LA POLITIQUE DE M. DE CAVOUR
Le Parlement de Turin poursuivait cette tâche ingrate qui consiste à préparer l'avenir aux dé-
f)ens de la génération présente. En naissant à a vie constitutionnelle, le Piémont s'associait à deux grandes idées, l'unité de la patrie, la réforme sociale, et se faisait deux ennemis irréconciliables, l'empereur d'Autriche et le pape. L'Autriche voyait avec raison, dans le Statut, le germe de l'indépendance italienne; le Piémont,* tout meurtri ^e Novare, était forcé de surseoir à ses desseins politiques ; mais, sous peine de se laisser envahir et absorber par la réaction , il ne pouvait cesser de marcher en avant, sinon à grands pas, au moins lentement. L'émancipation de la société civile devient, pour un temps, l'œuvre nationale, et la lutte contre Rome servit de transition entre la riscossa de 1849 et celle de 1859. La rupture du cabinet de Turin avec le Saint-Siège fut un nouveau motif d'écart pour la Savoie; cet accessoire inévitable de Yidée italienne creusa plus profondément l'abîme moral qui séparait déjà les deux pays.
Les ministres piémontais, malgré leurs efforts consciencieux, restaient suspects jusaue dans les mesures les plus dégagées de la politique ^ ; la question catholique envahissait et dominait tout. La loi sur le mariage civil est retirée ^852) ; la réforme du Code de procédure et du Code pénal, les aggravations d'impôt qui affectent les prérogatives du clergé provoquent des troubles à Turin et dans le val d'Aoste (1853); soixante projets de lois d'intérêt général déga-
!;ent la société laïque des vieilles confusions éodales (1854), mais sont vivement discutés par les orateurs de la droite, MM. Solar, Costa, de Revel, de Viry, Guillet; les chefs de l'opposition parlementaire, MM. Brofferio et Valérie, dénoncent d'autre part comme humiliantes les tentatives du cabinet pour obtenir de Rome un concordat. La députation savoyenne prend une part active aux débats; on l'accuse d'une opposition systématique ; dans toutes les questions ffraves, elle vote avec un accord très remarqué. Impuissant à convaincre Rome, menacé parles révolutionnaires, accusé par les conservateurs,
* Parmi les loU les plus favorables aux intérêts de la province, il faut citer celle du 36 avril 1851 créant la Banque de Savoie, société anonyme d'escompte, de dépôt et de circulation au capital de 800,000 livres, porté successivement à deux millions, puis à quatre. La Banque avait le privilège d'émettre des billets ; elle prétait, $ur deux signatures, à 5 0/0, taux qui s'élevait à 8 0/0 lorsqu'on traitait avec ses correspondants *, le siège social était à Annecy, avec un comptoir à Charobéry. La Banque de Savoie prit la place de la Banque d'Annecy, créée pour dix ans en 1840 ; elle tripla en deux ans, par ses opérations, le mouvement commercial du pays, affranchit les propriétaires fonciers du fléau de l'usure et donna à la circulation de l'argent une activité inconnue Jusque-là en Savoie. En 1864, à la suite de mécomptes financiers et d'embarras administratifs, la Banque de Savoie a cédé son privilège d'émission do biUeta h la Banque de France, moyennant 4 millions.
le ministre Rattazzi prend un parti décisif et présente la loi de suppression des corporations religieuses encore si nombreuses, si riches et si puissantes sur le revers italien des Alpes.
Le projet décrétait la suppression des ordres monastiques, sauf ceux voués à renseignement, à la prédication et à l'assistance des malades ; le séquestre des biens des couvents ; la création d'une Caisse ecclésiastique chargée de l'emploi de ces biens pour les frais du culte et, subsidiairement, pour les besoins de l'Etat. La masse de la population savoyenne n'était pas d'humeur à se laisser entraîner à la défense de privilèges qui ne l'intéressaient plus et d'établissements oui, écroulés sous leur propre poids avant 4 790, balayés par la Révolution, reconstitués à grand'peine sur quelques points depuis 1815, ne rendaient que des services restreints et ne possédaient même plus, aux yeux des contemporains, ce prestige et cette grandeur des vieilles institutions nationales. Pour agiter l'opinion, pour la rendre complice des mouvements qu'on méditait et soliaaire de la résistance', on agit sur elle par les moyens qui la touchaient directement, par les critiques qui lui devaient être les plus sensibles. La loi de 1851, taxant à 5 0/0 d'impôt le revenu net des biens ecclésiastiques lorsqu'il dépassait 1,000 livres, n'avait point ému la Savoie ; mais on insista sur la nouvelle répartition de l'impôt foncier, sur le tarif des douanes, sur l'essai des taxes du mobilier; les critiques, les comparaisons, plus naturelles au début d'une législation fiscale onéreuse, ne surgirent cependant qu'après le dépôt du projet de loi sur les couvents. Il est instructif de suivre, dans les journaux, le pro-
grès des attaques, plus acerbes à mesure qu'on se rapprochait du vote de la loi. La publication des rôles de l'impôt pour d 855 servit de prétexte aux publicistes de Chambéry, d'où partait le mot d'ordre :
« On se presse à Thôtel-de-ville pour examiner le rôle de rimpôt des patentes. Chacun seplaint hautement de l'énonnité de la taxe et de Tarbitraire de sa répartition. A la vue du rôle fatal, chacun se retire consterné et se demande : Comment Tëre nouvelle, saluée avec tant de joie au printemps de 48 , a-t-elle pu se transformer sitôt en une époque de misère ? Comment le Statut, si généreusement octroyé par le roi, n'a-t-il produit aue ruine et désespoir pour le peuple dont on rêvait le bonheur? Le Savoisien est assez éclairé pour ne point attribuer au Statut ce qui n'a pour cause que la prodigalité insensée d'un ministre qui déchire chamie jour les pages les plus précieuses du Statut. M. de uavour a déclaré récemment à la Chambre quHl ne tenait point à la popularité ; c'est triste pour l'ouvrier, pour le paysan qu'il écrase d'impôts au lieu d'abjurer ses utopies italiennes ! * 9
Les récriminations devinrent plus violentes encore lorsqu'on publia le rôle des impôts smles bâtiments, sur le mobilier, le personnel et les voitures. Les critiques furent souvent injustes; ainsi l'on déclare illégale au premier chef la cotisation de 22,000 livres que paye Aix pour l'impôt des bâtiments, alors que Bonneville ne paye que 6,000 livres ; comme si l'on pouvait admettre que la valeur locativc des maisons d'une petite ville, sans industrie ni commerce, perdue dans la vallée de l'Ârve, fût égale à celle des hôtels d'Aix-les-Bains, fréquentes par tout ce que l'Europe comptait alors de riches oisifs.
* Courrier des Alpes du 2 janvier 1855.
De même , à propos d'un procès criminel contre un percepteur, on reproche à M. de Cavour, comme une faute personnelle et préméditée, de n'avoir point établi un registre à souche pom* la recette de l'impôt, et Ton tire de ce fait isolé la preuve manifeste de la complète incapacité prortique de cet homme si vanté, et le secret du désarroi des finances et des désordres intimes de l'administration piémontaise. M. de Cavour était déjà trop haut placé dans l'opinion des Italiens pour que ces injures pussent l'atteindre. En même temps qu'il maîtrisait, àl'intériem*, le parti féodal, il faisait entrer le Piémont dans l'alliance anglo-française en Crimée et se ménageait ainsi le droit de siéger au Congrès de Paris, tandis que le brillant combat de la Tchernaïa servait de revanche à Novare. .
A la Chambre des députés, le marquis Léon Costa et ses amis politiques luttèrent avec éner-
gle contre l'opinion de la majorité. Le palais arignan a çardé souvenir de ces paroles éloquentes qui développaient les principes du comte de Maistre, avec des vues aussi hautes, élargies par une compréhension plus rationnelle de l'esprit moderne. La loi fut adoptée par 146 voix contre 36 (2 mars 4855); sur les 22 députés de la Savoie , 5 votèrent pour la loi de suppression, 12 contre, 5 s'abstinrent. M. Costa, voyant tout perdu, repoussa les essais de transaction et motiva son vote par cette fière déclaration : La loi des couvents viole le Statut et met hors la loi toute une catégorie de citoyens, sans les juger, sans les entendre. Audessus des prescriptions de VEtat, je mets les enseignements de l'Eglise. Au Sénat, la discussion est suspendue par l'ofiTre des evêques de
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se charger eux-mêmes d'une partie des frais du culte (26 avril) ; cet incident amène la retraite du cabinet; M. de r4avour rentre au pouvoir avec les anciens ministres ; le projet, amendé dans le sens du maintien des droits acquis, est adopté par 63 sénateurs contre 27 (22 mai); vote une seconde fois par les députés, sur ces nouvelles bases, le 28, il est sanctionné par le roi le 29 mai 1855.
Ce résultat provoqua dans la presse une ex- I)losion de joie et de colère. Le Courrier des Alpes, le Journal du progrès et la Gazette de Savoie se livrèrent aux personnalités les plus blessantes; les uns attribuaient à la colère divine les malheurs qui venaient, coup sur coup, de frapper la famille royale * ; les autres cherchaient à irriter la bourgeoisie des villes
Îar la comparaison des budgets de 1848 et de 855; on publiait, en tête des gazettes, ces chiffres trop éloquents :
Impôts de la ville de Cha/mbéry.
En 1848 : En 1855 :
14,000 livres. 305,24© livres 16.
Les ministériels invoquèrent en vain l'histoire, citant les cas où le Saint-Siège avait adhéré à la saisie des biens ecclésiastiques^, et déclarant que, en présence d'un fait matériel identique , l'adhésion de Rome ne pouvait
* Le roi perd, eo moins d'un mois, sa mère, sa femme et son frère. La reine Marie-Thérèse, veuve de Charles- Albert, meurt le 12 janvier 1865, la reine Marie- Adélaïde, Vange di la naêion, le 31 ; le duc de Gênes, le 5 février.
s PREUVES. Document n« GIIl.
suffire pour changer la moralité d'un acte taxé d'arbitraire ou accepté comme légal^ suivant le caprice des partis. Les radicaux s'emparaient du pamphlet (L'Eglise et les philosophes) que venait de publier a Paris un ancien élève des Jésuites, le jeune Lanfrey, et en faisaient un manifeste. Le Conseil municipal de Chambéry refuse de couvrir sur les fonds de la ville le déficit de l'impôt des gabelles pour le budget de 4854; il était déjà suspect au cabinet qm l'accuse de provoquer le refus de l'impôt. Le syndic, M. de Lachenal, donne sa démission ; M. E. de Boigne et M. Alex. Perret déclinent successivement l'honneur de ces fonctions. Un décret royal du 43 avril dissout le Conseil et nomme administrateur provisoire de la ville un piémontais, le conseiller d'intendance Louis CoUino. Le déficit à couvrir était de 30,000 fr. On s'indigne de voir les syndics et les Conseils redevenus, comme au XVI® siècle, les garnisaires de l'impôt; la liberté de la presse autorise des diatribes qui sont de véritables appels à la révolte. M. CoUino avait sollicité les notables de faciliter sa tâche délicate en lui faisant part de leurs réclamations et en l'aidant de leurs conseils ; le parti clérical répond ainsi à ces loyales ouvertures :
« L'intrus nous sollicite de le seconder dans la tâche qu'il a su si bien venir prendre sans nous demander 1 ombre d'une permission; si nous acceptions cette bizarre invitation, le gouvernement aurait beau jeu de se moquer de nous. M. le délégué se trompe d'adresse : la Savoie n'est pas le Piémont. Là-bas, tout ce qui tombe de Turin est toujours reçu à baise-inain. C'est le gouvernement : il governo ! qui ordonne, evviva il govemot Nous sommes ses très numbles serviteurs. Et
tous d'accourir aux genoux de M. le délégué pour sertir Stia Eccelmza. Nous avons d'autres mœurs. ' »
Quand une fois les susceptibilités d'un corps ou d'une population ont été froissées, il est malaisé d'y porter remède. Les essais de conciliation deviennent autant de piqûres sur des plaies vives ; et le mal parait inguérissable lorsqu'une influence occulte, qu'on ne sait où saisir, qm se dérobe au reproche comme à la persuasion, entretient ces motifs de querelle, dont un malentendu fait toute la gravité.
La dissolution du Conseil est suivie de manifestations décisives Le 6 mai, jour de la proclamation du dogme de l'Immaculée-Conception, une illumination splendide flamboie aux maisons de Chambéry; seuls, les édiflces publics restent dans l'ombre. Huit jours plus tard, au septième anniversaire du Statut (14 mai) la ville demeure muette et sombre, à son tour, tandis que le vent éteint les rares lampions du château. La earde nationale, forte de 1,041 miliciens et de 22 officiers, était convoquée pour la revue d'honneur; 12 hommes seulement répondent à l'appel. Les villes de Saint- Jean de Maurienne et de Bonneville imitent la capitale. Le cabinet de Turin s'irrite; la garde nationale est dissoute (10 mai) ; déjeunes magistrats sont destitués ; la fibre patnotique se roidit; un député écrit au comte de Cavour: A têtu, têtu et demi; ce n'est pas en Savoie que les têtes sont des girouettes. Aux élections municipales (2 juillet), les ministériels et les déroo^ crates sont battus, les candidats de la droite passent presque partout avec une imposante
* Courrier des Alpu do 38 avril 18&6.
majorité*. M. de Cavour ne se tient pas pour vaincu et donne l'ordre d'exécuter la loi du 29 mai. Cette loi n'avait pour la Savoie qu'une importance médiocre*; le marquis Costa avait suggéré au ministre un moyen légal d'éviter tout conflit; car, sauf les Capucins, il ne se trouvait pas dans la province d ordres religieux nominativement désignés par le décret de suppression et auxquels la loi fût applicable sans équivoque. M. de Cavour paraissait disposé à transiger sur les faits à la condition de ne point mettre en danger le principe; mais le parti adverse se souciait peu des bénéfices d'une transaction ; il lui fallait, ou que les ménagements accordés à la Savoie pussent être exploités par les couvents de Piémont et de Sardaigne pour rendre la loi d'une exécution impossible dans ces pays, ou que la Savoie devînt, aux yeux de l'Europe, une autre Irlande. La finesse de M. de Cavour évita le premier péril ; il s'en expliqua franchement :
a Vous ne pouvez douter, écrivait-il à M. Costa, de mon désir d'apporter dans Tapplication de la loi en Savoie tous les ménagements possibles. Mais, si l'on admettait le principe que des Capucins qui prêchent ne sont pas de véritables Capucins, il faudrait conserver tous les ordres mendiants. Ue même, si vos Carmélites
* Cette rapide esquisse des partis qai se disputaient )a conduite des affaires n'a pas la prétention d'être leur histoire. Je n'aborde ici que les faits dont Tenchainenient est nécess&ire pour expliquer la formation et les progrès de l'idue annexioniste.
< D*aprës la statistique fournie à la Chambre, il y avait, en 1854, dans les Etats sardes, 334 couvents habités par 8,56^ personnes vivant en religion et possédant des propriétés rurales pour 29,797,439 livres, des bâtiments évalués 12,928,931 livres et des rentes arrivant au chiffre annuel de 830^81.2 livres. Il, n'y avait en Savoie que 7 couvents cloîtrés.