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CHAPITRE XII

LA GUERRE DES SUISSES. — RÉVEIL DE l'eSPRIT FÉODAL A LA FAVEUR DES COMPLICATIONS intérieures. — RÔLE DES ASSEMBLÉES NA- TIONALES.

La Savoie ne s'appartenait plus, depuis que l'assassinat du chancelier Valper^a avait contraint, à la fois, le parti des seigneurs et le parti de la cour à solliciter l'appui du roi Louis XI. Pendant quarante-six ans, — du 2 novembre 1462, date de l'assemblée des trois Etats à Genève, au 10 décembre 1508, date du premier traité de Cambrai, — la Savoie reste courbée sous le protectorat de la France ; elle ne s'y dérobe que pour tomber sous la main de l'Autriche. A qui la faute? Et qui, des seigneurs, du peuple ou du prince, doit supporter la lourde responsabilité de cette abdication morale? Parlons clair, et ne flattons pas plus les sympathies de nos amis que les répugnances de nos adversaires. Le nom de peuple ne caractérise pas une race ou meil-

leure ou pire que d'autres, mais une condition, celle de l'homme assujetti aux rudes labeurs, à la misère et à l'imorance. Le despotisme du peuple est le plus rude, le plus absolu, le plus insupportable des despotismes ; mais quand le peuple perd le sens du juste, c'est qu'il n'a pas encore acquis l'esprit de discernement, qu'on l'enivre de théories absurdes, ou que de brutales ambitions l'exploitent. Le peuple n'est point une bête féroce que l'on apaise en lui jetant des victimes, ni ce troupeau inerte que menait Panurge et qiie Panurge laissa se perdre ; ce n'est pas davantage une armée de bandits et de rêveurs où les appétits sauvages débordent l'héroïsme, où le vice tue l'idéal.

Le peuple de Savoie , l'an 4462 , n'avait pas encore l'entière conscience de sa valeur propre, et n'apercevait de la patrie qu'une vague et lointaine image, à travers le chaos des intérêts immédiats de la commune, de la paroisse, de la corporation. Grelottant de fièvre et de froid sur le métier que taxait la maîtrise, mourant de faim entre le blé de la dîme et la garenne du seigneur, le paysan, l'artisan, ne possédaient ni le loisir qu accompagne le désir d'apprendre, ni cette sécurité du lendemain qui est la moitié de l'indépendance. La guerre éternelle, la peste devenue endémique, la famine revenant tous les cinq ans, a^^ient épuisé, meurtri cette race de fiers laboureurs et d'ouvriers de génie des XIP et XIII^ siècles. Il n'y avait plus de vie que dans quelques familles du tiers-état dont les chefs, syndics, marchands, légistes, se retrempaient aux traditions des ancêtres.

Il était temps que rimprimerie vînt secouer ses torches dans cette nuit épaisse, et que la Réforme du XVI^ siècle remuât, de part et d'autre, tous les ferments généreux qu'avait assoupis la misère. Le peuple n'était donc pas responsable de reffacement de la nation. Mais la lutte, plus vive que jamais entre les seigneurs et le prince, livrait fatalement le pays a l'étranger ; tout royaume divisé contre luimême périra. En Savoie, comme en France, l'autocratie parcellaire des grands vassaux réagit, par un suprême effort, contre le pouvoir royal qui, attirant à lui les virilités éparses des bourgeoisies, des magistratures, des corps de métier, les opposait avec succès à la noblesse. Les privilèges, répartis sur un plus grand nombre d'intéressés, vont s'affaiblir en se multipliant ; le roi déconsidère et désarme la noblesse à force de faire des nobles ; mais les seigneurs vont livrer le combat suprême.

A Louis XI, à cet esprit railleur et tenace, ambitieux et souple, la Savoie opposait un prince timide, sincère et bienveillant. Le peuple sommeillait; les nobles se disputaient la faveur du prince, c'est-à-dire le droit de le tromper ; Amédée, doublement allié à la Maison de France , suivait , à son insu, l'impulsion que lui donnaient les affections de sa femme ou les calculs de son beau-frère * . La

• Amédée IX, né à Thonon le 1^' février 1435, fut élevé par le cénobite Jean Fausson, dans de minutieuses pratiques de dévotion ; fiancé au berceau, à Tours, Tan 1436, à Yolande de France, sœur du dauphin Louis, il l'épousa en 1453. Les annales de sa maison l'appellent Bienheureux à cause de son ardente piété ; de son vivant, il mérita ce nom, dans le sens des Ecritures : Bienheureux sont tes débonnaires, bienheureux les persécutés.

1466 — im —

Ligue du bien public associe contre le roi les rancunes, les ambitions des seigneurs; le comte de Charolais sollicite Amédée IX de se déclarer à son tour ; mais les Etats s'y refusent. On vit se dessiner dans cette assemblée les tendances non déguisées des partis ; les nobles votent pour Charolais; les bourgeois pour Louis XI \ Amédée comprend que s'il soutien^ au-delà du Rhône la rébellion féodale il Tautorise dans les Alpes ; il traite avec le roi , livre passage aux Italiens de Sforza, et les fait suivre par ses meilleurs capitaines, Montbel, Montmayeur, La Chambre. Les Savoyens prennent part au siège de Villefranche et à la bataille de Montlhéry (4465^. Le duc Amédée, négligé par son royal allié aux traités de Samt-Maur et de Conflans, s'accorde avec les Bourguignons et reçoit l'hommage de ses propres frères, Jacques de Romont et Philippe de Bresse, lesquels, amis personnels de Charolais, ne cessèrent pas de représenter en Savoie la politique anti-française. Galéas Sforza, rappelé en Italie par la mort de son père (4466) , est arrêté au Mont-Cenis par un officier maladroit ; le duc lui fait ses excuses * , puis, trois mois plus tard, lui déclare la guerre

' Cependant» Louis XI venait de se brouiller avec la Savoie par la création des foires de Tiyon. (Ordonn. des 20 mars et 8 octob. 1462, novemb. 1467, etc.) Le commerce désertait le marché de Genève.

' On a trop vanté ce trait. Si Ton doit savoir gré aux princes de leurs belles actions, il est superflu de les louer pour cela seulement qu'ils ont manqué l'occasion d'en commettre de mauvaises. Ce que Fabbé Frézet et le marquis Costa en rapportent est aussi inexact que l'opinion commune sur là soi-disant magnanimité de François 1«' autorisant Charles- Quint à traverser la France.

et envoie en Piémont le comte de Bresse, dont la témérité fit tout manquer.

Charolais devient duc de Bourgogne ; Louis XI compromet un instant la France par l'équipée de Péronne et le sanglant marché de Liège ; il prend sa revanche en préparant le conflit des Bourguignons avec les franchises d'Alsace et les libertés helvétiques*. L'ambition de Charles n'avait plus de limites ; ses amis rappelaient Hardy ^ ses ennemis Téméraire; ses possessions s'étendaient des portes de Paris aux forteresses rhénanes, et de l'Océan à la S^LÔne ; il rêva de reconstituer Tancienne monarchie des Deux-Bourgognes et de créer le royaume de Gaule-Belgique, Le duc de Savoie comprend le danger ; se rapproche du roi de France, le seul prince qui pût lui prêter un secours efficace ; désavoue ses trois frères, rentrés avec d'Alençon et d'Armagnac dans la ligue des nobles du Midi , et prête ses bons omces à Louis, qui renouait en Italie la politique de Charles VIP. Le duc souhaitait de rester neutre ; le roi, trop fin pour ne pas l'engager étroitement dans ses propres calculs, le rendit suspect à tous ses alliés ^ Les conces-

* Consulter, pour la perfidie des négociations qui livrèrent la vallée du Rhin au protectorat du duc de Bourgogne, les chroniques de Mets, les chroniques de Schiller, VHistoire du baron de Barante et surtout le travail neuf du baron de Gingins la Sarraz, intitulé : Dissertations sur les guerres de Bourgogne au XF^ siècle.

^ Bonne de Savoie épousa Sforza, à qui le roi abandonna Savone et Gênes, Fautorisant de plus à racheter A.sti au vieux Charles d'Orléans, fils do Valentine Visconti. Voir la correspondance inédite de Sforza dans VArehivio Sforsesco de la Bibliothèque impériale de Paris.

3 La secrète coalition de l'Angleterre, de la Bretagne et de

sions apparentes de Louis XI déconcertèrent la politique austro-bourguignonne qui, toute à ses rancunes, crut que la France se fermait à jamais Tltalie, l'Espaene, la Savoie, tandis que le roi se résignait à des sacrifices provisoires

f)Our fortifier ses frontières du Nord et de 'Est, menacées par la triple alliance.

Tout à coup le duc Amédée, saisi du mal caduc, remet le pouvoir à Yolande de France (4468). Les nobles au profit de leurs ambitions, les frères du prince pour se disputer la régence, le tiers-état au nom des libertés publiques, réclament à la fois un acte plus solennel qu'un billet ducal surpris par l'intrigue et que le caprice peut révoquer. Le vote des Etats- Généraux (1470) écarte les princes suspects de trop aimer la Bourgogne, c'est-à-dire l'esprit féodal, consacre la régence d'Yolande assistée de trois conseils, Anthelme de Myolans, Louis de Bonivard, Antoine d'Orlyé, et conjure le roi de ne point intervenir si rassemblée des élus ne Ven prie\ Cette mesure, adoptée de l'avis unanime des magistrats et des syndics, malgré l'opposition de la noblesse, fut le signal de la guerre civile. Les comtes de Bresse, de Romont et de Genève réclament un siège au conseil de régence; des troupes de gentilshommes, suivis de mécontents et de pillards,

la Bourgogne s'était renouée. Voir les manuscrits de Baluze. 475 ; — Je lome XV du recueil des Ordonn. ; — le tome V de THist. de Dom Vaissette.

* ÀR. TURIN. Lettres patentes de Louis XI du 11 mars 1469. — AR. AOSTE. Capi memoriali des Etats de 1470. — Guichenon lui-même a dit : Ce fut de l'avis des peuples, de tous les magistrats et dea principaux de la noblesse, que la régence fut confiée à la sœur du roi de France.

Eoursuivent la duchesse, de Thonon à Chaméry, renferment dans Montmélian. Menacée de la défection des villes épiscopales, Yolande s'échappe de la citadelle ; mais son fils, est retenu par les soldats qui ne veulent pas le livrer à l'étranger. Louis XI avait sur la frontière des troupes prêtes ; il n'ose aborder de front les périls de Tintervention et dépêche de Tours le jeune Charles de Savoie pour prendre le commandement des compagnies. Charles meurt à la première étape. Le roi revient à ses habitudes de transactions éphémères et consent à l'entrée des trois princes au conseil. En même temps qu'il paraît enfin s'associer à leur politique, il flatte la vanité des Suisses aux dépens des Savoyens et des Bourguignons; lors du compromis de 1471, il ne voulut rien terminer sans prendre advis et congé de ses bons amys des ligues de la Haute-Allemagne.

Amédée IX, complètement détaché du monde, résidait en Piémont ; il mourut à Verceil, le 30 mars 1472, sans que sa mort apportât aucun changement à l'état des affaires publiques. Ses dernières paroles furent dignes d'Antonin et de saint Louis :

« 0 mes enfants ! quelle est en réalité la grandeur de l'homme sinon de discipliner ses forces et de maîtriser ses sensations ? La dignité de la vie n'est-elle pas prisée plus haut ({ue l'or, la ouissance, le plaisir, par ceux-là mêmes qui se laissent le plus nonchalamment entraîner par leurs désirs? Ne soyez affamés que de vérité et applaudissez-vous d'un sacrifice volontaire comme d'une victoire. Détestez les perfides ; écartez les flatteurs et les casuistes, caria vanité rend aveugle et la vérité n'est pas double. Soyez esclave de la loi. Aimez les pauvres et les faibles, cette famille de Dieu que les hommes

un 4Ô6 —

traitent avec mépris et que vous devez accueillir oomme des enfants de prédilection. Chacune de vos compassions vous sera comptée, et Dieu vous donnera la paix jusque dans le repos éternel * . »

Ces belles morts sont rares. Celles de l'antiquité ou des temps modernes qu'on cite le {)lus volontiers pèchent presque toutes par 'affectation de la dernière heure ; elles n'ont pas cette certitude du repos qui s'épanouit en sérénité. Les événements et les hommes trahirent souvent le duc Amédée IX ; il n'en conserva aucune amertume, et sortit meilleur de ces épreuves qui faussent les âmes vulgaires. Pour les cœurs de cette trempe, il y a autre chose dans la vie que le succès et le iDonheur. Le consentement réitéré des Etats ^ confirme à la duchesse Yolande le pouvoir suprême avec tous ses embarras, et cette responsabilité sans contrôle régulier qui en double le poids. Mal commencée du vivant d' Amédée IX, la régence devait se continuer et finir à travers mille périls. Le jeune Philibert avait sept ans ; toutes les ambitions se crurent à la veille du succès. La guerre civile, les intempéries d'hivers rigoureux et d'étés pluvieux, la peste et la famine, inséparables compagnes, désolaient '

la Savoie. Quatre factions se disputaient l'exer- |

cice du pouvoir; assiégée une seconde fois ,

dans Montmélian, séparée de son fils, Yolande

* AR. TURIN. Chronique manuscrite d'un chanoine de Verceil, dont Grégory fStoria délia città di Vercelli) et Bercastel ("Memorie. VIII) n'ont cité que quelques fragments.

' Réunis à Verceil, le 1 1 avril 1472, pour confirmer la régente dans ses pouvoirs^ lui déférer la tutelle de son fils et prêter le serment de fi,dJéUté. (Archives de cour. Ca^i mem(h- \

riali degli statu XCVIII.)

s'exile à Grenoble. Louis XI, se soumettant à tout pour ne rien brusauer, se rapproche des ducs de Bourgogne et de Milan, et réconcilie les princes avec leur belle-sœur ; il n'y réussit qu'au prix de sacrifices pénibles.

Les conditions imposées par Louis XI furentelles excessives? Les députés des Etats redoutèrent-ils d'être absorbés par l'insinuante perfidie de ce dangereux ami ? Ou plutôt, les princes lirent-ils partager à la régente un des rêves de Charles-ie-Hardy ? On ne sait. Toujours est-il que, binisquement, sans que rien ait transpiré du motif qui détermina» cette évolution inattendue, la régente se sépara du roi son frère pour se jeter dans la coalition féodale*. Des traités publics et des accords secrets, rédigés en prévision de certaines éventualités, associèrent étroitement la Savoie aux destinées de la Bourgogne. L'heure paraissait bien choisie, car Louis XI semblait perdu. Il était, au contraire, sans que nul s'en pût douter, à la veille du triomphe. Une de ses plus heureuses habiletés fut de jeter le duc Charles sur les piques des Suisses. Les Gantons, ennemis héréditaires de la maison d'Autriche, amis récents et incertains de la France, se rapprochaient des ducs de Savoie par leurs intérêts de commerce, de voisinage et de politique. La Franche-Comté de Bourgogne, le

* AR. TURIN. Traités publics. Conventions des 20 février 1471, 20 juin et 1^' juillet 1472, 30 janvier 1475. Des lettres, inédites jusqu'à ce jour, échangées entre le duc Charles et la régente Yolande, prouvent qu'une vaste combinaison politique allait constituer ce Royaume des Alpes que, plus tard, Charles- Emmanuel devait aussi essayer. J'ai l'espoir d'obtenir Tautorisation de publier cette correspondance» devinée par M. de Barante, M. Michelet et M. de Gingine.

{)ays de Vaud, apanage du comte de Romont, e Valley, le Chablais, le Faucieny, étaient {)our eux un vaste marché et 1 entrepôt de 'Italie. Louis XI devina ce que la triple alliance des Suisses, des Bourguignons et des Savoyens aurait de désastreux pour ses desseins ; il mit tout enjeu, Tor, la terreur, la flatterie, le mensonge; et réussit à brouiller ces voisins unis par tant de liens et de si vieilles amitiés.

En décembre 1475, Charles se met en route pour ritalie; Yolande lui en ouvrait les portes ^ Par malheur, les embûches de Louis XI étaient bien dressées; les semences d'irritation jetées dans l'âme orgueilleuse du jeune duc avaient germé ; au lieu de côtoyer le Jura et de prendre la voie du Mont-Cenis, il jure de venger sur les

frossiers Allemands du pays de Berne les réellions d'Alsace et l'attaque des fiefs de son ami Jacques de Romont dans les seigneuries de Fribourg et de Neufchâtel. Charles portait avec lui ses trésors; c'était moins une armée qu'une troupe de gens de plaisir; on y comptait plus de bateleurs que de bombardiers. Le 11 janvier 1476, maigre la rigueur de la saison, ces lourds bagages, ces litières pesantes tendues de soie, ces riches chevaliers suivis de femmes et de musiciens, pénètrent en Helvétie. A

* On croyait si bien le voir descendre des Alpes que Coléoni, qu'il demandait à Venise, répondit i Je servirai volontiers S, À., mais en Italie. A quoi le duc répliqua : J*ai l'intention d'en user en temps et lieu. La duchesse était tellement assurée du succès que, dès les premiers mois de 1475, elle acheta nombre de seigneuries et de domaines sur les versants du Jorat, entre autres le château d'Oron et le fief de Corsier près Vevey, dont elle fit l'échange avec Gilberte de Polignac contre les seigneuries d'Hermance et de Balleyson en Chablais.

peine sur ce territoire fatal, le duc se déconcerte à l'imprévu des déceptions ; battu à Granson le 3 mars *, il est écrasé à Morat le 22 juin.

<( Les Suisses, dit Paradin, qui lors n'estoient que lourdaux et bucoliques, prindrent les riches meubles et ioyaux du duc et en firent assez mal leur proufit, car ils ne vendirent les grans plats d'argent que deux sols la pièce, estimant que ce fut estaim, et son gros diamant où pendoit une grosse perle fut levé, jeté, repris et offert à un prestre pour un florin, lequel prestre l'envoya aux seigneurs des Suisses qui luy baillèrent trois petits écus. y>

A Morat, le comte de Romont commandait neuf mille Savoy ens; Charles, assailli d'avis perfides, se croyant enveloppé de trahisons, refusa de les engager. Le lendemain de cette rude Irataille, ils reculèrent jusqu'à Gex et Versoix, restant aux ordres du duc, lequel s'opiniàtra à soupçonner ce petit corps d'armée, resté intact; et, sans l'utiliser, même pour couvrir sa retraite, courut douze lieues, jusqu'à Morges, sans débrider ^. De Lyon, où il se tenait comme à l'affût, Louis XI avait expédié de l'argent aux Suisses et des agents secrets à sa

^ Quatre mille hommes d'infanterie savoyenne avaient pris part à la bataille de Granson ; un contingent de même force, qui arrivait à marches forcées, fut surpris par les gens de Fribourg, entre Chillon et Lausanne ; ce qui en resta rallia les Bourguignons ; le sire d'Orlyé, chef de la troupe, refusa de se placer sous les ordres du comte de Romont et se fit tuer en volontaire. Après Chillon , les gens de Fribourg s'étaient emparés de Lausanne; après Morat, ils taxèrent Genève à vingt-quatre mille florins de contribution de guerre.

* Guichenon (Savoie. L 527) dit, à tort, que Romont se battit à Tavant-garde ; il resta loin du duc , sur son ordre exprès, à la porte opposée de Morat, ainsi que le racontent Comioes, le chanoine de Neufchâlel, M. de Rodt. etc.

sœur ; Yolande se compromit en les recevant et en quittant Genève. Après la défaite, elle sortait de Gex pour passer le Rhône, quand elle fut surprise par un gros de cavaliers que dirigeait Olivier de La Marche. Le capitaine italien Malcomanda brutalise la princesse, la jette en croupe de ses chevaux avec ses enfants et ses femmes, et la mène à Saint-Claude, puis à Rouvre. Dans le tumulte de l'enlèvement et les ombres de la nuit, quelques serviteurs dévoués, Lancelot, d'Orlyé, Champion, cachent le jeune duc Philibert au miUeu des blés et le conduisent en toute hâte à Ghambéry * . L'enlèvement d'Yolande, les injustes soupçons réf)andus sur la loyauté des soldats de Romont, 'attitude impérieuse et méprisante du prince vaincu, produisirent en Savoie une impression telle, que les Etats déclarèrent rompus les traités de 4475 et offrirent la curatelle à Louis XI. Par un de ces subits changements , fréquents au moyen-âge, le roi a pour partisans en 4477 ses adversaires de 4470 ^ Cédant aux prières de sa sœur Yolande, il la fait enlever de Rouvre et amener au Plessis-lez-Tours : Madame la Bourguignonne, soyez la bien venue, lui dit Louis XI avec son mauvais sourire. Je suis bonne Françoise et preste à obéir à vostre Majesté, répondit la duchesse. Elle n'avait que

* Parmi les dévouements qui ne faillirent point, et au milieu des hommes du tiers-état, Lancelot, Champion, Vaultier, Ruffîn, Mareschal, etc. , il faut citer la Janyne, chambrière de madame, qui ne la quitta point et sut pratiquer, partout où elle passa, pour la délivrance de sa maîtresse.

* n confie le gouvernement de la Savoie à l'évêque de Genève, celui du Piémont au comte de Bresse, la garde de Montmélian au baron de Myolans, l'éducation de Philibert au sire de Grolée-L'Says.

changé de prison. Le roy la fit bien traiter, quoi qu'il eust grande envie d'en estre dépesché; elle de so7i costéqui connaissait moult l'humeur de son frère, ne désiroit pas moins de s'en retourner vers Savoy e et Chambéry^ racontent, dans des récits pleins de verve et d'humour, Comines et Olivier de La Marche. La Savoie se trouvait dans une des situations les plus critiques de son histoire : enveloppée d'ennemis, au midi le duc de Milan, au nord le duc de Bourgogne, à l'ouest le roi de France; la régente prisonnière avec ses fils; des soldats étrangers dans ses citadelles; le pouvoir aux mains de princes égoïstes ; le désarroi dans les finances et l'incertitude dans l'esprit public. Le tiers-état sauva une fois de plus le pays. Ses lenteurs calculées, ses ajournements réitérés, le peu d'empressement des syndics et des magistrats à voter des solutions irrévocables, firent gagner un an. La chute du duc Charles allait délivrer la Savoie d'un ennemi acharné, et les querelles des partis devaient reculer de six années l'occasion, impatiemment guettée par le roi, de brusquer l'annexion. C'est peutêtre le seul exemple d'un pays sauvé par la guerre civile de l'ambition de l'étranger.

Bientôt Louis XI jugea nécessaire de permettre à la duchesse Yolande de rentrer dans ses Etats, non pas qu'il eût quelque regret de la maltraiter, mais parce qu il se fiait encore plus à sa sœur qu'à ses compères de Chambéry, de Genève et de Turin. Philippe de Comines reçoit la mission de reconduire la princesse, et ce choix du roi, rapproché de celui qu'avait fait le duc Charles d'Olivier de La Marche, quelques mois plus tôt, prouve combien les

deux princes étaient également inquiets de la finesse et des séductions d'Yolande, n'osant la confier qu'à des diplomates consommés, peu suspects de sentiment, railleurs et sceptiques, Yolande rentre à Chambéry après une absence de six mois; pour mieux dissimuler ses desseins, elle ne parle, pendant les six semaines de son lent voyage à travers la France, que de parures et de musique * ; sous main, elle dépêche en Helvétie des agents secrets et dépense des sommes considérables pour s'y créer des partisans'. Le roi fait chèrement payer à la Savoie son alliance équivoque avec les Bourguignons; tandis que le duc Charles est tué sous les murs de Nancy (5 janvier 1477), et que s'écroule avec lui la puissante maison de Bourgogne, Louis XI exige des Etats -Généraux réunis à Chambéry, en permanence, de décembre 1476 à avril i477, l'abandon des droits de protectorat sur Berne et Fribourg et la reconnaissance diplomatique de la plupart des conquêtes des Suisses dans le pays de Vaud et le Valley^. Les conférences d'Annecy, où vinrent les délégués des cantons et ceux du Valley,

* Comptes du trésorier Alex. Richardon. Le 10 décembre 1476, à Lyon, frère Jehan, confesseur de la duchesse, encage quatre compagnons à un écu qui jouent la harpet le lutn, le taboryn et le rebec,

^ De 1475 à 1477, les trésoriers de Savoie, Richardon et Allegret, payèrent vingt-n^inq mille florins h des capitaines et avoyers allemands et à certaines gens d'influence parmi Ut Suisses, et soixante-cinq mille florins h lu grande ligne d'Allemagne. (Arch. Chambre des comptes.)

* Depuis 1875, les princes de Savoie avaient perdu pied dans cette partie de la vallée du Rhône, de Sion à Saint-Gingolph, et les vassaux du Jorat avaient profité de Tinvasion de U76 pour s'émanciper.

réunies pendant les derniers jours de rassemblée des Etats (avril 1477), résumèrent, dans un traité de politique et de commerce, les accords si favorables à THelvétie que dicta Louis XI.

La ruine de la dynastie de Bourgogne * émancipait la Suisse bernoise, privait la Savoie d'un vieil allié, l'isolait dans les Alpes, la laissait désormais seule pour tenir tête aux intérêts alternatifs des Français et des Allemands.

Yolande cherche en Italie des alliés assez forts pour la délivrer de l'oppression des princes. Les Etats ne lui marchandaient pas les subsides ; les Piémontais et les Niçois votent 243,000 florins et un don gratuit de deux mille ducats * ; les Savoyens et les Bressans contribuent pour une somme plus forte encore, qui, jointe à des emprunts faits à Gênes et à Milan, suffit à peine aux exigences des protecteurs étrangers ou des nobles arrogants, qu'Yolande s'efforce d'éloigner d'elle par caresses et cadeaux, ne le pouvant d'aultre façon. Un article de dépense pris dans le relevé financier du conseiller Lambert indique les charges auxquelles, dans son impuissance, se résignait le gouvernement ; l'énumération complète en serait hors de propos dans ce livre que je suis forcé de faire court :

« Pour aussy bouter hors du pais de Savoye les gens d'armes et de guerre qui lors en grand nombre y estoient fichez par toutes pars, et aussy pour en desoou-

* Les députés assemblés h Verceil votèrent 50,000 florins, ceux de Moncalier 31,000, de Rivoli 140,000, de Nice, 12,000, etc. (Archives royales.)

* Charles ne laissait qu'une fille , Marie, qui épousa , en 1479, Tarchiduc Max, fils de Frédéric III, et porta dans la Maison d'Autriche ses provinces des Pays-Bas.

ter aucuns lesquels, soubz coleur de goveraer el régir ledit {)aîs, le fouloyent et gastoyent moult griefYemeiit et qui ne faiso][ent pas leur debvoir, fut la despense faicte de XXV mil florins. »

Un homme habile, le général des finances Ruffin, réussit pourtant à s'assurer l'appui du duc de Milan, de même qu'il avait fait accepter le crédit fort compromis de la Savoie par les Médicis et autres banquiers de Lyon, de Gênes et de Florence. Le jeune Philibert épouse Blanche-Marie, la fille de prédilection de Sforza; mais, au moment où cette alliance semblait engager l'Etat dans des combinaisons politiques sérieuses, la régente mourut dans un château perdu du Piémont (29 août 4478).

Yolande de France, comme plus tard les régentes Ghrestienne et Jeanne-Baptiste, eut moins de bonheur que de mérites, plus de vertus que de succès. Ferme et vigoureuse non moins (jue séduisante et familière, elle traitait les affau»es avec autant de franchise que de pénétration; et une main si habile eût sauvé VEtat si lEtat eût pu être sauvé. Son esprit embrassait tout et se préoccupait des intérêts communs , dans les moments mêmes où elle eût été excusable de ne songer qu'à sa propre sûreté et de ne rien faire que d avantageux à ses amis *. Les assemblées des trois ordres furent souvent convoquées pendant sa régence; elle tint, en mai 1470, avril 1471 et mars 1473,

* 1470 , études du canal de Chambéry au lac ; captage des sources de Salins; 14'?2, navigation de la Dora, irrigations du Piémont ; de 1408 à 1502, on se préoccupa de l'amélioration des voies de communication pour conserver le transit que menaçaient de détourner de Tarantaise et de Maurienne, au jproiit de la vaUée de la Daraooe, les travaux

à Chambéry et à Turin, des audieiices publiques où elle dédommagea les paovres gens de force maulvaisetés et réjouyt les bons serviteurs \ Ses meilleurs conseillers furent des hommes du tiers-état : le président Antoine Champion, Favocat Pierre Jacquemod, les diplomates Ruffm, Vaultier, Jean Champion, le aoyen Antoine Lambert, les financiers Loctier, Richardon, Allegret, le trésorier des guerres Guiffonet Mareschal, le chroniqueur Jacques Lambert; il faut citer parmi les gentilshommes Louis d^Avranches, Claude de Seyssel, Jean de Compeys, Antelme de Myolans, Claude de Challes, Vincent d'Orly é, comme ayant eu le sentiment juste de leur devoir en face des manœuvres de Louis XI et des préjugés de caste. Par un accord assez rare de qualités sérieuses et de goûts frivoles, Yolande aimait à se délasser des affaires au milieu des fêtes. On trouve dans les comptes des archives de frécjuentes mentions relatives à des momeries, morisques, comédies ou mascarades; la duchesse y prenait elle-même une part active avec ses filles, ses dames et ses écuyers; d'autres fois, elle assistait aux spectacles que lui offraient la noblesse ou les villes*.

de percement du Mont-Viso (ÀR. CU. C); 1475, édit autorisa Dt raliénation des fiefs et leur retour à l'état de roture ; 1477, édit de réforme de la justice, sur Favis des cours de Chambéry, Bourg et Turin.

* A la suite des secondes assises de Chambéry, il y eut de grandes fêtes, des momeries, des concerts, et le lundi 20 mai 1471, sur la place du Château, on ouvrit la loge de la Folie, où coula tout le jour une fontaine do vin blanc des crûs d' Altesse et de Thormery. (Comptes des trésor. Loctier et Allegret.)

- Le 30 juin 1470, 50 gentilshommes et bourgeois de Montmélian vinrent jouer à Chambéry la moralité de sainte Suzanne ; ils furent défrayés de tout par les soins dé l'écuyer Lancelot,

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Elle avait toujours autour d'elle des musiciens, des bouffons, des astrologues, des médecins, des poètes ; on sait sa prédilection pour Marquet-le-Fol ; son maître des cérémonies, Lancelot de Lans, était aussi l'organisateur des

})laisirs de la cour; le peintre Nicolas Robert, e tapissier Symonet, le maître de chapelle Guillaume, le harpiste Nicolas Brigant étaient Français. La duchesse faisait venir ses robes de Paris ^; l'orfèvre milanais Butero et le Piémontais Amy Albin, enlumineur de missels , étaient fort occupés par elle l'année même où le trésorier Mareschal négociait à Lyon, à la bancjue des Médicis, un emprunt de vingt mille florins (1471) et mettait en gage les joyaux de la couronne. Les livres de sa bibliothèque, contenus dans trois coffres qui la suivaient partout, sont dignes d'une âme qui ne craignait pas de se blesser aux épines de la vie pour leur dérober une fleur, comme disait le rimeur Marquet. J'y vois les Epîtres de Sénèque, la Tusculane de Tulle, Valère Maxime, le Livre de Dante, les Epîtres de saint Bernard, le Vieil Digeste, la Consolation de Boëce, les Chroniques de Savoie, le livre de la belle Hélène, les Cent nouvelles en toscan, quatre bibles et quantité de missels à miniatures *. Ses enfants eurent comme elle le goût des arts et ce je ne sais

* Pour les moraeries de Genève (1469), on fit venir de Lyon des toiles rouges et du drap d'or pour les habits des hommes, des toiles de Tours pour chemises, des draps pers de Bourges pour onze robes de femmes à la mode de Paris. (Compte du trésorier Jehan Loctier.)

* Inventaire des bagues et hoiries de madame Tolant. (Protocole du notaire ducal Claude Bocher. Archives de Cour.)

quoi de vif et d'impétueux, de délicat et de bon, qui fait le charme des princes.

A la mort de sa mère, Philibert avait quatorze ans; les Etats, convoqués à Rumilly, consultent le roi de France sur le choix de son gouverneur; Louis XI désigne un honnête homme, le comte de La Chambre. Les complaisances de l'assemblée s'arrêtèrent là; écartant les candidats du roi, lequel venait de faire conduire à sa cour les princesses Louise et Marie, les Etats choisirent pour le conseil de régence six Savoyens et six Piémontais, mesure adroite qui, par le partage égal des influences.

{)rivait Louis de son levier habituel. Malgré 'opposition des Etats, réunis au mois de janvier 1479 à Chambéry, le roi appelle à Tours le jeimeduc et ses irères Charles et Jaques- Loys; puis il marie leurs sœurs : l'aînée, Anne, à Frédéric d'Aragon, futur roi de Naples ^1478), Louise à Hugues, fils du prince d'Orange (1479), Marie à Philippe de Bade (1480). Louis XI se servait des mies d'Amédée contre la Savoie, comme plus tard un autre Amédée, plus pénétrant et plus habile, à qui l'occasion seule fit parfois aéfaut, se servit de ses propres filles

Eour résister à Louis XIV. Anne, Marie et lOuise ne rappellent-elles pas l'aimable perfidie de la duchesse de Bourgogne et les obéissances passionnées de la reine d'Espagne? Le roi essaie ensuite de tirer parti des jalousies des seigneurs pour qu'on lé substitue, de lassitude, aux factions; le patriotisme du comte de La Chambre fait avorter un complot contre la liberté du jeune duc, à peine de retour de son voyage en France (1480). Le roi s'attache aussitôt le comte de Bresse par l'espoir de la ré-

gence. Celui-ci ne quitte plus Philibert, le conduit de fêtes en fêtes de Ghambéry à Rumilly,où se tinrent les Etats, en décembre 1484 , mais de préférence sur les bords du Rhône, à Seyssel, Qiâtillon, Yenne, Saint-Genix, où Ton chasse, où l'on danse, et d'où il est aisé en une journée de descendre jusqu'à Lyon par le cours rapide du fleuve. Le comte de La Chambre,

Î)ris par surprise, est à son tour enfermé dans a prison de Myolans * ; le duc est amené à Lyon, où, tandis qu'on l'amuse, ses conseillers empruntent ^ ; il y meurt d'épuisement le 22 avril 4482. Louis XI, sous prétexte de sauver l'Etat menacé par l'accord des princes, retient le jeune Charles et rompt avec Philippe de Rresse, qui convoque à Turin les Etats-Généraux pour les soustraire à l'influence française (août 4482). La guerre civile éclate de nouveau . Les Savoyens et les Piémontais transforment en débat d'orgueil national la querelle des nobles; Myolans et Grolée rejettent les Piémontais au delà de Suze et d'Aoste. La mort imprévue de Louis XI (23 août 4483) renverse la situation.

Le duc Charles quitte Lyon et rentre à Chambéry aux acclamations du peuple qui se

* Archives de Cour. (Maurienne. Maxxo 111.%, — Enquesfe touchant let délicts et œuvret de fait perpétrés par messire Loy$ de La Chambre.^

^ La veille de la Saint-Jean de Tan 1481, il y eut de fort plaisantes momeries au Vernay de Chambéry; au mois de juillet le duc allait se baigner au Bourget dans le lac» et h Àix aux eaux chaudes où Ton portait chaque fois sa chambre de tapisserie. Sa suite comprenait à chaque voyage quantité de musiciens et de farceurs. A Lyon , on emprunta quinze mille florins de plus à la Banque des Médicis. (Archives. Chambre det comptes.)

croit déliAnré des régents. Le baron de Myolans bat coup sur coup le piémontais Raconis et dissout la coalition féodale fl484); puis, Charles épouse Blanche de Momerrat, qui lui apporte en dot le prétexte d'une guerre nouvelle. Les affaires compliquées de Genève brouillèrent un instant l'impétueux Charles avec les bourgeois et avec la cour de Rome. Il s'agissait du droit de nommer l'évéque ; nul ne voulait abdiquer ses prétentions; Sponde, Bonivard et Lévrier consacrent des chapitres entiers au résumé de ce débat. La mort de Sixte IV permit enfin de transiger avec la vanité romaine, la fierté genevoise et l'orgueil savoyen. Le duc entre dans Genève à la tête de l'escadron des nobles (1484) , et les syndics dépensent en une journée pour 1,200 florins de flambeaux, de malvoisie et d'hypocras.

En Piémont, le marquis de Saluées, fort de l'appui moral que lui accordait la France, ne cessait de conspirer. Voyant le duc Charles occupé à Verceil des fêtes qu'il préparait pour les noces du roi de Hongrie et de Blanche- Marie, veuve du duc Philibert, il s'associe à Raconis et à Cardé, et, sous le prétexte de chasser les favoris du prince, Myolans, Menthon, Marcossay, qui gouvernaient mai, prend d'assaut le château de Sommariva (1486). Le duc, aussi prompt à la bataille qu'au tournoi, rassemble quelques cavaliers, engage un millier d'Italiens, autant de Suisses des Grisons, et, sans attendre les fantassins de Savoie, marche sur Saluées et fait capituler la ville (1487). Pendant le siège, le marquis était allé en toute hâte solliciter l'intervention du roi, au nom de l'acte d'hommage de 1375 et du

récent traité de Feurs. Le duc, sachant par expérience que les ambassades sont dan^ereuses, qu'il y a des mandats perfides, et qu on ne traite bien les affaires délicates que de sa personne, va lui-môme défendre ses droits. Chi vuol, vada; chi non vuol, mandi ; disait-il avec les Italiens du Piémont. Les conférences du Pont-de-Beauvoisin* aboutissent à Tentrevue de Lyon et au voyage de Tours (1488),

aue le prince fit en pompeux appareil, escorté e quatre cents gentilhommes et d'un millier de cavaliers, dont la belle mine, les armes et les chevaux provoquèrent l'admiration des Français. Les deux Charles se prirent de sympathie; tandis qu'ils passaient gaiement les semaines en chasses, en carrousels, en concerts de musiciens d'Italie et de chanteurs d'Allemagne, leurs ministres discutaient la mise en nratique de cette belle amitié ; en février 1488, Louise de Savoie épouse le comte d'Angoulême, premier nœud de l'alliance. Le duc Charles ne survécut pas au double succès de son voyage ; il mourut à Pignerol, de fièvre lente, le 13 mars 1489. Tous ces enfants de l'héroïque Yolande tombaient l'un après l'autre comme autant de fleurs coupées^.

<K II s'accouiroit galamment estant bien fait de sa personne ; il estoit plaisant et de belle humeur, et

* Voir, dans Guichenon f Savoie. II. 155), le détail des négociations engagées dans ce pas glissant par l'évéque de Genève, François de Savoie. Voir, pour le voyage, les chroniques anonymes de Charles YIII et du chevalier Bayard.

' Les morts subites du maréchal de Myolass et de son échansun le chevalier de Fiesque, donnèrent lieu à des bruits de poison dont aucune certitude historique n'a établi la réalité.

malgré ce il n'estoit point de vieil autheur grec ou latin qu'il ne sceut expliquer secundûm cathedramK »

C'est du règne de Charles I®"^ que datent le droit et Fusage pour lès princes de la Maison de Savoie de prendre le titre de roi d'Armé-' nie^ de Chypre et de Jérusalem ; seul héritage, et bien stérile, qui restât aux Savoyens de leurs batailles en Orient. Mieux que par les chimères de Chypre, Charles P*" mérite le renom de savoir et d'élégance que lui ont attribué ses contemporains. En 14o7, Laurent AUamand, évêque de Grenoble, lui donna pour page son propre neveu, Pierre du Terrai! , si connu depuis sous le nom de chevalier Bayard*, et qui dut au jeune duc de délicates leçons. En 1478, Genève avait offert le droit de cité à ses premiers imprimeurs ; dès 1483, le duc Charles se fit envoyer de Paris, par le recteur Fichet, des ouvriers typographes qu'il installa à Chambéry sous la direction d'Antoine Neyret, et dont il paya les frais d'établissement.

L'héritier de Charles P^ était un enfant de neuf mois, Charles II; nouveau débat pour s'emparer de la feuille des bénéfices et de la signature des billets de caisse. Les dix-neuf ans de Blanche de Montferrat trouvèrent ^râce devant l'assemblée des Etats ; un conseil de

* Le loyal serviteur, (Chroniqueur de Bayard. — Edit. de Paris. 1527.) L'étude du grec était à la mode depuis la prise de Constantinople et l'émigralion d'Orient (1453) : cinquante ans plus tard, les princesses elles-mêmes traduisaient Homère, Pindare, Théocrite ; et Ronsard, parlant grec en français^ ne faisait que mettre en vers l'esprit de son temps.

> Àllamand fut évêque de Grenoble de 1477 à 1482 et de U84 à 1518. Bayard naquit dans le vieux ch&teau de Pontcharra; il s'en fallait d'une portée d'arquebuse qu'il ne fût savoyen.

régence eut Philippe de Bresse* pour pirésident ; les princes furent écartés (juillet 1490). Les débats d'influence entre les seigneurs se compliquaient de la rivalité des provinces, se disputant le choix de la capitale et la résidence de la cour. Turin ne fut un instant favorisé qu'en soulevant en Savoie de terribles colères et une coalition de tous les partis contre V outrecuidance piémontaise.

L'énergie du comte Philippe eut raison des mécontents; mais taxé de tyrannie par les nobles, il le fut de cruauté par le populaire. En 1491 ', un paysan de Mégève , Jean Gay, souleva contre la noblesse les laboureurs et les forestiers du Faucigny ; vêtus de casaques rouges, ils enrôlaient quiconque voulait se battre, et brûlèrent quelques châteaux. Jean Gay avait envoyé ses cousins pratiquer les Genevois et solliciter ralliance des cantons helvétiques dont il voulait donner a son pays la liberté; lui-même installait à Cluses le quartier général de l'insurrection. Il reste peu de traces historiques de ces graves événements qu'on méprisa ou qu'on voulut cacher. Des pièces inédites^, relatives à la Tarentaise, indiquent accessoirement que cet essai de jacquerie inquiéta la cour pendant deux années, Ïii'on fit des rassemblements de troupes à a Bàthie, à Sainte- Hélène -des-Millières, à Conflans, à Montmélian (de 1491 à 1492), qu'on exigea les contingents des fiefs eccle-

< De 1484 à 1491, Philippe exerça les fonctions degourernear da Dauphiné pour le roi, déléguant ses pouvoirs à son lieutenant Hugues de La Paiud, comte de Yarax.

« PREUVES : Documents no» CVà CXVII.

siastiques et qu'il fallut garder avec soin les cols qui font communiquer le Faucigny avec la vallée de l'Isère. Le comte de Bresse, d'accord avec les avoyers de Berne et de Fribourg, attira les chefs du mouvement à Genève, les désunit, les désarma, et les fit pendre * .

L'année suivante, le courageux évêque de Genève, Antoine Champion, réforma son diocèse et y rétablit la discipline avec une égale fermeté. La lecture des constitutions synodales du 7 mai 4493* révèle un côté négligé de la civilisation de ce temps, et découvre à quel degré de corruption naïve étaient tombés les soutiens naturels de la morale pubhque.

Le siècle s'achève au milieu de contradictions étranges et d'une sorte de confusion dont s'effrayaient les penseurs. En France, la royauté, morte avec Louis XI, parut un instant remplacée par les seigneurs, les rois de clocher, dont le bourguignon Philippe Pot, aux Etats de 1484, dissipa les essais de popularité par un mot hardi : Le peuple a fait les roiSy et c'est pour lui quils régnent. En Espagne, la défaite des Mores, l'expulsion des juifs (4492), et les incroyables raflinements de cruauté de l'inquisiteur Torquemada (4484 à 4498 k étaient autant de défis portés à la justice et à la nature. En Hongrie, la mort de Mathias Corvin (4490) laissait sans défense ce boulevard de la chrétienté ; et les Turcs , fanatisés f)ar la chute de l'empire grec (4453) couvrant a vallée du Danube de leurs cavaliers et les

* SpoQ. Histoire de Genève, I. 99. (Edit. de 1730.)

* Bibl. de Genève. Registres des chanoines» (MSS. inédits.)

mers d'Orient de leurs pirates, exagérant le mépris de Rome comme les Espagnols outraient la haine de qui n'était pas orthodoxe, menaçaient de tout envahir. Charles VIII, appelé au secours de Tltalie agonisante, attiré ar une sorte de fascination invincible, franchit es Alpes (1494^ Ce subit contact de deux races, séparées depuis les croisades, leur est, de Tune a l'autre, une révélation : les Français, vainqueurs par l'énergie brutale , par l'impétueuse ardeur, se laisseront désarmer, dans cet éblouissement de sensations et de merveilles, par les séductions et les surprises d'un peuple aussi corrompu que délicat. Charles VIlI, Savonarohî et Borgia résument en trois types ce désarroi de moraUté : ici, de malsaines convoitises ; là, des martyrs méconnus ou de chevaleresques inconséquences.

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