LA GUERRE DES ESPAGNOLS
Avec Charles VI s'était éteinte cette race mâle des Habsbourg, qui avait donné quinze empereurs aux Allemands. Son héritage, convoité par la Bavière, la Saxe, la Prusse, l'Espagne, le Piémont, vingt fois partagé d'avance, ne laissait à sa fille Marie-Thérèse que le choix des périls. La guerre delà succession d'Autriche (17M à 4748) renouvelait les combinaisons et les pièges de la guerre de la succession d'Espagne (4704 à 4743).
Le roi de Sardaigne offrit à la Cour devienne son appui en échange du Milanais; simultanément, il proposait au cardinal Fleury le partage immédiat de la Lombardie, partage aans le^ quel Use flattoit trop aisément que chacun trouveroit ses convenances parce que les siennes n'étoient pas oubliées * . Sur le refus de Ver-
* Millot. Mém. polit, et milit., tome IV, livre Y. — Pendant (jne ]e marquis d'ôrmea transigeait h Ropne pour écarter de cç
sailles, Charles-Emmanuel, redoutant de voir encore une fois l'Italie, des Alpes à la mer de Sicile, retomber aux mains de princes français, se décide à tout hasarder pour fermer aux Espagnols l'entrée de la Lombardie et prend parti pour la reine de Hongrie (février 1742) ; ce fut, selon le mot de Voltaire, le traité de deux ennemis qui ne songent qu'à se défendre d'un troisième. La Cour de Madrid attaque aussitôt sur deux points la citadelle des Alpes, qu'elle prend à revers afin de diviser l'effort de résistance des Austro-Sardes ; le comte de Montemar débarque à la Spezzia pour forcer la ligne des Apennins ; l'infant don Philippe * envahit la Savoie pour donner l'assaut aux grandes Alpes.
Le 2 septembre 1742, l'infant, avec dix-huit mille hommes, franchit les cols du Galibier et campe à Valloires en Maurienne. Son avantgarde enlève Aiguebelle et frappe de réquisitions toutes les paroisses de la vallée de l'Isère.
L'étude des documents municipaux inédits permet, ici encore, de jeter quelque lumière sur des faits mal connus. Le même jour, 2 septembre, le conseil de ville de Montmélian, sur la nouvelle de l'arrivée des troupes d'Espagne en Maurienne, désigne deux députés qui s* en iront, bien munis d'argent, au-devant de l'armée jusques à Aiguébélles, et plus avant s'il convient, pour aller faire la révérence à celui qui commandera, demander l'honneur de sa protection et lui représenter que la ville est encore
côté tout embarras, le marquis de Breyl réussissait à Vienne, comme jadis Mellarède à Utrecht, avec cette audace mêlée de ruse qui s'appelle rare bonheur en langage diplomatique.
* Second fils du roi Philippe V et d'Elisabeth de Parme ; il avait épousé» en 1739, la fille aînée de Louis IV.
dans une triste situation depuis le grand incendie * . Il délibère de se pourvoir de vivres et de foin ^ pour les fournir, espérant en les prenant par la gueule de n'estre point pris à la gorge y selon F énergique expression du marquis d'Aqua^dva. Ces précautions empêchèrent peutêtre des violences, mais prouvèrent aux Espa- Eols qu'ils pouvaient aisémentvivre sur le pays. 4 septembre, les vingt-quatre paroisses du mandement sont frappées de réquisitions exorbitantes par le marquis d'Aquaviva; le directeur général des vivres en réclame de nouvelles le 17, le marquis de La Ensenada le 22^ C'était le début des rapines qui, durant six années, épuisèrent la Savoie.
Le 6 septembre, les trois riches communes de Saint-Pierre d'Albigny, Saint-Jean de la Porte et Cruet avaient été sollicitées par la ville d'Aiguebelle de l'aider à fournir les réquisitions faites par l'avant-garde de Tarmée espagnole, auxquelles elle ne pouvait suffire, maîgfr^ qu'elle fût menacée de Vincendie. Les syndics de ces trois communes se réunissent, nomment trois de leurs conseillers et deux notables * pour observer Vétat des paroisses par suite de la grêle et des orales; sur leur rapport, ils délibèrent de lever un moudurier de froment^par chaque
' Registre des délibérations, folio 205.
> Achat de 600 livres de blé à Chambéry et do 300 rabs de foÎD (2,766 kilog.) dans la campagne.
' Voir, aux PREUVES, la Répartition faite sur les paroisses des fournitures des Espagnols, Document n^ LXIX.
* Le curé Dichat et Charles Basin , seigneur de la maisonforte de Chaney. (Àrch. municip. de Saint-Pierre d'Àlbigny,J
^ Le moudurier était de 1/17 du veissel de froment commercial. (Bally. Traité des laods, des servis et des taillahles.)
livre de taille réelle, et chargent de la perception de cette taxe un collecteur aux gaffes de dix livres par mois. Le comte de Glimes fait mettre en dépôt, à Saint-Pien^e, dans la chambre du tabelhon, dont un officier espagnol prit la clef, les arcjuebuses et mousquets qui étaient dans les paroisses, afin d* éviter Vesctandre s'il y avait querelle entre le soldat et le paysa/n. Le marquis de La Ensenada donna Tordre d'établir des magasins pour recevoir les approvisionnements en froment, orge et avoine qu'on devait apporter au quartier-général des provinces de Genevois, Chablais et Faucigny ^
Le gouverneur de la Savoie, Tintendant^général et quelques bataillons de réserve ' filent en Piémont, avec la caisse des finances, par les Bauges et laTarentaise. Dès le 12 septembre, les syndics de Chambéry, requis d'envoyer au camp de Montmélian vingt-cinq mille rations de pain cuit et d'avoine, en avaient livré huit mille, sollicitant un délai pour le surplus; le 20, ils fournissent six mille boisseaux d'orge ou (l'avoine; le 24, le conseil de ville emprunte soixante mille livres aux corporations religieuses, et délibère de se saisir, vu le péril, des revenus de toutes les fondations pour aumônes"^. Le marquis de Sada occupe Chambéry malgré Fat-
* Les réquisitions de 1742, pour les provinces d'an-delà Rnmilly, servirent à l'armée piémontaisc qui les trouva sur sa route. En 1748, on devait tirer de ces pays vingt mille quintaux de foin, douze mille veissels de froment, seize mille aorge et d'avoine, etc. (Â.R. CH. C. Elat det réquinitioM de l'armée d'Eipagne pour servir au dégrèvement de la taille J
> 11 ne resta plus en Savoie de troupes régulières, sauf quelques vétérans on garnison h Myolans qu'on prit par la famine.
' AR. CH. C. Supplique en réduction de la taille pour 1649,
titude hostile des corps de métiers aue parvient à calmer le président Joachim de la Grange * . Le 15 septembre, le marquis de La Ensenada, ministre de don Philippe, écrit, du camp d'Aiguebelle,au Sénat que tous les magistrats sont confirmés dans leurs fonctions, à la condition de prêter serment. Le Sénat se partage entre le premier président Sclarandi - Spaaa , Piémontais, qui conseille la soumission', et le savoyen Garbillion, avocat-fiscal, rude et franc patriote, oui veut un appel aux armes. Sclarandi, parfait ooservateur. connaissait mieux que Garbillion le fort et le faible de la Savoie ; entre les gentilshommes perdus de dettes^ indiff&rents à tout ce qui n'est pas le plaisir, et ces bourgeois oisifs, ces soixante-quatre conseillers de ville habitués à suivre l'avis de deux ou trois meneurs, ces artisans et paysans d'un naturel excellent mais enclins à la paresse % il y avait peu de ressources pour Tun de ces coupshardis qui exigent autant de témérité que de froid courage.
Le roi Chaiies-Emmanuel, qui vient de rejeter Montemar dans les Romagnes , accourt avec vingt-sept bataillons d'infanterie, deux régiments de dragons, sa compagnie savoyenne de gardes du corps et un millier de Vaudois. Son début fut aussi vigoureux dans les Alpes que
1 GriWei (Diet, hiît, lil. 403) ne parle que des bourgeois.
* Le comte Sclarandi, je le prouverai par des documents inédits, a été injustement accusé de foiblesse. Il fut courageux, sincère et désintéressé ; mais son origine piémontaise lui fit tort. Il était premier président depuis 1789.
* Sclarandi les accusait aussi de boire tout leur vin au lieu de le vendre f et proposait au roi, comme remède unique, d'ar* rocher Ut vignes, (ÂR. TURIN. Mémoires seerets.J
dans les Apennins ; il suivit le plan d'attaque des camnagnes précédentes , abordant les issues nomlbreuses et les larges débouchés de la Tarentaise, de préférence aux couloirs étroits de la Maurienne, toujours menacés de flanc par ces portes dauphinoises que Lesdiguières, Créerai, Villars, Berwick ont illustrées. Deux corps d armée se présentent à la fois au Mont-Cfenis et au Saint-Bernard; ici, les Piémontais menacent Modane et Saint-Michel; là, Saint-Maurice et Saint-Maxime, tandis que des colonnes légères relient les opérations de la Maurienne à celles de la Tarenlaise en occupant les cols de Sainte- Croix, du Val de Tignes, de la Vanoise, et que des détachements descendent de Saint-Maxime (Beaufort) sur Montgirod nour menacer les approches de Moûtiers, sur Naves pour prendre l'Espagnol en flanc et lui couper la retraite en le gagnant de vitesse entre le défilé d'Aigueblancne et la position de Conflans. Menacées d'un blocus dans Moûtiers, où l'émotion populaire devenait chaque jour plus inauiétante, les troupes espagnoles font sauter les. derniers bastions de Saint-Jacquemot, filent sur le val d'Isère en doublant les étapes , évacuent les camps retranchés de La Roche-Cevins, de Conflans, et ne font halte qu'à Fréterive. On recommençait les campapies de 1709, 1740, 1711.
Le roi de Sardaigne précipite sa poursuite, tambour battant, tendis que les cloches des paroisses appellent aux armes les paysans et que l'Espagnol terrifié voit des bandes armées aescendre comme des avalanches de tous les sentiers des montagnes. De son quartier de Conflans , Charles-Emmanuel, puisqu'il devenait inutile d'aborder l'ennemi par les crêtes,
rappelle les détachements dont il avait couvert le pays, fait occuper les vallées des Bauges et enlever Annecy par un double mouvement tournant sur Tnônes et Faverges; en même temps, une forte colonne repassait le col de la Madelène, enlevait Aiguebelle mal défendu, rouvrait la Maurienne aux renforts du Piémont. Mais le roi manqua sa fortune. Trois marches rapides le menaient à Chambéry ; il hésita, laissa tomber l'enthousiasme des montagnards tarins et se mit à manœuvrer comme dans les plaines lombardes. De Conflans, il se porte sur Grésy, lentement, attendant que le baron Duverger, passant du col de Tamié dans la vallée de Bellevaux, eût menacé le flanc des Espagnols par le col du Fresne et La Thuile. En voyant les coureurs piémontais couronner les crêtes rocheuses, au pied desquelles s'appuyait sa gauche, le comte de Glimes évacue les redoutes de Fréterive et se retranche à Montmélian dans les ruines de l'ancien château. Le 43 octobre 1742, le roi prend position à Gruet et se dispose à donner Tassant ; le comte de Glimes recule en désordre et s'arrête sur terre de France, sous le canon du fort Barraux. Le gouverneur du Dauphiné fit aussitôt complimenter le roi de la délicatesse qui l'engageait à respecter son ennemi réfugié sur territoire neutre. A l'heure où Charles-Emmanuel III s'installe à Montmélian, le marquis de Sada évacue Chambéry (le dimanche, 44, à 2 heures du matin); le Sénat vient saluer le roi, qui lui rend sa visite le 45. L'accueil fut froid d'un côté, réservé de l'autre ; on y témoigna plus de défiance que d'abandon ; les députés du Sénat et les officiers sardes se séparèrent mécontents .
La saison était devenue si froide et si pluvieuse qu'il fut impossible à Tannée piémontaise de camper sur le terrain marécageux de la vallée, détremoé par les pluies; on la distribua en quartiers d Jiiver dans les villages et bourgs des environs, presque tous situés sur des hauteurs qui commandent la plaine : Saint-Baldoph, Apremont, Myans, les Marches, Chignin, Francin, Sainte-Hélène, les Molettes et jusqu'à Chamoux et La Rochette. Un fort détachement de troupes françaises occupait La Chapelle-Blanche et Chapareillan pour la police des maraudeurs et des déserteurs. Le 29 octobre, cédant aux sollicitations des syndics, le roi revint à Chambéry et s'installa au château. Mais il s'inquiéta de laisser à trois heures du quartier-général, à une heure à peine de son armée répandue en cantonnements, un ennemi qu'il lui était interdit d'attaquer et qui pouvait, d'un jour à l'autre, s'il rompait la trêve qu'avait tacitement établie la médiation française, l'écraser par une attaaue subite. Le 6 novembre, à la réception de dépêches de Madrid et de Versailles, le roi masse ses troupcîs sur deux lignes, entre Francin et Myans , comme son pore en 17H ; il rappelle les détachements qui occupent le Faucigny et la Maurienne, ne laissant de garnison qu'à ('onilans et Aiguebelle. En avant de ses campements , il creuse des fossés^ élève des redoutes, coupe les chemins, et assied solidement sa gauche sur la ville de MontméUan, dont les deux longues rues sont barricadées et le pont défendu par un ravelin . Le 44, Charles - Emmanuel adresse aux Savoyens un appel suprême. Tous les hommes valides, de 18 à i)0 ans, doivent prendre les
armes et courir sus aux Espagnols partout où ils tenteront de violer le territoire ; Claude de Menthon, baron de Lornay, est chargé de l'organisatiou provisoire de cette levée en masse, dont les détachements se mettront en rapport au moyen de feux allumés sur les montagnes. Annecy, Rumilly, Chambéry répondirent à ce cri de détresse ^ ; mais , sur plus de six cents paroisses , vingt-sept seulement armèrent des volontaires ; le roi en vit arriver quatre cents à ses quartiers , il en rencontra un millier sous Conuans; cette indifférence lui navra le cœur.
Le 5 décembre , le marquis de Las Minas , dont on vantait Faudace, prend le commandement des troupes espagnoles. Dès le 48, profitant de la foiblesse de 1 aile droite des Piémontais, il couronne les escarpements d'Apremont et s'empare du château sans que l'armée royale fasse un effort pour le dégager. Une compagnie des chevaliers-tireurs de Cnambéry s'était jetée dans cet avant-poste et y fit merveille. Le marquis de Las Minas n'en vint à bout qu'après quatre jours de batterie ; la brèche était faite ; une heure avant l'assaut, il offrit à ces braves gens de capituler, en leur faisant remarquer qu'ils ne devaient plus compter sur le secours de leur roi, dont pourtant ils voyaient les tentes et entendaient distinctement les trompettes.
Las Minas entre à Chambéry, sans brûler une amorce, le 28 décembre, le lendemain de l'évacuation de la ville par F arrière-garde allemande du roi. Charles-Emmanuel, (fèmoralisé par ce coup inattendu, affaibli par les désertions, désespérant d'entamer l'ennenai
* Edit du 14 novembre 1742. (^Raccolta. XXVI. 953.)
dans les fortes positions qu'il a su prendre', ordonne la retraite et repasse les Alpes, au cœur de Thiver, par des froids excessifs et des marches pénibles*. Le 8 janvier 1743, Tarmée piémontaise , laissant aux mains de Tennemi une partie de son matériel et tous ses magasins, avait évacué la Savoie sans livrer bataille.
Il semblait que la fatalité pesât sur les entre-
Srises des Piémontais en Savoie ; la campagne e 1742, répétant avec une déplorable exactitude les manœuvres et les fautes de la campa- 5 ne de 1711 ,. fut aussi désastreuse pour la ynastie et coûta plus cher au pays. Les Espa- Snols, àleur retour, traitèrent les Savoyensavec 'autant plus de ri^eur aue ceux-ci avaient manifeste plus de joie lors de leur retraite \
Le jour même où le roi Charles-Emmanuel traînait fiévreusement après lui, dans les neiges du mont Iseran et du Samt-Bernard, les débris de son armée, Tinfant don Philippe faisait à Chambéry son entrée solennelle^ les sénateurs à cheval et en robes rouges , le recevant aux portes (samedi, 5 janvier 1743). Le jour des Kois, un Te Deum chanté dans 1 église de Saintr Léger y réunit le Sénat, la noblesse et les confréries des corps de métiers; l'évoque de Gre-
* Storiadi Carlo Emanueh III. Tome I, page 317.
* Malgré la rignenr des hivers, il n'est pas rare de Toir les passages des Alpes libres de neiges très avant dans la saison. M. Chaix (Préoccupations itaHsHquetJ et le docteur Chabrand (Noté tur Briançon. — Le Dauphiné, Janvier 1867) ont établi que, dans, les Hautes-Alpes, du mont Genèvre au Petit-Saint- Bernard, une année 8ur quatre, on eet sant neige juequ'à la Noël, et que les passage» par monis se trouvent quelquefois sans neige en janvier et février,
> Memorie (feWabbate Pasini, Livre XIII*.
noble, entoui*é des chanoines de la Sainte- Chapelle, y officie et y célèbre, par un discours fort éloquent , les douceurs de la paix. Le 14 janvier, une ordonnance de l'infant augmente la taille d'un tiers, soumet à la capitation tous les habitants des deux sexes depuis l'âge de sept ans *, impose trois sols par livre de la taille sur tout homme possédant des biens-fonds et les exige dans les vingt-quatre heures, taxe la classe industrielle à <iix-huit mille livres payables dans huit jours, et les ouvriers, colons et censiers, à neui mille, à peine d'exécution militaire, c'est-à-dire de pillage et d'incendie. Le 25 février, les Etats de Savoie prêtent le serment de fidélité au roi d'Espagne dans l'église des Cordeliers; la magistrature et le clergé étaient invités à remplir le même devoir, pour le l*'*' mars , dans la grande salle du château. Pendant la nuit du 28 février, les charpentiers savoyens chargés des apprêts de la fête incendient l'édifice,* ; le prince espagnol n'échappe pas sans péril aux flammes, et se réfugie avec sa suite dans l'hôtel du marquis d'AUinges.
Cette marque un peu rude des sentiments de la population retaraa de quelques jours la série des révérences de cour; enfin, sollicité de ne voir dans l'incendie qu'une maladresse du hasard, l'infant admet au serment le Sénat et le clergé, les 40 et 17 mars. L'avocat-fiscal Garbillion lui-mêmef n'hésita pas à prononcer la
* Sauf les soldats, les voyageurs et les mendiants ; les nobles sont taxés à 35 sols, les rentiers à 20, les artisans à 15, les paysans à 9; le clergé suit les ordonnances des évoques, sauf qu'o» L'invite ànepas donner moing que les nobles. (AR. CH. C.\
' J'ét^^bUrai ce fait par la pi^bUcflUop éç 4ppy«»ea^^nWits, ^ll^tai^ .utie, JHononfiQphie^^dxLfiMtean de Ch(vinbéry,
formule humiliante qui le faisait le perpétuel vassal et sujet de Sa Majesté catholique le roi d'Espagne et des Indes.
L'mfant, mis au courant des travers de la société savoyenne^ exploita les campagnes par les soldats *, les villes par les officiers *; là, on se piqua peu de justice et d'humanité; ici, on fit assaut d'élégance ; et les Espagnols, d'abord inquiets, hésitants, ne tardèrent pas à laisser libre carrière à leur brusquerie, dès aue les confidences de persoimes imprudentes les eurent assurés de l'impunité *. Chambéry n'avait guère conservé de ses privilèges de capitale que celui de donner le ton aux provinces ; celles-ci l'imitèrent. Parmi les gens de cœur qui servirent leur pays , sans foiblesse comme sans bravade, outre ceux déjà notés, il faut conserver les noms de l'avocat Perrin, des sénateurs Maistre et Ferraris, du P. de Sonnaz, franciscain, de MM. de Montfalcon, de Conzié, de Sainte-Colombe*.
* Les rëgiments dont refTeclif était réduit de moitié exigeaient les rationB comme s'ils eussent été au complet ; on revendait 10 sols au paysan la botte de foin ou la mesure d'aroine qu'il venait de donner pour rien.
* Sur 15 sols par Jour au soldat et 80 au dragon, il leur en revenait à peine 7 ; la différence faisait le bénéfice des foumiaseurs, collecteurs etofflciers* A Chambéry, les Espagnols n'achetaient rion chez les marchands, ils se faisaient tont offrir en cadeaux.
' Àleune famiglie da Ciambery, quanti cavalieri quante tignore, awevano unioni intimé colla gentê dell' infante, etc. — (ÀR. TURIN. Manuscrits XXIX. 124.)
* Ces détails sont tirés des Àrchivet du Sénat qui, malhenrenaement, présentent, pour cette période comme pour plusieurs autres, des lacunes importantes, et surtout d'un Mémoire inédit sur Vétat de la Savoie durant l'occupation etpagnole, écrit en Italien, adressé au roi par le comte sclarandi le d3 septembre
L'infant prend possession des sept provinces, et installe a Chambéry un conseil de gouvernement % appuyé de quelques troupes *. Rumiily ne livra ses portes quavec répugnance; lors de la première entrée des Espagnols , le bourgeois Marcoz d'Ecle, placé en sentinelle à la f)oterne de Montpelaz, répondit à rofficier qui e sommait de rendre les armes : Sont-tAié voûtrél (Sont-elles à vous!) Il fut tué sur place. Ce mot digne de Léonidas ne devrait-il pas être gravé sur le marbre? L'indignation patnotique du bourgeois Marcoz ne fut point partagée par les Yisitandines de Rumiily; son Que la clôture les eût à ce point retranchées au monde qu'elles fussent devenues indifférentes, soit que les compatriotes de Molinos et de sainte Thérèse revèbssent, à leui*s yeux, des vertus rares, elles montrèrent plus de joie que d'inquiétude. Un manuscrit contemporain Mes représente ravies d'admiration à la vue des bnllants uniformes des soldats et de la fière tournure des officiers. Ce sont autant de princes ! s'écriaient-elles, et elles restaient des heu-
1748, quelques jours avant le traite d'Aix-la-Chapelle. (ÀR. TURIN. Manuscrits XXIX. 124.) Ce travail curieux, fort étudié, fort piquant, mais où ki Savoie est fort maltraitée, valut au président la charge de chancelier.
< Composé du marquis de Muniain, ministre plénipotentiaire, du marquis de Las Minas, général en chef, du haron d'Àviia, intendant général. Le marquis de Sada était gouverneur de Savoie.
' Deux bataillons du régiment d'Aragon formaient les garnisons de Chambéry et dcf Montmélian; quelques compagnies du régiment des Asturies et trois cents dragons étaient cantonnés par petits détachements en Maurienne, en Tarentaise,dan8le Ghablaia et le Faucigny.
' Que m'a gracieusement communiqué M. le notaire GroisoUet.
res aux grilles de leurs fenêtres pourvoir de loin
{)asser quelaue beau cavalier, ou pour entendre e son aubibli de la musique des bals que le colonel ofïrait chacjue soir aux dames de la ville.
Le premier som des Espagnols avait été d'assurer la subsistance des troupes par de fortes réquisitions; ils le firent sans ménagements. Quand leur occupation militaire parut devoir se prolonger, ils organisèrent une perception arbitraire d'impôts c[ui, sous le titre d'indemnité de guerre, ne dispensa pas l'habitant de se dépouiller du nécessaire pour le donner en nature à ses nouveaux maîtres. Le soldat espagnol , sombre , taciturne , brusquait ses hôtes et n'entendait pas leur langue; il fallut des intermédiaires pour éviter les conflits. Une délégation locale, constituée à Qiambéry *, reçut les ordres des officiers d'Espagne et les transmit aux magistrats et aux syndics ; tout absorbée par ses délicates fonctions , pesantes
f)our des cœurs patriotes, la délégation équiibra les charges, mais ne les discuta point*.
On a publié ^ un monument lamentable des souffrances, de l'épuisement et de la colère du pays, après deux années d'occupation espagnole. Le Sénat y compare les ménagements des généraux français en 1630, en 1690, en 1703, en 1712, aux excessives rigueurs des
^ Le comte Garbillion, le syndic de Caille, le marquis d'Yenne, Tavocat Perrin.
' La relation de l'ambassadeur vénitien Foscarini donne de curieux et nombreux détails sur le gouvernement du roi de Sardaigne en Savoie et en Piémont. U en existe, aux Archives de Cour, une copie datée de 1743.
' Mémoire touchant l'état de la Savoie au mois de novembre 1743, adressé à Vinf^nt donPhiUppepar le Sénat, le 5 décembre 1743. (Histoire du Sénat: ltV484. Documents.j
of&ciers espagnols, et il termine en faisant pressentir une insurrection. Pendant le séjour de six semaines que fit en Savoie Tannée d Es-
Sagne, en 1742, on lui fournit cent mille sacs e grains et farines ^ , et une quantité considérable de bêtes de trait, de bestiaux, de bois, foins et pailles, sans aucune imputation sur la taille, quoique ce fût promis. Du 28 décembre 4742 au 5 décembre 4743, les fournitures n'ont pas discontinué * ; Chambéry seul a livré cent mille quintaux de fourrages sans compter l'entretien des officiers et des soldats, dont les maisons sont remplies; les paysans sont réduits à couper les arbres fruitiers pour chauffer les fours de l'armée; la nécessité de donner cinq onces de bonne viande par jour à chaque soldat a épuisé les troupeaux et fait tuer les bêtes de labour ; les exécutions militaires exaspèrent le peuple^; la taxe de 4743 impose à la Savoie une charge annuelle de six millions de livres * en dehors des pillages , des fournitures et des réquisitions.
On peut se convaincre, par l'étude des archives municipales d'un grand nombre de communes ^ , (^ue ce triste tableau est resté au-dessous de la vérité! Mais il faut ajouter, avec l'éditeur
* Le sae pesait 64 kilogrammes.
^ Entre antres dix mille rations de paille et vingt mille qnintanx de foin tirés de France, à un prix excessif.
' En 1743 , les syndics de Chambéry eurent chacun cinq soldats à discrétion pendant plusieurs jours , à l'occasion de quelques lits manquant dans les casernes lors de l'arrivée subite de six bataillons.
* Un ordre du 7 août 1743 enjoint de payer chaque mois et d'avance, en Savoie, 8,155 pistoles d'or ou 1,700,000 livres.
^ Et particulièrement d'Àignebelle, Saint^Pierre d'Àlbigny, Montmélian, Rumilly, etc. Voir PREUVES, n^ LXIX.
du Factum de M. d'Aviles, que la nécessité seule et rinexécution des contrats réguliers d'approvisionnements, forcèrent les généraux espagnols à ces rigueurs prolongées; le bon vouloir et les promesses durent céder aux calculs criminels de spéculateurs qu'on eut tort de laisser impunis. Des le 28 décembre 1742, les grains^ vivres, fours et bois devaient être fournis par les adjudicataires, et cependant, dès mars 1743, les habitants les fournirent de nouveau; de même pour la réquisition des chevaux et mulets et Fentretien des malades^ charges qui retombèrent sur le pays, par suite de la fraude de la société Péricaud et Chabert.. Les torts des Espagnols sont surtout ceux de la guerre ^ .
Pendant les six années que dura Toccupation, il sembla que les Espagnols, affamés dans leur pays, voulussent se refaire aux dépens de la malheureuse Savoie. Lorsque Feroinand VI ' succéda à PhiUpçe V (6 juillet 1746). il exigea le serment, écnvit au Sénat en répétant l'expression de sujets et n'employa que la langue espagnole ^ au lieu de se servir de la langue
* M. l'arocat Pillet, en publiant dans les Mémoires de la 8oe, tavoit. (X. 310) plQ8iear»docnmeat8 inédits, et entre antres vn faetum de l'intendant d'Àviles contre let fournisseurs savoyardi, a prouvé qu'à partir de 1743 ce ne fut pas la mauvaise Tolonté des officiers espagnols , mais la trahison des soumissionnaires qui les obligea de recourir aux réquisitions forcées pour le service des vivres et celui des kiôpitauz, et leur fit manquer t par des retards successifs , la campagne de 1743. Aux revues des 3 et 8 août, les fournisseurs présentèrent 671 mulets an lieu de 4,000, et de tout à proportion. Au lion d'entrer en ligne le ^ Juin, l'armée ne put quitter ses cantonnements que le l*' septembre.
* Fllf de Louise -Gabrielle de Savoie , fille de Victor- Amédée II et première femme de Philippe V.
> Lettre du 18 septembre 1746. (SENAT. Reg. secret. Vf.8S8.)
française , comme c'était l'usage de la Cour de Turin et comme le faisaient, par courtoisie, tous les princes étrangers qui correspondaient avec cette compagnie. Cet acte ressemblait à une prise de possession définitive du pays * .
La Savoie restait sans défense; le Sénat, imprudemment amoindri par les rois de Sardaigne, n'avait plus en lui-même ce ressort moral qui supplée à la force * ; ses remontrances n'en imposaient plus ; tant il est vrai qu'il faut être pénétré de ses droits pour les persuader aux autres^.
Le comte Garbillion, soutien zélé des prérogatives de sa compagnie, fut jeté en prison à la suite d'un conflit avec les syndics d'Annecy. Le marquis de La Ensenada le blâmait de s'être servi de termes indécents et malicieux dans une lettre écrite à la justice d'Annecy, et déclarait que le Sénat n'avait point à se mêler des contestations pour fournitures et logements militaires, cas réglés par dés commissions spéciales*.
* Le 28 septembre, le Sénat répondit en renouvelant ses plaintes contre l'abus des impôts arbitraires ; il constate qu'en trois années la Savoie a payé 293,580 pistoles d'or« non compris les Taches» les grains, ni le prix des voitures.
' Le marquis de Rosignan, évèque de Maurienne, interdit aux prêtres de son diocèse de payer quoique ce fât pour les taxes de guerre ou les réquisitions en nature, et répond au Sénat, qui l'adjure de considérer la misère du peuple et les nécessités de la guerre : Les séculiers n'ont que faire de s'ériger en maîtres des évéques pour leur apprendre ce qui est scrupule outré et ce gui ne l'est yas, ni comment ils doivent diriger leur charité. (Reg. dés an. ecclés. 1743, folio 17.). L'infant donna tort au Sénat. Le tiers-état fut exaspéré ; le clergé ne fut pas séduit. Voir VHist, du diocèse de Maurienne (tome 1. 372).
' En 1749, le comte Sclarandi, rappelé en Piémont, fut remplacé par Claude Astesan ; devenu chancelier, il se tua à Turin en 1752. (Gamtti. — Storia di Carlo Emanuele, II. 206.)
* Lettre datée du Buen Retiro, le 5 mars 1748 (Àrch. du Se-
Les Espagnols, qui n'ont jamais rien payé en Savoie, ne laissaient même pas dans les caisses puoliques l'argent nécessaire aux gaees des magistrats. Le marquis de La Ensenaaa, dont les lettres sont toujours courtoises, souvent aimables et qui, s'il faut en juger par sa correspondance, avait trouvé des amis et de réelles sympathies en Savoie , écrit au Sénat (d' Araniuez, 8 mai 1746) que, dès qu'il aura terminé la mission de confiance qui absorbe tous ses instants, il expédiera des ordres pressants pour le payement des arrérages. L'intendant général, don Julien Amorin de Velasco, témoigne en maintes circonstances de son désir de payer les eaj^es du Sénat sur les premiers fonds libres, u fera au-delà de l'imaginable, et toujours des dépenses imprévues ou Tordre de la Cour viennent arrêter l'effet de ses promesses ^ .
Le président Sclarandi-Spada,dans une lettre de 4747 ' , reproche aux ministres espagnols de laisser le traitement des magistrats arriéré de trente-deux mois pour une somme annuelle de quarante mille livres, alors qu'ils tirent de la Savoie au-delà de cinq millions d'argent par année. Il y fait bon marché de son intérêt personnel et offre d'abandonner ses propres émoluments pour qu'on paye les agents subalternes
nat. -» Cahier détaché ayant fait partie de Vun de$ reqUtree secrets.) L'ordre d'arrestation est du 95 août 1747 ; Garbillioii retrouva dans la prison de Myolans les avocats d'Anneqj Foneet et Chamonle, suspects aussi de patriotisme.
* Registre secret. Lettres des 11 septembre 1746 — dl février 1647. — Le 80 mai 1746 il répondait au président Sclarandl qu'il imiterait volontiers les bons exemples de l'intendant Castanos pour le Sénat de Nice, s'il n* était peu $i à court â^ argent.
• Voir aux PREUVES, le 1>ocwnent inédit n» LXIV.
réduits à la misère. Mon âge, ajoute-il avec une dignité triste, et un peu d'eocpérience que fai acquise dans les divers emplois dont fai été honoré, ont dû m' apprendre la façon de penser et d'agir dans les événements de cette naturel La détresse était telle, que les malheureux détenus dans les prisons n'avaient plus de pain pour se nourrir, ni de paille pour se coucher *.
Pendant que la Savoie supporte impatiemment le joug pesant de l'Espagne, le roi de Sardaigne déchire le traité de 1733 et force la France à sortir de la neutralité. L'équilibre italien n'était pas du goût de l'Autriche; le cabinet de Versailles n'avait pas encore su se dégager des ambitions de Loms XIV ; dès qu'une armée française apparaissait au sommet des Alpes, il semblait qu'on la vit recommencer les conquêtes rapides de Louis XII et de François I^*". La Cour de Turin, de son côté, n'en était pas arrivée à la perception nette de l'indépendance (le l'Italie, et s'obstinait à croire que la protection de l'Autriche était plus nécessaire que l'alliance française au maintien de l'indépendance du Piémont. Ces erreurs doubles eurent pour résultat de perpétuer l'assujettissement de l'Italie, les embarras de l'Europe et le sommeil de la Savoie.
La médiation de l'Angleterre fait obtenir au Piémont la cession de Pavie, Plaisance, FinaP
< Sclarandi fut accusé de versatilité, d'ambition et de lâche servilité (Galli. Dignité e cariche del Piemonte, 450-007) ; personne ne Fa défendu.
« PREUVES : Documents inédits n«» LXV à LXVIII.
s L'impératrice, en vendant au roi de Sardaigne le marquisat de Final que Gênes avait acquis en 1713 de l'empereur Charles VÏ, rejette cette république dans Falliancc franco-espagnole.
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et resserre les liens de la triple alliance (traité de Wonns, 14 septembre 4743). Louis XV y ré-
gond par le traite de Fontainebleau, <jai liwe à faiHppe Y tontes les possessions antncbiennes en Itane et rend à la France les pays restitués au Piémont par le traité d' Utrecbt ' . Qiarles-Emmanuel pressentait ce résultat ; il ne combattait
Elus désormais pour s'agrandir de quelques eues carrées mais pour maintenir son nom sur la liste des rois.
Il ima^ne^ pour défendre la citadelle des Aies, le Piémont, de retourner contre la France e pfcui qui avait successivement protégé contre Tinvasion la Provence, le Dauphiné, la Savoie, pendant les campagnes de 1703 à 1713. Il exécute, sur la crête des Alpes, les travaux gigantesaues amoncelés par Yiliars et Berwick, au fond des vallées, depuis Antibes jusqu'à Genève ; ils les reproduit, avec plus d'art et de fatigues, de Nice à Aoste, immense demi-cercle que protégeront deux lignes concentriques, sans compter la neige, le froid et le vertige de l'abîme. bina granSes voies, librement ouvertes depuis le démantèlement des forteresses piémontaises en 1690, menaient directement à Tmîn ou dans les plaines lombardes. La Corniche, que suffisait a défendre le canon des flottes an-
flaises; le corde Tende, qui permet de prendre [ice à revers par Saorffio, ou de gagner Saluées parConijle mont Genèvre, accessible par la vallée de la l)urance, et qui livre à la fois la vallée d'Oulx et les passages du mont Viso ; la Maurienne, dont les issues sur le plateau du Mont-Cenis commandent les trois routes du
* De Flassan. Bist, de la diplom, française. (VI«, Livre IV.)
Dauphiné par Exilles, de Turin par Suze, de la Tarentaise par Lans-le-Bourg et les glaciers ; enfin la Tarentaise d'où, par le passage si aisé du Petit-Saint-Bernard et les cols étroits qui l'entourent, on peut envahir le Val d'Aoste, passer dans le Valley, garder les défilés du Faucimy ou menacer la Maurienne.
Les difficultés naturelles du sol formaient une première ligne de défense; en arrière, se dressaient, à l'orée des gorges, aux issues des cols, des camps retranchés, des redoutes en terre, des postes munis d'artillerie ; vingt-cinq mille soldats et tous les paysans de la montarae furent employés, pendant les cinq mois de l^té de 1743, a construire ce rempart formid2d)le, dont une route militaire rattachait les tronçons en permettant à la cavalerie et aux attelages de firanchir des gorges réputées inaccessibles, et aux milices des paroisses de se rallier aux troupes régulières dès (jue les feux allumés auraient signalé l'ennemi. Coupant les trouées que la nature a faites aux Alpes, ce chemin tracé au flanc des glaciers, suspendu parfois sur l'abîme , rappelait les plus hardis travaux des Romains; ses débris en ont conservé sur certains points l'apparence et le nom. En arrière encore, les villes démantelées du Piémont, Aoste, Bard, Ivrée, Suze, Exilles, Pignerôl, Fénestrelle, Démont, Coni, Montalban, avaient été munies à la hâte de ravelins paussadés ;
{)uis, en avant du cercle de fer que aéfendaient es Austro-Sardes, l'énergie des Vaudois, le patriotisme des Savoyens, la neutralité des Suisses paraissaient être des avant-gardes bien puissantes. La frontière des Alpes, devenue, non pas seulement pour l'imagination, comme
on Ta dit légèrement , mais en réalité, une in-r franchissable barrière, n'aurait pu être forcée que par un Charles XII ou un Bonaparte.
Les Espagnols, immobilisés en Savoie par le désordre de leurs services administratiis, ne prirent l'offensive que le i^^ septembre 1743*, et n'arrivèrent au col de Saint-Véran que le 8 octobre; le 40, après deux jours de combat aux sources de la Vraïta , ils reculent devant les tourmentes de neige. Au printemps de 4744, l'armée franco-espapaenoie tourne les Alpes par Nice; un ordre ae Versailles arrête brusquement le marquis de Las Minas et change sa marche rapide sur la Lombardie en une retraite désastreuse. En automne, le prince de Conti lance trois colonnes à Tassaut des glaciers du mont Viso. Les barricades des vallées de Vraïta, de Maïra et de Sture furent forcées après de rudes attaques et de sanglantes journées. Le combat de Monte- Cavallo doit demeurer inscrit dans les annales de la Savoie. Le marquis de Seyssel et le baron Duverger de Saint-Tnomas défendirent les redoutes pendant trente-six heures ; Chevert les emporta, Tépée à la main, à la tête de ses grenadiers. Les deux capitaines savoyens et le bailli de Givry, commandant des troupes françaises, se firent tuer dans cette mêlée sanglante (49 juillet 4744). Le comte de Danois sifflait sous les balles et fouettait de sa badine
' Le traité de Worms est du 14 septembre , et la France ne déclara la guerre que le 80. H est donc probable, contrairement aux opinions reçues (Marquis Costa. Mém, histor. III. 193), que le cabinet de Madrid ne comptait pas sur le succès des négociations et que la campagne eût commencé au printemps si l'armée avait pu marcher,
les mousquets des Piémontais , ouand il entra dans la troisième redoute au milieu du feu. Il fit chercher ses équipages qm avaient roulé dans les précipices; tandis qu'il s'en désolait, le baron Duverger, blessé à mort, lui indiqua ses cantines. Le comte de Danois se mit à souer joyeusement auprès du mourant, et comme e baron ne pouvait s'empêcher de gémir, tant il souffrait de ses blessures. Danois, dans son effrayante vanité de stoïque, lui dit en riant : Ehl Monsieur, ne pourriez-^ou^ pas mourir tranquillement etnous laisser manger de même! L'étonnement ou la mort fit taire Duverger, qu'on ne regarda plus qu'après le repas * .
Ck)nti, au lieu de se jeter dans la vallée du Pô, hésite à laisser demère lui une place forte qui peut, en cas de revers, lui fermer la retraite; il s'arrête au sié^e ae Coni. Le roi de Sardaigne accourt, se fait battre le 30 septem*^ bre à Notre-Dame de l'Orme, mais il jette trois mille hommes dans Coni, et les alliés, touiours indécis, évacuent le Piémont et prennent leurs ouartiers d'hiver en Dauphiné. La campagne ae 1746 renouvelle avec plus de vigueur et de succès celle de 1744; elle débute par la surprise de Nice et se termine par la capitulation de Milan; mais la paix de Dresde vient compliquer, par la retraite de la Suisse, la mésintelligence qui commençait à nsdtre entre le roi de Sardaigne et les Impériaux d'une part^ le cabinet de Madrid et celui de Versailles de l'autre* .
* Marquis de Saint-Simon. Histoire de 2a guerre des Àlves. pages 82 à 85. Le récit publié au tome IX des Mémoires de rjLcadémie de Sayoie (l'« série) est copié textuellement de ce livre, lequel fat imprimé en 1769 et 1770 à Amsterdam.
' Le marquis d'Argenson, ministre des relations extérienres
En 1746, l'impatience de Maillebois et la lenteur de don Philippe font perdre la bataille de Plaisance (16 juin); Gênes, alliée des Français, capitule ; mais les Allemands ne franchissent un instant le Var que pour battre en retraite devant la levée en masse des Provençaux, et Gênes, insurgée, chasse les Autrichiens après vingt-sept heures de combat dans les rues (5 et 6 decemnre). Ce fait éclatant, de troupes régulières battues dans les rues d'une ville par une multitude exaspérée, fit réfléchir ofQciers et soldats trop habitués à répéter le mot d'un roi brutal : Guerre sans feux ne vault pas mieux qu'andouilles sans moustarde K Les Espamols qui occupaient la Savoie reçurent l'ordre d'être plus discrets. La lettre de Ferdinand VI répondait à une supplique du Sénat dont le ton desespéré serre le cœur :
« ... Vous suppliant d*adoucir le sort des habitants de la pauvre Savoye prêts à périr de misère et de meurtrissures ; on les accable sans relâche, malgré la plus parfaite soumission, par des impôts excessifs que l'on exige toujours par avance avec une ri^eur insupportable ; depuis plus de trois ans on fait payer, chaque mois, 8,155 pistoles d'or, qu'on avait imposées soi-disant
de France, avait repris la pensée d'Henri IV : Indépendance de l'Italie asmrée par le désintéressement de la France, Ce plan n'eut pas de succès en 1746 ; on ne crut pas à sa sincérité. « L'Italie, disait-il, est, depuis trois siècles, l'un de ces théâtres d'ambition et de conquêtes où se viennent consumer les grandes puissances; nous y avons voulu conserver quelques citadelles pour prendre part aux désordres sous prétexte de défense et d'équilibre; ce n'est point cela qu'il faut ; c'est de concentrer les puissances italiques en elles-mêmes, c'est d'en chasser l Autriche et de montrer l'exemple de n'y plus prétendre* » L'Espagne crut à un piège, et, pour sa part, ne voulut point acquiescer à l'abandon de ses possessions italiennes.
* Storia dell'Italia occidentale. - Lib. XIX. Gap. IX.
à la place des fournitures de vivres et d'ustensiles, lesquelles, on exige toujours, atec promesse de payement, sans jamais payer un sol ny aux fonctionnaires de justice et autres, ny aux marchands et fournisseurs, par ainsy que le pays n'a plus ny argent, ny vivres, sans compter la peste du Détail, les grêles et autres désastres. * »
En 1747 le roi Charles essaie, sans succès, de reprendre Gênes*, et le maréchal de Bellile ne peut forcer les passages du mont Genèvre, le col de l'Assiette et le col de Séran, malgré cinq furieux assauts (19 juillet) ^ Au printemps de l'année suivante, la médiation de la Hollande pertnit enfin d'arrêter les préliminaires de la paix générale ; le 11 mai, on cesse de part et d'autre les hostilités; et, le 18 octobre 1748, le traité d'Aix-la-Chapelle termine la guerre ^.
La Savoie ne fut évacuée que le 11 février 1749; les ruines de la citadelle de Montmélian, dont on avait relevé quelques bastions par des
* SENAT. Regi8tre LÎXIX. folio 28. Supplique da 38 septembre 1746 ; réponse du 16 janvier 1747.
'En 1734, Gharlea-£m manuel avait emprunté un million de livres à des banquiers génois, sur simples billets : en 1747, À la veille d'an assaut, il dépécha un parlementaire pour solder, à l'échéance, les intérêts de sa dette. Ce scrupule parut excessif, même à des créanciers, et le roi en fut fort loué. (AR. CH. C. Notixia délie finanxe genovese.J
' Voir, pour les détails, manœuvres en Piémont, tentatives sur la Corse, etc., le Journal des Campagnes de M, de Maillebois, Y Histoire des Révolutions de Gênes, le livre de Bonamici, De hello italico et la Corresp, diplom, de M, d'Àrgenson » et surtout les cartes de l'état-major. Le marquis Joseph Costa a publié le récit et les plans des combats du col de l'Assiette.
4 On restitue au roi de Sardaigne la Savoie, Nice et toutes les villes prises sur lui ; on le maintient dans ses acquisitions de 1743 ; Gênes reprend ses territoires et la libre disposition des fonds que ses citoyens possèdent dans les banques allemandes, etc. (Traités publies, III. 51.)
épaulements en terre, furent restituées le i3; Alexis délia Chiesa entra dans Chambéry, au nom du roi, le 19; et le pays respira ^
Don Philij[>pe avait mené joyeuse vie à Chambéry ; c'étaient chaaue semame des ballets et des comédies où les lemmesles plus distinguées de la ville ne firent jamais difficulté de paraître. Mais la distinction du prince royal, Telégance du marc[uis de Sada et de ses jeunes colonels, la parfaite urbanité de ceux mêmes qui, par la nature de leurs fonctions, eurent le plus de contacts avec les Savoy ens, le ministre de La Ensenada et l'intendant Amorin, ne suffirent pas à effacer Todieux des extorsions et des pillages. Le paysan, à qui Ton prend son bœuf, dont on rudoie la femme, ou au*on éreinte sous les corvées gratuites, n'a pas la mémoire courte du bourgeois des villes, consolé aux spectacles dont son argent fait les frais, ou du gentilhomme invité aux bals de la Cour. Les provinces, et surtout la vallée de l'Isère et celle de Chambéry, restèrent ruinées pour dix ans*. Aux pertes matérielles s'ajoutait cette honte d'avoir subi pour la première fois, sans coup d'éclat ni fière protestation, la domination de 1 étranger.
* Depaifl la signature des préliminaires de paix , les Espa-
ânols sYaient frappé la Savoie d'one contribution extraordinaire e 884,000 livres, dont les deax tiers furent payés. À leur dé* part, l'intendance devait anx paroisses et aux particuliers un million troii cent mille livra pour fournitures de toutes sortes.
* Voir le proc^Terbal de l'intendant Ferraris, des sénateurs Peyrani et Lo>era, commis en 1750 pour apurer les comptes des communautés et liquider les dépenses faites pendant la guerre des Espagnols.