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LA- RÉVOLUTION

Pendant que la Savoie faisait l'apprentissage de la liberté révolutionnaire sous la rude main des orateurs de clubs, la Convention (1792- 1795) avait fait place au Directoire (1795-1799), le Directoire au Consulat (1799-1804), et le Consulat allait, à son tour, s'éclipser dans les rayonnements de l'Empire (1804-1814).

La Révolution avait commis en Savoie les mêmes dévastations qu'en France. On démolit les clochers, on abattit les tours féodales, on brûla par charretées les livres terriers, les anciens titres, les manuscrits précieux. De l'abus de la réglementation, on retomba à l'excès de la licence. Le droit universel de défrichement*,

* Interdit en Savoie par tant d'édits et qui prit, à partir de 1793, des proportions inquiétantes, dont la tradition déplorable n'est point encore perdne , malgré la sévérité des règlements forestiers. Le paysan garda l'habitude de vivre sar le commun.

de chasse * et de libre parcours * compromit les récoltes et les forêts. La loi du 10 juin 1793 ordonnait le partage des biens communaux par tête d'habitant, mesure injuste, imprudente, qui ruinait la communauté sans apporter à chacun de ses membres un avantage appréciable ; les lois de l'an V vinrent heureusement rétabUr les principes salutaires qui consacrent la propriété communale sous la tutelle de TEtat^. En 1801, le préfet du Mont-Blanc, pour mettre obstacle à la dévastation des bois, remit en vigueur les dispositions pénales de Tédit de 1669 ; les torrents débordaient, les avalanches emportaient des villages entiers à la suite des coupes inconsidérées faites par la cupidité des paysans^.

L'usage de Savoie, en matière de succession, était de fixer les légitimes en argent, afin de laisser autant que pos^le la masse des biens entre les mains de l'héritier institué. La loi du

* On retronFe dans les statuts d'Amédée Vill et dans les plos vieilles patentes l'idée de protection des oiseaux, utiles presque tous à ragriculture. Voir Tart. l*^ du Ch. V du livre III du Règlement de 1773.

' La chèvre, le bétail du pauvre, a dévasté nos bois plus encore que la hache des maraudeurs. En face de Chambéry , la montagne calcaire* rabo^use et nue de Lémenc, figure, sur les terriers des Bénédictins et les plans du cadastre de 1738 , comme vignçbles au midi et bois touffus partout ailleurs. En 1790, la montagne de l'Epine et la Dent-du-Chat étaient couvertes de hautes futaies.

3 L'ancienne législation savoyenne repoussait le partage des communaux à titre gratuit comme attentatoire aux droits de la corporation distincts des intérêts privés.

*■ Pendant que j'écris ces lignes , l'affaissement de la montagne du Bois, près d'Àigueblanche (Moûtiers), prouve ce que deviennent les ruisseaux inoffensifs et les roches schisteuses quand le sol cesse d'être protégé par les arbres. La rage du déboisement a saisi jusqu'aux autorités municipales de certaines villes de Savoie abattant les platanes de leurs promenades.

17 nivôse an II (6 janvier 94) changea brusquement cet état de choses, non-seulement en établissant pour l'avenir l'égalité absolue, maïs en donnant à ses dispositions un effet rétroactif au 14 juillet 1789, article qui, bien qu'aboli presque aussitôt, ne laissa pas que de jeter la division dans les familles. La vente des biens nationaux, les charges considérables imposées à tous les citoyens par la pénurie des ressources municipales, les faillites de Lyon et de Genève, l'abus du papier-monnaie avaieftt ruiné les particuliers ; le morcellement excessif des héritages ralentissait la culture ; l'émigration, la conscription, la loi des suspects avaient privé le pays des bras les plus vigoureux et des propriétaires les plus riches*. L'intérêt de l'argent fut de 24 0/0 en 1799. De 16,000 âmes, la population de Cnambéry tomba à 10,800; le recensement de l'an VIII constate, pour l'ensemble de la Savoie, un écart de 75,700 âmes entre le nombre des femmes et celui des hommes, tandis que celui des hommes était le plus considérable en 89. Le préfet Saussay ne ménage pas, dans ses rapports, la vérité au gouvernement central; il insiste sur l'exagération des taxes, sur la nécessité de dégrever les propriétaires , d'abolir les douanes, d'améliorer la route du Mont-Cenis pour résister a la concurrence que l'ouverture de la route du Simplon va faire au commerce de transit; il indique comme urgents les grands travaux publics étudiés par les rois de Sardaigne, et, tout d'abord, les digues de l'Isère et de

* Les rapports officiels évalaent à plus de 4,000 le nombre des émigrés politiques et à 10,000 celui des soldats pris par les levées. Le Mont-Blanc avait fourni six bataillons de volontaires, sans compter les conscrits et les réquisitionnaires.

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TÂrve. La batellerie sera toujours le mode de transport le plus économique : en cela, comme en certaines autres choses, 1 extrême civilisation se rapproche des habitudes élémentaires des peuples primitifs dont les meilleurs chemins étaient les rivières , ces roules qui marchent seules. Les cours d'eau canalisés et les canaux écluses, rivières artificielles, feront, dans un temps prochain, une rude concurrence aux chemins de fer qui resteront des voies rapides. Le {[ouvernement impérial, qui ne prévoyait pas es découvertes de 4823 et 4829, se préoccupait d'abréger la route de Suze à Modane par le percement d'un tunnel semblable à ceux du mont Viso et de la grotte des Echelles^ sous le col de Pelouse ; un canal, ayant son point de départ à Mpntmélian, devait aboutir au lac du Bourget et relier l'Isère au Rhône * . Enfin le tunnel projeté sous la montagne de l'Epine aurait donné un accès direct, facile, de Chambéry sur Lyon, à travers le Petit-Bugey, dans la direction des voies antiques, mais en les abrégeant de près de dix lieues, et cette voie, au nord, se reliait à Genève par Annecy et Saint-Julien. Malheusement, les énormes dépenses de guerre ne

Sermirent pas de mettre la main à la plupart e ces travaux; d'aussi longues entreprises sont les œuvres de la paix.

En 4792, le total des impôts directs Mes pro-

* Les pUns et devis de ce canal furent remis, lors de la restitutioD de la Sayoie, par les ingénieurs français aux ingénieurs sardes. (Art. 148» n» 3 de l'inventaire du 15 février 1816.)

* Se composant de la taille royale, de la dlme pour 1/30 du revenu et des taxes diverses restant & la disposition des intendants pour les besoins particuliers des provinces : ponts- etchaussées, boucherier corvées, logements militaires, etc.

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vihces qui formèrent le département du Mont- Blanc arrivait à 4,263,962 Ir. 40 et le total des contributions indirectes à 549,407 fr. 55. L'an VIII, l'impôt direct atteignait 1,527,768 fr. et les autres taxes 2,860,547 fr. ; ce qui faisait par tête, en 1800, 15 fr. 90 au lieu de seulement 6 fr. 55 Qu'on payait en 1792.

Aussi, l'industrie était en pleine déroute ; les fabriques de gaze de Charabéry détruites, la manufacture d'armes transférée à Grenoble, celle qu'on avait essayée à l'abbaye de Tamié en faillite. Les potiers de faïence installés à Hautecombe, dans les bâtiments de l'abbaye, les fQateurs d'Annecy, les maîtres de forges de Saint-Hugon, avaient émis, pour se soutenir, des billets de caisse qu'on escomptait, six mois plus tard, à 64 0/0 de perte. L'exploitation des mines de Tarentaise était suspendue ; les salines de Moûtiers ne produisaient plus, en moyenne, que 40,000 quintaux de sel; les petites forges et les martinets de Maurienne restaient seuls en activité. Le nombre des mendiants nomades, de 3,688 en 1789, s'élevait à 4,360 en 1801 * . A peine s'il restait une école ouverte dans cinq ou six des principaux bourgs ; et le préfet Saussay disait à ce propos, en touchant du doigt la plaie vive, cause du trouble maladif qui avait appauvri la Savoie en la désespérant :

c Un invincible sentiment fait et fera toujours croire, à l'immense majorité, que l'instruction ne saurait être totalement dégagée d'une doctrine, d'une morale religieuse, sans des inconvénients plus préjudiciables à

* RappMchemeDt bûarre : ceUe môme anoée, Je total des soldats on «âctiTÎté de serviee s'élève à 4,92i3.

rintérèt de la société que ceux résultant de Tignorance. L'oubli de cette vérité a singulièrement nui à rétablissement des écoles primaires. »

Le contre-coup des secousses révolutionnaires ne s'amortit que lentement. On ne s'accorda que sur un point : le rétablissement du culte avec toutes ses pratiques extérieures * . Les saints des chapelles, cachés pendant la période révolutionnaire, furent replacés sur les autels; les croix de pierre des chemins, enfouies dans les champs pour échapper au marteau des démolisseurs d'Albitte, furent relevées de toutes parts ^ Mais il était moins facile de rétablir dans leur ancien état les conditions d'autrefois et de concilier toutes les exigences. Les émisés rentrés menaçaient de poursuites judiciau*es les détenteurs de biens nationaux; ces biens, morcelés et revendus en détail , avaient déjà passé dans beaucoup de mains et toute une classe de petits propnétaires se trouvait inquiétée par des manœuvres dont la plupart ignoraient l'inefficacité légale. Les ecclésiastiques, de leur côté, écartant les prêtres qui avaient adhéré à la Constitution de l'an VIII, traitant d'apostats ceux qui avaient juré le serment civique^ réclamaient aux municipaUtés tantôt

* Le diocèse de Chambéiy comprit ies deax d<^ portements de Savoie. Mgr de Mérinville en prit possession le 23 jnnvier 1803» et, ponr preave de conciliation, eut la sagesse de nommer chanoine Taobé Perret, quoiqu'il oCd prêté le serment d'Albitte. En 1805, Mgr Yves Dessolles, aneien aumônier de la reine Marie- Antoinette» remplaça Mgr de Mérinville, démissionnaire.

* Sur le chemin de Bassens h Saint^Saturuin, près Chambérr, an carrefour de plusieurs sentiers, une croix de pierre porte la date de I7i5 avec la mention des indulgences accordées par le prince-évéque de Grenoble ; sur la route des Echelles à Saint- Christophe de la Grotte, une madone porte la date de I7i0, etc.

l'ancien presbytère, tantôt les vieilles fondations de messes ou d'aumônes, exigeaient, sans délai, des cloches, des vases de prix, et des égards que leur fierté rendait humiliants. Le ministre des cultes Portails, bien servi par M. ' de Barante, préfet du Léman, MM. Saussay et de Verneilh, préfets du Mont-Blanc, épuisa sa finesse, son tact et sa fermeté pour concilier des difficultés chaque jour renaissantes*. A Genève, les catholiques eurent un instant l'espoir de reconquérir de prime-saut la cité calviniste*; mais les bourgeois de vieille souche défendirent leur foi mieux qu'ils n'avaient fait de leur indépendance, et, le 7 décembre 1804, le pasteur Martin provoqua les célèbres paroles de Napoléon sur la liberté des cultes : L empire de la loi finit où commence V empire indéfini de la conscience.

A Chambéry, en 1802, il y avait encore quatre-vingt-un anciens émigrés en surveillance. A Annecy, le mauvais esprit était favorisé par des fonctionnaires du pays, dont les attaches et l'intérêt les rendaient secrètement hostUes à la prompte assimilation des pays

* Le caractère de cette situatioa embarrassante, l'exigence du clergé, les prétentions des paysans, se retronvont dans ces quelques vers d'une épitre d'un curé de campagne, publiée seulement en 1817 (Journal de Savoie), et attribuée à Ducis :

Jadis, on vénérait le pasteur du nllage ; Aujourd'hui, ce n'est pfus qu'un serviteur à gage Qui dans chaque manant rencontre son rival ; Tout, jusqu'au marguillier, veut marcher son égal. Il faut qu'un desservant, pour éviter la guerre. Caresse le ^yndic, flatte le secrétaire.

* Le 3 octobre 1803 , on dit la messe à Genève dans une église publique. Les curés Lacoste et Vuarin y commencèrent un apostolat fructueux ; la population catholique de la ville , qui était de 1,9^4 ftmes en 1801 1, s'élevait à 16,564 en 1860.

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annexés. C'est toujours une faute, aux époijpies de transition, de compter sur l'austère impartialité d'hommes dont l'esprit est mobile comme l'ambition et qui, d'excellent service partout ailleurs, deviennent dangereux dans le cercle qui les a vus naître.

Les grandes annexions italiennes semblaient avoir supprimé, pour la Savoie, les dangers auxquels est toujours exposée une provmce frontière. Le Piémont est réuni au territoire français; Parme ^ Plaisance, Gênes sont occu-

i)ée8 ; la médiation du premier consul pacifie a Suisse en démocratisant et unifiant la Fédération des XIX Cantons (1803) ; le Valley forme une république particiuière. En Sardaigne, Charles-Emmanuel IV abdique en faveur de son frère Victor-Emmanuel l^^ (4 juin 1802) ; cette nouvelle se lit avec indifférence dans les gazettes et ne produit en Savoie aucune émotion. Le dernier titre du Code civil est décrété (15 mars 1804); l'Empire est proclamé (18 mai^; la Savoie prend sa part de toutes les gloires ae la France; la Révolution s'était incarnée dans l'Empereur. ,

€ Napoléon 1^, a dit notre historien national ', affichait hautement la prétentioi\ d'être plus novateur, plus philosophe, plus révolutionnaire que personne. A 1 entendre, rien n'était plus nouveau que d'édifier une société dans un pays où il ne restait plus que des ruines; rien n'était plus philosophique aue de rendre au monde ses vieilles croyances; rien n'était plus véritablement révolutionnaire que d'écrire dans les lois et de propager

Sar la victoire le grand principe de l'égalité civile [apoléon donna aux haines la distraction de la guerre ; il condamna au silence , dans lequel elles ont expiré,

* Thitns. Diicourt oMdémque du 18 décembre 1884«

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les passions fatales gu'il fallait laisser éteindre. Dans ce silence, des générations nouvelles se formèrent. >

On a critiaué, avec aigreur, cette vaste hiérarchie de fonctionnaires et de soldats^ surmontée d'un homme pensant, agissant et parlant pour le pays ; mais qui donc aurait remis de Tordre dans le chaos, discipliné la Révolution, véritablement créé Y unité française, sans la dictature? Il fallait replacer la pyramide sur sa hase; au sortir des révolutions on souhaite l'ordre, comme au sein de la paix on aspire à la liberté * . Le régime impérial rétablit donc la confiance, et avec elle la fortune publiqrue. Les travaux philosophiques de Cabanis, de jBonadd, de Maine de Biran, de Mallet-Dupan^ fournissaient un aUment aux esprits jusque-là possédés par l'action; Chateaubriand révélait aux fils des révolutionnaires de 93 le Génie du Christianisme; Saint-Simon écrivait les Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporaine ; M"™® de Staël inaugurait l'opposition spirituelle dont les piqûres tatiguaient le Uon, et Joseph de Maistre, ulcéré, méconnu, cherchant sa voie, préludait à son livre du Pape par ses cruelles vivacités de 4804 contre Pie VIL

Ces impressions générales réagissaient sur l'opinion et ramenaient le goût de l'étude et des arts de là paix. L'école centrale de Chambéry, créée en 1797 pour l'enseignement secondaire,

* On savoyen , M. Laafrey, qai semble avoir empranté à Joseph de Maistre, avec l'éclat et la netteté du style, ce parti pris qui déraisonne et cet amour de l'absolu qui rend injuste, écrit l'histoire de cette grande époque en expliquant tout par l'humeur du maître et la servilité des sujets. CHistoire de ffapoUonj tomes I à III. 1868.) C'est trop de mépris pour le peuple français.

citée en iSM comme l'une des plus florissantes de la République, comptait 304 élèves en 1805. La même année, le pensionnat fondé depuis deux ans car M. Raymond recevait 290 élèves; des ecclésiastiques avaient établi au BioUey un internat de garçons, à Sainte-Claire un pensionnat de filles ; une école de législation préparait aux cours de droit de Grenoble ; de

fandes écoles s'étaient formées à Rumilly et Annecy; Genève renouvelait ses traditions d'enseignement supérieur des sciences philosophiques et expérimentales. L'impulsion partie de Genève et de Qiambéry arrivait jusqu'aux derniers villages des Alpes; partout s^ouvraient des écoles primaires. A Moû tiers .

Îrès des gisements de plomb, d'arsent et de sel e Pesey, de Mâcot, a Arbonne, l'empire créa une école pratique des mines dont la réputation devint européenne.

Le préfet Saussay avait rendu public le résultat de ses études administratives^ ; sa franchise déplut également au gouvernement dont il résumait les erreurs, aux Savoyens dont il ne ménageait pas les défauts. De 1805 à 1807, M. Pailuel, secrétaire-général de la préfecture, aidé de l'archiviste Léser, rédiçea, sous les auspices de son chef M. ae Yemeilh, un remarquable travail de statistique, où l'abus de l'éloge satisfit les plus exigeants^. La même année, l'abbé Grillet, savant distingué mais caractère

* StaUttiqui du déparlement du Mont-Blanc. Paris, Tan IX.

* L'ÀnntuUre pour 1804 et 1805, imprimé à Chamlx^iy, fat comme une première édition de la Statistique du département du Mont-Blanc, on'on publia à Paria, en 1807, dans la prédeoae collection officielle connue sons le nom de Statistique générale de l'Empire français.

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foible, publia son Dictionnaire historique et statistiqiis des départements du Mont-Blanc et du Léman. Les livres de ce genre sont la plus détestable forme de l'histoire; on n'y trouve point cet enchaînement du récit qui impose à l'écrivain une logique parfois gênante ; cnaque aiticle biographique devient comme une propriété de famille, et les jalousies, les préventions, les influences, les vanités s'y accumulent au détriment du vrai. En 4805 et 1807, l'Empereur traverse les Alpes pour ses voyages d'Italie ; il ordonne l'agrandissement des hospices du Saint-Bernard et du Mont-Cenis, décrète de vastes travaux publics et les routes qui doivent rattacher le Piémont à la Savoie et la Savoie à la Suisse et à la France. Les bienfaits de la législation française, l'ordre et la simplicité de l'administration, la probité des finances, font oublier aux Savoyens le chiffre excessif des charges publiques, les rigueurs du service militaire et V exercice vexatoire des droits-réunis ^ . Les fabriques de Faverges, d'Annecy, de Chambéry se relèvent; en 4806, douze hospices, largement dotés, remplacent dans les villes principales les nombreux établissements charitables qu'avait dédaignés ou supprimés la Révolution; le culte catnolique, définitivement réorganisé, possède un chapitre, 54 cures et 569 succursales ; le culte protestant compte 34 pasteurs; en 4808, 742 écoles primaires sont légalement ouvertes. Les progrès matériels accompagnent le progrès moral. Tandis que le

* Le conseil municipal de Chambéry ne yota qu'avec répugnance l'établissement de l'octroi pour couvrir le déficit de son budget. L'administration usa d'ailleurs de singuliers ménagements dans Tapplication des règlements et des tarifs*

nombre des crimes tombe de 69 qu'il était en 1789 à 26 pour 4805, et celui des conscrits réfractaires de 730 en 4796 à 209 en 1806, les

([âges des domestiques de ferme s'élèvent, pour es mêmes époques, de 72 fr. à 420 fr^ le salaire des journaliers de 0 fr. 70 à 4 fr. 25, et le prix de la corde de bois de 28 à 50 fr.

Les regrets du passé, les froissements de certaines ambitions s'eflaçaient ainsi devant les grands services rendus au pays ; et l'organisation césarienne de la société, la puissante hiérarchie qui centralisait les routes administratifs, rassuraient les âmes aiiamées de repos. L'Empire s'était fait un devoir de payer les dettes de la Maison de Savoie; en 1807, il y avait encore 930 ecclésiastiques et 1610 militaires pensionnés par le gouvernement français pour des services antérieurs à 1792. Plusieurs Savoyens occupaient de grandes positions dans l'armée, la magistrature et l'administiation; Berthollet, fécond inventeur, était l'ami du prince et avait rendu à la science des services éminents ; Ducis, poète médiocre, caractère antique, jouissait à Paris de l'estime universelle ; 1 austère Fodéré dégageait la responsabilité des juffes criminels en créant la médecine légale ; AOchaud, qui chanta le roi de Rome avant de rédiger la Quotidienne^ fouillait, l'un des premiers, nos vieilles chroniques pour y retrouver la vie et la couleur de l'histoire. Comme Chateaubriand, dans ses Etudes histo^ riques^ mais avec plus de critique et de mesure, il montra telles quelles les mœurs du moyenâge, sans que le crime y fit tort, à la vertu, ni l'ëclat â la vérité; c'est en lisant \ Histoire des croisades^ publiée de 1844 à 4849, que nos

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écrivains les plus originaux se prirent de goût pour les manuscrits dont on déaaignait jusquelà le style néglis^é, les idées vieillies, et aont soudain le ch^me apparut.

Hors de l'Empire, deux hommes remarouables étaient dignes de représenter le génie ae la Savoie : le marquis Costa, le comte de Maistre. Le marquis Joseph Costa, officier distingué, diplomate loyal, fit preuve, au service du roi de Sardaigne (4792 à 1799), de rares talents militaires et d'une dignité modeste qui conquit l'estime de Bonaparte ; de 1800 à 1815, désintéressé de la politique, il se livra à des études historiques où la justesse des aperçus ne le cédait point à la franchise de l'honnête homme, et qui, pour la première fois, donnèrent à l'histoire de Savoie son véritable caractère.

Le comte Joseph de Maistre est l'avocat du droit divin; il met un magnifique langage au service de la plus noble des causes, celle de l'autorité légitime. Mais, comme tous les avocats, il a trop de mépris pour ses adversaires, et, entraîné par l'inflexible logique de ses déductions, il oublie que le peuple aussi a ses droits, que rien n'est légitime que par l'assentiment universel, et que Dieu donna la liberté à l'homme avant que l'homme ne se donnât des rois. Dans ses écrits, il fut paradoxal autant que hardi; il n'est jamais plus éloquent que lorsqu'il se contredit lui-même; on ne peut l'admirer ni le critiquer à demi. Dans ses actes , l'unité de sa vie ne souffrit jamais du caprice de son opinion; il est absolu, opiniâtre, intraitable, mais tous les défauts du pubiiciste se changent en qualités chez l'homme privé : dignité, constance et fierté. Courtisan du mal-

heur, il se fit pendant quinze ans rambassadeur respecté d'un roi sans royaume ; son caractère est aussi grand que son style , et sa conduite vaut encore mieux que ses livres.

Les prospérités inouïes qui avaient signalé le début et Tapogée de T époque impériale furent enfin compromises par Texcès du principe de guerre à outrance que les manœuvres de l'An-

Sleterre imposaient à la politique française. Les ésastres de 1813 mirent rEuipire dans un péril imminent; la coalition lui préparait des coups terribles ; aux grands maux il fallut les grands remèdes ; l'activité productive et la sûreté du travail se trouvèrent de nouveau menacées; toutefois les jeunes soldats arrachés à leurs familles ne s'enfuirent pas comme en 93, ils ne cherchèrent un refuge que dans la légalité. Je laisse la parole à un témoin oculaire dont la sincérité ne peut être mise en doute :

« En 1813, un décret ordonna une forte levée, exemptant les sujets mariés. Le bruit s'en étant répandu un peu avant ([ue le décret fût publié, il se fit plus de mariages en un Jour qu'il ne s en fait ordinairement en deux ans ; mais c'étaient vraiment des mariages improvisés. Deux jeunes gens se rencontraient errant au travers des champs, se disaient l'un à l'autre : Où vas-tu ? — Et toi ? — Chercher une femme. — Et moi aussi. — Si l'un d'eux rencontrait une jeune personne, il lui disait, sans autre compliment : Es-tu mariée? — Non. — Veux-tu m'épouser? — Oui. — Eh bien, suis-moi. — Et sans perdre un instant, ils allaient ensemble chez l'officier de l'état civil. Le même phénomène se reproduisit en 1815. En 1817, au contraire, la disette et les maladies rendirent les mariages plus

rares. * »

^ Mém, Àcad» de Savoie, V série, tome V, ^6.

Ce simple récit ne montre-t-il pas le vice du système mieux que les déclamations de M™« de Staël, réfugiée à Coppet, ou le dénigrement à l'état chronique dont M"™® de Rumfort et M. Suard faisaient le malicieux attrait de leurs salons de Paris ? Mais le prestige était si grand que l'invasion fut une surprise ; elle était faite qu'on y croyait à peine.

Le 4 janvier 1814, d'énergiques mesures, pour la défense du territoire, sont publiées dans les Alpes; on organise des corps francs, on rappelle les vieux soldats , on demande un volontaire par commune et 105 hommes actifs par chaque compagnie de garde nationale ; le vieil instinct militaire des AJlobroges se réveille ; la Savoie fournit, en huit jours, 2,039 hommes et 300 chevaux. Comme en 1813, le Mont-Blanc et le Léman sont cités au premier rang des départements patriotes. Il était trop tard. Le 30 décembre, le baron Capell, préfet du Léman, était révoqué pour n'avoir pas défendu la frontière; le général Jordy, désespéré de son impuissance, se brûlait la cervelle, et les bourgeois de Genève, menacés des horreurs d'un bombardement, privés de chefs militaires, ouvrent sans combat leurs portes au général autrichien. Tandis que le comte Dessaix fait à ses compatriotes un suprême appel , qu'un décret ordonne la levée en masse de tous les habitants, de vingt à soixante ans, à la tête desquels, sacrifiant pour la première fois l'ordre civil au salut pubUc , doivent marcher les fonctionnaires, les chefs d'administration, les magistrats, les chefs d'atelier, les propriétaires riches, et que trente-sept mille hommes, disséminés de Sainf-Gingolph au Mont^Cenis , courent aux

armes pour former les 15 cohortes et les 65 compagnies de cette armée de patriotes, les troupes autrichiennes poursuivent rapidement leur marche en avant. Le baron de Zechmeister occupe Annecy sans coup férir et enveloppe RumiUy par une double attaque ; les Français, un contre cinq, défendent le terrain pied a

f)ied,le 18 janvier, de Rumilly jusqu'à LaBioUe : e 10, ils se reforment un mstant avec 1,600 hommes et deux canons sur les hauteurs de Rages, puis battent en retraite par le Bourget et la route de Chevelu. Le soir même, les autorités quittaient Chambéry , le préfet sortant le dernier, emmenant Tartillerie et les caisses publia ques ; à Taube du lendemain, le baron de Zechmeister y pénétrait à la tète de 7,000 hommes.

Le premier soin des généraux autrichiens fut d'installer, aux frais des communes, les services des vivres, des transports et des hôpitaux, et de hâter, par la menace des exécutions militaires, le recouvrement des termes arriérés des impôts de 1813. Le marauis d'Oncieu, maire â.e Chambéry, fut investi aes doubles fonctions de préfet et d'intendant ; il atténua, par son ascendant, les essais intempestifs de réaction et arrêta, par sa fenneté, les excès des soldats.

Le baron Finot, préfet énergicrue, avait couru en Maurienne pour y organiser la résistance et assurer les libres communications de la Savoie avec l'Italie ; le sous-préfet Avet dirigeait la Tarentaise avec une égale résolution. D'Âiffuebelle, M. Finot se rend à Grenoble pour y décider le commandant de l'armée des Aipes à reprendre l'ofEénsive. Le général Dessaix, retranché à La Chavanne, sur la rive gauche de risère, en face de Montmélian, y attendait im-

patiemment des ordres ; le 6 février, les détachements autrichiens qui s'étaient aventurés à Bellecombe et aux Echelles sont écrasés ; le 17, Dessaix enlève à la baïonnette le pont de Montmélian et ses cavaliers nettoient la vallée de l'Isère jusqu'à Conflans. Le général Marchand, de son côté, attaque à la fois les avenues de Chambéry par la route des Marches et par celle des Echelles; Zechmeister, inquiet de 1 attitude hostile des habitants et de ^ux allumés qui ressemblent à des signaux, se retranche, pendant la nuit du 18 , sur la colline de Lémenc. L'avant-garde française pénètre aussitôt dans la ville, et, le 19, à l'aube, soldats et habitants, animés de la même ardeur, donnent l'assaut à Lémenc et forcent l'ennemi à reculer jusqu'à la Croix-Rouge où il tient jusqu'au soir. Dans la nuit, il se retranche à Ra^ès, appuyant sa gauche à Montagny, sa droite à Voglans; Marchand attend l'avis du mouvement du duc de Castiglione qui, chassant l'ennemi de Mâcon et de Bourg, marche sur Genève par Nantua ; informé, le 21, que ce mouvement s'exécute, il attaque les positions de Rages ; le 22 février, le château ae Montagny est pris d'assaut; l'ennemi recule en désordre, est écrasé à Alby, et ne se rallie que dans les rues d'Annecy où il tente un dernier et vain effort (24 février). Le 1®"^ mars, Dessaix bat dans la plaine de Saint-Julien la garnison de Genève sortie pour appuyer la colonne qu'il chassait devant lui depuis dix jours. Trop foible pour profiter de ses succès, il se contente d'observer Genève et les rives au Léman et d'arracher ses prisonniers à la fureur des paysans. Les gens du Chablais avaient conservé un mauvais souvenir des Bernois duXVP-

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siècle ; ces soldats allemands , venus comme eux du haut du lac, faisaient preuve de brutalités semblables et d'avanies odieuses; on les confondait dans la même exécration.

Le 14 mars, l'Empereur rompt les conférences de Lusigny, parce que l'ennemi exigeant que ses lignes enveloppent la Savoie, il ne s'est pas cru le droit de remettre de nombreuses et dévouées populations sous le joug de fer dont elles avaient été délivrées. Mais on apprend la capitulation de Lyon (21 mars); des masses énormes débouchent sur Chàlons et Genève ; la Savoie, prise de flanc, se sent impuissante et laisse tomber des armes devenues inutiles ; Paris avait été livré le 30; le 2 avril, le général comte Bubna, suivant à deux lieues de distance les troupes françaises qui se retirent à marches forcées, réoccupe Chambéry et décrète des réquisitions de vivres et d'argent qu'il se fait livrer a bref délai'. Uq armistice, signé à Planaise le 11 avril, laissa en présence les Français, impatients de livrer bataille, et les Autrichiens assez embarrassés de l'attitude réservée des Savoyens. On apprit soudain les stipulations du traité de Paris (30 mai 1814) qui conservait à la France une partie de la Savoie. La surprise fut générale, car les coaUsés, au Congrès de Prague et au Congrès de Chàtillon , n avaient cessé d'affirmer que la France serait réduite à ses frontières du l*"" janvier 1792, et l'armistice de Planaise , devançant des conditions qui sem-

1 Le 6 «Tril, 500,000 &-.; le 90. 350,000 fr. en grains et denrées -, le 2fi, 6,000 cbemiges, etc. Les commiasBirea rëpariilenrs furent: â Chambéry, MU. Sallenrde La Serraz.ds Buttel, Gtbel, Grand, Jeeqnemond; & Annecy, M. de Thiollaz; k Moûliers,

blaient assurées, avaient adopté, pour lignes de séparation des deux armées, les anciennes limites de la Savoie.

Le 45 juin, le comte Bubna évacue les parties de la Savoie qui restent françaises; le baron Finot annonce à la population, par une proclamation triste et fière, qu'il reprend ses fonctions. Le 47 juin, une dépêche de Paris ordonne d'afficher le règlement de 4782 sur l'observation légale des dimanches et fêtes; le 26 août, M. Finot, calomnié par les journaux royalistes, fait, pour toute réponse, inaprimer les pièces de son administration sous l'Empire.

Le système de barrière militaire formé autour de la France s'accusait jusque dans les plus petits détails. Toutes les précautions du Congrès de Châtillon (4 février au 49. mars 4844) et du Congrès de Vienne (juin 4844 à juin 4845) sont dirigées contre l'ardeur conquérante de la nation française qui, pendant dix années , avait troublé l'Europe, Les hommes d'Etat ne virent de salut pour le repos universel que dans la création, autour de l'ennemi qu'on voulait dompter, d'Etats neutres et intermédiaires, possédant des forces suffisantes pour résister à l'imprévu d'une invasion. Au Nord, le royaume des Pays-Bas; sur le Rhin, la Confédération

(germanique ; à l'Est, la Suisse neutralisée ; dans es Alpes, une forte monarchie, s' étendant du Léman jusqu'au Var, et confiée à l'esprit militaire et agressif de la Maison de Savoie. Quantité de protocoles furent combinés pour fixer les bases de la neutralité helvétique et faire concorder les intérêts de Genève, Bâle, Berne, Fribourg, etc. Du côté de l'Italie, on ne voulait pas agrandir outre mesure le Piémont en lui

livrant la Lombardie aux dépens de rAutriche, ou en lui abandonnant ce versant français des Alpes que la jalousie de l'Angleterre considérait comme inféodé au cabinet de Vienne du jour où il serait revenu aux mains des rois de Sardaigne. On imagina le démembrement de la Savoie ; Genève en fut distraite et rattachée à la fédération helvétique; à titre de compensation, renouvelée des projets d'équilibre du XVII« siècle , on livra Gènes au Piémont ; puis^ la Savoie fut coupée en deux par une frontière absurde qui laissait au roi de France les trois principales villes, Chambéry, Rumilly, Annecy, et réservait au roi de Sardaigne la* vallée de risère et toutes les positions militaires des Alpes occidentales, depuis Chamoux jusqu'à Collonges. Tel fut le secret des §§ 7 et 8 de l'art, in du traité du 30 mai 1844 : reconstituer le Piémont sans le rendre trop fort et créer entre lui et la France un motif permanent d'antagonisme et d'irritation. L'énoncé de la ligne frontière prouvera que l'on avait réussi. Elle s'appuyait, sur le cours du Rhône, à Chancy, et se érigeait sur Chambéry, en renfermant dans le territoire français Saint-Julien^ Reimier, Arbusigny, Annecy, Faverges, le Cfhâtelard, mais en côtoyant les cantons de Bonne ville, La Roche, Thorens,Thônes, Ugines, L'Hôpital, Saint- Pierre d'Albigny, Montmélian, La Rochette, ui restaient au Piémont avec toutes les vallées es Alpes, et se terminait entre Apremont et Ghapareillan, à neuf kilomètres de Chambéry ^

* Les deux dëpartamenU comptaient, en 1814, une population de 476,010 habitants ; bfitOOO âmes étalent restituées au canton de Genève et è l'arrondissement de Gex ; sur les 420,000 attribuées à la Sayoie, 190,069 restaient dans les limitas françaises.

Le roi Victor-Emmanuel P**, dont bien peu de cens savaient le nom, et qui était aussi inconnu a la majorité des Savoyens cjue les Bourbons à la plupart des Français, avait hâte de reprendre

Eossession de ses Etats transalpins, n eut le on esprit de se faire précéder par Fédit de suppression de la conscription, des droits de succession, des droits-réunis et par la promesse de maintenir les fonctionnaires (40 septembre). Le 15 septembre, le comte d'Âgliano, son lieutenant-général, muni de pleins pouvoirs, arrive à Saint-Jean de Maurienne ; le i9, mal inspiré, il déclare que les Royales-Constitutions redeviennent la loi du pays; le 15 octobre, il s'installe à Conflans et réunit autour de lui quelques vieux magistrats qui forment un Sénat provisoire , dont le chef , le comte Gattinara , prit séance le 1®^ décembre. Cette invasion de fonctionnaires piémontais déplut; on s'en plaignit au roi qui prit alors conseil d'anciens émigrés savoyens restés fidèles à la dynastie. Leur premier acte fut une protestation contre le démembrement du pays, qui parut à Paris sous forme d'appel aux Puissances; les espérances des royalistes et leurs regrets s'y étalaient avec un cynisme naïf*. Il fallait, à les entendre, que le passé fût rejeté dans le néant.

(L Les éyénements consommés à Paris le 30 mai 1814, dit la protestation, ont réveillé toutes les anciennes prétentions et ranimé des espérances fondées sur la magnanimité et la justice des hautes puissances alliées. D'après les proclamations des généraux et des princes, la con-

* Cette brochure fut attribuée au (;omte Marin ; la carte et le commentaire énergique qui raccompagnent sont tout au moins du marqais Joseph Costa.

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vention faite à Paris entre eux et S. M. le 23 avril, il ne paraissait plus douteux que les anciens souverains ne dussent rentrer dans leurs Etats tels qu'ils étaient au l*»" janvier 1792. Déjà les douanes de France étaient rétablies sur les anciennes frontières de la Savoie; les employés civils et militaires devaient être renvoyés dans leurs foyers ; le drapeau de S. M. le roi de Sardai^ne flottait à l'hôtel-de-ville de Chambéry, et ses armoiries, placées avec pompe à la principale porte de son antique

Salais, annonçaient le retour prompt et assuré de ce ien-aimé souverain. — Le peuple se livrait sans réserve . aux démonstrations de la joie la plus pure et la plus franche. Le clergé, la noblesse, les anciens militaires, les agents de Tancien gouvernement et leurs partisans, montraient ouvertement leurs salu factions et leur espoir de reprendre leurs anciens services et les places que la Révolution leur avait enlevées. Dans les villes, le gou* vemement français avait plus d*amis ; mais les habitants des campagnes, pour lesquels le meilleur gouvernement est celui qui perçoit le moins d'impôts, attendaient avec impatience l'abolition de la conscription, la rentrée de leurs fils, la suppression des droits-réunis, des patentes, du droit de succession et des centimes additionnels. C'est au milieu de cette fermentation qu'a paru le traité du 30 mai. 11 a surpris et déconcerté tous les partis \ »

Comme à toutes les épogues de son histQire, la Savoie se trouvait sacrifiée aux convenances

Sarticuiières de la diplomatie. Cette attribution e territoire, aussi insultante pour la France que désobligeante cour le Piémont, n'émut pas seulement les partisans du roi de Sardaigne. Tous les partis s'associèrent dans une irritation lé^time. Tandis que Joseph de Maistre écrivait : Cette division de l'indivisible est insupportable. Si au moins la Savoie n'était pas divisée, en pleurant son ancien maître elle aur

* Notice iur la Savoie {page 19). Pari». 1816. Chez Michaod.

rait la consolation de conserver son intégrité K Le comte Anthelme Marin publiait une brochure dont le titre seul était un avertissement : Les Alpes sont les limites naturelles et nécesh saires du territoire français; et les hauts dignitaires de TEmpire, originaires de Savoie et ralliés à Louis XVIII, les généraux Guillet, Dessaix, Curial, le comte BerthoUet, et d'autres, adressaient au Congrès de Vienne une protestation (1®'' et 7 juillet 1814), demeurée inédite jusqu'à ce jour et dont le langage, à la fois hardi et mesuré, faisait à la conscience des diplomates un suprême appel ^ Ce document se ternrinait par une conclusion énergique : La Savoie a toujours appartenu à la France en temps de guerre ; elle doit lui appartenir irré-^ vocablement en temps de paix,

A peine les germes de zizanie semés entre les Savoyens de France et les Savoyens de Piémont avaient-ils eu le temps de germer, que le bruit éclata du retour de Napoléon (mars l815). Ce fut un coup de foudre qui fit crouler les petits moyens échafaudés avec tant de peine pour aigrir ce qu'on appelait, à Conflans, les sujets français par opposition aux nationaux des Etats. L'Empereur continuait sa marche en avant ; les Grenoblois lui apportaient les clefs de leur ville sur les ais des portes brisées ; Lyon s'offrait; le héros rentrait acclamé aux Tuileries; ce retour d'exil était un triomphe. Daiis les Alpes, tous les vieux soldats licenciés reprennent la cocarde tricolore et prêtent l^oreille

* Correspondance diplomatiquet tome I, page 376.

* PREUVES. Document no G.

aux clameurs enthousiastes du Dauf^né et au sennent du Champ-de-Mai.

Le 15 juin 1815^ le jour où fiourmont trahit en Belffique, le général Ricard envahit la Savoie-piémontaise, avec 12,000 Jiommes, par le col du Cocheron (Aiguebelle), Maltaverne et Je col du Fresne (Saint^Pierre). Le générî^l Andezeno, qui dispose seulement de 3,200 hommes avec 4 canons, bat en retraite sur Conflans , dispute quelques instants le pont de Gilly, et, le 16 juin^ livre un combat dans la plaine de L'Hôpital. Lé comte de Gattinara et les membres du Sénat, Fintendant-général comte Caccia et les fonctionnaires filent sur Aoste avec les archives et les caisses publiques ; le 19 juin, les troupes sardes prenaient position au Saint-Bernard et au Mont-Cenis.

Mais la convention du 23 mars 1815 renouvelait le traité de Chaumont (l^** mars 1814), et les alliés se ruaient dé toutes parts au dernier assaut de l'Empire. Dans les Alpes, Tarmée austro-sarde était prête ; on redoute une atta-

Îue audacieuse qui jetterait les Français en iémont et Ton prend l'oiTensive. Le 24 juin, le baron de Frimont descend à Martigny avec 50,000 hommes ; le 25. il bat au pont de la Dranse (Saint-Gingolph) les deux régiments du

général Dessaix ; le 2o^ il est àThonon; le 27, est battu à BonneviUe ; le 30, il entre à Genève; le 2 juillet, il prend d'assaut, après une lutte inégale et sanglante, les défenses du Jura, le col des Rousses et le fort de TEcluse ; le 7, il est à Nantua ; et, le 12^ à Lyon. En même temps, le baron Bianchi, avec 50,000 hommes de réserve, abordait la Provence par Nice et le pont du Var; fetîë^edflfite afe'filibha,

le comte de La Tour et le baron de Trenk, avec 25,000 Autrichiens et 48,000 Piémontais, entraient en Savoie par le Saint-Bernard et le Mont-Cenis.

Les officiers alliés combinent une double attaque sur C4onflans ; Trenk, avec l'artillerie, suit rapidement la grande route par Moûtiers et arrive le 27 à La Roche ; Andezeno, avec les meilleurs marcheurs et les plus adroits tireurs de la colonne, franchit le col du Cormet, descend à marches forcées de Beaufort sur Queige, et, le 28 juin, à l'aube, attaque le château de Conflans. Le colonel Bugeaud, commandant la 44® demi-brigade, coupe le pont de bois sur FArly et se retranche à L'Hôpital. Le pont incendié, et où il ne reste que quelques poutres brûlantes au-dessus du torrent grossi par les pluies et la foute des neiges, sert de théâtre à un combat furieux ; le nombre l'emporte; l'ennemi s'installe sur la riva droite. Le village de L'Hôpital* est pris et repris six fois. Les habitants se jettent à leur tour sur les Croates qui pillent leurs maisons, les femmes elles-mêmes s'ariûent de faulx ou chargent les fusils. Mais Trenk accourt au bruit du canon, mitraille les Français de flanc, d'une rive à l'autre de l'Arly, et les force à se replier sur Saint-Sigismond. Après une courte trêve tacite, Bugeaud masse ses soldats et les habitants confondus dans les mêmes rangs, forme une solide colonne d'attaque et reprend le bourg d'assaut, après trois quarts d'heure de lutte à l'arme blanche. Le soir, un armistice est conclu, qui interdit aux

. * Qui comptait seulement 704 habita Dts en 1815, possède ajujôtird'hui 4,098 âmes.

Autrichiens de molester les braves habitants de L'Hôpital y et les Français se retirent , en bon ordre, avec leurs blessés, par la route de Faverges. Cette rude journée était inutile; on la taxa de folie; folie héroïque. Comme le coup d'audace et de désespoir d Exelmans à Versailles, comme le siège de Longwy, comme la défense de Huningue, le combat de L'Hôpital reste vivant dans la mémoire des hommes, dans les annales du pays. De Conflans à Grenoble, d'Ugines à Genève, ce récit légendaire occupe souvent les veillées d'hiver ; le peuple en est fier ; quand il en évoque le souvenir, on croit entendre battre le rappel pour le salut de la patrie. Le baron de Bubna , occupant les cols de droite et de gauche à mesure qu'il avançait en Maurienne, arrive le 28 juin à La Chambre ; le

Sénéral Curial lui dispute le passage du pont 'Argentine, puis se replie sur Montmélian. Le maréchal Suchet, fort indécis, ne recevant de Paris que des nouvelles contradictoires, essaie de gagner du temps par des sursis et des entrevues a Planaise, a Montmélian, ne réussit qu'à {'eter de l'équivoque sur sa conduite, ne com- )ine ni l'attaque ni la défense, entraînant dans sa triste inertie une armée peu nombreuse, mais irritée des fautes commises, prête à tout oser pour venger la honte de l'invasion, et que la population aurait partout secondée avec la même ardeur qu'à Conflans. Il évacue précipitamment Chambéry * et se retranche dans le massif de la Chartreuse et dans le Petit-Buffey dont il ne sait même pas éclairer les approches

* Le 8 Juillet. — Au rooU de décembre , le goavernemeol rojrtl, offidellemeot rc^UblI, coofia an marquis d'Oociea le pofte dee^ndic; M.d'Oociea refusa noblement* On nomma M. de Battet.

et garder tous les passages. Dans la nuit du 5 au 6 juillet, deux hommes du pays, le comte de Vars et le chevalier Télémaque Costa, guident une colonne autrichienne i)ar un sentier de chèvres qui conduit sur la vieille voie celtique de la montagne de l'Epine; à l'aube, les Français, retrancnés au col du Mont-du-Chat et au col d'Aiguebelette , aperçoivent les soldats à l'habit blanc campés à Novalaise ; leur ligne de défense coupée, leurs postes tournés ne pouvaient plus être utilement défendus. Ils battent en retraite, abandonnent Tune après l'autre , sans combat, les fortes positions où, mieux commandés, ils auraient pu défier des armées. Les vétérans qui gardaient la grotte des Echelles, pris en tête et en queue, capitulent. Le 9 juillet, après un bombardement de quelques heures, Grenoble ouvre ses portes ^ .

Le traité de Paris du 20 novembre 1815, ratifiant cette facile et rapide prise de possession des alliés, déclara que la Savoie tout entière serait restituée au roi de Sardaigne et que, du Rhône jusqu'à la mer, la ligne de démarcation devait être celle qui, en 1790, séparait la France de la Savoie et du comté de Nice. La question de frontières , si débattue en 1814 , était définitivement résolue au profit de l'intégrité du territoire savoyen, mais contre la France,

Plusieurs communes du Chablais, en cessant d'être françaises, ne s'étaient pas résignées à devenir italiennes et s'associèrent aux démarches que fit la Confédération helvétique pour prendre sa part des dépouilles de l'Empire. Il

* Comte de Villette-Chevron. — Relation militaire de la campagne de l'armée austro-garde, en 1815, dans les Alpes, Tarin. 1816.

avait été question, en effet, un instant, en 1814, de donner à la Suisse , pour prix de sa neutralité violée par les troupes autrichiennes, tout le bassin du Léman. Les populations de Genève, de Thonon, de la vallée de l'Arve, s'étaient émues; et les collèges électoraux du département du Léman, réunis le 14 juin 1814, déléguèrent leur président, Bastian, pour aller à Zurich solliciter l'accession comme on l'avait déjà fait en 1703, en 1713, en 1748. Les adresses collectives des trois provinces portaient 577' signatures, et Bastian motiva cette démarche auprès du comte de Bubna, gouverneur provisoire des Alpes, dans une lettre du 10 juillet où il déclarait que les habitants du nord de la Savoie, las d'être sans cesse envahis^ ne souhait taient que la certitude du repos par leur accession à un pays neutre. Le canton de VaucJ, seul, appuya la demande de la rive gauche du lac; il msistait sur ce que la Diète ne pouvait consentir à la réunion de Genève que sous la condition de lui adjoindre un territoire suffisant; les instances du landamman Monod échouèrent devant la prudence des Suisses, l'opposition du Piémont et de la France, et la lassitude des alliés gui eurent hâte de signer le traité du 30 mai. L'idée fut reprise en 1815.

Au Congrès de Vienne, un homme d'Etat remarquable, Pictet de Rôchemont, fut chargé de réclamer pour la ville de Genève une délimitation qui la désenclavât sans V absorber ^ et lui permît de se rattacher, par un territoire national, soit avec le pays de Vaud, soit avec le Valley. Le Chablais et le Faucigny furent intéressés au plus haut degré dans ces débats où le Congrès ne vit que l'importance de la route du

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Simplon et la nécessité de la fermer à la fois aux Italiens^ aux Allemands et aux Français * ; le roi de Sardaigne céda quelques paroisses et le libre parcours avec suppression du droit de transit entre Genève et le Valley, le long du lac; le roi de France accorda le passage par Versoix, dans les mêmes conditions; les douanes sardes et françaises furent reculées *. Les royalistes sardes ne comprenaient pas que le Congrès de Vienne voulût agrandir et fortifier la protestante Genève au lieu de la restituer aux catholiques. Le comte de Maistre, organe du parti, s'en expliquait dans une page qu*il est utile de citer pour montrer jusqu'où peut s'égarer l'illusion d'un grand esprit.

« Je n'ai point été surpris, dit-il % de toutes les chicanes que nous font nos bons voisins les Genevois : de tout temps ils nous ont impatientés. D'anciens droits et d'ancieniies querelles ont perpétue une certaine antipathie qui n'a pas de remède, et qui e«t d'autant plus uizarre que nous ne pouvons nous passer les uns des autres , car Genève est un coffre-fort ouvert à la Savoie qui est à son tour un arenier ouvert à Genève. De là vient que les lois prohibitives n'ont jamais réussi entre Genève et nous ; l'intérêt réciproque s'en jouera toujours. — n n'y a pas, je crois, de ville au monde dont on ait dit autant de mal que de Qenève : tous les partis

* Il fat, UQ iastàat, questioa de détruire la route du Sii^plon, ce merveille|ix ouvrage de Bonaparte. Voir le Mémoire confidentiel présenté h la commission diplomatique de la Diète de Zurich tpar Ch. Pictet sous le titre : Considétatiam sut ta géO'^ graphie militaire de la Suisse et de Genève, — V^oir Jomini. Hist, des guerres de la Révolution. X. 286.

- A. BERNE. 3e volume des Recès de la Diète de 1814. Correspond, manuscrites. — X. LAUSANNE. Corresp. manuscrites

de M. Monod.— A. GENÈVE. Corresp. manuscrites de M. Pictet.

' Lettres et opuscules. Edit. de 1853, tome I, page 457.

se sont réunis pour en penser et en parler désayanta* geusement. Le célèbre duc de Cboiseul disût très

Elaisamment : Si vom voyez un Genevois se jeter par i fenêtre, jetez-vous har aiment après lui, et soyez sûr quil y a quinze pour cent à gagner. Dans la Décade philosophique (1798, n^ S2), on appelle Genève un foyer de discordes civiles, une arène dans laquelle ses propres habitants se dévorent les uns les autres ; un révolution^ naire de 1795 lui reprochait Tinsatiable avidité de ses in&tigables citoyens. iJn magistrat françiûs, aujourd'hui ministre, M. le comte Ferrand, rappelle, avec une épouvantable énergie, u/ne pustule politiqu>e (dans le livre sur le Rétablissement de la monarchie). Mais rien n'épie la perspicacité d'un pape du seizième siècle qui écnvait aux rois de France et d'Espagne : Prenez-garde à vous ! Genève est un fover étemel de révolutions ; si vous voulez être tranquilles, éteignez son gouverne* ment. C'est ainsi que le raconte Scarpi dans son Histoire du Concile de TrerUe. »

Malgré les efforts du Piémont, le second Congrès de Paris donna Versoix et Saint-Julien à la Suisse , créa autour de Genève une large zone affranchie des douanes, et engloba dans la neutralité helvétique tout le territoire de la Savoie compris au nord d'une ligne droite à tirer d'Ugines au Rhône en passant par Lescheraines et Le Bourget. Le traité de Turin (16 mars 1816) compléta cet accord, quant aux relations particuuères de Genève avec le Chablais, par réchange de Saint- Julieu contre les paroisses qui séparaient la République de son enclave de Jussy.

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