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LE COMPLOT DE CHAMBÉRY

Victor-Amédée avait toute sa vie pris pour modèles deux princes dont le nom re^te glorieux malgré leurs faiblesses, Charles-Quint et Louis XI V. Il imita, dans la scène de son abdication, jusqu'aux moindres détails de l'étiquette et du cérémonial de l'acte de 1556 ; mais, au lieu de s'enfermer, comme l'Empereur, dans la solitude de Saint-Just ou, comme Amédée VIII, dans la délicieuse retraite de Ripaille, il rendit public son mariage avec la comtesse de Saint- Sébastien ' et se refit àChambéry une petite cour.

La marquise de Spino a beaucoup de traits de ressemblance avec M"^^ de Maintenon. Cétoit une brune qui fut fort belle et le laissait encore voir à V âge de quarante-cinq ans qu'elle épousa le roi Victor ; elle avoit de la gaieté , des saillieSy

* Fille du comte de Cumiane, ancienne fille d'honneur de la régente Jeanne-Baptiste, puis dame de la princesse de Piémont, veuve depuis 1703, M™^ de Saint-Sébastien avait épousé le roi, en secret, le 2 août 1780 ; elle fijit faite marquise de Spino par le dernier acte public du roi.

une tenue irréprochable ^ une conduite que les médisants ne purent noircir * . L'abdication fut un rude coup pour la marquise et ne déconcerta pas moins le parti qui, par elle, comptait s'imposer au roi.

Retiré en Savoie avec un train fort modeste, le roi se fatigua bientôt de sa solitude et de ses loisirs. Il vécut quelques mois à Saint-Alban, dans ces vergers et ces vienes que dominent les escarpements du Nivoiet, d où le regard embrasse la chaîne des Alpes, où naissent les fruits précoces de la vallée de Chambéry. Chaque trois jours, un courrier de Turin lui apportait le bulletin des affaires publiques ; il se faisait l'illusion d'y prendre part. Le marquis d'Ormea supprima cet envoi à la suite d'une maladie du vieux roi; ce fut une faute. Certains tempéraments ressemblent à des meules qui se broyeraient elles-mêmes si l'on n'y jetait du

grain. La marquise de Spino l'entraîna à Chaméry, le fit installer au château, s'entoura des impatients et des flatteurs (ju attire l'ombre même du pouvoir, et ne néghgea pas ses amis de Turin.

Charles - Emmanuel s'inquiète de cette attitude nouvelle; ses ministres lui montrent la Savoie se détachant du Piémont ou le vieux prince ressaisissant le pouvoir comme Philippe V '. A deux reprises il vient à Chambéry

* Mémoiret inidiU de Blondel (Archives de cour). Elle rëussit à 80 faire épouser, comme M">« de Maintenon on 1085, par les sollicitations du confesseur du roi, le religieux feuillant Andormiglio, et les intrigues de son propre directeur, le jésuite Boggia. (CosU. Mém, hiiU III. 415. Note 63.)

* Philippe V avait abdiqué la couronne en 1724; il la reprit, sept mois après, & la mort de son fils Louis, et régna jusqu'en 1746.

visiter son père ; tandis qu'il s'arrête aux bains d'Evian, prétexte de son voyage, Victor- Amédée passe les Alpes (1731). Prévenu à temps * Charles-Emmanuel arrivait le même jour a Turin. Le vieux roi essaie sans succès de pénétrer dans la citadelle et d'appeler à lui ses anciens ministres. A la suite a un conseil de nuit, où l'archevêque Gattinara plaide pour les brutalités de la raison d'Etat contre les plus naturelles, les plus impérissables affections, le malheureux prmce est enlevé de vive force à Montcalier par le marquis d'Ormea et le comte de la Pérouse et enfermé au château de Rivoli *. Ce triste et tragique épisode de la vie des princes de Savoie a été raconté par les diplomates étrangers résidant à Turin avec plus d'étonnement et d'émotion que par les nistoriens nationaux ^.

L'arrestation du vieux roi fit perdre aux chefs du parti savoyen leur dernier espoir de ressaisir la direction des affaires. Toutefois, le complot de Chambéry, l'attitude des citoyens pendant le passage des troupes françaises, et la défense de Giannone par le Sénat, signes visi-

' Ce n* était point le hasard, mais la prévoyance du cabinet de Turin, qui fit assister à la délibération secrète du roi et de la marquise, dans le château de Chambéry, le prêtre qui avertit Charles-Emmanuel. (Archives de cour. — Relazioni recondite nel anno 1731.)

* Transféré, malade, au château de Montcalier, il y mourut le 31 octobre 1732, sans avoir revu son fils. La marquise de Spino fut enfermée dans un couvent de Pignerol.

3 Marquis Costa. Tome III, page 142. — Carulti, Ottieri, etc. « Quels que fussent les motifs secrets de l'abdication du roi Victor et les nécessités qui forcèrent son Ois à le traiter avec une si extrême rigueur, on gardait de mon temps, à Turin, un silence absolu sur ces événements. 2- (Relasione deWambasciatore veneto Marco Foscarini.j

bles de mécontentement et tout au moins d'agitation, devaient avoir une influence marquée sur la conduite du roi Charles-Emmanuel. On redoutait la Savoie ; on fit droit à ses justes réclamations. La révocation du vicaire de police de Chambéry et la restitution aux bourgeois de leurs droits primitifs, le redressement, aans un sens libérai , des règlements municipaux de Rumilly, Thonon, Annecy, l'abandon de certaines théories administratives et le rappel rl'agents maladroits, satisfirent à demi le tiersétat; quant au clergé, il fut reconquis par le rétablissement dans 1 abbaye de Tamié de la règle qu'avait violée l'ancien roi. Pour la première fois, le cabinet de Turin inaugurait en Savoie une réaction légitime et avouait les torts de sa politique. Ce fut une preuve nouvelle que rien n'est plus habile que d'être juste, que rien ne donne plus de force que de rester modéré.

La séquestration deT ex-roi dégageait le cabinet de Turin de toutes préoccupations intérieures et le laissait libre d'accentuer sa politique. Le marquis d'Ormea fut le Richelieu au Piémont; prompt au conseil, hardi à l'exécution, il eut le rare mérite de ne s'imposer jamais et de décider tout. Son ami, le marquis du Bourg, chargé des relations extérieures, conservait un grand crédit, sans que les circonstances les plus difficiles du règne précédent eussent jeté la moindre défaveur sur Vidée au! on se faisait de sa pro" hité\ Le comte Maffei à Versailles, le chevalier Osorio en Hollande furent les confidents de leur politique ; c'est à leur pénétration et à leur prudence que d'Ormea dut de faire accepter au

' Comte de Saluées. HitU miHU Tome Y, page S90.

cardinal Fleury Faccord de 4733 et le principe de l'équilibre italien * . De 1730 à 1754, le roi Charles-Emmanuel III ne fut qu'un second Louis XIII avec un Richelieu piémontais'.

Quelques traits, que i' abrège, peuvent servir à montrer les lacunes forcées de cette histoire sur laquelle on écrira vingt fois encore sans en épuiser les sources. De 1724 à 1734, on fit chaque année la visite des livres' des marchands pour savoir si l'on ne continuait pas d'y compter en florins malgré Fédit ; les contrevenants furent condamnés à l'amende; le roi leur fit grâce sept fois, et la huitième réduisit l'amende au tiers. On défendit l'usage de quantité de petites monnaies étrangères avec un délai de trois semaines pour s'en défaire au dehors ; ce bref délai, joint au peu de relations avec F étranger et à l'ignorance du petit peuple qui ne lut pas les placards ou les comprit mal, fit beaucoup perdre aux paysans. En 1730, l'intendant de Taren taise, le piemontais Maraldi, qui administra cette province pendant trente ans (1723 à 1753), imagina, malgré Fingénieur et les syndics, de faire baisser les cintres du pont des boucheries à Moûtiers qu'on reconstruisait, pour obliger^ disait-il, madame Vabbesse de Sainte- Claire qui appréhendoit que Von vît en passant sur le pont ce que ses filles font dans le verger. Le pont s'écroula le jour de la foire de la Pentecôte et fit plusieurs victimes.

* AR. TURIN. Recueils de dépêches et de négociations depuis \m jusqu'en 1734. (Liasses IX à XVI. — Carions P et H.)

* Le roi, né à Turin en 1701, épousa en 1722, à Verccil, la princesse palatine Cliristine de Bavière ; eo 1724, à Thonon, Christine de Hesse, dont il eut le prince Victor ; en 1737, à Chambéry, Elisabeth de Lorraine.

En 1732, des orages terribles ravagèrent la Savoie; le d2 août, les vignobles de Cruet, dans la vallée de l'Isère, ceux des Altesses sur le Rhône, ceux d'Yvorne sur le Léman, furent saccagés par une trombe ; le 30 septembre, TArbonne combla jusqu'à la chaire l'église de Bourg-Saint-Maurice et ensabla les boutiques et les maisons du quartier. Cette même année, le châtelain de Tarentaise, Raymond, ayant essayé de restreindre à son profit les droits des communiers de Saint-Martin de Belleville, provoqua dans cette paroisse des troubles fort graves. La femme de son fils étant morte fut ensevelie dans un caveau de l'église; les femmes de SaintrMartin détendent le cadavre et le jettent sur l'herbe du cimetière, voulant le faire manger aux éperviers. Les soldats envoyés pour rétablir l'ordre battent en retraite devant les huées et les pierres ; on sonne le tocsin dans les paroisses, le juce-mage faillit y perdre la vie ; et, renonçant à maîtriser les rebelles au milieu de leurs bois, Maraldi attendit l'occasion de saisir les chefs sans compromettre l'autorité. Deux mois plus tard, les montagnards se hasardèrent à descendre à Moûtiers, un jour de foire, mêlés dans la foule, pour prendre langue et s'informer. On les guettait; on les prit : sept furent condamnés aux galères par le Sénat, quinze autres passèrent en France. Le 14 septembre 1733, une nouvelle et subite irruption de l'Arbonne détruisit lia salines de Saint- Maurice qu'exploitaient des Allemands depuis 4734 ; la crue ae l'Isère emporta tous les ponts de bois depuis Ilauteville jusqu'à Grenoble, et les vignobles de la Combe de Savoie furent ravinés par les eaux, hachés par la grêle.

De 1733 à 1736 un procès scandaleux fit grand émoi et occupa même Genève et Grenoble. Il s'agissait d'une vocation forcée. Un riche bourgeois de Moûtiers, M. Uiliel, avait mis sa fille au couvent de Sainte-Claire, à l'âge de Quatorze ans; depuis douze ans, Louise iJiliel, aevenue sœur professe voilée, sollicitait à Turin et à Rome pour en sortir. Enquête, sur l'ordre du roi, pour prouver qu'il y a eu contrainte et abus ; enquête du côté du père pour établir la libre volonté de sa fille ; contre-enquête de l'official ; intervention du Sénat, plaintes du nonce; monitoires, arrêts, sentence en cour de Rome; bref, la pauvre fille, relevée de ses vœux, sortit, à vinfft-nuit ans, du couvent, le 18 juillet 1736, au milieu de toute la ville assemblée devant la porte. Pour échapper à l'ovation, elle se jeta dans une chaise à portem^s, se réfugia chez son père et en partit le lendemain, en chaise roulante^ pour l'Italie. Arrivée à Suse, elle épousa M. Mabilini, qui avait été employé au cadastre de Tarentaise (1728 à 1730). Ce dernier détail semble prouver que, dans l'intérêt de la clôture, l'intendant Maraldi avait agi sagement en baissant le pont de Mézel. Des relations précieuses, écrites au jour le jour, à cette époque, sur les feuillets d'un livre de comptes ou sur les marges d'un code par des marchands , des avocats ou des prêtres, ont été sauvées de l'oubli; on y trouve des détails intéressants sur la vie joyeuse et bruyante des nobles de Rumilly^ Témigration des Faucignérans et des Mauriennais, la chronique scandaleuse de Seyssel ou de Faverges, les chansonniers de Sallanches, les baigneurs d'Evian. Ces bribes éparses de l'histoire intime suffiraient à remplir un volu-

me ; les rapports officiels et secrets des intendants et les procès-verbaux des visites pastorales en seraient le piquant commentaire.

La situation de 1 Europe était singulière. Des princes sages mais impuissants régnaient en Suède et en Danemarck ; les favoris se disputaient la Russie , où le véritable successeur de Pierre-le-Grand (1725) sera Catherine II (1762); le roi Georges abandonnait la politique anglaise aux votes capricieux des assemblées ; Charles VI , ambitieux maladroit , laissait l'Autriche reculer sur le Rhin, sur le Danube, sur les Alpes; en Prusse, un soldat; en Pologne, un débauché; en Espagne, un fou; en Portugal, un brutal, n'avaient de couronne que pour la flétrir. En France, un très jeune prince et un vieux ministre, Louis XV et le cardinal Fleury, se montraient incapables de maîtriser la licence des mœurs et l'ironie sacrilège des publicistes. Le roi de Sardaigne se tt'ouvait au milieu de complications qui pouvaient merveilleusement servir sa politique, s'il eût possédé l'énergie et le talent de son père; mais, aimant peu la guerre , déshabitué de toute initiative, n'ayant de volontés que celles qu'on lui inspirait et de hardiesse que par éclairs, Charles- Emmanuel III ne sut réussir qu'à demi, là où le duc Charles et le roi Victor eussent acquis des avantages aussi précieux que ceux de 1713.

La guerre de la succession de Pologne (1733- 1735) sera suivie de la guerre de la succession d'Autriche (1741-1748) et de la guerre de Sept- Ans (1756-1763); et quatre faits considérables précéderont la révolution française : la constitution militaire de la Prusse, la prépondérance maritime de l'Angleterre , la révolte des

colonies américaines , et le partage de la Pologne.

La mort du roi de Pologne amène le conflit de deux prétendants, l'électeur de Saxe et Stanislas Leczinski. Mal conduite sur la Baltique, la guerre aboutit, en Italie, à la conquête du Milanais par les Français et à celle du royaume de Naples par les Espagnols. Les deux partis se disputaient diplomatiquement la possession de ce vaste camp retranché du Piémont , qui ouvre ou ferme l'Italie. La cour de Vienne offrait de permettre qu'on rebâtit, dans la vallée du Pô et sur la frontière du Milanais, les citadelles piémontaises démolies par les Français; la cour de Versailles, plus généreuse, continuait à assurer au roi de Sardaigne les conquêtes futures de l'armée combinée en Lombardie. La politique de Vintérêt n'a jamais cessé d'être celle des princes de la Maison de Savoie, et les offres étaient trop inégales pourqu'on hésitât longtemps. Le26 septembre 1733, l'ambassadeur d'Autriche se croyait sûr du succès ; le 14 octobre, la rupture fut décidée ; le 29, le quartier-général de Villars était à Vigevano.Le comte de Daûn n'apprit la concentration de l'armée combinée que par l'invasion de la Lombardie. Le roi, selon l'habitude des princes de sa famille, motiva sa résolution en donnant tous les torts à son associé de la'veille. La Cour de Vienne, disait-il dans son manifeste, nous a fait sentir par ses démarches qu'elle fondait sur notre ruine celle de la liberté de Vltalie, dont notre royale maison a toujours été le plus ferme soutien; et il ajoutait que le devoir du roi de Sardaigne est de prendre parti en faveur de la nation polonaise, opprimée pour n'avoir pas voulu renoncer à la liberté. Les

campagnes de 4733 \ de 1734* et de 1735% signalées par d'héroïques faits de guerre^ aboutirent au traité de Vienne (3 octobre 173o).

La France victorieuse pouvait exiger l'évacuation définitive de l'Italie par les Allemands, avec d'autant plus de raison qu'elle s'était interdit elle-même tout agrandissement territorial au-delà des Alpes. G était l'avis du ministre Chauvelin; Fleury manqna de fermeté. Le traité de Vienne fait perdre à l'Empereur les avantages du traité d'Ûtrecht, mais lui restitue Parme et Plaisance, donne la Toscane au duc de Lorraine, garantit la Pragmatique % écarte Stanislas de la Pologne ^ . Don Carlos reçoit les royaumes de Naples et de Sicile ; Charles- Emmanuel s'agrandit de trois provinces milanaises, celles d Alba,de Tortone et de Novare.

La Savoie n'avait pas sensiblement souffert de la guerre de 1733, sauf les envois plus con-

^ Le marquis de Goigny et le marquis de Maillebois s'avancent jusqu'à rOglio» après la capitulation de Milan.

• Victoires de Parme (29 juin) et de Gua8talla(l9 septembre) gagnées par les maréchaux de Coigny et de Broglie avec Tassistance du roi de Sardaigne.

3 A Martinara, le roi et le vieux maréchal de Villars (82 ans), surpris avec une escorte de quatre-vingts grenadiers du régiment de Maurienne par les hussards du comte de Mercy, eurent de la peine à se dégager l'épée h la main. Villars mourut quelques jours après à Turin (1734). A Colorno, quatre cents Français et dix'huit cavaliers de Savoie résistent au canon de 4,000 Impériaux.

* Acte par lequel Charles VI, qui n'avait pas de fils, renversant les lois d'hérédité dans l'empire , laissait ses Etats, en mourant, à sa fille aînée Marie-Thérèse, au préjudice de l'électeur de Bavière, mari d'une des filles de Joseph I^', frère et prédécesseur de Charles VI.

^ Il garde le titre royal et reçoit les. duchés de par et de Lorraine qui, après sa mort, feront réversion à la France.

sidérables d'hommes et d'argent en Piémont. Elle prit cependant à la marche des événements Tintérét le plus vif, le plus passionné. Jean -Jacques nous montre les habitants de Chambéry courant au faubourg Mâché , sur la route de Lyon, pour voir passer les troupes françaises , dont les salons aristocratiques se disputaient les officiers. On lisait avidement les gazettes, et avec une .telle partialité pour la France, que le cœur battait de joie à ses moindres avantages et que ses revers affligeaient le public comme s'ils fussent tombés sur lui,

€ J'étais donc Français ardent, aioute*t-il, et cela me rendit nouvelliste. J'allais avec la roule des gobe-mouches attendre sur la place Tarrivée des courriers ; et, plus bête (}ue l'âne de la fable, je m'inquiétais beaucoup

Ï^our savoir de quel maître j'aurais l'honneur de porter e bât; car on prétendait alors que nous appartiendrions à la France, et l'on faisait de la ISavoie un échange pour le Milanais. >

La Savoie ne pouvait être que diminuée par chaque nouvel agrandissement territorial du royaume de Sardaigne en Italie. Avec la France, au contraire, elle décuplait son activité et doublait en un an sa fortune. Le choix ne pouvait être douteux ; mais le conflit italien se termina plus vite qu'on ne pensait et autrement qu'on ne le désirait.

Le roi s'attachait à ne rien faire qui déplût à ses sujets de langue française. En 1734, il rompt avec Clément XII pour la défense des immunités ecclésiastiques de la Savoie et du Val d'Aoste ; il maintienjt les vieux concordats et ses droits à la collation des bénéfices , fait saisir les revenus romains en Piémont, taxe de

1786.1788 —es-

crime de lèse-majesté le fait de quiconque reconnaîtra la juridiction temporelle du pape. A l'intérieur, la réaction contre l'excessive centralisation du dernier règne continuait, et de saffes mesures avaient apaisé l'irritation de 17&). On renouvelle les édits prohibitifs des jeux de hasard *, tels que la loterie qu'on appelait il giuoco del Seminario di Genova, Milano e Venezia^ et la roulette ou turnichetto (1739). Les instructions données par le général des finances aux intendants liicciardi et Bonaud*, attestent la sollicitude du ministre pour les intérêts généi aux ; on y insiste sur le bon entretien des routes, tout le duché devant contribuer aux deux grands chemins, et chaque paroisse à ceux de traverse , chacune sur son territoire, sans que le clergé ou les privilégiés se pussent exempter de cette charge; on y recommandé de contrôler le budget des villes, le reboisement des îles et berges des cours d'eaux, l'exploitation des mines de Maurienne et de Tarentaise, des salines de Moûtiers, etc. L'édit du 15 septembre 1738 institue, dans chaque paroisse, un conseil électif chargé de l'administration des affaires communes; l'esprit municipal, endormi depuis la réaction piémontaise de 1696, se réveiUe sous la direction et le contrôle du prince ; l'administration et la mise en valeur des biens des communes se régularisent et se fortifient'.

* De 1559 à 1703, il j eat vingMrois édits coDlre le jeu. fKaccolta, Tome VI.)

• Comte Pelitti ; 18 mars 1738. CArch. de Vinlend. génér.J

' Règlement général (RaceoUa. IX. 420). En 1765, la décision de tontes les affaires relatires à la gestion des affaires municipales fut confiée ft l'intendant général CRaceolta. V. 1356). La

Les opérations du cadastre, qui coûtèrent quatre millions à l'Etat, étaient terminées depuis 1738 ; les six cent douze paroisses de Savoie produisaient chaque année pour l'impôt foncier, ou taille royale, une somme de un million de livres, calculée sur un revenu brut d'environ six millions \ La gabelle du sel donnait un million , la gabelle du tabac , celle des douanes, les droits d'insinuation et les fermes des greffes, domaines, etc., arrivaient ensemble à un peu moins de trois cent mille livres ^ En 4734,4735, 4736, la capitation fut de trois cent mille livres; de 335,000 en 4744. La péréquation de l'impôt eut pour résultat de répartir plus également les charges entre les provinces; la Savoie, le Chablais, le Genevois nirent cotisés pour une somme plus forte; le Faucigny,la Tarentaise et la Maunenne^ furent

législation des biens communaux était à peu près la même qu'en France (Recueil det ordonnancesj.

* A raison de 1/5 du revenu, sous la déduction de 1/76 d'erreur. En 1738, le chiffre exact do la taille fut 999,^12 livres 19 sols 7 deniers. U faut remarquer ici que le cadastre ne s'étant occupé que du classement et de la mensuration des terrains imposables, c'esi-h-dire productifs, les routes, chemins, rivières, lacs, marais improductifs , rocs et glaciers, bien que figurant sur les mappes, ne sont pas compris dans les calculs de la superficie du pays, et qu'il faut ajouter environ 1/5 au total pour obtenir le chiffre exact en mesures du Piémont. (Voir aux Archives de rintendance, h Chambéry, le registre récapitulatif des paroisses du duché, relié en basane, n<> 29, 6.) Faute d'avoir tenu compte de cette lacune, les diverses statistiques oificielles ou autres publiées depuis 1792, se copiant l'une l'autre, sont toutes tombées dans la même erreur.

* Yoir aux Pièces justificativesj document n» LXIII, l'extrait du budget de la Savoie en 1738.

' Les paroisses de Lans-le-Bourg et de Lans-lc-Villard en Maurienne, de Saint-Germain et de Séez en Tarentaise, furent affranchies de la taille pour compenser la charge d'entretien des chemins du Mont-Cenis et du Petit-Saint-Bemard.

déf^revés. Le clergé ^ et la noblesse ne furent point admis à réclamer; le ministre d*Ormea exécuta Tédit dans toute sa rigueur. Les communes firent, à Vaide des nouvelles mappes, la recherche des fonds usurpés sur le commun et prirent le parti de donner à emphytéose aux usurpateurs les terres et bois dont ils étaient nn possession *; Tinventaire superficiel des forêts et les abus de leur exploitation amenèrent de nouvelles mesures contre les charbonniers et les marchands de bois ^.

Après l'achèvement du cadastre, le Sénat sollicita du prince une mesure qui devait en

Eerpétuer Tefiicacité et Fempôcher de vieillir, l'édit de 1739 fit aux notaires une obligation d'exiger de leurs clients et d'énoncer dans les actes de mutation le numéro cadastral de chacune des parcelles vendues ou données. La France aurait dil, depuis longtemps, faire cet emprunt à la législation savoyenne qui, dans le détail, lui offrirait encore d'excellents exemples. Mais les erreurs économiques du temps firent prendre certaines décisions dont on sourirait aujourd'hui. Tout était réglé et classé à ce point que les épiciers^ les droguistes et les

* En 1730, les Capucins de Savoie pussëdaient 13 coorents et 109 Journanx d'enclos, pour lesquels on les cotisa à 69 livres 7 sols ; ils en furent dëcnargés eu leur qualité d'ordre mendiant, malgré les remontrances du général des finances. (Billet royal du 18 mai 1740.)

' Juillet 1780. Dans la seule commune de Saint-Pierre d'Albigny, il y eut 40 déclarations.

* En 1067, le dac écrit au SénAi do mieux surveiller la dégradation qui tefaù det boit noirt et de haute fntaye qu'on IranM^ wareht et qicori eharbonné: En 174$ , il se faisait un grand commerce do bois par te lac <iti fintirgot ; nh défi*ndft dé msser

'' paisor leM'bitrqups Àf!hanaz.

revendeurs au détail devinrent des sortes d'employés de l'Etat, achetant leurs offices des Finances, les possédant à titre héréditaire, ne pouvant ni se déplacer ni changer de profession sans un arrêt ae la Chambre des comptes * . Malgré ces minuties et cette ingérence souvent gênante de l'Etat dans la plupart des spéculations commerciales, la Savoie oubliait, au sein des douceurs de la paix, ses libertés perdues. Si l'on feuilleté les archives municipales, on y trouve à chaque page la preuve d'une aisance relative et d'une quiétude parfaite. Les impôts se payent sans effort, et le prix des denrées, la valeur du travail ont repris leur niveau moyen. L'irruption des Espagnols va rompre le charme. Le dernier acte du Sénat avant l'invasion fut une protestation en faveur de la liberté de penser. Le roi Qiarles-Emmanuel , fort désireux de mettre un terme au conflit qui durait depuis si longtemps entre la Cour de Rome et le gouvernement piémontais, n'avait pas craint de violer outrageusement le droit des gens pour satisfaire un désir du cardinal Albani. L historien Pietro Giannone, qui avait écrit contre le temporel des papes-, s'était réfugié à Genève. Le ministre d'ôrmea lui envoie des agents secrets qui gagnent sa confiance, l'attu'ent traîtreusement sur terre de Savoie , le saisissent, et l'enferment dans la prison d'Etat de Myolans (1735). Le président Saint-George de Foglis, dès qu'il fût informé de cet enlèvement,

* Il n'y eut que 13 épiciers en Savoie, dont 6 à Chambéry, % à Annecy, un seul à La Roche, à Saint-Pierre d'Albigoy, au Pont-de-Beau voisin, à Saint-Jean, à Moûtiers, cl 49 revendeurs. (Edit du 6 octobre 1733. Rckceolta, X. 151.)

' Storia civile del regno di Napoli» 1723.

!)rovoqua une démarche collective du Sénat en àveur de ce vieillard qu'on séparait de son jeune fils, prisonnier comme lui ; il faisait remarquer au prince que s'il étoit utile d* empêcher Giannone de troubler V Etat par ses écrits, il étoit juste de le traduire en justice et d'entendre sa défense, car, après tout, il ne paraissait accusé que d'avoir exagéré les principes défendus par le Sénat au nom des lois * . D'Ormea, quêta Cour de Rome venait de féliciter, le roi, a qui Clément XII écrivait de continuer à ven-

f;er l'Eglise de ses insulteurs, répondirent à a remontrance du Sénat par le transfert de Giannone dans la prison de Ceva (1744), puis dans la citadelle de Turin (1745) où il mourut en 1748. Les détentions arbitraires de Jacqueline de Montbel, du père Monod et de Pietro Giannone sont de ces excès que l'histoire ne doit point taire. L'injustice ne se justifiera jamais par la raison d'Etat.

NonoDStant sa complaisance pour la Cour de Rome, le roi de Sardaigne rappelait au Sénat, en 1740, qu'il eût à veiller à l'exécution du règlement de Savoie pour la réduction aux limites légales du temporel des couvents ; et, le 5 janvier 1744 , Benoît XIV signa le concordat, qui termina les démêlés de Turin avec Rome par une sorte de compromis : l'esprit

f gallican, maintenu et respecte sur le versant rançais des Alpes, fut honni et condamné sur le versant italien .

CaruUi. Storia del regno di Carlo Emanuele III.

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