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CHAPITRE XIII

LA ROUTE DES ALPES. — ATTITUDE DES SA- VOYENS PENDANT LES GUERRES d'iTALIE. — RÉFORMES DE CHARLES III. — IMPATIENCES DU PEUPLE, DE 4508 A 1529.

Le rôle équivoque des Savoyens pendant les ffuerres d'Italie leur fut moins imposé par Findécision du gouvernement que par les nécessités de la situation géographicjue du pays. Le double caractère du temps était la guerre et le négoce ; Tart militaire venait de faire un pas décisif; le négoce, au contraire, par le renversement des conditions de la production et de réchange, allait subir une atteinte profonde. La route des Alpes, à qui le prince devait sa fortune politique et le peuple ses progrès matériels, désertée par les marchands que pillaient les armées de passage, frappée d'interdit par le système prohibitif de Charles-Quint, cédait son trafic à la voie de mer. Dépossédée de ce puissant élément d'activité, la Savoie s'égare,

pendant les deux tiers d'un siècle, dans le courant d'ambitions qui lui sont hostiles.

« C'était chose laborieuse et rude que le négoce au' XV« siècle*. Les marchands (j[ui, depuis Alexandrie jusqu'à Gênes ou Marseille, avaient échappé aux tempêtes et aux pirates, devaient affronter sur les routes de terre des périls multipliés, les haltes forcées, les taxes exorbitantes des péages, les avanies, le séquestre ; on connaît le proverbe : pillé comme un marchand. Les clients de Venise passaient les Alpes du Tyrol et remontaient au cœur de l'Allemagne par la vallée du Danube ; ceux de Gênes, après avoir franchi les Alpes de Savoie, abordaient la France par Lyon ou gagnaient le Nord par le lac Léman, Bâle et la vallée du Rhin. Les foires célèbres de Novogorod, de Bruges, de Beaucaire, de Troyes, de Provins, de Lyon, rapprochaient les Italiens et les Allemands, auxquels les juifs servaient de courtiers. Au XI V^ siècle, Philippe-le-Bel et Louis-le-Hutin persécutèrent les banquiers juifs, brouillèrent les monnaies, gênèrent les échanges; et le transit déserta la vallée du Rhône. En 1486, les foires de Bourges et de Troyes rétablies, les marchés de Lyon librement ouverts, ne ramenèrent pas tout le courant commercial, qui a horreur des prohibitions et reprend malaisément les routes qu'il a une fois abandonnées. La Savoie et l'Allemasue profitèrent des fautes économiques de leurs voisins. Grâce à la sécurité que le duc Amédée VIH avait introduite dans ses Etats, et aux mesures intelliffentes de la duchesse Yolande, la Savoie attira vers elle la meilleure partie du commerce de transit qui jadis enrichit les riverains du Rhône. Les marchands venus des ports italiens traversaient le Mont-Cenis on le petit Saint-Bernard et se dirigeaient vers Genève ou Lyon ; les péages s'échelonnaient sur les routes fréquentées ; parmi les plus importants figurent Villeneuve près Chillon, Rumilly, Seyssel, Pont-Saint-Martin près

' Elirait inédit de mon ffûlotr e d$ la f^tupHwi de Ttin/dl.

d'Ivrée % Siize, Montmélian, Chambéry. Il y en avait un fort achalandé à Chanaz, à l'extrémité du canal de Savières qui sert de déversoir au lac du Bourget, pour les barques chaînées de sel, de draps, de merceries qui remontaient le Rhône, et les radeaux de bois qui le descendaient. Au sortir de la Maurienne, la route de Turin se bifurquait, se dirigeant sur Genève par les Bauges, qu'on abordait au col de Tamié et surtout au col du Frêne, pour descendre sur le lac d'Annecy* et de là gagner les chemins du Salève. La route de Lyon gravissait, après Chambéry, la montagne d'Aiguebelette et venait aboutir sur la frontière à Pont-de-Beauvoisin, centre important formé de deux petites villes. Tune savoyenne, l'autre dauphinoise, que sépare le Guiers. Cette route tracée dans la direction d'une voie antique, était la seule qui fût alors directe et sûre entre le massif abrupte de la Grande-Chartreuse, les marais de la Chautagne, le cours torrentueux du Rhône et les gorges profondes du Bugey. Si l'on compare les comptes des

ëéagers de Pont-Saint-Martin, de Suze et de Pont-deeauvoisin pendant les premières années du XIV® siècle et les dernières du XV®, on s'assure, par la proportion du nombre des ballots de marchandises et des mulets de transport taxés aux deux époques, de la préférence donnée parle négoce aux routes de Savoie'. Cette prospérité,' si bien assise, allait s'évanouir au tumulte perpétuel des armes.

* A l'issue de la vallée d'Aosle, dont les habiiauts s'opposèreat énergiqueaieDt, au nom de leurs privilèges, à rétablissement de péages ou de taxes sur leur sol, chaque fois que les princes en renouvelèrent l'essai.

' En 1491, il y avait à Annecy quatre foires par an, de trois jours chacune, avec un conseil élu pour juger les cas commerciaux ; depuis 1412, la fabrique et te trafic des draps y étaient libres.

3 Le péage Pontis belli mcini était, après celui de Suze , le plus productif du duché. Du 6 avril 1301 au 6 avril 1302, les fermiers constatèrent le passage de 2,404 ballots pour 1826 mulets chargés, f Mémoires de tAcad. roy. de Turin, XXXVI.) ËQ 1474, on y taxa 2,914 mulets; en 1479,2,638; en 1490^

« n reste peu d'éléments assez positifs pour permettre de déterminer avec certitude l'étendue et l'importance des arts industriels et des exploitations agricoles pendant le moyen-âge. Cependant il est établi que les premiers moines du Chaolais, les abbés de Tamié, les chartreux d'Aillon et de Saint-Hugon *, etc., apportèrent des méthodes nouvelles et surtout l'exemple de la persévérance et l'influence de l'argent. Ils n'enseignèrent pas l'élève des bestiaux dans les Bauges, que les plus vieux titres appellent in Bovillis, ni dans les pâturages du Faucigny, pas plus que la culture de la vigne dans la vallée de ITsère* et sur les bords du Léman, ou que la fabrication des fromages en Tarentaise; mais ils bâtirent de vastes fermes et ouvrirent d'importants débouchés à la production. Souvent ils devinrent eux-mêmes industriels et marchands ; les moines d'Abondance firent un trafic considérable de blé et de bestiaux avec la Suisse et durent transiger avec les montagnards voisins, révoltés de subir cette concurrence sur les marchés du Chablais\ Les Chartreux installèrent au milieu de leurs forêts des martinets à battre le fer et possé-

3.009 ; en 1494, 7,216, et en 1495, 6,019. (AR. GU. G. Comptes despéagers.J Pour ces deux dernières années , les transports de Charles YIII peuvent former un tiers de Taugmentation. De 1512 à 1530, le chiffre moyen retombe à 1,200 charges.

* En 1790, la chartreuse de Saint-Hugon possédait encore 1,200 journaux de bois de 400 toises l'un. Elle n'a conservé de son antique splendeur qu'un portail de marbre qui date de 1678, et où Ton admire une vierge d'un beau style mais brisée, et le cintre d'une grille en fer forgé d'un merveilleux travail à l'italienne.

* Golumelle (De re rusticà. IX) parle des vins allobroges, âpres et mélangés de poix, fort appréciés par les Romains de la Viennoise.

' En 1415, les syndics se plaignaient des amas de grains de l'abbaye et réclamèrent le droit de taxer le blé pour éviter la vente à vil prix. En 1424, le duc Âmëdée YIII accorda une foire franche annuelle; mais le débat commercial entre les abbés et les communiers d'Abondance durait encore en 1577. (AR. SENAT.)

dèrent; dès le début, des exploitations assez importantes pour solliciter et obtenir, en 1284, l'exemption de tous péages en Savoie sur leurs valets, attelages, charrois et marchandises. Les minerais deMaurienne et de Tarentaise, exploités par les Romains, ne furent point négligés pendant le moyen-âge. AUevard avait eu le privilège de forger les lames d'épée des Celtes; les mines de fer et les fourneaux des Hurtières et des Sarrasins fournirent aux Savoyens des socs de charrue et des fers de lance. Dès le XfVe siècle, Faverges fut renommé pour ses ateliers de coutellerie ; Âlby pour ses tanneries, ses corroyeurs et ses orpailleurs * ; il se tint dans ces deux villes des foires célèbres où l'on venait s'approvisionner du Valley et du Dauphiné.

a La périodicité des guerres et des pestes appauvrissait toutefois les Alpes de telle façon que l'émigration devint une nécessité. En 1324, le comte Edouard accorde aux habitants du val d'Aoste des garanties contre les baillis et châtelains dont Vinsupportahle tyrannie les forçait à Quitter le pays. La misère chassait les émigrants, de laMaurienne, l'hiver les éloignait de la Tarentaise, l'accaparement féodal, des Bauges, l'oppression cléricale, du Faucigny, l'inertie publique, de partout. Les efforts des princes * ne suffirent pas à

' Il y eut aussi des orpailleurs sur les bords du Rhône ; le droit d'orpaiUage était affermé, de 1319 à 1406, poor une rede> ance fixe ; au XY I» siècle, on taxait chaque tabula dont se servaient les laveurs de sable. (Comptes des châtelains de Gex de 1439 à 1601.)

^ Le Comte-Verd, en 1355, établit à ses frais une tuilerie qui fournit aux bourgeois de Chambéry, après les incendies de 13 19, les tuiles destinées à remplacer les toits de chaume et de bois prohibés ; en 1392, Bonne de Bourbon permet aux bourgeois d'Evian de naviguer sur le Léman sans payer de droits au fisc ; en 1397, le principal atelier monétaire de la Savoie est installé à Chambéry; en 1410, Âmédée YJII convoque à Thouon les délégués des villes pour y délibérer sur l'établissement de fabriques de draps ; en 1413, il autorise les habitants d'Annecy, fort maltraités par les incendies de 1432, à établir des métiers à tramer et des ateliers de tissage ; en 14-24 , il crée les foires d'Abondance. En 1450, le duc Louis accorde des

retenir dans les vallées des Alpet, loin des marchés et des centres de consommation, des populations actives par nature et dont Tesprit intelligent et tenace s'accommodait mal d'un éternel servage. La pauvreté du pays était proverbiale ; quantité d'édits d'allégeance on de réforme de justice sont motivés fBvpovrelé et misère extrême du paJit de Savoye ' . »

Malheureusement le prince ne prit des mesures générales de protection et d!^encouragement que trop tard, à une époque où les courants de la production et de 1 échange étant désormais établis, les Savoyens ne purent lutter avec les manufacturiers de la France, de l'Allemagne, de ritalie, et durent se résigner à rester tributaires des pays voisins, même pour les objets d'une consommation usuelle et locale. Si e duc Philippe avait osé supprimer, en 1496, les péages de ses Etats, iml doute que la région des Alpes ne fût restée la grande route commerciale entre le nord et le midi ; tandis que cette route se déplaça ou devint maritime. De 1475

privilèges aux banquiers d'Annecy ; en 1451, il permet oux habitants d'Albens, et en 1452 à ceux de Montagny, de vendre leurs blés sans payer la leyde. En 1477, Yolande de France autorise les habitants do la vallée d'Aulps, en raison de IVlève des bestiaux et du commerce des fromages, à ne payer par an que 250 florins répartis entre 30 feux, quel que pût être le nombre des familles. En 1490 Ulanchff de Montferrat, en 1514 Charles HT, exemptent des droits de péage les bourgeois de Cluses et de Rumiily incendiés. Ces immunités h une ville , à une corporation, ne suflisaient point pour secouer la torpeur du peuple, et réparer les erreurs économiques des lois somptuain;» de 1430 et des édits contre les agioteurs de blés on les manieurs d'argent.

* En 1343, le testament du comte Aymon porte qu'on fera l'aumône, dans Chambéry , à quatre mille pauvres de la ville ou des environs, pour le moins, tous les ans. En 1789, d'après la statistique du préfet de Verneilh, il y avait en Savoie 8,688 menàitmti erremti, et 4,360 en 1801.

à 1480, le marquis de Saluées avait fait ouvdr un chemin à travers le Mont-Viso, et ce pertuis soiUerrain resta très fréquenté pendant plus d'un siècle*. Les Espagnols, les Portugais, puis les Hollandais elles Anglais, héritent des Italiens la passion de la mer et le goût du négoce ; la Méditerranée perd, par la découverte de rAmérique et la conquête des Indes, son

f)rivilége d'être le carrefour du monde civilisé; 'Océan en devient le grand chemin. Malgré l'effort d'esprits d'élite, tels que Guigonel Mareschal, Ruffin de Mures, et plus tard Milliet de Challes, on sera des siècles encore avant de comprendre que l'Etat peut s'enrichir en diminuant l'impôt, et qu'un denier payé par des milliers d'hommes rapporte plus que quelques ducats arrachés à de rares passants.

La fin du XV® siècle coïncide avec le triomphe définitif de la royauté sur les seigneuries du moyen-âge. Lors des premières luttes du pouvoir central pour rétablir, dans le fait, les traditions de l'organisation romaine, les princes de Savoie eurent le talent de résister à 1 attraction du principe monarchique qui prenait le dessus en France et en Allemagne; puis, invoquant pour eux-mêmes cette théorie, qu'ils repoussaient chez le roi et chez l'empereur, ils s'approprièrent ces tendances et eurent le bonheur de les exploiter autour d'eux avec un succès inespéré. Les ducs de Bourgogne, de Lorraine, de Bretagne, les comtes de Toulouse et de Provence, les dauphins de Viennois, les ducs de Milan disparaissent l'un après l'autre ;

* Muletti. Storia di Saluxxo, — Constanto Gazzera. Month fiftehta kistQfm T^atrù^,

seuls, les ducs de Savoie résistent, absorbant, au contraire, les fiefs qui gravitaient autour d'eux : comtes de Genève et de Bresse, barons du Faucigny et de Vaud, princes ecclésiastiques de ïarentaise et de Maurienne, marquis de Saluées et de Montferrat, princes de Piémont, etc. Pendant le moyen-âge, le prince est Î)lus en évidence que le peuple, dont il résume e plus souvent les idées, dont il personnifie les instincts en sapant les droits féodaux. Par Tarmée. la justice et Timpôt, le prince croit tenir désormais le peuple, corps et âme, dans sa main ; aussi les guerres de conquêtes succéderont-elles aux guertres féodales, de même que les rois ont pris la place des seigneurs.

Arrivé à ce point de mon récit, je crois nécessaire, pour juger sainement du rôle que les diplomates et les soldats de Savoie vont jouer en Italie sous le nom du roi Charles VIIL de considérer Tétat social de la Péninsule. Cfette digression, dira-t-on, est étrangère au sujet, et le peuple de Savoie n'a que faire des Italiens. Je n'accepte pas ce moyen commode de se débarrasser des difficultés de l'histoire en se cantonnant dans l'isolement provincial. Tous les peuples sont solidaires ; les Italiens ont exercé sur ce pavs une influence tour à tour salutaire et détestable; il le faut avouer, et les théories d'égoïsme sont aussi fausses en politique qu'en matière commerciale.

En 4494, l'Italie, agricole, industrieuse et commerçante, regorgeait de richesses, surtout en Lombardie et en Toscane. De Turin jusqu'à Venise, de Vérone jusqu'à Naples et Palerme, les arts, les belles lettres, les relations de la vie, l'exquise politesse, faisaient des Italiens

le plus opulent et le plus aimable des peuples européens. Brunelleschi à Santa Maria dei Fioriy Ghiberti aux Portes du paradis, Léonard de Vinci et sa Lisa del Giocondo , Ange Politien et ses élégances traduites des pures chansons grecques et latines, émerveillaient les étrangers enthousiastes de ces cités splendides, de ces écoles savantes, de ce beau climat, de cette vie joyeuse et facile ; eux, que les Italiens appelaient des barbares, ne quittaient cette terre enchantée qu'avec la passion d'en jouir en maîtres. Mais l'Italie, souriante, orgueilleuse, habile à dissimuler, versant le poison au son des flûtes et des voix, assassinant au milieu des fêtes, l'Italie n'était pas un peuple. Elle avait des mercenaires et point de soldats, des condottieri et point de capitaines, des marchands, des artistes, des diplomates, et point de citoyens. La paix de Lodi était oubliée ; chaque ville, chaque Etat, chaque faction n'avait plus pour devise que le mot tristement éner^ gique des Vénitiens refusant d'aller à la croisade de Pie II : Siamo Veneziani,poi Cristiani, La cause principale de l'instabilité des gouvernements italiens et de l'affaissement du sens moral dans les esprits, se trouve certainement dans la diminution graduelle du nombre de ceux qui avaient des droits dans leur patrie et qui, par conséquent, étaient prêts à la défendre. Ce phénomène anormal d'une population qui augmente alors que le nombre des citoyens diminue*, s'explique parles ostracis-

* D'après les calculs de Sismondi, il y avait an XIII® siècle un million huit cent mille Italiens jouissant de la plénitude des droits de citoyen ; au XIY® siècle , on n'en comptait plus que cent quatre-vingt mille environ; à la fin du XV*; on en eut

ïnes perpétuels dont chaque parti était tour à tour la victime. Depuis la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, ce ne sont dans les républiques italiennes que proscriptions et servitudes. La liberté paraissait être aux vainqueurs un droit héréditaire dont il fallait écarter les vaincus, et cette pensée donna lieu aux anomalies les plus étranges * . La participation réelle ou imaginaire de la nation aux aftaires publiques peut seule réveiller l'enthousiasme et imposer à chacun cette part de responsabilité sans laquelle il n'y a point de sentiment national sérieux et fécond. Or, en Italie, la liberté, qui d'abord avait été assise sur la base la plus large, ne reposait plus désormais que sur la pointe d'une pyramide, remarque Sismondi ; il n'y avait plus assez de citoyens pour sauver la

Eatrie ; tous les grands cœurs avaient cessé de attre. Chacun, dans ses affaires intimes comme dans les affaires publiques, répétait le mot de César Bor^a : Ce qu'on n'a pas fait à l'heure de midi se fera le soir ; et mettait en pratique les détestables axiomes que Machiavel traduisait avec un cynisme dont on n'a pas compris Tamertume : — A quoi bon le scrupule du mal qumtd le mal €ist nécessaire ? Le succès justifie tcmt ; cm le vulgaire est toujours séduit par Vaipparence, et, dans ce monde, U n'y a que le vulgaire^. Telle était l'Italie ; pleine de charme,

tromré à peitre ringt mille sur une population de dix-huit millions d'habitantB.

* A Florence , en 1343 , les plus illustres familles , pour recouvrer le droit de bourgeoisie , sollicitèrent des lettres de roture et firent effacer leur nom du rôle de la noblesse. (Gior. Villa ni. Istorie fiorerUine, XII. 904.)

* Le Livre du Princ9, tant reprocfié à ce profond x>olitiqiie,

pétrie de vices, quand elle se jeta aux bras de Chartes VIII.

Je ne referai pas, après Guichardin, Comines et Michelet, le récit de cette campagne rapide où tout conspirait , semblait-il , en faveur du jeune prince*.

« Les François frétilloient de passer les monts, dit Comines ; c'étoit gaillarde compagnie mais de peu d'obéissance ; ni provisions de bouche ni de guerre, ni d'argent comptant. Le voyage fut conduit de Dieu tant à l'aller qu'au retourner, car le chef et les conducteurs ne servirent de guères. Le roy n'avoit que vingt-deux ans et ne faisoit que saillir du nid ; le seneschal et maistre Briçonnet étoient deux hommes de petit estât et qui de rien n'avoient expérience. »

Le roi utilisa la double régence de la duchesse Blanche, en Savoie, et de la marquise Marie, dans le Montferrat, pour franchir les Alpes à petites journées, empruntant aux Génois à 42 pour lOO, mettant les bijoux des régentes en gage chez les juifs de Turin et de Casai, trébuchant, irrésolu, entre les duplicités de Ludovic Sforza et les honteux marchés de Briçonnet. Le comte de Bresse se joint au roi avec ses meilleures troupes ; sa prudence, sa parfaite entente du chaos italien furent le salut de l'armée royale. Tandis que Charles, fasciné tour à tour par les séductions de Béatrix d'Esté, d'Isabelle d'Aragon et d'Alfonsine

n'est qu'une sanglante satire des hommes de son temps. Comines avait déjà dit h Louis XI : Qui a le succès a Vhomieur, D'habiles gens, en flétrissant NachiaFel, ont mis ses livrée sous le boisseau pour être les seuls à y puiser des leçons.

* Le P. Daniel (HisL de France, Edit. de 17 Id.) cite la mot de Louis XI : Les Génois se donnent à moi, et moi je les donne au diabUi Chartes VIII n'^n comprit pM la profondeur.

Orsini, permet le meurtre de Galéas et Fabandon de Pise, Philippe amortit le conflit florentin, flatte les Vénitiens, traverse Rome sans combat, et permet au roi d'arriver à Naples :

c Avec des éperons de bois, comme les jeunes gens qui vont par la ville, une broche à la pantoufle, sur leurs mules, branlant les jambes ; et ses fourriers n'eurent d'autre peine que d'aller devant marquer les logis avec la craye. »

Le royaume de Naples a toujours été aussi vite perdu que conquis. L'Europe se coalise ; Charles VIII bat en retraite , écrase les alliés à la descente des Apennins , près de Fornoue (6 juillet 4495), et reprend la route des Alpes, tandis que Philippe échoue à la surprise de Gênes.

Il était temps, en Savoie, que Blanche de Montferrat, forcée de dominer pour ne pas laisser prendre, quittât la régence . Le petit duc Charles meurt d'accident , à Moncaliere , le 16 avril 4496, et le pouvoir tombe enfin ^ par droit héréditaire, dans les mains du comte de Bresse qui l'avait si passionnément poursuivi, per fas et nefds, pendant les minorités précédentes. Au déclin de l'âge, cet incorrigible révolté se montra fin diplomate, administrateur habile. Il fit un édit contre les procès, dit Guichenon ; remit de l'ordre dans les finances , et devint à ce point l'arbitre des diplomaties italiennes, racontent les ambassadeurs vénitiens, qu'il eut à Turin des agents de tous les cabinets ; il prit même le temps de persécuter les Vaudois. Il mourut, trop tôt, dit le chroniqueur Favin, le 7 novembre 1497, cinqmois avant Charles VIII , laissant à son fils Philibert-le-

Beau, à peine âgé de dix -sept ans*, une œuvre inachevée. Encore un règne courte écrit le marquis Costa, à propos du jeune prince, et qui ne peut laisser à la patrie que des regrets sans compensations, Philibert, veuf de sa cousine Yolande, se distrait de son deuil aux batailles courtoises de Max en Toscane ; au retour de cette guerre de parade, il épouse la fille de l'empereur, Marguerite, si belle, si savante, si adroite, dont les destinées étranges s'accordèrent avec la devise mystérieuse : Fortune infortune fort une. Sauf une persécution assez dure contre les ministres des vallées vaudoises, et la peste du Chablais% le règne de Philibert ne renferme aucun fait saillant;* l'intérêt est au dehors. Avec ce jeune prince, amoureux de plaisir, et cette princesse que la fatalité semblait poursuivre, et (^ui se rattachait passionnément aux joies du présent, la Savoie s'éprit de fêtes, de jeux, de tournois dont les plus célèbres furent ceux de Genève et de Cangnan. Les penchants chevaleresques'

* Né à Pont-d'Âin, en Bresse , le 10 avril 1480, da premier mariage de Philippe avec Marguerite de Bourbon, morte en 1483 , il avait pour sœur Louise de Savoie. Philippe, marié en secondes noces avec Claudine de Brosse, cette aimable et pétulante princesse qui prit pour devise : Encore est vive la souris ! en eut six enfants, parmi lesquels Charles III, né en 1486 à Chasey en Bugey, qui succédera à Philibert, Philippe de Nemours et Philiberte de Médicis, Il laissa de plus trois filles et un fils, René, bâtard de Savoie, d'une dame piémentaise fort belle qui étoit son amie. Guichenon ajoute que tous les princes de Savoie ont eu de belles amies, suivant la complaisante expression du temps , et que V amour des femmes leur étoit une ardeur de famille.

' Plus violente h Genève que dans le reste de la Savoie et que suivit, comme d'habitude, la disette. En 1477, la coupe de blé valait à Genève 7 florins ; elle en valut 9 en 1502, grâce &UX passages de troupes.

du jeune duc s'exaltaient au souvenir des faciles conquêtes de Charles VIII; il trouvait auprès de lui une âme gaiement ambitieuse, dont les rêves répondaient aux siens , dont le malhem* n'avait pu fermer les ailes^ et qui ne voyait encore dans la politique que le succès et l'idéal. En 4500, Philibert fit le voyage de Rome pour concerter avec Alexandre VI une croisade contre les Turcs ; mais il fallait d'autres motifs que des enthousiasmes de jeunesse pour déterminer Borgia.

c L'an 1501, dit Spon% le duc et sa jeune épouse allèrent se divertir à Genève, ce qui cousta beaucoup à la ville en jeux, danses, mascarades et autres amus^ements. Cela attiroit insensiblement la jeunesse dans la débauche, et oultre que le duc estoit jeune et gonstoit ces plaisirs avec passion, il estoit bien aise que ces pompes et ces divertissements fussent autant de charmes pour endormir Les Genevois, j»

Louis XII, répudiant la fille de Louis XI

' pour épouser la veuve de Charles VIII, s'ap-

puyant sur l'odieux Borgia comme Charles

s'était fié au traître Ludovic', recommençait

* Histoire de Genève. I. 104. — En 1498^ le duc avait /ait un premier séjour à Genève avec son frère, le bâtard René da Savoie, qui se rendait insupportable aux bourgeois avec les autres larrons de la suite du prince. En 1501, Marguerite fit prêcher un Carme contre René que le duc chassa de la cour et qui prit du service en France.

' Léonard de Vinci, cet inventeur et ce poète qui eut du génie dans tons les genres, a laissé de Ludovic, dont il fut le confident, cette brève oraison funèbre, sur la marge d'un manuscrit : Le duc perdit l'Etat, la fortune et la liberté; il n*a rien terminé de ce qu'il avait entrepris. Ne rien terminer! reproche le plus sévère qu'on puisse adresser à un politique ; condamnation des impatients qui ne méditent pas , des ambitieux qui ne savent pas attendre et des vaniteux qui perdent

les guerres d'Italie. En vingt jours il fait la conquête du Milanais (4599). Philibert n^eurt à la fleur de Tâge, à la veille des complications qiii vont bouleverser l'Europe (4504) , laissant la Savoie aux impuissantes mains de son frère Charles III. La duchesse Marguerite ensevelit avec Philibert tout ce qu'elle avait de sentir ment ; elle bâtit, pour fui servir de tombeau, la merveilleuse église de Brou, et se vengea sur la France des dédains de Charles VIJI ; pendant trente ans, les destinées de l'Europe resteront suspendues à son caprice ; elle aura pour pupille et pour élève Charles-Quint, sa dernière œuvre, et la plus fatalement réussie. Charles III, maître a dix-huit ans du duché de Savoie, n'eut de volonté (jue par éclairs, et voulut gouverner en théoricien a une époque où il fallait exécuter en même temps que résoudre. Mézerai fait en trois lignes son éloge et sa critique : Prince débonnaire^ libéral, juste, craignant Dieu, et qui n'eust pas esté si infortuné s'il eust pu n'estre pas si homme de bien. Effaré par les coups hardis des Français, enveloppé jusqu'à s'y perdre dans le réseau des diplomaties flamandes, Charles III crut éviter le péril par la paix à tout prix, triste système, expédient désastreux. Il en recueille au dehors le mépris, au dedans la désaffection. En 4507, Louis XII rétablit à Gênes le pouvoir des nobles ; en 4508, les princes les plus intéressés au salut de Venise s associent contre ce boulevard de l'Itahe et signent à Cambrai sa dé-

tout. Miclielet, qui réhabilite volontiers les réputations copapromises, a laissé de Ludovic-le-More un beau portrait (Hist, de France au IF/« sîpcle).

chéance. Après la guerre, lorsque Louis XII a livré ou rsudlé ses seuls vrais amis, la coalition se reforme, contre lui cette fois, et la Sainte- Ligue du 5 octobre 4511, entre le pape, Venise et Ferdinand, se fortifie, en 1512, de l'Angleterre et de r Autriche. Ce sont là les situations qui grandissent la France, dit Michelet. Elle a, dans ces moments^ de foudroyants réveils^ où sa vigueur étonne le monde. Gaston de Foix rompt le cercle des coalisés et conapte ses haltes par ses victoires ; il est tué à Ravenne (1512) ; l'Italie est reperdue. François P*" franchit à son tour les Alpes, écrase les Suisses à Mariffnan (1515) et leur impose l'alliance (151^. La querelle du roi et de l'empereur renouvelle, après une comte trêve, les expéditions aventureuses; les Français, battus à la Bicoque (4522), vainqueurs à Marseille et sur le Var (1524), vaincus de nouveau à la funeste journée de Pavie (24 février 1525), perdent, reprennent et perdent encore Gênes, Milan, Naples, et, par le second traité de Cambrai (3 août 1529), livrent l'Italie à la maison d'Autriche*.

La Savoie, traversée à chaque saison nouvelle par les armées de l'empereur ou celles du roi de France, inondée de pillards, de déserteurs et d'étrangers, subissait toutes les horreiH*s de la guerre sans que le duc Charles sût profiter de ces changeantes alliances et des coups imprévus de la fortune. Les Vallésans réclament une frontière plus précise et s'avancent

* J'ai développé ailleurs le rôle militaire et politiqae des Savoyens, de 1504 à 1529 (Soixante ans de l'Histoire de Savoie, in-4o, 1865 ) , ainsi que l'influence de Louise de Savoie sur la marche générale des affaires.

en armes iusqu'à Evian ; Charles laisse échapper ce dépior£U)le aveu d'impuissance : C'est plus tost fait de les congédier en leur taillant ce qu'eust cousté la guerre, — Son secrétaire intime fabrique cour neuf cent mille écus de faux billets au proht de Berne ; Charles compose

{)our moitié. Les Grisons prennent pied dans a Valteline ; Charles y acquiesce. Les Suisses, après Novare, traitent le Piémont en pays conquis ; Charles les y supporte. En 1515, il n'ose les chasser du Pas de Suze, et, tandis qu'il tolère, à deux pas de sa capitale, le partage éventuel de ses Etats *, il aide les Français à franchir les Alpes. Allié du pape par le récent mariage de sa sœur Philiberte avec Julien de Médicis, complaisant forcé des Cantons, parent du roi de France, Charles essaie de jouer le rôle d'un Amédée VIII et ne réussit

Îu'à se rendre suspect à tous les partis. En 518, François I®^ le somme de lui livrer la dot de Louise de Savoie, l'héritage de René, les villes de Nice et de Verceil : Mauvais portier, répétait-il, qui a laschéses clefs aux mains des Suisses, Le duc se redressa sous l'injure, et fit au héraut d'armes qui lui signifiait la rupture cette fière réponse : Mon amy, dis à ton mai" tre que s'il luy plait prendre mes païs je me trouver ay à Ventrée et qu'avec Vayde.de Dieu et de certains amys que j' ay j' espère les garder. Inquiet pourtant, il se rapproche de la Maison

' Le cardinal de Sion devenait dac de Savoie; son frère, marquis de Saluées ; Colonna, comte de Carmagnola. La Savoie continuerait ainsi à payer ce de courte alliance avec Charlesle-Téméraire qui lui avait d ijà tant coûté et dont les Cantons devaient poursuivre la vengeance jusqu'à l'invasion décisive de 1536.

lSd8-1518 — 502 —

d'Autriche^ à laquelle U hésitait à se livrer, et sollicité la main de Béatrix de Portugal, bellesœur de Charles-Quint (4524). Ce mariage devint pour la Savoie ce que le traité de 4508 avait été pour lltalie.

En 4522, Tîle de Rhodes tombe au pouvoir des Turcs ; les Hospitaliers se réfugient à Nice et à Villefranche, d où, huit ans plus tard, l'empereur les transférera à Malte. La même année, Charles III, qui avait déjà présenté la duchesse à ses sujets du Piémont dans l'assemblée de Vigon, lui fit passer les monts pour la monstrer bellement aux Etats de Savoie . convoqués à Moûtiers. Le duc se rappelait qu'en 4547, après l'avoir remercié d'avoir pacifié avec les Ligues allemandes, les Etats de Ghambéry Vavoyent aussi très humblement requis de se marier afin d'avoir quelque belle lignée; car sans ce ils ne seront jamais à leur ayse ni dans le repos de leur cueur. Il déclare aux Etats de Moûtiers qu'il a fait droit à la précédente requête des représentants du pays, puis, en don (le joyeux avènement, il leur octroie plusieurs édits de réforme dont le plus célèbre est celui qui réorganise la Chambre des comptes ^ Le tiers-étàt se préoccupait assez peu de la lutte qui se livrait au-delà des monts entre les Maisons de France et d'Autriche ; il l'aurait vue avec une complète indifférence sans les périls qui en résultaient pour le repos public. Reprenant une à une les questions posées sous les minorités précédentes, profitant des indécisions du prince, de la pénurie du trésor, le tiers-état

* Edit du 10 septembre 1522» rédigé en langue française et en 83 articles (Recueil de JoUy).

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