauver. En 1451, Varembon, d'accusateur, devient accusé ; Jean de Seyssel, maréchal de Savoie, et quantité de seigneurs furent compromis dans sa conspiration, qui avait pour but le renvoi du seigneur de Thorens et Fexil des Cypriotes *. Charles VII, auprès de qui les bannis cherchèrent un asile, prit fait et cause pour eux ; il aurait envahi la Savoie sans les démarches du cardinal d'Estoute ville, qui décida le duc à se rendre auprès du roi, à Feurs en Forez (27 octobre 1452), pour y recevoir en grâce les proscrits. Ceux-ci comptaient f railleurs en Savoie un parti considérable, celui des patriotes indignés de l'attitude des favoris étrangers. Les détails de cette prise d'armes des seigneurs sont fort curieux; Charles VII intervint plusieurs fois entre le duc et les Etats, écrivant à ses chiers et bons amis les syndics et bourgeois des villes franches et autres des bailliages, afin de concilier le différend, et ce sur la requeste que luy avaient présentée les gentilshommes chassés des pays de Savoie, — La cédule de Cleppié, que les modernes ont appelée traité de Feurs, réglait, outre la réintégrande des nobles bannis en leurs biens, charges et seigneuries ^ certaines aultres grosses matières devers le Roy. Charles VII donna son consentement au mariage de sa fille Yolande avec le prince de Piémont et ratifia celui du dauphin avec Charlotte de Savoie ; cependant, il fut forcé d'envoyer successivement deux de ses conseillers, Pierre de Barres et Jean Thudert, pour exiger l'exécution

* Séquestres et contumaces, IX. — Gaichenon. Savoie, II. 90.

intégrale de la cédule de Cleppié. Des lettres patentes datées d'Annecy, le 23 août 1454, accordèrent aux révoltés d'amples compensations, et leur réconciliation avec Compey de Thorens eut lieu à Chambéry, le 27 mars 1455, au son des cloches et après des processions solennelles*. Les rebellions ne furent qu'assoupies ; parmi leurs incidents les plus caractéristiques il faut noter la querelle de Compey avec son suzerain Janus de Genevois (1463 a 1472), sa guerre féodale contre le seigneur de Sales (1474), son duel avec le châtelain de Vevey, au lendemain de Grandson (1476), les aventures de F. de la Pallud et de Jean de Seyssel, l'assassinat du seigneur de Menthon, etc., etc. (1479).

La révolte de 1452 se rattache par des liens étroits aux intrigues de la cour de France et aux menées du dauphin dans ses provinces du Rhône. Le comte Jacgues de Montmayeur, fort attaché au dauphin, fut l'un des chefs les plus influents de la noblesse savoyenne ; tour à tour proscrit ou ministre, il eut une existence si compliquée, si orageuse, qu'il est malaisé d'en suivre les détails dans les ténèbres des chroniques. Un incident dramatique, l'assassinat légal du président de Fésigny, a longtemps attiré l'attention, et la légende y a faussé l'histoire. On a cru, — et Guichenon, Capré, Galli, Besson et les autres laissèrent l'ombre s'épaissir autour de ce fait, — que les dis^àces successives de Montmayeur furent le châtiment du meurtre de Fésigny ; de récentes publi-

* Tomptes des syndics de Chambéry Pierre de ea/ct6tif et A, Girodi, in tractatu pacis nobilium.

cations établissent que la justice sommaire dont le comte Jacques se rendit coupable ne fut pour rien dans les péripéties de sa vie publique, et qu'on vit en lui, alternativement, un chef de parti dangereux ou un ministre résolu, jamais un assassin *. Je résume, d'après un savant travail du marquis d'Oncieu, ce débat tragique qui se prolongea sous trois règnes et dura vingt-huit ans :

« Le comte de Montmayeur, poursuivi sur Tordre du prince, en janvier 1461, par Guy de Fésigny, président du patrimoine ducal, rentre en faveur en septembre 1462, et poursuit à son tour, en 1464, le président de Fésigny, au nom du duc Louis, dont la colère se traduisit en termes tels que le malheureux magistrat ne put trouver personne pour plaider sa cause. En 1465, au début du règne d'Amédée iX, Montmayeur fait trancher la tète de Fésigny, à huis clos, dans son château d'Apremont; puis il se rend au camp de Louis XI et y partage, avec Claude de Seyssel et les comtes de La Chambre et d'Ëntremont, le commandement des troupes de Savoie occupées au siége^ de Villefranche en Beaujolais. Quelques semaines plus tard^ Montmayeur, victime de Tun de ces retours de fortune si fréquents alors *, est condamné à perdre ses biens ; la sentence n'est point exécutée; en 1473 un arrêt l'en décharge. De 1472 à 1478^, Montmayeur eut accès à la cour, où ses parents comptaient parmi les intimes de la duchesse Yolande ; jusqu'en 1483, le conflit des factions, sa valeur personnelle, et peut-être aussi le secret appui du

* Mùnumenta historia patriœ : scriptores, — Cronica latinn Sàbmidial I. 684. L'autear anonyme vivait de 1430 à 1487.

* Bùàêfn anno semper maxima erat divUio inter nobilH Sabaudiœ, (Anonyme. Ibidem,) Le retour en faveur de Montmayeur en 1462 coïncide avec le complot de Thonon, sa disgcftce de 1465 avec l'avènement d'Amddëe IX, son acquittement de 1479 avec la régence définitive d'Yohiûde.

roi y le protègent contre la v»ige«iice de ses ennemis politiques. Mais tout changement de règne transforme les favoris de la veille en indifférents ou en adversaires; en i486, les conseillers du duc Charles citent en justice Montmayeur sous Taccusalion banale de félonie; une transaction intervient, qui prouve rhabileté des légistes du XV® siècle pour passer doucement par-dessus la loi et rendre juste ce qui n'est pas permis. En 1489,1e comte meurt en instituant légataire universel le duc, son prétendu persécuteur. "»

Tandis que le comte de Montmayeur était accusé de résistance aux ordres de la cour, un des fils de la duchesse Anne essayait, à son tour, de délivrer son pays de ce que le peuple appelait la playe des Grecs, Les chefs des émigrés de Chypre, le chancelier Valperga, Tarchevêque Thomas de Sûr, Jean de Varax, marquis de Sàint-Sorlin, maitre-d'hôtel de la duchesse, et Jean, marquis de Seyssel, maréchal de Savoie, avaient pns à tâche d'amoindrir à leur profit exclusif les privilèges de la petite noblesse et les droits du tiers-état. Amedée de Piémont, Jean de Genève, Jacques de Romont, Louis de Qiypre, favoris de leur mère, ne voyaient pas eux-mêmes sans jalousie leur frère, Philippe^ sans-terre, devenir, par Tostracisme qui Técartait de la cour, le chef naturel du parti national. Quant au duc Louis , il s'entourait de ménestrels, de jongleurs, d'arquebusiers, se consolant plus vite de la perte d'un château que dç V absence d'un joueur de flûte, Valperga, correspondant du roi Louis XI, était depuis longtemps en butte aux attaques de la noblesse; accusé de trahison en 1458, il parvint à se faire réhabiliter le44 mars 1462. L'intendant Saint-Sorlin parta-

délassements, au soir des longues journées de marche, que des chansons d'enfants*. Trait familier à ce siècle, Thomme ne s'y farde point; il est, d'une heure à l'autre, cruel, naïf, passionné, calculateur, sans souci que de son instinct. L'état d'agitation de la noblesse savoyenne l'empêcha de prendre part aux projets de Pie II ; au surplus, cette croisade de vieillards échoua par le peu d'empressement du duc de Bourgogne, trop ennemi du roi de France pour lui livrer ses Etats en allant outre mer (1464). Le duc Louis, réfugié à Lyon, allait céder aux instances des agents de Louis XI, l'abbé d^Ambronay et l'écuyer Gargassala, et requérir l'intervention armée du roi, lorsqu'il mourut, après treize mois d'exil volontaire (29 janvier 1465), laissant à ses successeurs un héritage dont il était malaisé de prendre possession et qu'il devait être plus difficile encore de conserver dans son intégrité.

Pendant les vingt-six années de son règne, le duc Louis n'avait cessé de compromettre Tœuvre d'Amédée-Félix : concédant trois apanages, démembrements réels de l'Etat; abandonnant les droits de sa maison sur le Diois et le Valentinois ; vendant la principauté des Bombes au duc de Bourbon, la baronnie de Gex au comte de Dunois; restituant Bomo d'Ossola au duc de Milan ; engageant quantité de fiefs pour de l'argent. La plupart de ces abandons furent rendus nécessaires par des guerres imprudemment engagées et mal con-

* In alcuni di questi luoghi^ alla sera, si rallegrava con canti di fanciulli dei quali molto si compiaceva, /Mém, Acad, de Turm. XIX. 213 5 231.)

duites. Uabbé Frézet, peu suspect quand il s'agit de critique, a dit du duc Louis qu'il ne sut faire à propos ni la guerre ni la paix. L'expédition de Chypre, cause première des troubles civils de la Savoie, venait, au dehors, de renouveler les désastres de la guerre de la succession de Milan. En 1458, le second fils du duc Louis avait épousé sa cousine Charlotte de Lusignan, reine en 4459. Pendant cinq* années que dura la guerre intestine des Cypriotes, le duc Louis, sollicité par sa femme, ne cessa d'envoyer des soldats et de l'argent, à ce point qu'il s' écriait un jour: LesCypriennes ont aévorémon duché de Savoy e. Le roi Louis, indolent comme son père, s'émut peu de la perte d'un trône; mais Charlotte alla chercher des secours aiiprès des princes italiens et du pape. En 4462, d'accord avec la duchesse Anne, elle convint de léguer ses droits au duc Louis, au cas qu'elle n'eût pas d'enfants^ ; de Chambéry elle retourna à Rhodes ; le roi venait de quitter l'île pour se réfugier à Thonon. La dernière ville qui tint pour elle fut celle de Chérines : François de Langins, seigneur de Veygié en Genevois, se jeta dans la place avec huit cents Savoyens et s'y défendit trente mois. De Rhodes, perdant son fils au berceau, écrivant à son mari une lettre triste et fière (jui ne précéda que de peu de jours la reddition de Chérines , la reine suivait aes yeux et du cœur la défense désespérée de ces braves :

« Si j'avois tant seulement XV mille, voire XX mille

* La convention diplomatique est du 18 juin 1462. (Guichenon. Preuves. 391.)

ducats comme j*eus jadis , je serois jà en possession du royaulme; mais povrcté m'oppresse à ce point que je ne puis finir ce que j'entreprends. Si n'y mettez prompt remède, nous serons tost, tous deux, sans couronnes ni seigneurie. Si moy, plus tost que de demeurer à la mercy d'aulruy, j'iray en religion vestir l'habit au lieu de vivre honteusement par la Savoye. Hastezie retourner pour donner secours à nos gens de Chérines et à moy * . »

Ces défaites coûteuses avaient augmenté les embarras du duc de Savoie ; le besoin d'argent le força à se dessaisir, au profit de dignitsures ecclésiastiques, du droit de naute justice que le concordat de 1432 semblait avoir mis hors de

auestion *\ il abdiqua Thommage et le serment es seigneurs piémontais oui avaient pris parti contre lui dans ses démêles avec Sforza. îse se sentant ni Tautorité qui persuade ni la force qui s'impose, il révoque, mais en Piémont seulement, les ordonnances d'Amédée VIII contre le duel, et autorise les combats singuliers de Bonifazio (1449) et de Malatesta (1457). 11 essaya pourtant aimposer des limites à Tàpreté des favoris; sur Tavis d'Amédée-Félix, ses conseillers obtiennent, en 1445, la déclaration solennelle de Vinaliénahilité du domaine de la couronne, et le choix de réformateurs de VEtat chargés de rechercher et de punir les malversations des trésoriers et les abus de pouvoir des seigneurs. p]n 1453, cédant aux sollicitations réitérées des villes et des magistrats, il assemble à Genève les trois Etats de Savoie, à cause des

* àR. TURIN. (Lettre du \^ septembre 1464.)

* Entre autres en faveur du prieur de Talloires, du prieur de Neuville en Bresse, otc. (Àrch. delà Ch. des comptes).

plaintes sur la justice et de V oppression de ses peuples; en 1459, il institue à Bourg-en-Bresse et à Turin des cours de justice démembrées du conseil suprême de Ghambéry. Plusieurs fois, la charge de chancelier dut être retirée à des hommes indignes de celte haute mission; les plus connus de ces ministres furent Jacques de Valperga, trois fois révoqué et trois fois rétabli (1452-1457-1462); Jean de Compey, Guillaume de Sandillan (1464), choisis après que le duc se fust enquis de la volonté de ses subjets ; Jean Michaelis (1465), nommé de consilio cou-sortis nostrœ triumque Statuum, A la requête des assemblées, le duc Louis obtint de Nicolas V, par un induit de 1451, plus important encore que celui de 1302, que nul ne serait investi, dans le duché, de dignités ecclésias-, tiques sans l'agrément du prince.

Les syndics des communautés et les députés des bailliages montrèrent, sous ce règne et les suivants, en maintes circonstances, une énergie dont il les faut d'autant mieux louer que la hardiesse était plus dangereuse. Les affaires communes se traitaient au grand jour*, et le contrôle des questions locales s'étendait à celles d'un intérêt général. La part plus directe que prennent les assemblées à la conduite politique du pays se révèle surtout dans les relations internationales, parce que les documents qui la constatent, conservés et publiés dans les pays voisins, n'ont pu disparaître comme ceux qui

* En 1412, les chefs de famille d'Annecy sont confirmés dans leur droit de s'assembler chaque année , le 1»' mai, en présence du châtelain, pour discuter leurs affaires. Les Archives du Sénat mentionnent, entre 1412 et 1583, seize confirmations de franchises politiques et financières de cette ville.

n'intéressaient que Thistoire intime et particulière des Savoy ens,

« Après la réforme de la justice, ou plutôt de son administration, la question des fmances fut toujours la plus délicate de celles soumises au vote des Etats * . En principer, nul ne doit Timpôt que de son plein gré et à litre de donatif ^ ; les prêtres payent par leurs prières la protection que leur assure le prince ; les nobles s'ac-

auittent avec leur sang, les privilégiés se sont libérés 'avance par les services rendus; les gens du tiers-état, citadins, paysans, bourgeois ou serfs, doivent les redevances et servis à proportion de leur fortune ou de leur industrie, te fort jxjrtant le faible. Mais, dans la pratique, la perception ou la dispense des taxes variait avec la condition des intéressés ; la masse des habitants payait toujours, payait sans trêve. Dans les campagnes, les censitaires , rentiers , laboureurs , forestiers, tenanciers , jouissant de maisons et de domaines à titre de fiefs rustiques ou de locateries ; dans les villes, les artisans et les bourgeois ; partout, cette classe malheureuse, sans attache légale qui la défendît de Toppression excessive, et qu'on appelait/// genl taillable et corvéable à merci. Au moyen-âge, mille faits l'attestent, le riche payait peu, et le pauvre était écrasé par l'arbitraire des collecteurs. La probité n'avait pas même de norn, et la naïveté des

non robeur ni pillar. On se gênait peu, même avec l'Eglise. En 14.57, le comte de Montmayeur se servait de l'église paroissiale d'Entremont en guise de grenier et y serrait son blé, malgré les protestations de l'évêquc de Grenoble et les ordres du duc Louis. Quand l'assemblée des prélats et des nobles avait voté l'impôt, on en faisait le répartement sur le tiers-état, dont les

* Extrait de mon Histoire de la perception de l'impôt en Sarot# (inédite).

< hocumeai n* CXayU Piècei juêtilUativet.

députés, en petit nombre, n'avaient eu que le droit de protester contre la décision de la majorité. Avant qu'on eût imaginé la responsabilité des syndics, renouvelée de celle des curiales gallo-romains, le châtelain, au cas de refus de rimpôt, procédait à la perception forcée ; les archers brisaient la porte, le métrai se saisissait des meubles et les portait aux juifs qui les payaient au tiers de leur valeur. En 1358, quelques nobles de la ville de Chambéry, refusant de se cotiser pour des réparations à faire d'urgence aux digues des rivières de Leysse et d'Albane, furent exécutés de la sorte ; on saisit des landiers chez Guigue de la Ravoire, des brides garnies d'argent chez Pierre de Châtillon, des bottes fourrées chez Humbert de Clermont.

Jusqu'au XYI^ siècle, l'impôt, en Savoie, répond aux besoins restreints du pays et aux principes mal assis de ses fmanciers ; on peut cependant distribuer en trois classes les cotisations variées dont se composait le revenu public: taxes sur la propriété foncière*, taxes sur les omets de consommation et d'échange % taxes de justice ^ Le prince jouissait aussi, eh dehors des servis ou redevances de ses fiefs, de quantité de produits dont la perception était arbitraire. Dès 1286, les étrangers, sauf les Dauphinois, payèrent en Savoie l'impôt

^ Dans les villes, l'impôt foncier s'eppelait toisage (leysia) et se chiffrait sur la mesure des façades; il y avait aussi Timpôt des fenêtres {fenestragiumj ; dans les campagnes, on percevait \q culmagium ou focagmm sur toute maison ayant foyer et crémaillère, c'est-à-dire servant ù l'habitation ; le champart sur les terres à blé, le vaccagiwn ou droit de parcours, Valpaginm ou droit de pâture ; etc. Puis le gietum ou droit d'étape ; les laods, ventes et plaits , droits de mutation.

' Les droits de péage et de traverse, l'étalonnage ou badelleriaj la taxo de consommation sur les marchés ou leyda, la gabelle du sel, etc. (Cibrario. Dclle finanzej

' Les plus productives, en dehors des droits de greffe et de chancellerie, étaient les amendes criminelles ou hù>ns et les indemnités pécuniaires ; c'étaient aussi les plus odieuses. En 1355, deux complices, convaincus du même'crime, sont admis à composition ; l'un paye 500 florins d'or, le second 1,000. Pourquoi? le premier était chrétien, le second juif.

du stagitm ou droit de séjour. Les juifs étaient spécialement autorisés à établir des comptoirs de change ; ils prêtaient au taux fixé par les patentes autorisant leur tranc, patentes valables pour dix années seulement et qu'ils étaient tenus de faire renouveler, à chaque échéance, moyennant finance * ; c'était une ingénieuse application de leurs propres procédés d'escompte. Le droit de péage, qui représente nos tarifs douaniers, était la source la plus claire du revenu ducal ; l'édit forçait les marchands, voituriers et muletiers à suivre, sans jamais s'en écarter, sous peine d'être traités en contrebandiers, des routes minutieusement déterminées. Ces droits étaient lourds à ce point que, si les princes de Savoie voulaient favoriser le développement d'une ville de leurs Etats, ils n'imaginaient aucun secours plus efficace qu'une exemption partielle ou totale des taxes. La ville de Cluses, — dont les bourgeois étaient si fiers qu'ils refusèrent d'ouvrir leurs portes, en 1440, au prince Louis, parce qu'il était suivi de plus de douze cavaliers, — ayant été incendiée en 1490, la régente Blanche de Montferrat déclara, par lettrespatentes du 1er jnars 1491, que tous bourgeois présents et à venir seroient exempts de tous droits de péage et pontenage sur les terres de Savoye, eux et leurs marchandises, mesme au péage de Suze, En 1514, le duc Charles III, après l'incendie qui détruisit la ville de Rumilly le jour même de son arrivée , accorda aux habitants , ruinés par ce désastre , l'exemption pendant trente années de tout impôt ducal, de tout droit de péage, et la franchise perpétuelle des foires et marchés ; allégement d'autant plus sérieux que l'on jugeait à peu près impossible d'échapper aux agents du fisc, tant les précautions étaient adroitement combinées et la répression sévère. Je ne parle ni des corvées, ni des prestations , ni des entraves du droit de chasse , ni aune quantité de conditions onéreuses

< En 1302, les juifs étaient assez nombreux à Ghambéry pour y posséder un cimetière particulier. Le stagium produisit, en ISOO, 75,374 fr. de notre monnaie ; en 1328, 3,400 florins d'or.

imposées par le caprice du seigneur ou Tâpreté du prêtre*. En 1353, lorsque les bourgeois de Cfhambéry demandèrent au Comte-Verd la confirmation de leurs privilèges, ils allèrent le solliciter au château de Saint-Genix d'Aoste et, pour pénétrer jusqu'à lui, durent financer des sommes relativement considérables ; les députés de la ville étendirent leurs libéralités depuis le boulanger du prince, qui reçut six deniers gros tournois, jusqu'au chancelier de Savoie, Johannys Ravasins, qui accepta vingt livres pour prix de ses bons offices. Cette multiplicité de charges , de taxes, de redevances*, qui pesaient sur tout et n'omettaient rien, paraissait d'autant plus lourde que la vie des trois quarts de la population était difficile et besogneuse. En temps paisible,- lorsqu'on ne souffrait ni de la peste, ni de la famine, ni de la guerre, la journée d'un pionnier se payait un souj en 1750, elle se Ï^ayera un pain. Le peuple des campagnes vivait de aitage, de porc salé, de galettes de seigle ou de sarrasin ; les bourgeois seuls se permettaient le vin, le pain blanc, la viande. Les maisons des champs, bâties en bois, étaient souvent incendiées ; on s'y servait de torches de résine en guise de lampes ; les églises rurales^ sans ornements, sans vitres, sans pavé, privées souvent des objets essentiels au culte, tombaient en ruines quand elles ne se trouvaient pas dans le voisinage de quelque pieuse châtelaine; les jours de fête, on les

* Dans la paroisse de Lémenc, les héritiers étaient tenus d'abandonner aux prêtres le meilleur habit du défunt et le lit mortuaire; à défaut de la remise en nature, les nobles payaient 8 florins, les bourgeois 5, les artisans 2, les laboureurs 1 ; cela s'appelait le spoglio. /Transactions de 1339 et 1422 entre les syndics de Chambéry et le prieur de Lémenc.)

* En 1283, le seigneur avait droit à un quart du produit des minerais de fer en échange du bois nécessaire à l'étayage des galeries. En 1337, les exploitants des mines d'Âllevard payaient au dauphin 2 livres de fer pour chaque douzaine de mesures de minerai exportées en Savoie, ou se traitait alors la majeure partie de ce minerai par le moyen de ce qu'on appelle des martinets et des forges h la catalane.

jonchait de paille et de verdure. Cette misère générale contraste avec le luxe des seigneurs et l'opulence des abbayes. Les altérations des monnaies et les écarts du change augmentaient, dans des proportions qu'il est aujourd'hui difficile de calculer, les nénéiices des trésoriers, des banquiers, et les charges des peuples : le florin d'or de Savoie , qui valait 12 gros 2 quarts en 1400, valait 25 gros au mois de mai 1420 et retombait à 18 au mois de juin, pour remonter à 30 en 1470; coté à 40 deniers en 1490, il en valut 47 en 1510, 50 en 1512, 65 en 1530. Lorsque le prince avait vidé ses coffres, appauvri ses tenanciers, épuisé la bonne volonté des Etats, il recourait au crédit des juifs, mettait ses joyaux en gage, ou chargeait ses affidés de se procurer de l'argent par quelque moyen que ce fût, amiable ou non. r^

Tous ces abus furent l'objet de vives réclamations de la part des Etats-Généraux. Dans ces réunions, le tiers-état joua le rôle le plus actif, présenta les cahiers (capi memorialij les plus énergiques et les plus détaillés , notamment en 1392, 4453, 4462, 4476, 4502 et 4508. Cela se comprend ; la bourgeoisie seule avait à gagner à l'équilibre des droits et à une répartition plus rationnelle des charges. Le contrôle des assemblées ne gênait d'ailleurs que les ambitieux et les prévaricateurs, n'effrayait que les politiques à vues courtes. A la fin du siècle, Comines, l'admirateur de Louis XI pourtant, écrivait cette réflexion digne de notre temps :

a Disoient aucuns de petite condition «t de petite vertu, que c'est crime de lèze-uiajesté que d'assembler les Ëstats et que c'est chose pour dimmuer l'autorité du roy ; mais servoient ces paroles à ceux qui sont en crédit et craintifs des grandes assemblées, de peur qu'ils ne soyent connus ou leurs œuvres blasmées. »

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