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CHAPITRE VIII

RÉACTION DES ROYALISTES ET DU CLERGÉ CONTRE LES INSTITUTIONS FRANÇAISES.

L'édit royal du 22 décembre 1815 remit en viçaeur dans le territoire restitué par le second traité de Paris les Royales-Constitutions de 1770 et le Règlement de 1773, exécutoires depuis l'ordonnance du comte d'Âgliano dans la Sa- Toie-piémontaise de 1814. Cette mesure inouïe fut une insulte de plus infligée, à un pays dont les conditions d'existence, librement consenties par lui-même en 1792, avaient été consacrées par l'aveu du roi de Sardaigne en 1796 et par la ratification diplomatique des Etats européens en 1801 (traité de Lunéville^ et en 1802 (paix d'Amiens). L'ordonnance de 1814 etl'Edit de 1815 rayaient, d'un trait de plume, vingttrois années de liberté sociale, brouillaient les contrats, jetaient la division dans les familles et le trouble dans les actes de deux générations. Dans l'ordre civil, les majorais, les fidéicommis, les tribunaux d'exception reparaissent à la fois ; le code civil est supprimé ; le régime hypothécaire est aboli. Les juridictions compli-

quées et mal définies des Officialités épiscopales, des Judicatur es-Mages , des Conseils de santé et de Réforme, du Consulat, de l'Intendance, de la Chambre des comptes, du Sénat, remplacent la rationnelle hiérarchie des tribunaux français. Un simple billet royal suffit pour exonérer un débiteur, pour enlever à un créancier le bénéfice des droits acquis, pour supprimer toute garantie légale. Une incessante et intolérable intervention du prince dans l'administration de la justice * rond illusoires les termes impératifs de la loi ; un acte émané du roi peut changer les peines, suspendre les transactions, surseoir à un arrêt. Ce renversement subit des habitudes prises, des opinions reçues parut sans remède et rejeta la Savoie dans une complète indifférence de ses destinées. Beaucoup de Savoyens, employés en France, ou qm y avaient noué des relations de famille, d'affaires ou d'amitié, abandonnèrent 'leur nationalité plutôt que de perdre leurs droits civils et de retomber sous le régim(5 de l'arbitraire et du bon plaisir. Ils ont perdu les notions de la terre, s écriait (Chateaubriand, à propos des fautes des émigrés français; V adversité n*est qu'une plé'^ béienne grossière qui leur a manqué de re«pect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences! Certes, les erreurs dont il se

* Parmi Inn prun^ curieux auxqueln donnèrent lieu, soit la question du tnariage civil ou vvMa du divorce, soit la revendiration d'iitirilages échus pondant lu période révolutionnaire, je citerai l'instance introduite par pauvre demoiselle de Uontfalcon contre des parents que leur haute position permettait de qualifier de contint du Roi dans les grimoires de procédvre (182) à 1825). Le procès Anit comme dans les comédies, par un billot du roi ot le mariage de In plaideuse avec le comte CalvJ, premier président do Sénat.

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plaignait étaient peu de chose à côté des actes insensés de l'émigration piémontaise. Le comte de Maistre, tout enivré des succès de sa cause, ne considéra pas la victoire avec les retours de mélancolie dont M. de Chateaubriand éteignait les joies trop bruyantes. Il publia cette soidisant traduction de IHutarque, sur les délais de la justice divine, qui n'était qu'une allusion terrible au sort de l'Empire. Le marquis Costa, plus sage et plus juste, au lieu d'insulter les vaincus, prit à tâche de faire aimer les vainqueurs. En 1846, il donna ses Mémoires historiques sur la Maison de Savoie et les pays soumis à sa domination, du XP siècle d 1795, livre libéral, où il mettait en lumière les bonnes intentions des princes, au liçu de ne flatter que leur vanité ; il fallait sa haute position, la faveur dont il jouissait, le prestige de sa belle âme pour qu'on ne l'accusât pas d'être un révolutionnaire ; son beau livre fut loué foiblement. Il avait voulu donner une leçon indirecte aux imprudents qui compromettaient le roi; on ne le comprit pas. La réaction continua, d'autant plus imprévoyante que personne n'osa la braver en face. On allait jusqu'à blâmer les effusions de famille, le tutoiement des pères et des enfants qu'on taxait de coutume anti-sociale, et qu'il fallait remplacer par l'austérité, les sévérités excessives d'avant 1789 * . Pie VII venait de reconstituer légalement l'institut des Jésuites et le tribunal de l'Inquisition; le roi s'empressa de leur livrer les écoles et d'extirper de l'enseignement primaire, ainsi que des hautes études, les hommes, la méthode, les

* Journal de Savoie des mois de mai et juin 1^16.

livres, les rèdements suspects d'avoir été ap-

Srécies par le j;ouvemement impérial. Il oronne des ipissions dans toutes les paroisses, autorise le rétablissement de la Congrégation de 1683, institue les Oblats de la Sainte- Vierge.

Srêtres séculiers qui faisaient un vœu spécial 'obéissance à Rome, impose aux corps de métiers, aux collèges de notaires, d'avocats, de procureurs, l'obligation de rédiger de nouveaux statuts et ne les autorise que s'ils empruntent la forme des confréries * .

Il y avait toutefois, entre l'esprit public' et les lois qui servirent à cette déplorable résurrection de l'ancien régime, un tel écart que le roi fut contraint d'atténuer, par des corrections successives, ce que ce retour pur et simple à un passé de quarante-six ans avait d'odieux. Ainsi, le 19 janvier 4816, le roi abolit la torture; il se trouva des xjublicistes maladroits pour louer de cet acte le cabinet de Turin au nom des principes proclamés par Montaigne et par Montesquieu ; à les croire, il y avait dans l'histoire un vide, une nuit profonde, de 1790 à 1816. Au mois de mars, le piémontais Bianco est installé à Chambéry comme imprimeur officiel ; le 9 juin, le roi lui donne mandat de réimprimer le Règlement particulier pour la Savoie, du 22 novembre 1773, et remet en vigueur la défense

* Lettres- patentes du 10 mai IBIO réglant les collèges de notaires et Télection de leurs prieurs et sous-prieurs.

* PREUVES. Document n» C. La Restauration fut signalée par quelques actes de vandalisme : lacération des écussons au armes impériales, dispersion et pillage des registres de l'éUt civil et des rôles de Timpôt, comme à Cusy, à Alby, etc.; ce fot l'œuvre de courtisans de bas étage, servis par ces complaisants de tous les pouvoirs qui veulent effacer leur ancienne servilité au prix de Iftchetés nouvelles.

de causer dans la rue, devant les églises, pendant les offices, à peine d'amende ; interdit aux Savoyens de louer leurs journées à Genève, à peine de prison; autorise l'octroi des twomtoires , même dans les causes civiles ; fait publier redit sur les fiefs du 5 août 1752 et le règlement sur la police des routes de 1739, etc. * L'édit royal du 25 octobre 1816, réclamé avec instance par le clergé et que le roi avait hésité pendant deux ans à signer, mit le comble aux audaces de la réaction. Depuis la Restauration, les mariages ne pguvaient être célébrés qu'à l'église et les curés étaient rentrés de droit et de fait en possession des registres de l'état civil ; mais on n'avait point encore osé violer les droits acquis et rompre des liens sacrés. Cette fois, il fut décidé que tout mariage civil cesserait, au i^^ juin 1817, de produire aucun effet légal si, avant l'expiration de ce délai, il n'était régularisé par sa célébration à l'église. L'obstination des sujets mariés civilement à ne point faire bénir leur union entraînait d'office leur incapacité de remplir aucune fonction publique ; redit réglait le droit du conjoint qui réclamait le mariage reUeieux à obtenir une indemnité, déclarait la nullité des dons et legs, etc.

* Le Sénat réduit le nombre des cabarets (30 août 1816) an chiffre de l'étal annexé au règlemeot de 1770, sauf pour Cbambéry. Le nombre total tombe de 1961 à 517 ; c'était dans un but de moralité ; mais celte mesure ruinait un millier de familles. Des pénalités bizarres ou excessives étaient remises en vigueur; en juillet 1816, un arrêt condamne Luc Tabazan et d'autres faux témoins aux galères et à passer sur Vâne, dans la ville de Thonon, portant la rame sur l'épaule. Jean Crevaz est puni du vol d'un pain de seigle par douze ans de galères, etc. Le 12 juin 1834, le parricide Dnmontel aura le poing coupé, sera promené saignant par les rues et pendu au Yerney ; le lendemain on brûlera son cadavre.

Au trouble que la suppression des lois françaises apportait dans la vie civile, aux humiliations de Tinvasion, vinrent se joindre Tinclémence des saisons, des pluies torrentielles, les maladies des bestiaux. En 4816, la récolte de blé manqua et la France, obligée elle-même d'avoir recours aux greniers d'Odessa, ne put apporter aucun soulagement aux malheureuses populations des Alpes. Le blé se vendait à Genève 80 francs les 100 kilos ; il arrivait pai' Marseille, grâce aux sacrifices de riches marchands établis en Russie et aux dispositions prises par . le Conseil d'Etat. L'édit de 4773 élevait une barrière morale entre le Chablais et Genève; et 420,000 habitants, isolés de leurs voisins par la politique de la Sainte- Alliance, étaient réduits à la plus affreuse des misères, celle qui n'a plus d'espoir. Les Autrichiens avaient laissé derrière eux le typhus des hôpi^ taux qui décimait les villages où ils avaient bivaqué ; la famine vint ajouter une horreur de

f)Ius à ces lamentables tableaux . Les grains de a récolte de 4846 furent rapidemment consommés; on tua les bestiaux que le manque de fourrages empêchait de nourrir; puis, au printemps de 4847, les greniers et les étables vidés, une pluie froide, tombant sur ces misérables affamés, sans interruption, de février à avril, en fit périr quantité par des phthisies et des fièvres malignes. Les survivants allaient dans les champs, dans les bois, ramasser les herbes, chasser les fauves, les oiseaux de proie, se mettre en quête des reptiles les plus immondes. Ces tristes ressources vite épuisées, on les vit, hâves et décharnés, se traîner sur les chemins 0111 ils effrayaient les rares passants, et mourir

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de faim aux portes des villes. Les ministres, redoutant ce fléau pour le Piémont, avaient interdit la sortie du riz et des griains oui, en temps ordinaire, comblaient le déficit des récoltes de Savoie ; le Sénat, employant les mesures extrêmes qu'on reproche aux périodes révolutionnaires, avait, de son côté, défendu le commerce des grains ; on accusait des spéculateurs d'accaparer les blés ; à Chambéry , le peuple menaça le erand séminaire où il y avait prétendait-on, des stmas de grains ; 1 évêqu< protesta contre cet outrage^ ; cependant le syndic, M. de La Serraz, pour calmer l'émotion, réussit à se faire livrer les deux tiers des provisions du séminaire, qu'on vendit au public à un taux modéré. En novembre 4816, le Sénat ordonne à tout chef de famille, sous peine de saisie et de prison, de déclarer en poids et nature ce qu'il possède de grains et de remettre aux admmistrations des paroisses ce qui excède les besoins de sa famille. En décembre, le roi décrète un emprunt, par voie de souscription publique, de six millions destinés à l'achat de srains à l'étranger et à des travaux publics ; 2,478 personnes furent employées, pendant sept mois, aux digues de l'Isère et à la route de Qiamousset à Conflans ; ces transports de terre dans un pays malsain amenèrent des fièvres

Îui firent périr un tiers de ces malheureux, ►ans chaque ville on créa des commissions de subsistances chargées de fournir aux affamés du pain dont la dépense devait être couverte par la charité privée ou par l'Etat ^ ; ces pallia-

* Lettre épiscopale du 2 août 1816 (Journal officiel de 1816).

* J6 dois citer le nom des citoyens dévoués qui présidèrent les commissiom de secours : MM. de La Serraz et de Boigne

tifs ne purent sauver la vie à quantité de misérables réduits à dévorer l'herbe des champs f)our prolonger leur açonie. Des sept provinces, es Bauges et le Chablais surtout eurent à souffrir les plus cruelles épreuves. Annecy et Chambéry, malgré leurs propres besoins ' , allégèrent la misère famélique des Bauges ; Genève sauva le Chablais.

Le 45 mars 4817, M. Caron, curé de Valeyri, et M. Richard, curé de Jonzier, après avoir épuisé leurs provisions , leur argent , leurs efforts, allèrent trouver M. Naville, pasteur de Chancy, et M. Colladon, pasteur d'Avully, en les suppliant, au nom de la charité chrétienne, de venir visiter leurs paroisses. Le soir même, les deux ministres se rendaient à Genève et un cri de douleur se répandait dans la ville protestante : On meurt de faim en Savoie ! Des commissaires partent aussitôt, dans toutes les directions, pour se rendre compte des besoins, tandis que des comités de secours s'organisent à Genève, provoquent des collectes, font appel aux sociétés charitables d'Angleterre et d Allemagne, et se partagent les paroisses catholiques Îu'il s'agit d'arracher aux étreintes de la faim, r. Gaberel, pasteur de Jussy, fit pour les Voirons

à Chambéry, Alex. Colomb à Annecy, le cnré Bailly à Bonneville, Louis Anselme à Conflans, Augier et Bérard en Tarentaise, Albrjenx en Manri»Dne, Baud à Bumilly, Argand à Saint- Jalien, François de Marcley et Daboaloz h Tliooon. En mars 1817 , le comte Costa distribua 500 sonpes par jour dans la seule paroisse de La Motte.

* Les villes d'Annecv et d'Evian sollicitèrent la ville de Genève de leur céder quelques convois de blés d'Odessa, à queleue vrix que ce fût, Genève céda à chaque ville 160 coupes de olé (la coupe du poids de 118 livres et d'environ 86 litres) qui teront payée à foieir, eane intérêt, ou remboureés en blet de Piémont hnquHle eeront arrivée» (A. GENÈVE.)

ce que MM. Naville et Colladon avaient fait

Eour la région du Wuache. MM. Buloz de Vulens, Gosse-Peschier , Perrot-Pourtalès, Diodati, les familles Pictet de La Rive, Moultou, Prévost et beaucoup d'autres, se dévouèrent corps et àme à cette mission de salut qui n'était pas sans péril à cause des maladies contagieuses qui régnaient dans tout le bassin du Léman. Du 20 avni au 31 juillet 4817, le comité central distribua 448,880 soupes et pour 80,000 florins de légumes secs et de gélatine dans 32 paroisses, où les curés, les pasteurs et les syndics présidèrent ensemble aux distributions * ; indépendamment des aumônes individuelles telles que les 8,000 livres offertes par lord Carrington aux distiicts de Cruseilles et de Copponex*.

( Mon père et ma mère, m'écrit un témoin oculaire, présidaient aux distributions qui de Jussy, extrême frontière du Chablais, se répandaient sur les paroisses savoyardes des Voirons : Saint-Cergues, Hachiliy, Douzaine, Ballaison, et jusqu'à Saxel dans la montagne et Yvoire sur le lac. Chaque matin, la place de l'église était couverte de femmes et d'enfants , le visage pâli par la fièvre et la faim, les yeux ardents ; ils épient anxieusement l'arrivée du charriot genevois portant la caisse, longue de six pieds et haute à proportion, où l'on tient la soupe faite oe gélatine, de riz, de fèves et de pois. On les introduisait par groupes de douze dans l'enceinte du

* A. GENÈVE. Aumônes de Savoie. Registres des comités de secours commuDiqaés par M. Jean Gaberel.

* Diias ia commane de Cruseilles, sur une population de 1.600 âmes, répartie entre 2-24 familles, 23 familles avaient récolti^ de quoi pourvoir à leur subsistance et aux semences des champs: 1*26 avaient besoin^'assistance pour vivre; 75 mouraient de faim. A baint-Symphorien, le curé écrit à Genève que. sur 540 habitants. 202 mendient sur les routes ; à Bonne, sur 5uo âmes, on comptait 78 mendiants , 127 agonisants, 27 mort« de faim.

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presbytère et chaque femme recevait trois litres de ce mélange qui, par rénergie de sa composition^^ saturé de farineux, suffisait à la nourriture de deux jours. Les dignes curés des alentours dirigeaient la distribution et connaissaient parfaitement les nids de misère, et ceux à qui l'on pouvait donner deux fois sans risquer de faire tort aux autres. * >

Cette caisse roulante promenant par les campagnes la vie et le salut, ces ministres protestants partageant avec les curés Foeuvre sainte de la miséricorde, ces affamés les confondant dans leurs bénédictions, n'est-ce point une réplique victorieuse aux hommes qui ont supposé entre Genève et la Savoie une aigreur qui n'exista point et des traditions de rivalité aussi chimériaues que la cordialité du bon voisinage était réelle? La moisson de 1817 fut abondante ; des arrivages considérables de blé remplirent les greniers; de toutes parts, les plus franches, les plus naïves expressions de gratitude récompensèrent les Genevois de leurs aumônes et de ces consolations morales, si précieuses en temps de malheur public et dont ils avaient été prodigues. Il n'y eut d'ingrats qu'à La Mure et a Mornex.

Les souffrances physiques des copulations les laissèrent indifférentes aux émotions politi-

Îues qui agitaient le Dauphiné. Le complot de ddier venait d'être découvert; le malheureux conspirateur , dont la tète était mise à prix , poursuivi par les carabiniers sardes dans les montagnes encore couvertes de neige de la Maurienne, fut livré à Saint-Jean d'Arves (16 mai), traîné à Turin, ramené à Chambéry et

* Notes de M. le pastenr Jean Gaberel. 38 septembre' 1867.

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remis aux autorités françaises ; on le fusilla à Grenoble. Pour la première fois, une trahison avait souillé cette noble terre de Savoie.

L'ancien régime restauré ramenait nécessairement avec lui la vieille organisation ecclésiastique ; le roi se pourvut en Cour de Rome pour le rétablissement ries sièges épiscopaux d'avant 4792; Pie VU érige d'abord en archevêché le siège de Ghambéry auquel il transporte les droits métropolitains de Tarentaise sur le siège d'Aoste (47 juillet 4847). Le retour vers le passé ne devait pas s'arrêter là.

Le billet royal du 29 novembre 4847 prescrit à l'intendant Tornielli de fermer toutes les écoles que n'aura pas autorisées le Conseil de réforme ; on enseignera, dans les écoles municipales, la lecture, l'écriture, le calcul, la doctrine chrétienne et la langue italienne, mais rien de plus; on n'enseignera le latin que dans les villes d'au moins 4,505 habitants, et il n'y aura de cours supérieurs que dans celles d'au moins 3,000 âmes. Un an plus tard, le magistrat de la Réforme (conseil supérieur des études) prescrit de ne faire passer, d'une classe à l'autre, que les élèves qui justifieront de progrès soutenus dans Vétude de Vitalien, Rien n'était plus sensible aux Savoyens que ces atteintes indirectes portées a leur langue; ils comprenaient que, tôt ou tard, le cabinet de Turin qui déjà, malgré ses promesses solennelles, nommait des Piémontais à tous les emplois d'importance , rédigerait en italien les actes officiels, ferait de cet idiome la langue de la justice et des affaires et l'imposerait ensuite à la vie civile. Or, un peuple qui perd sa langue abdique sa nationalité. Aussi, 1 opinion publique s'émut-elle beaucoup^ plus

des mesures, insignifiantes en apparence, concernant l'enseignement obligatoire de Titalien dans les écoles de village que des rigueurs excessives de la magistrature taxant de crime, sous le contrôle non déguisé du clergé, les fautes d'éducation, les paroles grossières qu'on transformait en provocations révolutionnaires. Ainsi, le 6 mai 1818, le Sénat condamne Jean Balmatin pour auoir blasphémé Dieu dans la paroisse de Grvffy, en présence de deux per^ sonnes, à la chaîne pour deux ans et à une heure de carcan sur la place d'Annecy.

Le mécontentement était général ; les esprits aigris n'attendaient qu'une occasion pour manifester de part et d'autre leurs rancunes * . Le roi Victor-Emmanuel, n'ayant fait aucune concession, ayant exagéré la réaction et repris toutes ses prérogatives telles que son frère les exerçait à Tunn en 1790, telles que lui-même les

* Pendant Thiver de 1819, M"* Georges donna quatre soirées à Chamb<<ry. On Jona Macbeth, pièce médiocre où Doeia trarestit Sb/«keaspeare ; GabrielU de Vergy et deux tragédies de Voltaire, Mérope et Sémiramû, clioisies en raison des a 11 osions continneiles qa'on y pouvait faire au retour des princes de Savoie* Mais les bonapartistes accneillirent avec des bravos (rénétiaues ce vers dans lequel la célèbre actrice, dont on connaissait rattachement particulier à l'Empereur, mit toute son âme :

Je ne Tai donc revu que pour le perdre encore î

Et le dialogue de Tacte V« entre Bgisthe et Mérope :

Onl, J'avais des amis, et le peu qui m'en reste. Sous un Joug étranger» baisse un front abattu.

Dans SémiramU, le tumulte fut au comble lorsque des bravos ironiques falnèrent cette plainte de Mitrane :

Ailleurs on nous envie, Ici nous gémissons !

It que des sifflets couvrirent la voix de Tacteur disant :

Quand les Scythes vaincus, réparant leurs défaites,

S'élancèrent sur nous de leurs vastes retraites

Quand mon prince en tombant me laissa dans leurs fers!

avait exercées à Cagliari depuis 1802, semblait ne se préoccuper de la liberté des peuples que

Eour leur assurer une administration économe, [ais c'est mal connaître le genre humain et V esprit des nations même lespltis dépravées que de croire qu'elles puissent considérer leur exiS" tence politique uniquement d'après le plus ou moins de charges * . Les Savoyens sont intéressés, mais en matière de droits tout autant qu'en matière d'impôts. La réduction des taxes ne leur paraissait pas une compensation suffisante. Il y avait trop de ferments dans les sociétés pour que la quiétude matérielle suffît à les assoupir; Manzoni, Silvio Pellico,Leopardi passionnaient les Lombards par les mâles accents de leurs vigoureuses poésies; les associations secrètes d'Allemagne étaient affiliées à celles de France^^ d'Espagne et d'Italie ; les Ventes des carbonari se reformaient avec leurs éléments les plus énergiques, reprenant les résolutions les plus implacables, et se ramifiaient à l'infini jusque dans les moindres bourgades des Alpes; les armées étaient travaillées comme les Universités par un contagieux instinct de révolte.

En 4820, l'insurrection militaire de Cadix exige de Ferdinand VII le retour à la Constitution de 1812 ; les armées napolitaines et portugaises, gagnées aux principes des carbonari, se révoltent à leur tour et imposent successivement à Ferdinand IV et à Jean VI la Constitution d'Espagne. Le Congrès de Laybach se réunit (21 décembre); rinaépendance des Etats italiens y fut détruite par le droit de police reconnu à l'Autriche dans la Péninsule. Le 8 mars 1821,

* Dépêche de Napoléon à M. Marescalchi» à propos de la république cisalpine (28 août 1804).

rarmée autrichienne bat l'armée nationale i Rieti, puis rétablit à Naples le gouvernement abfsolu. En Piémont, le 10 mars, le comte de Palma entraîne son bataillon et avec lui la garnison d'Alexandrie ; le même jour, le peuple se soulève à Pignerol, Asti, Gênes, aux cris de : Vive la Constitution t guerre à V Autriche ! Le 41, Santa Rosa s'empare de la citadelle de Turin; dans toutes les villes piémontaises, l'armée et le peuple réclament la Constitution espagnole de 1812, devenue le type des chartes constitutionnelles. Le 43 mars, Victor-Emmanuel P»*, pour ne point manquer aux engagements qu'il a contractés avec les monarques alliés^ abdique en faveur de son frère Charles-Félix.

Charles-Albert, prince de Carignan, déclaré régent, essaya à Turin, pendant quelques jours, le rôle que le duc d'Orléans devait jouer, à Paris, vis-à-vis de Charles X, avec un meillem* succès pour la cause libérale. Mais, tandis qu'il adhère aux désirs comrmins exprimés, suivant ses expressions, avec une ardeur invincible , et qu'il écarte les ministres savoyens de son cousin, MM. de Revel et Gerbaix de Sonnaz, cour demander le concours du marquis d'Oncieu, signalé à l'estime de tous les partis par sa conduite de 1815, tandis que Marentini, Santa Rosa, Villamarina, ses amis personnels, décrètent la Constitution. Charles-Félix, acceptant la couronne, prend à Modène les ordres de l'Autriche, révoque les actes du régent, s'entoure des officiers de Savoie restés presque tous fidèles au prestige roval, rentre à Turin et y rétablit Vor* dre. Toutefois, l'agitation était telle, de ce côté des Al^jes, que le roi dut démentir le bruit d'une prochaine occupation de la province par les

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troupes autrichiennes, et qu'il ne réussit à calmer rirrilation patriotique des populations qu'en confiant la garde du pays aux chasseurs et à la brigade de Savoie, rappelés de leurs habituelles garnisons en Piémont*.

Le Congrès de Laybach se clôt (12 mai) après une déclaration où sont flétries les fausses doctrines et les criminelles associations qui ont appelé sur les peuples rebelles le glaive de la justice. Cette politique à outrance, encouragée par la répression facile des révolutions de Na-

{)les et de Turin, aboutit à la proclamation soennelle d'un principe extrême, la police générale exercée par la Sainte-Alliance sur les affaires particulières de chaque peuple. Le Congrès de Vérone (septembre et octobre 1822) autorise l'intervention de la France en Espagne pour renverser les Certes ; la France avait cependant protesté contre l'occupation de Turin et contre l'entrée en Savoie de toute garnison étrangère ; comme à Laybach, le cabinet anglais reste neutre. L'expédition d'Espagne avait pour but d'écraser le dernier nid des libéraux; mais la Révolution poursuivait son œuvre ; de temps à autre, de subites explosions prouvaient que l'opinion, comme la vapeur qui devient plus terrible à mesure qu'on la resserre en un plus étroit espace, ne peut être comprimée sans danger.

Vainement les Cours de Vienne, de Paris, de Turin épuisent les rigueurs légales et soumettent les populations à des mesures odieuses de surveillance et d'inquisition ; vainement on réédite les écrits de Josreph de Maistre, le livre Du

^ Les trente jours de la Révolution piémontaisej par un Satwvorrf. (Lyon. 1821.)— -D« la Révolution piémontaise. (Paris, léîi.)

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Pape où il incline tontes les libertés morales devant l'infaillibilité romaine, V Eglise gallicane où il condamne les efforts de l'Etat pour se dé-

Sager de la tutelle du Saint-Siège, les Soirées e Saint-Pétersbourg où il fait du bourreau un pivot social. Vingt autres livres surgissent qui contredisent ses doctrines, placent la grandeur de l'homme dans sa liberté plutôt que dans sa servitude. Guizot, Augustin Thierry, Cousin répliquent par des preuves historiques aux théories autoritaires, et leurs écrits, que la censure piémontaise met à l'index^ sont lus en Savoie dix fois plus que s'ils étaient permis. Combien de livres n'ont eu de succès que parce

S l'on les a crus dangereux ! Les Chansons de éranger, les pamphlets de P.-L. Courier, les brochures socialistes de Saint-Simon, V Histoire des Français de Sismondi, YEssai sur Vindifférence de Lamennais, Y Examen des doctrines médicales de Broussais, les Messéniennes de Casimir Delavigne, les Odes de Hugo* passionnent les savants et lés rêveurs, jettent dans les esprits le charme, le prestige, l'entraînement de ces doctrines libérales qu'adoptent les génies les plus divers. La réaction se sent impuissante à maîtriser ce flot impétueux d'admirations et de préférences; complots, émeutes, exécutions capitales, autant de crises qui affoiblissent la Sainte-Alliance par l'excès même de ses efforts.

Dès l'été de 1821, des missions nombreuses avaient été prêchées en Savoie pour consolider le trône et V autel; celles de La Motte-Servolex,

* Ces livres sont précisément sur la liste de ceux qu'an ordre du gouvemeur de Chambéry ordonnait de saisir à la frontière, le n mai 1824.

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de Saint-Martin de Belleville, de Faverges, de Sallanches furent marquées par l'empressement des fidèles et la violence des prédicateurs. Le 12 décembre, sur l'ordre du roi, M. de Montbel, président du conseil de réforme des études, interdit toute école de hameau qu'il n'aura point autorisée, exige des maîtres les billets de communion et se fait rendre compte de la conduite à la messe de tous les élèves des écoles primaires. En 4822, des cérémonies annoncées à grand fracas, entourées de manifestations officielles auxquelles il n'est point permis de se soustraire , sont destinées à réchauffer la ferveur royaliste comme les missions à surexciter le sentiment religieux. Le 43 janvier, les syndics sont appelés à prêter le serment de fidélité au roi Charles-Félix ; le 27 a lieu le serment des troupes ; le 44 février, le serment individuel des nobles. Le 25, on publie les bulles d'érection de l'évêché d'Annecy; le 26 juin, on autorise les réunions, plusieurs fois ajournées, de la Société royale académique de Chambéry, dont les statuts, si l'on s'arrête aux commentaires du ministre, deviennent ceux d'une confrérie plutôt que le règlement libéral d'un corps savant*.

Toutefois, la secousse donnée au trône par les événements de 4824 ne laissa pas que de servir d'enseignement. Le savoyen Roget de Cholex, ministre de 4824 à 4828, fit entendre qu'il était malhabile de réduire au désespoir ou

' Les membres fondateurs sont le comte de Loche, C.-M. Raymond, le chanoine Billiet, Michel Saint-Martin, Tabbë Rendu, le doctear Goavert. En décembre, les écoles de Chambéry sont confiées aux Frères de la doctrine chrétienne ; sur sept professeurs de latin ou de calcul autorisés à enseigner dans la Tille, six sont prêtres.

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à l'inertie des popniatiom aussi intelligentes , aussi fidèles que celles de la Savoie , et trois actes publics (Tune gravité exceptionnelle vinrent rendre quelque courage aux hommes qui avaient eu Taudace d'être de leur temps. L'édit sur les hypothèques (16 juillet 4822) rétablit les garanties légales de la propriété ; mais on lui reprocha d'exagérer les charges foncières en donnant à l'inscription une durée de quinze ans ; d'étendre le privilège du fisc au mépris du principe : Fiscuspost omnes ; et d'augmenter le nombre des hypothèques légales et occultes. L'édit sur la réorganisation judiciaire (27 septembre), se rapprochant du système français, fut accueilli avec plus de faveur. Le juge-mage, juge unique (unicus, iniquus) est remplacé par un tribunal de premier degré; on abrège les délais , on réduit le nombre des nullités , on supprime les épices. La réforme la mieux appréciée fut celle oui modifiait la procédure criminelle; jusque-là, l'accusé était traduit en justice sur un simple réquisitoire du ministère public; point de jurés, point d'appel, point de recours en cassation ; redit de septembre créa des magistrats d'instruction et détermina avec plus de précautions contre les erreurs judiciaires les fonnes des enquêtes et les droits de la défense. Enfin, des traités diplomatiques consacrent de nouveau les anciens principes du droit international savoyen vis-à-vis des étrangers et admettent la réciprocité*, comme en 1658 et en 1782.

* En France, la loi de 1819 avait aboli radicalement le droit d'anbaine. En Savoie, Tavocat Mansord publia an Traiié du droit d'tMhaine et d$$ étrangers (1834) qui fait encore autorité. Voir el-dessas, pages 84 et 0d.

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Cette sorte de compromis ne fut point trouvé su^sant par ceux qui ne cessaient de réclamer, comme la plus nécessaire des réformes, le rétablissement du code civil. Les meilleurs esprits, les moins suspects à la Cour, ne craignirent pas d'insister ; tels Prosper Balbo , ministre de la justice, Ferdinand clal Pozzo, président de la Cour de Gênes, les savoyens Ro^et de Cholex, Avet, etc. * Ceux qui savaient l'histoire de leur pays, ils étaient malheureusement peu nombreux, souhaitaient le retour pur et simple aux maximes du duc Emmanuel-Philibert (1569) ou du roi Charles-Euimanuel III (4754) sur les réformes qu'il est du devoir du prince d'accorder au peuple avant que lepeuple ne les lui réclame.

Mais ou était, en Savoie, moins affecté des lacunes de la loi que de l'arbitraire excessif de l'administration, du peu de tact des agents qui avaient avec les habitants des rapports journaliers, des conflits, des dénis de justice, des froissements continuels qui en résultaient. Les lettres-patentes du 13 juillet 1814 , organisant lé singulier régime connu sous le nom de Buon GovERNO, avaient établi la dictature capricieuse et vexatoire des agents inférieurs de la police ; les carabiniers royaux devenaient seuls juges des cas d'urgence; la loi n'existait plus que pour les cas ordinaires, et le soin d'en faire la distinction était laissé à ceux-là mêmes qui devaient être le plus disposés à élargir le cercle de leurs attributions. En 1821, les commandants de pla^y vieux officiers piémontais dont l'âge ou l'incapacité arrêtait l'avancement dans l'armée et auxquels ces positions mixtes servaient

' Cibrario. Origini eprogresto délia monarchia, T. 1, p. 210.

de retraite, héritèrent des pouvoirs discrétionnaires du Éuon Governo. Lo. réaction empruntait ces mesures exceptionnelles aux lois révolutionnaires qu'elle avait le plus blâmées. Elles étaient violentes dans leur principe; exécutées loin des ministres qui les avaient conçues, dans une région inférieure , où les passions moins éclairées étaient plus brutales, avec la rudesse de gens qui se croyaient en pays conquis et appliquaient inintelli gemment à toutes les particularités de la vie civile l'inflexibilité ae la consigne militaire ; ces mesures devenaient encore dans la pratique plus violentes, plus blessantes. Il faut ajouter cependant, à la décharge de ces agents, ^ue, maîtres de laire beaucoup de mal, ils s'attirèrent, en Savoie, plus de rait leries que de haines. L'institution n en était pas moins odieuse ; ce ressort unique de l'intimidation militaire dont on abusait dans les menus détails de la police locale comme dans les complications d'ordre public, ce pouvoir discrétionnaire livré à des soldats étrangers dont les revanches étaient aussi redoutées que le caprice, rendaient le séjour de la Savoie intolérable pour quiconque avait le sentiment de l'honneur du pays . de la dignité du citoyen. Quels que fussent les ménagements habituels des commandants de place, plus vaniteux que méchants, ils n'en possédaient pas moins une arme terrible et le droit d'en abuser. C'était l'état de siège en permanence, et cela dura trente-deux ans! L année 1823 fut simalée par la reprise des travaux publics, abandonnés depuis la chute du gouvernement impérial ; en janvier, commencent les études pour le dignement de l'Isère, mal conçues dans les essais hâtifs de 1817 ; en

septembre, on établit des chantiers pour achever la route du Mont-du-Chat ; la société fondée en 1771 pour les irrigations de la plaine de Chambéry au Bourget se reconstitue. Le roi,

{)our aider, dit Tédit, au développement de 'agriculture et du commerce intérieur, abolit les gabelles, les taxes locales, et autorise les communes à les remplacer par des octrois ; mais la vie municipale était morte ; il suffira d'un détail pour en fournir la preuve; le 18 mai 4824, le roi, sur la proposition du gouverneur, nomme trente-deux conseillers a vie qui composeront le conseil de ville de Chambéi7 ; le marquis de Travernay accepte le rôle de

Sremier syndic noble. La Cour fait un séjour e six semaines en Savoie (22 juillet au 4 septembre 1824); le roi dissipe par son affabilité, sa droiture, sa bonhomie pleine de dignité, ce

Îue les actes ministériels et les inconséquences es ultra-royalistes avaient accumulé de préventions.

En 1825, le Sénat érige un tombeau au président Favre et, faussant l'histoire, le célèbre dans des discours pleins d'emphase, comme si l'autorité du succès et l'obéissance aveugle au

Î rince suppléaient à la fierté du caractère. En 826, Léon XII achève l'œuvre de Pie VII par les bulles d'érection des évèchés de Maurienne (Mgr BUliet) et de Tarentaise (Mgr Martinet) ; la province ecclésiastique de Savoie est reconstituée dans son état ancien. Pour répondre au mouvement intellectuel qui se produit en Savoie, diriger la marche des études historiques et lui marquer à la fois le ton et la mesure, l'abbé Frézet rédige à la hâte, sous le patronage direct du roi, une histoire de la dynastie

OÙ la vérité se dérobe à chaque mot sous l'éloge*. Le chanoine Vibert et le publiciste Raymond, malgré leurs opinions royalistes, laissent percer, dans leurs critiques trop ménagées de ce livre, leur regret de voir ainsi travestir les glorieuses annales du pays. Pendant Tété de lo26, la Cour revient en Savoie ; le roi inaugure l'abbaye de Hautecombe restaurée; assiste, à Bonneville, à la pose des premières pierres des digues de T Arve que la flatterie des mçénieurs enchaîne d'avance sous la main du pnnce ; et préside, à Annecy, à la translation des corps de saint François de Sales et de sainte Chantai (29 août); fêtes tumultueuses où l'entraînement contagieux des populations, un enthousiasme de dévotion atteignant au délire, purent lui faire croire que la Savoie était plus catholique que l'Espagne et que l'Italie.

La Révolution ne cessait d agiter le monde ; la Suisse, livrée à une complète anarchie politique et religieuse, Genève, redevenue l'asile des proscrits *, dirigeaient les sociétés secrètes

* Histoire de la Maison de Savoie, par goascription. an prix do 34 livres neuves. (8 vol. Tarin. 1826-1827.)

' La situation politique de Genève vis-b-vis de la Savoie ëUit réglée par l'article 92 de l'acte final du Congrès de Vienne qui l'avait étendue au Chablais «t au Faucigny. (Recueil des tritités de Martens X.)— Protocoledu 3 novembre 1815* art. l^^. — Traité définitif du ?0 novembre» art. 3. — Acte portant garantie de la neutralité perpétuelle de la Suisse et de l'inviolabilité de son territoire), 20 novembre 1815). Le traité de 1816 (art 23), renouvelant les vieilles conventions diplomatiques du XVI« siècle, déclarait que le roi de Sardaigne ne pourrait aliéner le Chablais, le Faucigny et le Genevois en faveur d'aucune puissance autre que la Suisse, de m^me que la Suisse ne pouvait aliéner le pays de Yaud qu'en faveur de la Savoie. Au total, Genève ressascitée se rattachait sans réserve à la Confé- ^Atioa Auisse, recevant de la France six communes et 3,750 habitants, de la Savoie quatorze communes peuplées de 1 i,700

dltalie ; cotnme aux temps de la Réforme, la Savoie, que traversaient les émissaires des partis, était travaillée par les idées nouvelles ; le cabinet de Turin crut éviter le péril en éteignant ce oui restait dans la province d'activité intellectuelle, en faisant le silence et la nuit autour des âmes. Les manifestes du magistrat de la Réforme décrètent successivement que nul étudiant ne pourra suivre les cours des Universités que s'il possède 1 ,500 livres de revenu et justifie de bonnes notes (juin 4826) ; que nul écolier ne sera reçu dans les écoles primaires si sa famille ne possède un capital de 1 ,500 livres * ; que nul étranger ne pourra enseigner en Savoie, sauf les langues étrangères, et qiie ces professeurs seront soumis à une surveillance assidue (février 4827). Le 9 décembre 4828, à l'audience de rentrée du Sénat, l'avocat-fiscal

ftmes, avec Texercice désormais complet des droits religieux, civils et politiques. Cependant des inégalités législatives furent instituées contre les communes annexées à Genève» de peur que rélément catholique no vint un jour h absorber l'élément protestant. Ces lois choquantes, notamment celles concernant los hospices, n'ont été abolies que le 97 septembre 1868 : — En 1819, le pape Pie VII consentit à donner à l'évéque de Lausanne la juridiction ecclésiastique que possédait sur Genève l'évéque d'Annecy, héritier légal de saint François de Sales. Cette concession, que la Suisse payait en n'insisûnt pas sur la question dn mariage civil, et en promettant plus de tolérance pour le culte, fut extrêmement sensible à la Savoie qui n'y vit qu'un démembrement moral.

* Les lettres-patentes infligeant an pauvre cette condamnation à r ignorance n'ont pas été imprimées dane lea RecùeiU de Savoie ni même traduites en français pour leur publication légale. On en retrouve la mention dans les Registres du magistrat de la Réforme de Turin et dans quelques publications spéciales (Ch. Dreyss. Chronol. univers., page 752) ; l'application en fut impossible dans cette Savoie où l'instruction du pavrre était folbjtetde sympathies traditionnelles ^tome H dlF^eètte Ifistotre^ page 499); l'édit tom)yafyii8ya«tt'la<ïi»éé'fi!Wfi|«re.

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d'Alexandrv prononce un discours, fort applaudi, sv/r le dévouement et la fidélité que la magistrature doit au prince. Il y insinue doucement que la perpétuité des traditions est la meilleure garantie aes peuples contre les surprise des princes ; mais il y déclare aussi qu'un magistrat est assez indépendant dès qu'il est fidèle.

Depuis la Restauration, et surtout de 1825 à 4830, Tunique journal de la Savoie, rédigé par un homme de goût, mais soumis à la censure du gouverneur, était maintenu par les opinions royalistes de M. Raymond dans une voie fort étroite. Il évitait la politique, se bornant à Tinsertion des actes ofhciels, flétrissait avec véhémence les manœuvres des sociétés secrètes, ouvrait ses colonnes aux lettres des abbés, aux sermons des missionnaires, aux anecdotes édifiantes, mais n'abordait que rarement' la libre critique des événements ou des hommes ; c'était une édition hebdomadaire des annales de la Propagation de la Foi, plutôt que l'organe d'un parti ou le guide de l'opinion publique.

Le pape Léon XII instituait, en quelque sorte, dans l'Europe catholique, un jubilé per« pétuel. En Savoie, les missions se succédaient, a de courts intervalles, depuis trois ans ; point de paroisses qui n'eût eu ses plantations de croix, ses processions; qui ne possédât sa confrérie de pénitents ; où 1 homme suspect de tiédeur, accusé dé Ubéralisme, ne fût montré au doigt. Les Jésuites, les Capucins, et les Frères

* Eo 1818 et 1819, il pnblia les lettres de l'erinhe de Saint-' Satnroin, satire spiritoelle des travers et des choses dn temps,

2 ni rappellent qnelqaefois le badinage ému de Xarier de Laistre, l'autear des lettres de Termite du Nifolet qoi firent, ea nSii ifs délieef de U Saroie le ttrét.

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Ignorantins, comme on les appelait alors vulgairement, étaient seuls maîtres de l'enseignement des écoles et de la dkection des cons«ciences; il n'y avait d'autres pensionnats de filles que ceux ouverts par des religieuses ; les couvents de la Visitation et du Sacre-Cœur attiraient à Chambéry les enfants des meilleures familles ; le collège des Jésuites rivalisait avec celui de Fribourg et devait acquérir, après 1830, autant de renom et d'éclat, en recevant quantité d'écoliers français. En novembre 1829, le jubilé provoque, dans les églises de Chambéry, des sermons aussi passionnés que ceux d'Annecy en 1826, et des manifestations populaires aussi dévotement exaltées. Les royalistes s'associent

i)our répandre les bonnes lectures; on rédige e programme d'une Bibliothèque choisie destinée à faire concurrence au^ mauvais livres qu'on achète à Genève et à la collection trop philosophique et point assez expurgée des chefs-d œuvre de la littérature ancienne et contemporaine que Ton publiait à Turin sous le titre de Bibliothèque française^ et qui obtenait un grand succès. L'appel aux souscripteurs est charmant d'aveux naïfs.

€ Notre but est de résister aux eiTorts soutenus employés à combattre la société jusque dans son avenir par la circulation de cette multitude d'écrits pervers adaptés à toutes les classes, à tous les âges et répandus avec profusion dans le public. Nous voulons également répondre à la critique de ceux oui plaignent les Savoyards d'être réduits, pour toute lecture, à celle du catéchisme du diocèse et de quelques livres de dévotion, i

Suit la liste des chefs-d'œuvre de l'esprit français, édité chez Puthod, imprimeur du

clergé : L'Antù-Emile ou Réflea^ons sur la théorie et la pratique de V éducation^ du cardinal Gerdil; les Soirées de SainU-Péteribourq, de Joseph de Maislre ; les Lettres choisies, de saint François de Sales : la Vie de Jésus-Christ, de Tabbé de SaintrRéal ; les Conférences , de Tabbé de Frayssinous; les Œuvres spirituelles y de Féiielon; les Pensées, du P. Jamin; le Jou/r^ nal d'Amélie^ par le comte de Fortis ; et V Eloge historique du président Favre^ par le sénateur Avet. Sauf les trois derniers d un ordre plud spécial et plus modeste, c'étaient des livres d!^une haute portée et a un choix excellent; mais^ réduire à huit ouvrages exclusivement religieux la bibliothèque d'un homme de goût en 1830) n'était-ce pas faire trop bon marché des exigences de Topinion et des progrès de r esprit numain?

L inévitable effort de franchise qui succède à toute compression de la pensée se traduisait en Piémont par l'immense publication des lois sardes que colligeait Tavocat Duboin avec un esprit libéral et une profonde science (1828); et un magistrat^ le comte dal Pozzo, imprimait, à Paris, son courageux travail sur les anciennes assemblées nationales de la Savoie et du Piémont, qui lui valut l'ordre de rester en France (1829). En Savoie, le 9 décembre 1829, à la rentrée du tribunal de judicature - mage , le 8ubsUt^t avocat-fiscal Justin prononça un beau discours sur la fermeté du magistrat, et, à la reprise du cours de l'école de Droit, Tavocat Raymond lut un discours latin^ vif et nerveux, sur les principes des lois, c[ui l'eût certainement conduit en exil si on l'avait compris.

La RétvolutîMi de 4880 éclate; la* Gazett^âe

Savoie ne parla point de ces graves événements ; on eût dit que tous les rouages officiels et officieux conspiraient pour étouffer les bruits du dehors, pour cacher cette flamme qui venait subitement d'illuminer l'horizon . Mais les voyageurs et les émigrants colportaient les nouvelles, enflées, exagérées par l'esprit de parti et par les précautions mêmes du pouvoir ; de la frontière on voyait les cocardes tricolores, on entendait le canon de Grenoble et de Barraux, célébrant les trois journées ; d'une rive à l'autre du Rhône, au chant de la Marseillaise ^ovblié depuis trente ans, l'écho résonnait, les vieillards se redressaient, le cœur des jeunes hommes vibrait. Le respect de la majesté royale fut cependant, cette fois encore, plus puissant en Savoie que l'instinct révolutionnaire. Charles-Félix se trouvait en villégiature à Hautecombe lorsque le bruit arriva de la révolution de Paris; ses officiers le sollicitent de retourner à Turin; ils lui représentent qu à deux heures du Rhône, dans ce lieu désert, des aventuriers, insurgés de Lyon ou réfugiés de Genève, peuvent l'enlever par surprise, faire de sa personne un otage; ils lui montrent la Savoie minée par les francsmaçons et les carbouari, affiliée aux révolutionnaires italiens et français. Le roi, les raillant finement de leurs terreurs, répond à ces amis zélés : Soit ! Chef d'Etat, je n'ai pas le droit de m' exposer à un coup de main. Mais il suffit que je m'arrête à Chambéry ; là, au milieu de mes fidèles Savoyards, je ne crains plus rien. Qu'aije besoin de soldats? Ne sauront4ls pas me garder? Il part aussitôt. Ces nobles paroles et cette simplicité confiante rallient au vieux roi jusqu'aux plus impatients partisans de la Révo-

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