‹ Histoire de SavoieChapitre 2 sur 126 · ITO-MM · texte numérisé non relu

ITO-MM

moines d'Aulps, les religieuses de Sainte-Catherine d'Annecy, les Barnabites et les Bénédictins du Chablais donnaient lieu à des querelles scandaleuses ou à des plaintes publiques. Des religieux allaient apostasier à Genève*; des protestants étaient attirés en Savoie par des pensions *, et les officiers chargés d'épier les moindres démarches des adhérents de la Compagnie de Jésus avaient aussi le mandat d'exercer sur les nouveaux convertis une étrange et minutieuse surveillance ^. Le contrôle des actes ecclésiastiques, le maintien de la foi, la séparation rigoureuse du spirituel et du temporel, étaient les seuls points sur lesquels le Sénat restât d'accord avec la Cour de Turin. Le 11, décembre 1714, il écrit au roi, qui l'avait consulté sur un acte arbitraire de l'archevêque d'Embrun * :

(( On sait que quand un ecclésiastique de France manque d'obeyssance aux ordres du roy on le mortifie par une lettre à cachet qui lui ordonne ou de sortir des ^ Estais ou de se retirer en quelque autre province sans ' autre forme ny figure de procès. X'usage de Savoye veut que si l'un d eux fait difficulté d'obéir à nos décrets nous les y contraignons après sentence par la réduction de leur temporel^ ce qui leur est une jnortification beaucoup plus sensible, b

* Arcli. du Sénat. Reg. des affaires eccles. et des aff, de Genève,

^ « Le roi, qui aimait à faire le zélé catholique, accueillit M*"« de WarreBS à Evian, la prit sous sa protection et lui donna une pension de 1,500 livres, ce qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue. (Confessions de /.-/. Rousseau. — 1738 à 1731.) Les prêtres la forçaient de partager ce revenu avec la canaille qui venait y vendre sa foi. » (Ibid. 74.)

^ Histoire du Sénat, Tome II, page 339.

* Qui avait pour sufTragant Tévêque de Nice. (Registre secret, IV, folio 83.)

Le roi avait décapité le Sénat ^ supprimé la Chambre des comptes, chassé les Jésuites, courbé les prêtres et les nobles sous le niveau du cadastre ; il frappe à leur tour les villes où r esprit municipal semblait encore faire échec à sa toute-puissance. Cependant, ici encore, il faut faire la part de la nécessité et ne point trop accuser l'absolutisme piémontais. Les notables maniaient assez légèrement les deniers de la communauté ; ils empruntaient à des taux usuraires%ils dépensaient sans prévision, sauf à taxer le menu peuple par l'augmentation de la gabelle du vin ou la création de l'octroi. Ce n'était pas la première fois que le gouvernement central était forcé d'intervenir pour liquider les dettes des villes et apurer les comptes de leurs administrateurs. L'édit de 1725, motivé 8ur le mauvais état où se trouvoient les affaires de la ville pour la police et les finances^ révoque les vieux privilèges de Chambéry.

« Le nombre des membres du conseil de ville est réduit de quarante-huit à vin{,^t-quatre, dont six seront

' Détail curieux, et oui peut servir h l'histoire du régime parlementaire en Savoie , le nombre des avocats grandit avec 1 importance politique du Sénat et décroît avec elle. Il y a 30 avocats fi Chambéry en 1559, 128 en 1615, 301 en 1705, et seulement 41 en 1782. En 1869, 40 avocats sont inscrits au tableau.

* Une délibération du conseil de ville de Chambéry, du 11 mars 1716, avait réduit les dépenses, supprimé les gages, les cadeaux, les aumônes, les dons aux églises, afin de pouvoir rembourser les dettes de la ville qui se trouvent considérables, payer des intérêts convenus à un taux excessif qui sont arréragés, fournir à des réparations urgentes ajournées depuis trop longtemvs, etc. — Une délibération du conseil de Montmélian, du 39 février 1624, constate que cette >ille, qui, depuis le démantèlement de la citadelle, a perdu les trois quarts de ses revenus, est obligée d'abandonner le peu qui lui reste au comf o de Montjoye, pour lui tenir compte des intérêts d'une créance.

gentilshommes, six gradués en droit, six procureurs, six notables ; les conseillers éliront chaque année deux syndics; le premier sera toujours gentilhomme, le second sera pns à tour de rôle dans 1 une des trois autres classes : un vicaire de police est chargé de la juridiction sommaire attribuée jusque-là aux syndics, avec autorité sur toute personne de quelque condition qu'elle soit ^ ; il a le contrôle sur l'administration des biens de la ville, la présidence du conseil, la police de la santé, des vivres et des chemins, et ne dépend que du prince ^. Ce ré-

S'me exceptionnel dura huit ans ; la charge de vicaire i donnée à un étranger, le génois Leggio, et cette aggravation mit le comble au mécontentement de la

Sopulation ^ Charles-Emmanuel, en 1733, revint à emi sur cette mesure par la suppression du vicaire de Chambéry et l'union de ses attributions à celles de l'intendant général. Enlin, le nouveau roi, supplié par la ville de lui rendre la juridiction de police, l'administration de ses revenus et le contrôle des besoins publics, et peu satisfait de l'essai de transition par l'intenaance, révoque en 4737 l'édit de 1725. Le conseil sera de trente-deux membres dont huit de chaque classe, chacune d'elles nommera un syndic ; les assemblées se feront de l'avis du juge-ma^e et en sa présence; le budget sera soumis à l'approbation de l'intendant.* t^

Depuis l'évacuation de la Savoie par les armées de Louis XIV, quinze années avaient donc

' Avec pouvoir de condamner à l'amende jnsqn'à 15 écas d'or, à la prison d'an mois, à l'estrapade d'un trait de corde, an carcan pour une heure. (Raecolta. III, page 1605.)

* L'édit ne fut pas enregistré par le Sénat ; il est contresigné par Riccardi, Palma et Mellarède.

' En 1736, l'ayocat Pettenati remplaça Sébastien Leggio; on lui donna pour lieutenant Joseph Perrin ; en 1728, le vicaire de police eut à liquider les dettes de Chambéry et à discuter les droits des créanciers. (Reg. du Sénat. LXIIl.)

* Ëdit du 5 juillet 1737, contresigné Provana, enregistré au Sénat le 19 juillet.

suffi au roi Victor-Amédée pour réorganiser ses provinces et rassembler en un solide et puissant faisceau ces forces éparses que semblaient écarter Tune de Tautre aes intérêts contradictoires. La guerre, localisée par les traités de Nystadt (4721) et de Vienne (1725), allait de nouveau entraîner le Piémont et retarder les progrès de la Savoie^ Eu 1728, l'attente des successions d'P]spagne et d'Autriche troublait le monde, comme Tavait fait, de 1688 à 1700, le partage anticipé de Théritage de Charles II. Uemçereur Qiarles VI n'avait pas de fils et cherchait à assurer ses Etats à sa fille Marie- Thérèse; les conférences de Cambrai et le traité de Séville (1729) déterminent ce que sera l'action commune de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne dans les affaires allemandes. L'agrément du roi de Sardaigne était indispensable au règlement provisoire des alVaires italiennes; Victor-Amédée, sans se déclarer ni rompre, réussit à se faire solliciter à la fois, et dans des sens différents, par toutes les puissances intéressées. L'adresse ingénieuse, l'hésitation calculée de ses ministres à Londres*, à Paris, à Madrid et à Vie une % lui donnent un instant l'illusion d'un grand rôle à jouer.

Le comte Fiiippi lui promettait, au nom de rEmpereur,le Dauphiné et la Provence, vieilles chimères auxquelles une politique plus réfléchie aurait préféré la Sicile qu'offrait l'Angle-

* Depuis la révolution de 1688*, rAnglotorro (^tail devenue le centre de toutes les coalitions contre la maison de Bourbou, de même que la France, jusque-là, avait été le rentre de la réAîstance & la maison d'Autriche.

' Le comte Maffei, le marquis de Hreyl, le chevslicr Osorio et le marquis de Seyssel d'Àiz.

terre ou les territoires lombards qu'offrait TEspagne. Jamais ralliance de la Savoie n'avait été plus marchandée; mais, cette fois encore, le roi de Sardaigne se' compromit par trop de finesse ; sa réserve devint également suspecte aux deux partis. On l'accusa de s'être engagé par des traités secrets et contradictoires avec Charles VI comme avec les coalisés de Séville, et sa situation, entre les ironies et les reproches des puissances, devint si embarrassante que ses ministres, à bout d'expédients, déclarèrent ne pouvoir plus représenter une politique tombée si bas. Le discrédit du cabinet de Turin et son impuissance en Europe, peut-être aussi cette lassitude du pouvoir qui s impose aux plus ambitieux , firent prendre à Victor-Amédée une résolution suprême qu'il ne fut pas longtemps à regretter. Après cinquante-cinq années d'un règne qu'il est permis de critiquer , mais dont plusieurs actes furent nobles et grands, Victor- Amédée abdiqua la couronne , au château de Rivoli, le 3 septembre 1730, entre les mains de son fils Charles-Emmanuel III.

L'abdication fut peut-être elle-même une feinte; mais on la prit au sérieux. L^s esprits de cette nature , a dit un historien français, étant plus fins qu'habiles, retombent toujours dans la même faute, celle de faire des écheveaux trop compliqués , tissus de tant de fils cassants que rien ne leur arrive à point. Ce qui ne peut réussir que par la réussite de tant de choses incertames ne réussit jamais. Dans ce siècle d'équivoques, où l'on se croyait habile à proportion qu'on savait mieux tromper, on ne pardonnait pas à qui trompait toujours, et l'Europe avait, du roi Victor-Amédée,

ropinion un peu rude * que mérita son arrièregrand-père le duc Charles-Emmanuel P*', dont u conservait plusieurs traits et des mieux marqués. Entre autres qualités précieuses chez un cnef d'Etat, et d'autant plus rares qu'elles sont

f)lus nécessaires , le roi Victor-Amédée avait 'habitude de tdter V opinion, selon un de ses mots favoris, en lisant tout ce qu'on imprimait hors de ses Etats, et surtout les livres publiés en français, la langue des leçons, disait-il aussi. La Hollande était le grand atelier typographique d'où sortaient les livres hardis que Louis XIV faisait saisir à la frontière ; sous la Régence , les pamphlets se succédèrent , coup sur coup, à Paris ; puis, en 1726, Dumont publie le Corps universel diplomatique du droit des gens; en 4727, le comte de Boulainvilliers termine son livre sur \ ancien gouvernement de la France; depuis 1721 Montesquieu critiquait finement les abus dans ses Lettres persanes, et, sept ans après. Voltaire, plus brutal dans ses vérités , se faisait exiler pour ses Lettres anglaises. Le vieux roi lisait tout cela et, entremêlant à ces théories les idées pratiques de ses conseillers , il en composait un gouvernement à la fois personnel et administratif, l'ordre

1 Leduc de SainUSimon ^Mémoiret, Tome IV. Ch. XCII) cite nn trait caractériatiqae de la finesse méûante du roi : € En 1717 , il y avoit trois ministros piémootais h Madrid ; l'abbé del Maro étoit ambassadeur ordinaire ; le roi, son maître, peo content de lai et se défiant da compte qu'il lui rendoit, avoit envoyé Lascaria, soit pour découvrir les véritables sentiments d'Alberoni, soit pour faire avec lui un traité secret; enfin, ce prince soupçonneux et toujours eu garde contre ses propres ministres, les faisoit épier l'un et l'autre par le secrétaire de l'ambassade, nommé Corderi, et donnoit directement h ce dernier des ordres et des instructions dont la connaissance étoit cachée à Lascaris et à del Maro. >

dans l'abus. Il hausse jusqu'aux fiefs nobles le niveau de la taille royale; mais, en donnant les fermes de l'impôt à l'enchère, en y supprimant la faveur, il autorise les inexorables rigueurs de la perception, surtout dans les villages. La douane tue le commerce ; les privilèges , le monopole ne suffisent pas à créer l'industrie nationale. Imitant Golbert, il veut décourager V oisif y et n'y réussit pas ; imitant Richelieu , il subordonne les pouvoirs réguliers à l'arbitraire des intendants qui, représentant la volonté personnelle du prince, sont à la fois la justice, la police et les finances; séduit par l'axiome hardi du secrétaire Dupuy * : U Eglise ne peut posséder, il étend la main sur les biens ecclésiastiques, Yompt avec Rome, se fait gérant d'un diocèse, puis recule devant les pénis du séquestre. Possédant le ^énie administratif d'Eminanuel-Philibert , mais adaptant surtout la loi à ses vues particulières ; aussi énergique et plus généreux que Charles-Emmanuel P» ; découvrant à première vue le point sensible qui lui donnait prise sur un homme; d'une adresse incomparable pour faire jouer les ressorts de l'intérêt et de l'amour-propre ; ayant l'âme haute, l'esprit ouvert aux grandes idées, lé roi Victor-Amédée compromit ses meilleurs plans et ses intentions les plus droites par un indomptable orgueil et une volonté qui , se refusant à l'évidence, ne comprit jamais qu'on lui résistât. Ce fut un grand prince; sa destinée eût été plus brillante encore s'il avait mieux

* Pierre Dupuy, secrétaire de Richelieu pour les Archives diplomatiques, publia par son ordre, en 1638, la compilation en trois in-folios des libertés gallicanes que continua Durand de Maillane.

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apprécié qpux qui parfois eurent le courage de braver ses ordres absolus.

Les réformes de 1716, de 1723 et de 1728, si favorables au tiers-état, furent accueillies en Savoie avec plus de curiosité que d'enthousiasme. C'est que les Savoyens commençaient à jeter les yeux au dehors. En France, le désastre financier de Law avait eu pour conséquence imprévue d'intéresser les familles les plus paisibles, les esprits les plus insouciants, a la marche des affaires publiques. En Savoie, les souscriptions pour l'Office d'abondance (1633), les mises de fonds dans la caisse des travaux publics (1715), les intérêts nombreux que prirent les Savoyens, comme créanciers ou comme débiteurs, dans les banques de Genève^ de Lyon et de Gênes (1727 à 1799), rendirent en quoique sorte le pays solidaire ae toutes les secousses de la politique. Il se produisit un fait, dont les conséquences sont fort appréciables en France depuis que les em-

Î)runts populaires y ont rattache toutes les brtunes privées, si modestes qu'elles soient, à la fortune publique : chacun se préoccupa davantage de l'avenir du pays, des tendances du prince et des opinions de ses voisins. Ainsi s'expliquent l'attitude si singulièrement sympathique aux Français du peuple de Savoie pendant la guerre de la succession de Pologne, et son anxiété pendant la guerre des Espagnols. Au point de vue moral, môme ardeur et mômes défaillances qu'en politique. Les Jésuites, maîtres de l'éducation môme après qu'ils en eurent été officiellement dépossédés, ensei-

f riaient comme saint François ae Sales, comme énelon, qu'en toute chose il faut consulter;

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le libre arbitre du chrétien disparaît dans la minutieuse ou pesante direction du confesseur; Tâme ne s'appartient plus. A travers cette apparente régularité, que semblent diriger dans le plus bel ordre la volonté du prince, la hiérarchie des commis et l'inquisition spirituelle des prêtres, l'esprit mondain et Fesprit moderne se glissaient pourtant par mille fissures. Quelles étaient en d728, en 1730, à Annecy, à Chambéry, les lectures aune femme intelligente ? Le Spectateur d' Addison , qui popularisait la morale et la poUtique par de piquantes dissertations ; les écrits un peu lourds de Puffendorf sur les droits de l'homme en société; les fines épigrammes que l'abbé ' de Saint- Réal dissimulait sous des vieilleries histori-

Ïaes ; les articles de Bayïe ; les lettres de Saintvremond ; les portraits de La Bruyère ; les désolantes maximes de La Rochefoucauld; la Henriade de Voltaire, la Mérope de l'italien Maffei , les stances lyriques et passionnées de Métastase. Nous voici bien loin de la Philothée, de VAstrée, de la Cléliej des petits romans religieux de Tévê^ue Camus, et de tous ces manuels de piété si nombreux au XVIP siècle (et de nos jours), qui amoindrissent les cœurs en diminuant les vérités , en abaissant les intelligences, et dont un éminent prélat a dit spirituellement que, sans être inquisiteur, il les brûlerait volontiers^. Si Louise de Warens, nouvelle convertie, pénitente de l'évêque de Genève, Mgr de Bernex, lisait ces pamphlets, ces écrits hardis et libres, on peut supposer

* Mgr Mermillodyéyéqned'Hébrou. Germon sur la vie intelrlectuelle des femmes, (Edit. de 1867. Lyoo.)

qu'ils avaient acquis droit de cité dans la société lettrée de Savoie. Le luxe avait aussi consolé de la sujétion politique et morale qu'imposait Turin. Si les lectures ouvraient des échappées sur un monde imaginaire, les jeux, les bals^ les concerts occupaient à leur tour et absorbaient cette noblesse au commerce charmant, cette bourgeoisie aimable, hospitalière, dont Jean-Jacques Rousseau nous a laissé le croauis. Le tarif des douanes atteste T essor effréné de ce luxe dont gémissait la France et qui l'avait conduite à la banqueroute ; les registres du Sénat citent les livres à la mode que le magistrat interdit et qu'il lit lui-même à la dérobée ; la correspondance des intendants révèle la misère du paysan, l'oisiveté du bour- Seois, l'ennui du noble. Et pour avoir l'idée juste e cettç société, malade de langueur plutôt aue d'épuisement, moins passionnée que sensuelle, et qui, docile, fidèle, religieuse, ne renonçait pas au plaisir, il faut en voir 1 exacte image dans ces quatre lignes de Jean-Jacques se delassant d'un sermon :

« Quand elle moralisait, elle se perdait quelquefois un peu dans les espaces ; mais, en lui baisant de temps en temps les yeux ou les mains, je prenais patience, et ses longueurs ne m'ennuyaient pas. * »

« Confetiions, h Livre III. 149. (Edition de 1847. Paris.)

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