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CHAPITRE IV

RÉFORMES DE CHARLES-EMMANUEL III. — HIS- TOIRE MUNICIPALE. — VICTOR-AMÉDÉE III ET LES ALLIANCES FRANÇAISES.

Le traité d'Aix-la-Chapelle ouvre à la Savoie Tère pacifique qui la conduit jusqu'à son retour définitif dans la grande famille française. Le repos public n'y sera plus troublé qu'à, de rares intervalles ^ par le contre-coup des commotions révolutionnaires ou l'incidence des guerres de l'Empire. Depuis neuf siècles, ce petit pays, maintenu dans Funité par la perpétuité de sa dynastie, n'avait joui des bonheurs de la paix ^ que pendant les années calmes

^ De tontes les époques de Vhistoire de Savoie, la plas agitée, la plus douloureuse fut certaiDement celle qui s'étend de 1535 à 1748. C'est à propos de cette période pourtant qu'un historien, habituellement mieux inspiré, a pu écrire : « Comment des princes si peu semblables entre eux par leur earaet^e et placés dans des circonstances si différentes, comment se concertirent-^ls pour donner à leurs sujets deux cents ans de bonheur» » (Comte de Saluées. Jf ùfoire milt'rdife. V; 54$^)'SÀnglante

d'Àmédée VIII auXV^ siècle et les soixante ans du protectorat français au XVII®. Chacun de ses princes pouvait prendre pour devise ce cri d*inquiétude ardente :

Gresco agitalns!

La Savoie, aussi justement, a le droit d'inscrire en tête de ses annales le mot fier et triste d'un chrétien du temps de François de Sales :

Vire8cit vulnere virtns.

A partir de 1748, la Savoie profitera plus utilement des réformes de Victor-Amédée et des institutions du roi Gharïes-Emmanuel , mais elle répare lentement ses pertes, car les années 1740 et 1750 furent attnstées par des pluies torrentielles, le débordement des rivières et la disette ^ . Le roi cherchait à développer les relations commerciales de ses Etats % à asseoir sa politique sur de solides alliances, à écarter toute cause de conflit avec ses voisins. En 1752, le traité d'Aranjuez réunit le roi de Sardaigne, le roi d'Espagne et l'Empereur pour le règlement éventuel de tout démêlé en Italie; \o. duc de Parme , le ^rand-duc de Toscane et la République de Venise s'associent à ces précautions. En 1753, le pape Benoît XIV cède au roi les enclaves de Masserano et de Crèvecœur ;

ëpigraiDme qui clôt dignement le récit des ffuerres atroces dn Piémont et des invasions de la Savoie pendant ces denx cent treize ans de malaise social et d'exécutions militaires.

* Le seigle se vendit de 30 à 30 sols la quarte (les 18 lit. 84) ; on fut obliffé d'importer des blés du Piémont. Le vin fut hors de prix, (kegiêtu iet baptémet de la paroisse d'ivrieuz en Maurienne.)

* Traité de commerce avec TÀutriche, à Milan, en 1751. fTraUétpubUci, HL n.)

en 1754, un nouveau règlement de limites termine les difficultés que suscitent les Genevois aux magistrats savoyens.

Ce traité stipule que les bourgeois de Genève peuvent posséder des biens en Savoie et qu'ils n'y seront point molestés pour fait de religion, à la charge de ne dogmatiser et de n'y faire leur habitation principale; ils sont exemptés de tailles et impôts pour les biens dits de lan^ cien dénombrement; le roi accorde, dans toute la zone qui enveloppe Genève, la liberté du commerce et le transit réciproque et gratuit du sel. L'exceptionnelle gravité de cette convention se marque dans la reconnaissance définitive, sans . reserve , de l'indépendance de Genève, contestée jusque-là avec obstination. En 1713 , le Sénat disait, en parlant des Genevois : Ce sont gens inquiets qui ne tâchent que d'agrandir leur terrain pied à pied, déli^ cats sur les moindres choses, ne serait-ce qu'un buisson , une hutte ou un bout de pavé; très ardents à chercher par toutes sortes de détours les occasions de rendre souveraine cette juridiction volante qu'ils ont sur les hommes et le de saint Victor * . Les traités de 1586 et de 11 n'avaient jamais été , dans l'esprit de la Cour de Turin, qu'une concession provisoire à des nécessités politiques. iVbws regardons messieurs de Genève comme sujets de Son Altesse Royale, disait le sénateur Deville en 1674*. Une lettre inédite de M. de Mellarède au Sénat, du 4 septembre 1723, rappelle qu'il est de principe qu'on considère Genève comme faisant partie

* Registre secret IV, folio 45.

* Btai de la juitiee m Savoie, page S98.

des Etats ^ . Le traité de 1754 céda aux: Genevois la ville et sa banlietie, avec deux enclaves . en Savoie, les territoires de Gy^ Jussy, LuIIy^ Sionest en Chablais, et ceux d'Epeisse et Cartigny sur le Rhône.

. En 1756, l'arrestation de Mandrin' sur terre de Savoie donne lieu à des réclamations fort vives, oui hâtèrent les négociations du traité de Turin au 24 mars 1760 ^ Cette importante convention, négociée par le marquis de Chauvelin et le piémontais Osorio , mooifie les traités de

* Le registre XXVIl des affaires de Genève (Arch. du Sénat) renferme 1 historique du Vidoronat» le récit des conférences de Payeme en 1531 et de celles de Chambéry en juillet 1570.

* Depuis 1749 , quantité de soldats licenciés , d'Espagnols déserteurs, de paysans ruinés par la guerre, couraient la Savoie, le Dauphfne, la Bresse; il y avait des troupes de malfaitaurs sur le Ifont^Cenis, dans les Bauges , dans le Chablais ; des rôdeurs pillaient les barques du Rhône; les gorges du massif de la Grande-Chartreuse servaient d'asile aux bandits : le bailliage de Novalaise était plein de contrebandiers. Louis Mandrin, qui de soldat aux gardes s'était fait le chef de ces déclassés du XV111« siècle, attaquait les bureaux des gabelles, vidait les caisses publiques , et, quand il se trouvait séné de trop près par les troupes royales, se réfugiait en Savoie. Dans la nuit du 11 mai 1755, cinq cents hommes du régiment do La Merlière, en garnison au Pont^e-Beaùvoisin, vont le saisir an château de Rochefort, près de Sainte-Marie d'Alvoy. Mandrin fut roué vif & Valence le 36 août. Le 17 mai , le roi Charles- Emmanuel écrivait au Sénat pour se plaindre que ses officiers de justice ne l'eussent pas arrêté plus tôt ; il donne Tordre d'instruire contre ses adhérents et complices aux Échelles et k Saintp-Genix. Le comte de Noailles fut envoyé h Turin, en ambassade extraordinaire, pour s'excuser sur l'intérêt public de la violation du territoire de la Savoie. Le gouvernement français paya 85,000 livres de dommages à divers particuliers d'ivressienx et de Rochefort. (Enquêtes et sentence arbitrale d'à Sénateur Dichat.) Voir, pour cet épisode, les Arch. d'Annecy.

* Un siècle plus tard, jour ponr jour, le }4 mars 1800, le roi Victor-Emmannel 11 signait ,j,à Turin, l'acte de cessiop à la France de la Savoie et dn comté de Nice,

1601 et de 4672 * si favorable à to Franpe, et règle les limites des deux Etats depuis le confluent de FArve et du Rhône jusqu'à Temboachure du Var.

c Les enclaves de part et d'autre sont supprimées'; le Rhône redevient comme autrefois la limite naturelle, mr le milieu ie son plus grand cours, du confluent de TArve à celui du Guiers ; de ce point la ligne frontière remonte le Guiers nar le milieu de son lit' jusqu'à la source du Guiers-Vir, passe par le sommet duMont-Granier. la croix du col du Fralne et le ruisseau qui en descena à l'Isère, poursuivre le torrent de Breda^ jusqu'à l'extrémité du val de Saint-Hugon. A travers les Alpes, la ligne de partage des eaux devient la ligne frontière. ^ »

Les Archives de l'intendance générale fournissent de curieux détails sur la situation économique de la province à cette époque. La guerre avait nécessité des emprunts à Genève •, et la Savoie y contribuait pour 147,000 livres d'intérêts annuels. Les salines de Moûtiers, remises en activité depuis le départ des Espa-

' Recueil de Bally, page 509. — Recueil de Jolly, page 861.

* La yaliée de Chézery fait retour à la France ; les territoires d'Aire, Pont-d'Arlod, Chanaz, La Balme-de-Pierre-Châtel, sur la rive gauche du fleuve, sont restitués à la Safoie.

' Le Bit Arar de Strabon. Les deux Etats assujettiront, à frais communs, ce torrent à couler sous le pont de Saint^-Genix d'Aoste. Le roi Cliarles renonce à toute prétention sur l'Entredeux-Guiers et la GraDde-Charlreuse.

* La paroisse de La Chapelle-Blanche et une partie de celle de Villard-BenoU sont annexées à la Savoie.

* Traités publies, tome III, page 166.

^ Le banquier Joseph Boyer y avait négocié des billets de crédit pour 3,300,000 livres. Le général des Inanées recommandait une scrupuleuse exactitude dans l'envoi des arrérages : la moindre inattention sur ce f oint essentiel pouvant faire wi tort irréparable au crédit du rot.

gnols, produisaient de vingt-cinq à trente mille quintaux de sel ; on avait construit à Conflans une seconde usine qui en fournissait de quinze à vin^ mille ^ . Les prétentions du roi sur le territoire appelé Y Entre^ux^Guiers , dont la France se trouvait en possession de longue date, l'entretien des digues de TArve près de Genève, de celles du Rhône en Chauta^ne, exigeaient une surveillance assidue dans l'intérêt public el beaucoup de tact pour éviter des conflits avec les Etats voisins. L'avocatPerrin, swjef de mérite et de probité, dit le ministre de Grégory, était alors secrétaire d'intendance , aux gages de mille livres; sur lui reposaient les charges réelles d'une administration dont l'intendant piémontais n'était que l'éditeur responsable. Depuis ^754. la liberté du commerce des

Îrains était décrétée en France, le traité de 760 autorise l'exportation en Savoie de 7,500 charges de mulet ' de blé du Bugey et du Valromey ; les deux gouvernements pourront entretenir sur le Rhône des pataches armées pour la répression de la contrebande, etc. L art. XXV, donnant force de loi à l'usaj^e ancien de réciprocité existant entre la Savoie et le Dau-

{)hiné ^ et l'étendant à toute la France, abolit es droits d'aubaine ^ et autres, contraires à la

* Le serrfce de la saline de Conflana fat Interrompu en 1756 à cause de l'échéance du terme du contrat de la fourniture h Berne. — Voir les instructions manuscrites du 19 mars 1750.

* Quinze mille sacs ou 960,000 kilos.

* Un arrât du Sénat du 11 septembre 1668 (Reg. XL, folio 804) rappelant Vutaqe immémorial, constate la réciprocité du nonusage du droit aaubaine entre les deux proWnces.

* Les 15 Juin et 18 Juillet 1658, Madame-Royale prie le Sénat de constater les rapports de réciprocité qui ont existé de tout

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liberté des successions et des contrats, assure le privilège d'exécution réciproque aux hypothèques, décrets, jugements et cautions *. îlalgré ce progrès dans les relations internationales, le cabinet de Turin persistait à maintenir entre la Savoie et Genève aes barrières morales (jue désavouait l'opinion : défense aux catholiques savoyens d'aller à Genève louer leurs journées, de s'y rendre les jours de fête avant midi sans un billet de leur curé, d'habiter les villages protestants; défense aux protestants d'habiter en Savoie avant d'avoir prêté le serment de fidéUté au roi et celui de renoncer à l'exercice public du culte ; le tout à peine d'amende et des galères '.

Le roi de Sardaigne ne prit aucune part à la guerre de Sept- Ans (1755 a 1762); cependant il ne fut pas sans exercer une certaine influence sur la signature des traités de Paris et d'Hubertsbourg (10 et 15 février 1763). L'histoire de la Savoie devient plus stérile à mesure qu'elle

temps entre la Savoie et la Bourgogne, comme suppression d'aubaine, exécution des arrêts de cours souveraines, etc.; et ce à l'occasion des difficultés que les ministres du roi d'Espagne faisaient au marquis de Luliins pour la succession de sa mère, morte à Bruxelles. (SENAT. — Reg. XL, folio 71.)

^ Les édits du roi Louis XIV, de juillet et septembre 1669, et ceux du duc de Savoie, des 15 août et 26 octobre de la même année (vérifiés par le Sénat en 1674) , admettent la réciprocité entre les Savoyens et les Dauphinois, tant pour les successiong que pour les bénéfiees ecclésiastiques, L'édit du 20 février 1682 accordait le droit de succéder et celui de tester à tout étranger, pourvu que son pays accordât la réciprocité, et même sans réciprocité à quiconque aura trois ans de domicile en Savoie, sll prête serment de fidélité. (Reg. XLV. 110.)

' Ces dispositions , maintenues par le Gode de 1770 et le Règlement de 1773, suspendues de 179) à 1815, restèrent en vigueur justju'au Code civil de 1838.

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se rapproche de notre temps, La vie politique y était assoupie ; ce pays ne représentait plus pour le Piémont (ju'ime grosse ferme dont les ud[>oureurs pouvaient, d'un jour à l'autre, se transformer en soldats. Il y avait là, pourtant, autre chose qu'une sorte de colonie exploitée par des intendants et administrée de façon à rapporter beaucoup sans trop coûter; les ressources du sol et les qualités des habitants étaient également précieuses ; mais leur mise en œuvre paraissait aussi dangereuse (jue celle de certaines substances, inertes d'habitude, et qu'un simple contact sufét à rendre explosibles. Le cabinet de Turin en usait avec les Savoyens comme avec ces amis exigeants, qui rendent volontiers service, mais se piquent à tout propos, et qu'on redoute autant qu'on les aime. Il se défiait surtout de cette finesse mêlée d'obstination qui est à l'entêtement ce ^e la malice est à la méchanceté. L'Europe était tout entière secouée par l'audace philosophique, que la Savoie semblait sommeiller encore aux énervantes leçons d'une discipline jalouse, méticuleuse, égoïste. De temps à autre, quelque nature ardente respirait 1 acre parfum de révolte qui soufflait ae France, mais retombait aussitôt; la voix ne se heurtait pas à l'écho, le choc des sensations et des idées ne faisait pas jaillir l'étincelle; on eut dit des ombres dans le crépuscule; vinst ans plus tard, Joseph de Maistre l'avoue dans ses lettres : Ne prêtant ûîix bruits du dehors qu'une oreille distraite^ la Savoie vivait au pied des Alpes sans rien attendre de la destinée. Sait-on ce que cachent ces années muettes, qui ne sont peut*-ètre silencieuses que parce qu'elles étouffent leurs

s^glots et dissimulant leurs douleurs? L'édit du 15 juillet '4750 avoue gwe la témétité éU» malfçiiteurs s^est accrue au point de troubler la vie sociale; en 1755, le Sénat donne Tordre aux syndics de saisir au corps tout suspect, mar^ cfidt^il en bel équipage. La publication de cette loi des suspecte, quiprovoaue les dénonciateurs par des pnmes, oresse la liste des fainéants et leur demande compte de l'emploi de leurs journées ; cette aggravation des lois pénales, oui inflige les galères pour un vol de deux écus d or et la mort s'il y a récidive ; toutes ces mesures violentes d'un arbitraire qui n'espère plus que dans la force, ne révèlent-elles psts une situation générale profondément compromise ?

Le roi qui, de 4730 à 4754, s'était effacé derrière les heureuses habiletés du marquis d'Ormea, prit la direction des affaires à la mort de ce ministre ; il y fit preuve d'un sens droit et d'idées fort arrêtées ; son père avait assoupli ses sujets; Charles-Emmanuel n'abusa point de sa facile dictature. Deux maximes lui étaient familières : l'une que les rois sont des statut qu'il est imprudent de descendre de leurs piédestaux ; l'autre que les réformes ' doivent être pressenties par le prince avant d'être désirées par les sujets, et que le gouvernement les doit essayer sans attendre qu'on les réclame. Son opinion sur le degré d'initiative qu'on peut tolérer chez le peuple et sur l'excellence du gouvernement ansoluse retrouve à chaque mot dans les mémoires, projets et réflexions, réclamés aux ministres et aux magistrats, manuscrits dont il encombrait son cabinet de trav&il et qui le tenaient informé du courant de l'esprit public. En 4760, à la veille de renouveler redit

d'aiiranchissement des taillables, il approuvait un mémoire , sur les dangers de l'éait y où le sénateur Jacques Salteur, se séparant quelque peu des traditions de sa compagnie , écrivait :

K Le peuple ne juge que par ses impressions du moment, et quel fond peut-on faire sur une soumission qui n'a point d'autre base qu'une opinion reçue ? La soumission n'a d'autres principes que la connaissance réfléchie de ses devoirs ou l'habitude. L'une est le fruit

d'une éducation suivie, on ne peut l'exiger de l'igno-

^5 l'autre requiert un exercice continuel

de dépendance; il produit cet état qui, entraînant l'es-

rance du peuple : l'autre requiert

prit dans un cercle uniforme de sensations égales, attache moins à celui dans lequel on vit qu'il ne laisse ignorer qu'il en soit éf autres, T^ est le caractère de la soumission du peuple. * »

Charles-Emmanuel III se i)roposait, à Tintérieur, de symétriser l'administration, de manière à ne rien céder à l'imprévu et à supprimer tout ce qui troublait Tordre public; au dehors, de rester maître de la situation par une neutralité indiscutée. Calculant quu est parfois msdaisé de ne point se quereller avec ses voisins ^ il chercha dans le roi d'Angleterre un aUié permanent et ne conserva avec les Cours de Versailles et de Vienne que des rapports de coin:toisie, garantis par des facilités commerciales réciproques et des frontières bien définies.

Répétant le mot du duc de Lorraine % il tint le clergé à Técart des affaires publiques et, roi

< À. TURIN. Edits d'affranch, (Gorresp. de 1759 à 1771).

' Un des princes les plas pieu du XVI !• siècle , le duc Charles IV de Lorraine (1675-1690), écrivait dans son Tettam$nt politique destiné à Tinstniction des princes de la fomille impénale : Il n*eit pas à propos d'introduire la moinerie dans les conseils, c'est un genre a hommes qui n'a jamais fait IneH

perspicace autant que chrétien fervent, ne toléra de sa part ni abus ni empiétements * .

Pour soutenir les guerres du début de son règne, il avait emprunté quarante millions qu'il remboursa par une taxe provisoire de deux taillions et aemi, les subsides de l'Angleterre et neuf millions que lui paya la France en 1763 *. Cette même année^ il put supprimer en Savoie le décime extraordinaire établi en 4742 et son budget se solda par un excédant de plus de huit millions de livres ^ A la paix de 4748, le roi réduisit des deux tiers ses dépenses militaires; quand il eut réussi à équilibrer son budget, il en employa les excédants aux travaux pubucs, fit commencer les digues de l'Arve, de l'Arc, de l'Isère, de la Chautagne *, contruisit en Savoie des routes carrossables pour relier

à souverain et qui n'est destiné qu'à leur faire du mal. (Cité par le comte d'Haussonville. Hist. de la réunion de la Lorraine, Tome 111, page 380.)

< Ses iDstrnctioDS aux Cours suprêmes sur les matières ecclésiastiques furent jugées trop libérales par Charles-Albert, qui permit avec répugnance qu'on les insérât au Recueil de Dubom. (Garutti. Storia di Carlo Emanuele III. — II. 193.) En 1748, i'évéque de Haurienne émit la prétention de ne point relever de la couronne pour les fiefs et biens dépendant de son église. Entre autres hardiesses, il se permit celle *de taxer le pain aux lieu et place des syndics de Saint-Jean, il défendait la chasse dans la vallée et appelait ses diocésains ses sujets* Le Sénat révoqua ses ordonnances et le mit en quelque sorte en interdit pour tout ce qui touchait au temporel. (Registre des aff, ecclés, XIX, folio 278.)

' Relation d^amhassade du baron de Choiseul.

> L'impôt de 1742 s'élevait à deux millions cinq cent soixante mille livres de Piémont, ou 128,000 louis de France, en sus des tailles. Les recettes de 1762 furent de 23,669,319 livres ; les dépenses de 15,314,576. (Arch. de la Ch. des comptes.)

* Les communes du Faucigny réclamèrent contre le projet de rendre T irve navigable ; on ne le reprit qu'en 1784 et 1790.

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l'un à l'autre les deux grands chemins de Lyon et de Genève *, créa la caisse des ponts et chaussées, celle de l'office des blés *, celle du rachat des servitudes ^ Des sommes • assez fortes furent aussi consacrées chaque année au rétablissement des citadelles, à la création d'écoles d'artillerie et à la réforme de l'armée *. Ces résultats furent acquis par de persévérants efforts et une rigoureuse économie ^

Le roi poursuivit, à dater de 1750, l'annexion administrative du Val d'Aoste, et y remplaça le droit coutumier de Gotofred Ginod par les lois de Savoie codifiées en .1723 et 1729; la vallée fut cadastrée et cotisée à la taille royale aux lieu et place des donatifs soumis au vote annuel des députés ; la dernière assemblée du Bureau des Commis eut lieu en 1766. Le principe de l'unité législative et de l'indivisibilité des Etats fut également appliqué, en 1754, dans les bailliages

* Sur la plupart des chemins, le transport des marchandises ne pouvait se faire qu'à dos de mulet ; les hommes avaient l'habitude de voyager à cheval , les femmes en litière. C^ém, hist. Tome III. 267.)

^ En 1767, on acheta des blés à l'étranger pour les revendre en Savoie au prix habituel.

' Un impôt spécial sur les fonds frappes d'emphythëose servait à prêter aux communes Fargent nécessaire au rachat des rentes féodales et de la taillabilité personnelle.

* Sous la direction du comte d'Ëxilles et de rihgén. de Àntoni.

^ En 1753, la découverte à Turin de faux billets de crédit fit condamner à mort le comte Stortiglione et le commis Lavini, et rendit le contrôle plus efficace. Les comptes des officiers des finances, le visa du bureau central, les rôles des receveurs des tailles, des fermiers de la gabelle, etc., furent arrâtés et vérifiés par trimestre au lieu de l'être par année. Les princes de la Maison de Savoie avaient toujours mis de Tordre -dans leurs finances ; par un billet du 24 août 1627, le prince de Piémont, Victor- Amédée, discutait avec la Chambre des comptes le prix des clous et des a/doises qu'on venait d'employer au château de Rivoli.

de Ternier et de Gaillard et, en 4760, dans les paroisses cédées par la France. L'instruction publique, réorganisée, reçut une impulsion nouvelle par l'établissement à Chambéry d'un Conseil de Réforme (4768), dépendant du Magistrat de la Réforme de Turin * . Si l'abus de la réglementation était tel que, sur l'enquête des intendants ou la plainte des familles , le roi séquestrait la fortune des dissipateurs', ces actes d'arbitraire furent rachetés par des tendances libérales et prudentes. La Savoie avait évité Law ; erâce à Charles-Emmanuel III, elle n'aura pas de ministres comme l'abbé Terray ou M. de Galonné, et jouira, vingt ans avant la France, de l'égalité civile et de l'abolition des droits féodaux. Le roi ordonne que les officiers de l'armée régulière soient choisis pour deux tiers dans la noblesse , et, pour l'autre tiers, moitié parmi le tiers-état, moitié parmi les bas officiers. L'édit de 4762 abolit la servitude personnelle; celui de 1774 supprime à bref délai, par voie de rachat, les derniers débris de la taillabilité réelle et du droit de mainmorte. Les droits féodaux appartenant à l'archevêque de Tarentaise et à l'évêque de Maurienne furent supprimés par les transactions de 4760 et de 4768, qui accordèrent, en échange, aux deux prélats une rente annuelle et les titres de prince de Conflans et de prince d'Aiguebelle^.

* Les diiïérends entre les iHudiants et les logeurs, libraires, etc., furent soumis à cette juridiction spéciale dont le préi^ident Maistre fut Torgânisateur.

' SENAT. Reg. des curatelles et séquestres. Le roi n'avait pour ses dépenses personnelles qu'une liste civile de trente-cinq mille livres CRelaxione delVambasc. ven. FoicariniJ et trouvait absurde qu'on se ruinât.

' L'évêque de Manrienne cone^erva cependant un fief nominal

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Le rachat des droits féodaux privés ' ne discontinua pas de 1774 à 1792; les rentes féodales, évaluées douze millions en 1771 , étaient éteintes jusqu'à concurrence des 5/6 lorsque la Révolution en fit table rase.

La révision des Royales-Constitutions de 1723, commencée en 1729, continuée depuis 1750 par des commissions spéciales choisies parmi les magistrats du Piémont et de la Savoie*, fut publiée en 1770. On a dit avec trop d'apparat que ce fut Facte suprême de Charles- Emmanuel III et comme le couronnement de son règne. Cette révision ne modifia pas sensiblement l'œuvre de Victor-Amédée et de Mellarède ; sauf la suppression de quelques disparates, rintercalation de certaines dispositions empruntées à la jurisprudence , la consécration du principe de la réciprocité internationale en matière civile % on n'y peut guère signaler de

I)rogrès sensibles. Les idées de Beccaria sur 'atténuation des peines et la suppression du crime par des mesures préventives plutôt que répressives n'avaient point été accueillies par les réviseurs du code , et les droits excessifs

comprenant Aiguebelle, Ayion, Bonvillard, Randens et Mont- Sapey. (Arch. de Conr.)

< Voir, aux PREUVES, les Documents inédits n^• LXXl k LXXVIII, relatifs an rachat des droits féodanx dans le grand fief des Bauges, de 1607 à 1774.

* Entre antres , le président Maistre et le vieux chancelier Caissotti.

' Existant de temps immémorial avec le Dauphlné et la Bonrffogne, étendue à tout le royaume sous Louis XIV, et qui devait être adoptée par FEspagne en 1783, par le Portugal en 1787.

* En 1770, les honoraires du bourreau sont de 3 livres 6 sols pour fouetter, pour pendre de 6 livres 13 sols, pour marquer de 1 livre 6 sots, pour rompre de 11 livres, pour brûler de 13

du père de famille semblaient s'y accentuer comme une protestation contre les systèmes philosophiques.

Le roi Charles-Emmanuel avait usé d'un détour habile pour annihiler l'esprit d'indépendance du Sénat. Au lieu de soumettre les édits à l'entérinement des Cours de justice , ce qui semblait admettre leur droit de contrôle, il renversa le système, faisant rédiger les projets de lois pai* le Sénat et les révisant à son tour. Du plus humble des commis de la gabelle jusqu'au grand chancelier, rien ne se fit plus que par Fimpulsion du pouvoir central et sous la signature du roi. Le comte d'Arsenson caractérise en quelques mots railleurs les bienfaits et les travers de ce gouvernement, où tout était si bien prévu par le prince qu'il semblait avoir pris à tâche de dispenser ses sujets de penser :

€ Cette monarchie est de la proportion qu'il faut pour être bien gouvernée ; aussi le roi Tavait-il autant réglée que l'eût pu être une république. C'était pour ainsi dire un Etat tiré au cordeau ; on y pourvoyait à tout. Tout s'y ressent de la propreté qu'on voit dans les petits ménages. »

En 4757, le prince autorisa le savoyen Gerdil à rédiger les statuts de l'Académie des sciences de Turin ; le savant barnabite y voulait établir une section pour l'agriculture ; ce dernier détail fut écarté, mais le projet de règlement servit en 1774 pour la Société d'agriculture de Chambéry. En 1764, Gerdil fut choisi par le vieux roi pour faire l'éducation de son petit-fils Charles, né en 1751 ; il ne devait pas obtenir un meilleur

livres ; à la charge de fournir les cordes , les balais et le feu, riarif du SinatT)

succès que Fénebn avec le duc de Bourgogne. Rien ne déconsidère plus une institution que son apparente torpeur ;Tinaction forcée du Sénat^ fui fut reprochée à l'égal d'une désertion , et la Savoie 9 comme si elle eût soudain manqué d'un point d'appui, se laissa glisser sur la pente rapide qui mène du découragement à l'ennui , de l'ennui à l'inquiétude , et de l'in-

Suiétude à la désaffection. Un résumé rapide e l'histoire de la commune de Montmélian, de 1719 à 1775, sera la preuve de cet abaissement de l'esprit public devant la prépotence des intendants piémontais.

« En 1719, les demoiselles de Charriëre placent un banc dans Téglise paroissiale de Montmélian, en avant de celui des syndics ; on le déplace ; elles mettent des chaises en les appuyant sur le banc de la ville ; on les écarte : elles s'obstinent, vu leur qualité de nobles. Le conseil de ville délibère de soutenir ses droits, consacre plusieurs séances à ce débat, puéril en apparence mais qui, à cette époque, engageait Tamour-propre de toute une population. La querelle se perpétue pendant neuf am. Le 2 février 1728, le comte de Saint-Georges, premier président du Sénat et commandant en Savoie, intervient et se fait rendre compte de cette obstinatiofi des bourgeois de Montmélian à gêner les Miles, Le A février, une délibération du conseil rappelle les faits et offire aux demoiselles de Charriëre de leur laisser mettre un banc, partant ailleurs que devant celui de la vUle, à condition qu'elles financeront ce qui est dâ, car V église a besoin d'argent et Von en cherche les occasions , si maU plaisantes qw elles soient '. Cinquante ans plus tard, la

* Les deux derniers présidents savoyens da Séoat, Claodo Àtte8an(l7i9 h 1764), et Jacques Salteur (1764 à 1790), ne manqaèrent cependant ni d'énergie ni de patriotisme.

* krch, municipales de Montmélian. — Registre det délibé" ratùms, da 16 mars 1737 au 80 Jain 1744, folio 23.

ISerté municipiale avait foibii ; la toute-puissance du i^oi de Sardaigne 6t l'arrogance de certains nobles ne s'accommodaient plus des égards dus aux élus du tiers et faisaient mépris de l'égalité devant la loi. Jusque-là, le prince s'adressait aux nobles syndics et les engageait à se rendre à ses commandements. En 1762, l'mtendant général leur écrit ce billet laconique : fay à vous mander ^ MM. y de vous trouver à mon bureau vendredy prochain 26 du courant, à iO heures du matin, pour y recevoir mes ordres\ Aussi le conseil de ville, pénétré du sentiment de sa décadence, écrivait-il sur ses registres, le 19 juillet 1762, cette plainte où l'on trouve plus de résignation que d'amertume : Il ne reste de notre antique splendeur qu'un conseil de douze notables qui conservent la qualification de nobles et le triste honneur de vivre et mourir dans les ruines de leur gloire. En 1763, les syndics n'osent exiger des gens du marquis des Marches qu'ils se conforment aux règlements de police*.

« Les ministres piémontais avaient pris l'habitude d'assez mal répondre aux requêtes du tiers-état, depuis que le Sénat, resserré de plus en plus dans le cercle de ses attributions judiciaires, avait laissé tomber son rôle de redresseur de torts. Ainsi, le 8 février 1738, les syndics écrivent au marquis d'Ormea pour demander que, malgré le nouveau cadastre, on maintienne en faveur de Montmélian l'exemption de taille accordée par le roi Victor aux bourgeois qui ont défendu le château en 1690. Le ministre répond, le 12, que cela ne regarde point son département. Les syndics s'adressent au comte de Saint-Laurent, contrôleur général des finances, qui leur écrit, le 22 février 1738 : Le fait dont vous me parlez n'est point de ma cognoissance ; ainsi je ne sçaurois vous donner avis. En désespoir de cause, ils frappent à la porte de l'intendant général Bonaud, qui ne l'entrouvre

* Lettre écrite de Ghambéry, le 24 mars 1762, aux syndics de Montmélian par le comte Gapris de Gastellamone.

* Rébellion dans la rue de la Chaîne à propos d'un achat de )>ejifre ça mépris du règlement municipal du 12 septembre 1763; lettre du âyndic Thomas.

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que pour leur jeter ce billet dédaigneux : T ignore vMre cas. Vous êtes les maistres de recourir, sans spavoir cependant ny pourquoy ny sur quel fondement vous pouvez établir votre placet. En 1729, les affaires des communautés étaient fort négligées par le refus que font les conseillers d'assister aux assemblées, quoi qu ils y soient appelés au son de la cloche et même prévenus et exhortés à domicile * .

f Les finances du Piémont étaient obérées à ce j^oint C[ue le roi fait proposer aux villes d'acheter le droit de juridiction qu'il se propose d'aliéner en Vétat fâcheux des affaires présentes. Le châtelain royal Grillet communique aux syndics de Montmélian, le 18 juillet 1734, la circulaire du chancelier qui, montrant les gentilshommes prêts à racheter ces droits qui leur appartenaient jadis, fait valoir la gracieuse bienveillance du roi laissant aux bourgeois la préférence et ajoute : Espérant que vous réfléchirez qu'une domination étrangère est toujours à charge et que la liberté ne se laisse perdre qu^à bon escient. La ville, fort endettée elle-même ^, propose aux ministres, dans l'impossibilité où elle se trouve de constituer un capital, si modique qu'il soit, d'abandonner tous ses revenus, à la charge par le prince de rembourser ses créanciers \ La même année, ordre fut donné à toutes les villes de fournir le relevé exact de leurs revenus, en justifiant des titres qui en autorisaient la perception, ainsi que des lettres-patentes éta-

* Ordonnance de l'intendant général Petitti (30 juillet 1729) qui dispose pour toute la province, à l'occasion d'une requête des syndics de Montmélian.

' En 1739, un ordre général, transcrit sur les registres de toutes les communes de Savoie, prescrit aux officiers locaux de veiller à défendre que les évêques, dans leurs visites pastorales, se fassent défrayer par les curés en apparence, mats toujours aux dépens du commun, ce qui suffit à ruiner le public pour l'année.

' La ville devait , en 1734, quatre mille livres de capital h l'hospice et à divers particuliers, et une rente de 43 livres k la Grande-Chartreuse sur les fours. Le ministre n'accepta pas ; je n'ai rien trouvé qui prouvât la vente de la juridiction à an tiers.

blissant ou confirmant leurs privilèges *. En 1768, les syndics de Montmélian se plaignent des lourdes charges qu'ils ont à supporter tant pauv la taille royale ', pour les logements de gens de guerre ' et réquisitions', que pour les redevances emphytéotiques que plus de trente seigneurs, dont la plupart sont ecclésiastiques ^y font exiger rigoureusement par des maim rapaces et serviles. Ces impôts ou rentes, joints à rineptie du laboureur et du vigneron qu'énerve rabus du vin, vice déjà signalé vingt ans plus tôt par le président Sclarandi, rendent le bénéfice de la culture presque nul. En 1775, les syndics réclament auprès de la Cour de Turin sur l'oubli qu'on a fait de leur ville lors de la notification du mariage du prince de Piémont; ils rappellent, en termes d'une humilité excessive, que le duc Victor , suivant l'exemple de ses aïeux, leur écrivit de sa propre main, en 1630 et 1631^ aue la régente l'imita en 1637, en 1638, mais qu'ils turent négligés depuis 1740. Le XVIII* siècle est rempli de procès des communes entre elles ' ou avec

* Voir aux PREUVES : L'inventaire des patentes de privilèges de Montmélian, document n» LXXX, et les budgets de la ville pour 1742 et 1750, docament n» LXX^I.

* Le 3 janvier 1741 , la viUe de Montmélian vend des pâturages en Banges, anx chartreux d'Àillon, pour la somme de 2,000 livres. (Reg., folio 154.) La taille royale était de 8,446 livres 13 sols, en 1750, pour une population de 1,300 habitants.

' En 1762, la ville logea 1,059 hommes et 1,137 chevaux de troupes de passage. (Registre de correspondance, folio 28.)

* En 1762 , la ville fournit 32 chariots pour Aiguebelle et Chambëry ; 614 rubs de foin (le rub vaut 25 livres ou 9 kilog. 221) et 97 émines 1/2 d'avoine (Vémine vaut 23 litres : 5 émines forment le sac),

^ L'ëdit de 1762 avait décrété le définitif affranchissement des derniers taitlables. Le 28 janvier 1765, ordre aux chefs de famille de s'assembler pour voter sur ce rachat ; à la séance du 26 avril, il ne se trouve que les syndics et un seul conseiller; le 4 mai, nouvelle convocation ; on y vote le rachat ; faute de fonds, on Tajoume jusqu'à ce que le prince y ait pourvu.

< En 1749, le village d'Àrbin se sépare de Montmélian dont il avait toujours dépendu; pour régler le procès de bornage, les •yadics entretiennent pendant trois ans, à Turin, un agent qui

les couvents * au sujet de limites et de servitudes foncières; de même que, dans les siècles précédents, les conflits avaient pour objet 1^ droit de justice et les servitudes personnelles. »

Charles-Emmanuel III mem-t le 20 janvier 1773; il était roi depuis quarante-trois ans; son père avait régné cinquante-cinq ans, son fils devait conserver le trône pendant vingttrois ans ^ La situation de l'Etat rappelait, par de nombreuses analogies , les difficultés d'âge et de position que rencontra Victor-Amédée F** en IraO. Victor- Amédée III , prince royal jusqu'à l'a^e de quarante-sept ans '\ avait soutenu sans efforts le poids de cette situation délicate sous un roi minutieux jusqu'à l'excès et fort jaloux de son autorité. Sans passions, sans ca-

J)rices, fait pour les paisibles devoirs de la àmille plutôt que pour Torage du siècle, il ressemblait à Louis XVI, dont il eut les vertus et la foiblesse *. Il s'occupa pendant sa longue

leur coûtait fort cher (curieux détails au folio 152 du Registre de correspondance de 1773) pour suivre l'affaire auprès des ministres. L'esprit d'hostilité entre ces voisins^deviot tel, que les gens d'Arbin ne venaient plus aux incendies de Montmélian.

* En 1750, la ville de Montmélian réclame des dommages aux chartreux d'Àillon, qui, au mépris des arrêts du Sénat, font charbonner les bois de la forêt de la Joup pour l'entretien de leurs fabriques de fer et martinets.

* En France, trois princes se partagent aussi la fin du XVII« siècle et tout le XVIII^. Louis XIY règne sojxante-douze ans (1643 à 1715) ; son arrière-petit-fils Louis XV, cinquante-neuf ans (1715 à 1774), et le petit-fils de ce dernier, l'infortuné Louis XVI, dix-huit ans (1774 à 1792).

3 Né à Turin en 1726, marié en 1751 à l'infante Ferdinande de Bourbon qui mourut en' 1785 , et dont il eut neuf enfants, dont trois lui succédèrent : Charles - Emmanuel IV, Victor- Emmanuel I^"*' et Charles-Félix.

* Il avait le type autrichien , la mâchoire lourde , le front

Son culte pour la symétrie cadres de 1 armée selon de

oisiveté j dit le marquis Costa, à imaginer la réforme des abus qu'il voyait dans le gouverne^ ment vieilli de son père. Toute une vie de théories prépare mal à la pratique des affaires. Les bonnes intentions du roi Victor-Amédée désorganisèrent l'armée, perdirent les finances, ruinèrent là politique.

Une longue paix avait emcombré les régiments d'officiers usés dans les rangs inférieurs ; le nouveau roi les mit à la réforme et les remplaça par des jeunes sens qui, vingt ans plus tard, étaient aussi nuls que leurs devanciers.

lui fit organiser les des combinaisons géométriques qu'il modifiait tous les cinq ans ; mais le tiers de son revenu fut consacré aux essais militaires ; il dépensa quinze millions à la citadelle de Tortone et sept aux défenses d'Alexandrie.

Cependant, Victor-Amédée III fit pour la Savoie beaucoup plus que n'avait fait son père. Il obtient de la foiblesse de Louis XVI que le décanat de Savoie, détaché du diocèse de Grenoble , soit transformé en évêché * ; il restaure

carré, et malgré cela, je ne sais quel pli des lèvres, raillear et fin, d'où jaillirent souvent, à l'adresse de ses sujets de Savoie, des traits fort vifs. (Voir ses médailles dans la collection dell'Àccademia délie artù — Raccolta. XIV, page 1564.)

* Les princes de Savoie poursuivaient depuis 1474 le dessein de sonstraire cette province à la juridiction ecclésiastique des prélats étrangers ; ils échouèrent en 1475, en 1515 et en 1759 devant le refus de Louis XI, de François I^*^ et de Louis XV. Yictor-À^médée, à la sollicitation du ministre Bogino, reprit le double projet de céder à Tévéque de Belley ce que le diocèse de Genève possédait sur la rive droite du Rhône, en échange de ce qu'il possédait lui-même en Savoie entre le Rhône, le Guiers et la montagne de l'Epine (ancien bailliage de Novalaise ou Petit-Bugey), et de séparer le décanat de l'évêché de Grenoble.

le château de Chambéry, tout noirci de Tincendie de 1743, bâtit le théâtre, les thermes d'Aix, la route de Côte-Rousse sous les rochers de Lémenc; il fait continuer les digues de Tlsère, de rArve*,du Rhône, crée la province de Carouge aux portes de Genève * et termine le pont de Rumilly. Garella, ingénieur de talent, dirigea la plupart de ces travaux; lé chevalier de Buttet améliora les salines de Moûtiers.

L'archefèque do Vienne, les évéques de Genève et de Grenoble, firent opposition à cette combinaison » qui avait cependant Favantage de donner aux diocèses pour limites les frontières des deux Etats. On imagina alors de céder au roi Louis XVl les droits, illusoires en partie, que possédait Tabbaye de Saint- Michel de la Cluse sur plusieurs bénéfices situés en France ; moyennant cette compensation, Tévf^que de Grenoble accepta le démembrement. La bulle du 18 aoi^t 1779 érigea le décanaten évéché sans rien emprunter aux diocèses de Belley et de Genève. La bulle d'érection fut publiée le 12 décembre 1779; Michel Conseil, né à Mégève, fut le premier évéque de Ghambéry. L'archevêque de Tarentaisc avait aussi fait à ce projet d'érection une vive opposition.

* Ces digues n'avaient point pour but de contenir les rivières dans un lit artiQciel. Le danger en était depuis longtemps connu Dar les digues insubmersibles de la vallée du Pô au'il faut exhausser chaque année et dont la rupture mcnAce vingt grandes villes d'une destruction totale. En Savoie, il fallait, tout en prévenant le i>éril des inondations, atsainir les marécaget et rendre à VagricuUure de vastes espaces perdus. Les digues de l'Isère, de l'Arc et do l'Arve laissent, de distance en distance, des passages écluses par où le trop plein des crues s'écoule en modérant le flot et en couvrant les terrains bas et stériles du limon fécondant que déposent les eaux troubles venues des montagnes. Ces déversoirs imitent ce que la nature a fait pour le Rhône au lac de Genève, pour le Rhin au lac do Constance, ce que l'homme a essayé de faire pour la Loire par la digue de Pioay qui transforme en un lac la plaine du Forez.

* En cinq ans , la population du village de Carouge s'éleva de 000 âmes à 4,67i (1793). Ses étapes sont courtes : 1754, bureau de douane ; 1777, marchés et foires ; 1780, chef-lieu de province, suppression des douanes; 1786, hôpital, collège, temple; 1787, synagogue.

— IW — 1773-1775

Depuis les désastres de 1742, les princes de la Maison de Savoie n'avaient pas quitté le Piémont. Le roi Victor-Amédée se décida, en 1775, à visiter la Savoie qui se plaignait de cet abandon, réclamait Tabolition des péages et le rachat définitif des dîmes ^ Le séjour de la Cour se prolongea à Chambéry du mois de juin ^ au mois d'octobre ; le 6 septembre, le prince de Piémont y épouse Marie-Clotilde de France, fille du Dauphin Louis et sœur de Louis XVL Le roi dit à cette occasion : Nous voilà Français au moins pour trois générations. On donna des fêtes magnifiques au Yemey, au grand jardin des marronnier!, et la bourgeoisie se constitua en société pour la construction d'un théâtre, tant elle avait pris goût aux divertissements du château ^ Ce troisième mariage entre les enfants du roi * et ceux de Louis XV était mal vu des Piémontais ; ils reprochaient au roi, dans les cercles, dans les gazettes, les dé-

* Eft 1775» la population de ia Savoie était de 898,924 habitants, plus environ vingt mille émigrants ; en 1792, il y avait 408.740 habitants et 2,812 émigrés français^ et 69,000 émigrants dont la sortie datait de moins de dix ans, cinq mille dô pi as que dans le dénombrement de 1783. (A. CH. G.)

^ Le roi entra à Chambéry le 20 juin; l'intendant avait fait afficher l'ordre de tendre des tapisseries sur le passage de la Cour (faubourg Montmélian, rue Groix-d'Or, place Saint-Léger, Grand'Kue, rue Tupin, rue Juiverio, place Château) et d'illuminer trois jours de suite, avec au moins deux chandelles par fenêtre, sous peine d'une amende de 20 livres.

' La Société d'agriculture, essayée en 1772, constituée en 1774, reçut en 1775 un subside de cinquante mille livres et le roi la mit en relations avec le bureau des finances comme établissement d'utilité publique. En 1777 , le règlement sur les haras fut amélioré et Ton accorda des primes aux éleveurs. fRaecolta, XI.)

* Joséphine de Savoie avait épousé le comte de Provence en 1771, et sa sœur Marie-Thérèse le comte d'Artois en 1773,

penses ^u'il faisait pour les travaux publics en Savoie; on le soupçonnait en même temps de négocier T abandon de cette province et du comté de Nice. Les fêtes du mariage coûtèrent près de quatre millions % dont profita Chambery.

Le séjour des princes en Savoie fut signalé ar plus de sévénté dans la réforme scolaire et a censure de la librairie. On saisit aux Marches un ballot de livres défendus, parmi lesquels ceux de Rousseau ; le Sénat les fit mettre au pilon. Rousseau n'avait laissé à Chambery que d'assez tristes souvenirs; commis au cadastre, maître de musique, ami équivoque d'une femme qui passait pour un agent secret de la police piémontaise, il devenait tout à coup l'un des maîtres de l'Europe pensante. Ses livres furent lus avidement , avec moins de sympathie pourtant c[ue de curiosité ; les saisies judiciaires n'atteignaient q^ue les maladroits, et les sénateurs permettaient aux lettrés ce qu'ils refusaient au vulgaire *.

J.-J. Rousseau ^ n'a point fait surgir de son cerveau toutes les pensées hardies dont il se fit l'apôtre; le plus grand nombre formaient la monnaie courante du X VHP siècle. Mais il les revêtit de couleur et de vie, leur imposant pour cadre la nature et le réalisme, singularités qui

* Deaz millions de dot donnés par la France et deux millions

S l'on retira de la vente de Thôtel des Célestins à Lyon , anenne propriété de la Maison de Savoie.

> Roussean était resté en relations avec M. de Conzié ; il Ini écrivit en 1768 une lettre qu'on n'a jamais citée an'en Técourtant. Voir aux Pièeet juttifieatives : Document n» LXXXII.

3 Né à Genève en 1712, mort h Ermenonville le S juillet 1778.

surprirent une société blasée, et que la mode adopta. Comme on Ta récemment remarcjué * , toute critique sur Rousseau serait vaine st Von ne faisait pas d'abord Vexamen de ses précédents. Or, les précédents de sa langue ne sont pas à Genève, ni à Paris, mais en Savoie, et les

Précédents de ses idées sont partout. Dès 4731, ["« Huber écrit à Genève un premier Vicaire savoyard; Morelly publie, en 1743, un remarquable Traité d'éducation, Inspiré des Pensées de Locke sur l'éducation des enfants (1693); Rameau avait donné enl748 Topera de Pyornalion, et Gessner imprimait ses Idylles en 1756. Les grenoblois Bonnot de Mably et Bonnot de Condillac, par leurs fameux livres, le Droit public de l'Europe (1748), l'Essai sur l'origine des connaissances humaines (1746), le Traité des systèmes (1749), le Traité des sensations (1754), et surtout Diderot avec ses magnifiques et brûlants Discours (1745 à 1760), ouvrent à Jean- Jacques une voie toute frayée, pleine de bruit et de lumière, et où Tattention du monde devait suivre quiconque s'y engagerait. C'est à l'exemple de ces hardis penseurs qu'il lance son Discours sûr Voriqine de l'inégalité parmi les hommes (1752); c^est après vingt années de luttes, d'aigreurs, de vie besogneuse à Paris, dans un monde fiévreux et faux , qu'il perd le souffle et revient vers les Alpes pour y respirer. A Genève, il se refait chrétien {il5i)^, et, sur les bords de ce lac où il s'oublie pendant sept jours d'été, dans cette Savoie qu'il ne peut traverser sans émotion, depuis Cnambéry jus-

* Michelet. Louis XV et Louis XVI. Edit. de 1867, page 52. > Jean Gaberel. Voltaire, Rousseau et les Genevois,

qu'à Annecy *j il se reprend à la nature. Retrempé aux sources de sa jeunesse, il y

Suisacomme une sève nouvelle, qui produisit la oraison de 1761 et 1762 ; la vallée de Montmorency lui rappelait celle d'Annecy, les vieux arbres au i)arc d'Epinay lui faisaient l'illusion de la châtaigneraie des Charmettes. La meilleure partie au génie se compose de souvenirs , a-t-on dit. Rousseau avoue quelque part que, s'il veut peindre le printemps, il lui faut être en hiver ; s'il veut décrire un beau paysage, il faut qu'il soit dans des murs, et qu'il irait s enfermer a la Bastille pour y faire le tableau de la liberté . C'est ainsi que, de loin, toutes les images des Alpes se présentèrent à ses yeux , et que toutes les illusions du passé lui revinrent au cœur.

Pendant son séjour à Chambéry (1732 à 1744), Jean-Jacaues vit de près , dans les salons de la noblesse , les courageux magistrats qui osaient plaider a,uprès du cabinet de Turin la cause de Pietro Giannone (1736), et les savants réformateurs du code de 1723 . le président de Saint-Georges, le comte Garnillion (1739). Il faut deviner, dans la politique de Rousseau et ses théories de droit social, l'influence qu'y durent apporter les principes du Sénat de Savoie sur la valeur au gouvernement qui, par sa nature, se tient toujours le plus près de la loi, et l'attitude de cette province pendant la guerre de la succession de Pologne. Le Contrat social est évidemment écrit avec les souvenirs de Savoie; on y retrouve les vues parlementaires du Sénat et comme une image, refaite à

< Confettiom. Edit. de 18i7. II« partie. Livre VIIT. 478, 476. Relire anMi le voyage de Vevey en 1799,

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la moderne, dés Etats-Généraux du moyen-âge, alors que la ré^on des Alpes formait, au milieu de la niérarchie féodale, une sorte de fédération de villes et de seigneuries, dont les députés se réunissaient tantôt à Genève, tantôt à Chambéry, à Moûtiers, Ruihilly, Aoste ou Thonon :

^ Plus le lien social s'étend, dit {lousseau, plus il se relâche; et, en général, un petit Etat est proportionnellement plus fort qu'un grand. — Le nombre des magistrats suprêmes doit être en raison inverse du nombre des citoyens. — Il n'y faut point souffrir de capitale, mais faire siéger alternativement le gouvernement dans chaque ville et y rassembler aussi, tour à tour, les états du pays. >

L'idéal du gouvernement était, pour Jean- Jacques, une aristocratie élective dans un pays de médiocre étendue. Toujours le souvenir de la Savoie, où la noblesse de robe, qui remplaçait la noblesse d'épée à mesure quexelle-ci s'éteignait famille à famille, se recrutait elle-même, par l'élection de la magistrature, dans le tiersétat * . Ne s'adressait-il pas aux Savoyens de 1760 quand, après avoir comparé les Etats modernes aux républiques antiques, il s'écriait :

« Vos climats plus durs vous donnent plus de besoins; six mois de l'année la place publique n'est pas tenable; vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air ; vom donnez plus à votre gain qu'à votre liberté et vous craignez men moins l'esclavage que la misère. — Quoi ! La liberté iie se maintient qu'à l appui de la servitude? — Peut-être. Les deux excès se touchent. Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves mais vous l'êtes ! y^

^ La pensée de Rousseau est complétée par cette phrase d'une de ses Lettres de la Montagne : Le meilleur des gouvernements est raristocratique, la pire des souverainetés est V aristocratie.

Le livre des Confessions ^ si peu exact avec son affectation de sincérité, ne contient qjie de r^res allusions à Télat d'un pays inquiet et agité, dont les mouvements firent évidemment une vive impression sur Fesprit d'un jeune homme enthousiaste. Et ce livre lui-môme, défi d'un cœur orgueilleux et malade, incomplet sur bien des points * , ridiculement développé sur d'autres, que n'eût-il pas ajouté au renom de Jean- Jacques, s'il en avait déchiré seulement cinquante pages !

* Un docnment curienx à ploftieurs titres est le testament de J.-J. Rousseau du 7 juin 1787, écrit à Chambéry, dans la maison du comte de Saint-Laurent (folios 104 à 106 du Minutaire du notaire Rivoire. — Folio 663 du second registre de Vinspnuation pour juillet 1737. (Areh, du greffe.^ Il y est expliqué que le jeune Jean-Jacques, venant de recevoir une blessure à la tête, était couché avec un appareil qui lui tenait les yeux fermés. Le testateur, après le signe de croix, recommande son âme à Dieu et aux saints ;, proteste de mourir catholique romain ; lègue 16 livres aux couvents des Capucins, Àugustins et Ciaristes (siej de Chambéry pour dire des messes; lègue sa légitime à son père ; 100 livres à Jacaues Barillot de Genève ; constitue pour son héritière universelle Françoise-Louise de La Tour, comtesse de Warens , à qui il déclare de plus vouloir payer 3,000 livres pour frais de pension et entretien depuis dix ans , et reconnaît une dette de 700 livres pour marchandises et prêt en faveur du marchand Charbonnel. — Aux folios 112 et 113 du même Minutaire est voe procuration, du 13 juillet, par laouelle Jean-Jacques donne mandat h Jacques Barillot de retirer a Genève les droits de sa mère^ Suzanne Bernard. Voir, aux PREU- VES, les Documentent» LXXXII et LXXXIII.

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