SAVOIE SE DONNE A LA FRANCE
L'écart entre les idées et les institutioiis était devenu tel que l'urgence de réformes radicales s'imposait aux plus obstinés. A l'exemple de Victor-Amédée II (1743 à 1730), les gouvernements prirent l'initiative. Le marcjuisde Pombal en Portugal, sous Joseph et Pierre (1750 à 1781); Charles III dans les Deux-Siciles (1741 à 1759), puis en Espagne (1759 à 17 88); Joseph II en Autriche (17o0 à 1790), firent contre les privilèges et les misères de l'ancien régime des tentatives hardies. Ces essais se heurtèrent, par malheur, contre des habitudes invétérées de docilité ou d'arbitraire. Atténuer les abus, déplacer les privilèges, surexiter l'ambition des déclassés, tout cela ne régénère pas un peuple; il faut qu'il possède des mœurs austères et
simples avant de lui imposer utilement^ par décret, des institutions libérales. Il faut ouvrir les écoles et replacer Dieu sur l'autel avant de jeter en pâture aux tribuns de la rue ces devoirs
fmblics qu'on s'obstine à appeler des droits. A 'époque dont nous parlons, on lisait Diderot plus que Racine, et la prose incisive do Beaumarchais, les dernières lettres de Voltaire, le bon sens railleur de Franklin étaient devenus l'Evangile du jour. Le raffinement philosophique étalait ses paradoxes ; le train de vie rationnel permettait tous les écarts sous prétexte de retour à la nature, et le siècle semblait se modeler sur Julie d'Etantes écrivant : Avec du sentiment et des lumières f ai voulu me gouverner^ et je me suis mal conduite,
Louis XV était mort en 4774 et, avec Louis XVI, une jeunesse enthousiaste sortait de l'ombre
f)Our aider Turgot, Necker, Malesherbes, dans eurs généreux essais ; le mot de progrès retentissait pour la première fois sous les voûtes de la Sorbonne. La grâce, les vertus de la reine effaçaient les souillures de Versailles et de Meudon ; la noblesse se vengeait des défaillances de 1763 en équipant des navires pour la cause américaine ; il semblait qu'un souffle de patriotisme et de liberté passionnât la vieille Europe. Hélas! combien de journées sereines, étincelantes, n'avons-nous pas vu s'éteindre ainsi sous de subites nuées d orage !
En Piémont, Victor-Amédée III, devenu roi en même temps que Louis XVI, politiquement inféodé à la Maison d'Autriche, ne se laissait point aller aux illusions des financiers genevois ou des écrivains français, et obéissait, par piété sincère, aux inspirations d'une société célèbre.
Les Jésuites étaient devenus si grands qu'ils portèrent ombrage à tous les pouvoirs * ; ils avaient dû leur rare fortune à la souplesse de Içur discipline, aux complaisances de leur direction; ils se heurtèrent enfin, c'est la nature des choses, à l'ingratitude des princes. Soutiens naturels de l'autorité, puisque l'obéissance était l'essence même de leur institution, ils furent proscrits par les rois. Expulsés de Savoie en 4716, de Russie en 1749, de Portugal en 1759, de France en 1762, d'Espagne en 1767, de Parme en 1768, etc. , ils avaient été supprimés, le 21 juin 1773, par un bref de Clément XIV ; leur puissance fut à peine ébranlée par cet éclat et, pour rester occulte, l'action de la Compagnie n'en devint que plus universelle, plus énergique et plus pénétrante.
Les idées de Montesquieu sur le gouvernement exerçaient encore une grande influence en Piémont. L'abbé Nicolini, Mgr Cerati, l'abbé Guasco, le grand-prieur Solar avaient admis ses principes et vulgarisé sa philosophie; le comte Vasco essaya de les faire passer dans la pratique et peu s'en fallut qu'il ne devînt, à Turin, un autre Sieyès. Gerdil, seul, critiqua les théories dupubliciste français. Ce savant honnête homme, ce religieux sincère, exerçait à la Cour et dans l'opinion une légitime influence ; de 1754 à 1802, il fut à l'étranger l'incarnation de la Savoie pieuse, lettrée et libérale, de même que, de 1802 à 1821, Joseph de Maistre en devint à son tour le représentant, plus célèbre
* Crétineaa-Joly. Histoire de la Compagnie de Jésus, (IV. 206. Edit. de 1859.) En 176^, la Compagnie possédait, en Europe, 669 collèges.
que le cardinal Gerdil et moins digne de Têtre * . Gerdil adoptait les idées nouvelles, mais en les modérant par de sages réservées. Il n'admet pas le despotisme que Montesquieu accepte comme une forme de gouvernement ; il répond à Rousseau que le but du Contrat social est un renversement universel de l'état civil et que le but de V Emile est d'y préparer les esprits ; mais il proclame, en même temps : Que les droits communs de l'humanité sont la liberté. V égalité et la propriété. Il se rapprochait ainsi ae liirgot et de Beccaria. Ses maximes sur l'éguilibre
Solitique trouvèrent une naturelle applicatfou ans les affaires de Genève.
La ville de Genève était, depuis 4713, le centre d'une réaction énergique contre les incrédulités systématiques des philosophes. On y avait interdit l'impression du Dictionnaire de jBayle, livre immoral, irréli^eux, et d'autant plus dangereux qu'il est écrit avec beaucoup d'esprit, de dextérité, de délicatesse, et j)lein d'érudition*. De 1756 à 1766, le Consistoire condamne les écrits licencieux de Voltaire et proteste contre la fraude des libraires hollandais qui les estampillent de la marque des typographes genevois. En 1764, le Dictionnaire phitosophi" que est brûlé par la main du bourreau.
En Savoie, l'impulsion libérale et féconde de saint François de Sales avait été continuée par le cardinal Le Camus, Mgr Rossillion de Ber-
* Lire, pour connatlre Gerdil » si Ton hésite h feuilleter ses œuvres, la belle élude que lui a consacré M. Ernest Arminjon en 1868.
* Ternies de la décision du Conseil* Regiitre t<miiitorial; délibérations des 4 et U avril et 13 mai 1713.
nex, Mgr Pierre Biord* et le cardinal Gerdîl. A Genève , le pasteur Alphonse Turretin avait fait oublier l'odieux absolutisme de Calvin; il enseignait le respect des droits de l'âme. Plus tard, les disciples de ses doctrines, Paul Moultou, Romilly, Jacob Vernes et d'autres, ne craignirent pas de lutter pendant vingt ans contre cette royauté, si universellement reconnue de l'esprit, et de l'impiété dont Voltaire avait installé la capitale à deux pas de la cité protestante , aiix Délices , puis à Ferney ' . Haller , qui fut au XVIIP siècle ce qu'Alexandre de Humboldt a été pour le XIX^, rentrait à Berne l'année même (1754) où Voltaire émigrait de Paris; il prouvait Dieu par la nature, en même temps que Voltaire le niait par l'homme, et que Rousseau commençait, contre l'incrédulité de parti pris, cette réaction religieuse qu'il eut le tort de formuler par une sorte de déisme chrétien.
Le groupe d'hommes convaincus qui défendaient le spiritualisme contre le péril social fut bientôt débordé par ceux qui désiraient plutôt le partage que Fabolition des privilèges. Les troubles de 4738 et de 1766, pacifiés par l'intervention des puissances garantes de la neutralité genevoise, reprirent avec une violence nouvelle en 1782. La question de l'égalité des droits se posa nettement entre la vieille bourgeoisie et les fils des réfugiés de 1685 et
^ Evêque de Genève ; il fonda les écoles gratailes de Caronge en 1770 et laissa, toute sa fortune pour l'entretien de jeunes gens» pauvres et de mérite, qui ne pourraient, sans secours, aller terminer leurs études à l'étranger. (Billet royal du 33 mars 1784.) Il écrivit à Voltaire des lettres piquantes.
* Gaberel. Voltaire et les Genevois, 1856. -
1775-1782 — Hî —
des annexés de 1754 ; elle fui à demi résolue
Îar la convention signée à Versailles, le 6 juin 782, et délibérée par les rois de France et de Sardaigne, avec Tassistance du corps helvéti-
Îue, sur les bases du Règlement de 1738. Le 3 novembre , les ministres des puissances garantes, appuyés par un corps d armée mixte, imposent a Genève cette constitution, succès du parti radical , qui consacre de nouveau la neutralité de la république, donne d chaque citoyen une part proportionnelle à sa condition dans la délibération ou la conduite des affaires, et met le Grand-Conseil en mesure de tenir tête aux insurrections * .
Turffot et Louis XVI , par le préambule de leurs edits de 1776, Kant etFilangieri par leurs livres de 1780, Joseph II par ses impériales impiétés , avaient remué les esprits les moins entreprenants et les avaient préparés à toutes' les surprises. Genève dirigeait Topinion des habitants du Chablais; Lyon, par ses relations commerciales , et surtout Grenoble par l'intimité du voisinage , répandaient en Savoie les sensations de F esprit public français ; pas une émotion dont le contre -coup ne fût aussitôt ressenti jusqu'au fond des Alpes. La plupart des hommes qui marchaient à la tête du mouvement étaient sortis de nos contrées; leurs parents, leurs amis échangeaient avec eux des correspondances et des visites qui passionnaient également le Dauphiné , la Suisse, la Savoie,
* Ce Règlement, divisé en XXV titres, est nn code complet de législation et d'administration ; on y trouve les impôts, les tarifs de douane, les lois somptuaires sur les domestiques, les chevaux, les sépultures d'apparat, etc. ^Traitée pubHet. Tome III, pages 811 et 8»i à 600.)
pour les tentatives de Paris et les espérances ou les inquiétudes des partis rivaux. Le financier Necker , les naturalistes Bénédict et Théodore de Saussure, le médecin Tronchin, le nhilosophe Charles Bonnet étaient Genevois; Meunier , Real, Barnave, avocats à Grenoble, devenaient les chefs d'une jeunesse ardente ; le savoyen BerthoUet ^ suivait à Paris l'exemple •d'illustres compatriotes et réformait les sciences expérimentales comme d'autres la pratique administrative. Le bruit qui se faisait autour de ces hommes ne pouvait laisser la Savoie indifférente; leurs écrits lus avidement, les livres de Rousseau, de Voltaire et des Encyclopédistes, introduits avec moins de péril, amenèrent l'opinion, par une pente insensible, à préciser des griefs, à critiquer les abus, à se sentir froissée des privilèges et humiliée de la suprématie piémontaise. La bourgeoisie était toute préparée, par les vieilles traditions du Sénat, à devenir le centre actif de l'opposition; le clergé lui-même se montrait sympathique aux tendances d'équilibre qui se manifestaient dans toutes les classes*. Les Jésuites, malgré les édits de 1716 et de 1773, conservaient en Savoie une influence considérable, et l'enseignement des séminaires continuait d'après leurs principes ; cependant, beaucoup de prêtres distin-
* Le chimiste Claude BerthoUet, né à Talloires le 9 décembre 1748, rédige la fameuse Nomenclature, de 1786 à 1787, avec Lavoisier, GuyloQ de Morveau et Fourcroy, publie, en 1791, son livre sur l'Art de la teinture, où il résume ses précieuses découvertes suf le chlore et Tammoniaque. Aussi recommandable par son courage civique que par ses talents, il mourut, à Paris, le 6 novembre 1822.
* Comte de Montalembert. La Persécution religieuse de 1789 à 1801. (Le Correspondant, duîô août 1867.)
gués, des professeurs de tbéologie, des curés S se refusaient à cette sorte de contrai,ute et, soit par sentiment d'indépendance et de dignité personnelle , soit par instinctive méfiance contre tout ce qui venait du Piémont, affectaient plus d'austérité dans la pratique et ne repoussaient pas, avec la môme indignation que les Révérends Pères, certaines idées gallicanes que la jurisprudence du Sénat avait accréditées et popularisées. On les appelait Jansénistes, mot oui ne signifiait pas autre chose, en Savoie, ue Tesprit gallican. Les querelles oubliées es Jésuites avec Port-Royal et le P. Quesnel leur faisaisaient confondre dans la même appellation tous ceux, qu'à tort ou à raison, ils considéraient comme leurs adversaires; l'emploij àcette époque, de cette expression vieillie est a lui seul une marque de la présence et de l'action des Jésuites, car le dernier janséniste actif de nos contrées, l'abbé Barrai, de Grenoble, était mort en 1773. Cet esprit gallican, moins étroit, moins absolu que le dogme condamné du Jansénisme, et qui prenait sa source dans le droit public de la province, s'accentua et se compliqua de politique en 1780. On a parlé de rancunes, d'nypocrisie et d'ambition; ces sentiments sont inadmissibles de la part de ces prêtres des paroisses, sortis du peuple, formés dès l'enfance dans les écoles ecclésiastiques, choisis avec soin parmi les plus méri-
* Le cardinal Biliiet ^Mémoires pour servir à l'hist, eccUs. du diocète de Ckambéry. 1865. Page 18.) cite notamment Jacqne» Dttcret, de Tiioaon, professeur de théologie an collège de Cuanbéry, le F. Lassalo. cordolier, les dominicains Caue et Sajllet, M. Panisset, curé do Saint-Pierre d'Albigny, M. Velat, grandvicaire de Tarentaise, etc.
tants et attachés pour leur vie à des populations laborieuses et pauvres * .
Les couvents , malgré les efforts de la Cour pour soutenir leur caducité ou utiliser leur désœuvrement, disparaissaient l'un aj^rës l'autre *. Dès 1673, on se préoccupait, à Turin, d'assurer du travail aux communautés de femmes de la Savoie, dont la plupart étaient réduites à de dures nécessités '. Les scandales de l'abbaye de Talloires, de 1785 à 1787, obliffeant au séquestre du temporel ; le mépris de la règle poussé à ce point que, dans certaines maisons, l'office
auotidien ne se célébrait plus et cjue l'arrêt e sécularisation des Célestms de ViUardsallet
* Parmi les prêtres qui, absorbés par les soins du ministère, ne se mêlèrent point à ces lattes et se délassaient de leurs fatigues arec cette bonne humeur simple et cette science modeste, vertus traditionnelles du clergé de Saroie, il faut citer Tabbé de iMellarède qui, imitant le chanoine Nicolas Dumaz, d'Annecy (1747), fonda par ses dons la bibliothèque publique de Ghambéry (17S5}, et le chanoine Pierre Gazel, de Cruseilles (émigré de 17SI9 h 1803) , célèbre par ses chansons patoises à la rerte et piquante allure.
* En 1675, les Bénédictins de Talloires sont obligés de s'unir à la congrégation du Mont-Cassin. (Motifs nu Reg. du Sénat XLIII, folios 112 et 199.) En 1785, les revenus de l'abbaye sont saisis et régis sous le contrôle du Sénat. Conflits de l'abbé de Chésery avec ses religeux, etc. t'R^git^v'eeccl. XXVII}; les Feuillants d'Abondance disparaissent en 1761, les Chanoines réguliers de Saint-Ruff en 1771, les maisons des Jésuites en 1714, 1729, 1773, les Frères de l'Observance en 1774, les Antonins de Chambéry en 1778, etc.
* Le couvent des Bernardines du faubourg Mâché, de Chambéry, était le plus pauvre de Savoie. Dès 1673, on leur faisait faire de la toile pour le compte d'un fabricant de Turin (Raeeolta. XVH. 905.) Au mois de mai 1702, l'incendie de Haché détruisit les maisons qu'elles donnaient i ferme. En 1713, elles étaient au nombre de vingt; n'ayant ni infirmerie, ni dortoir ; leur couvent comprenait ,aiapt.|>qtites. ohaml^w* .^ JHi.'f 1m de' huit arpents ; elles vivaient d'aumdnes. (SEmkT. Frocès" varM de viiite du iô août 17.130
(1778), y constate pendant sept ans la présence d'un seul moine; ces abus, et les requêtes chaque jour plus nombreuses de religieuses et de moines sollicitant leur sécularisation ou faisant homologuer les rescrils de Rome qui autorisaient leur sortie du cloître, amenaient les meilleurs esprits de Savoie à réclamer la mise en pratique, dans le duché, des édits français de 1771, qui reculaient Tàge de la profession, pour les hommes, de 16 ans a 21 ans, et supprimaient d'office les communautés qui comptaient moins de vingt membres effectifs. Joseph de Maistre nous donne le ton exact de la situation : des populations paisibles, qu'effleurait à peine refiervescence des esprits éclairés, mais qu'on sentait toutes prêtes à prendre feu :
« Il n'y avait pas d'ambition dans le peuple, dit-il ; on ne trouvait d écoles gratuites que celles oui préparaient à la prêtrise ; Tordre des parents y était la loi vivante ; les conseils de la mère de ramille restaient fort écoutés; les brouillons quittaient le pays. — Qu'est-ce qu'une nation? ajoutait-il; c'est le souverain et l'aristocratie. * »
Puis, se contredisant, il avouait que, malgré les mesures d* étouffement moral, prises par le cabinet de Turin, le peuple marchait à grands {)as vers TégaUté civile; magistrat, il parlait à titre officiel, au sein du Sénat : Des dévastations du moyen-dge, de la féroce indépendance des nobles jde V influence illimitée du clergé dans ces époques ignorantes^. Telle était la Savoie de
* Mémoire» poUtiquett publiés par Albert Blanc en 1858.
* Caneluiiont de Joseph de Maistre , substitnt-avocat-fiseal de 1774 à 1787.
— in — 1775.17W
1788, hésitante, entre ses habitudes d'obéissance et ses instincts de révolte ; tel Joseph de Maistre, franc-maçon en 1786, émigré en 4793, avocat du droit divin en 4809, presque libérai en 4846. Tel, aussi, ce gentilhomme du Chablais, Jean-François de Copponex, poète, batailleur, brutal ou chevaleresque suivant Theure et l'occasion , qui se déclarait l'ennemi personnel de la République de Genève, et la brava pendant sept ans (1769 à 4776V, ce jeune homme, dont l'ardeur exubérante , 1 éloquence emportée , la fougue entraînante fussent devenues du génie s'il les avait appliquées à de grandes choses, rappelle les débuts trop célèbres de Mirabeau ; les Cours de Versailles et de Turin s'associèrent à la Suisse pour mettre en cage ce diable incarne'; on lui fit un procès (4776 à 4777) qui passionna par ses péripéties la noblesse de Savoie , atteinte dans l'un de ses membres , et le peuple , sympathique à tout ce qui est fier et opprimé ; la peine de mort se changea pour lui en prison perpétuelle et il mourut à Genève, après quatorze ans de détention (février 4794), à la veille du jour où la Révolution en aurait certainement fait un de ses chefs.
Les intérêts matériels de la province avaient été , jusque-là , ménagés avec soin ; la Cour de Turin essayait de réagir contre l'entraînement des idées françaises et se prétait à toutes les tentatives de nature à détourner de la politique l'activité des gens de loisir , pour les attacher au commerce ou à l'industrie. La vive impulsion donnée depuis 4752 à l'initiative savoyenne, par l'intendant Ferraris, avait dû, aux efforts du comte Sacchi et du conseiller Petitti, de ne point s'amortir contre l'indifférence publique.
ITB-ITM — U% —
Les mégisseries de Moûtiers * , les filatures de laine de Chambéry ' y les verreries de Sales et de Thorens', les établissemeDls métallurgiaues du Val d'Âoste et de Maurienne ^, les minières de Qiamonix^, les ateliers dlioriogerie de Qnses*, étaient privilégiés ou subventionnés par le roi. Le gouvernement se préoccupait d'attirer en Savoie des ouvriers étrangers qui pussent importer des industries nouvelles,
* Le flurchâiid'dnpier Berthtea. natif do Daspbiaé. établi i Moètien depais ringt-deu ans, j înatalle noe mégisaerie â« peau de bétea faoves. d'agneaux et cheTreani noirs, avec monopole de douze ans (1781). à la efméitwn qu'mprèê traie amg, XjZdê $€$ aucrieri seront de Soeoic, et Ue 2,3 afrès tis oni •
* Bërard, de Romans en Banphiné, obtient nn prinl^e de ringt ans pour sa fabrique de bas et bonnets de laine, è la condition qu'il y fera travailler les enfants et qne le nombre des métiers sera porté, en dix ans, de 35 à 100 (U mars 1783) : en 1785, cette bbriqne passe à la société Bnmier et Le Borgne, an capital de cent mille lirres, arec une sobrention annuelle de 1,600 livres et rentrée gratuite de 4,000 rubs (36384 kilos) de draps et 3,000 douzaines de bas bruts. (A. CH. G.)
* Les verreries de Sales, fondées en 1755. obtiennent en 1778 un subbide annuel de 3,000 livres, et sont placées, en 17*74, sous la direction du consulat de Chambéry. Les verres à boire ordinaires coûtaient quatre livres le cent, et les bonteilles de Bourgogne treize livres dix sols.
* En 1783, Bechozal avait le privilège d'établir des aciéries
Cirtont où il lui plairait ; il y avait des haut»-foumeaux et des minoirs à Epierre, Argentine, Saint-Mirhel, Arrillard, pomr produire à bon marché le fer blanc ffu'on tirait chère9Mnt d'AUemagnê et la tôle noire çu*esportaU la Breese.
* Le 19 août 1785, la société des minières de Chamonix est autorisée i établir une fabrique d'acier en Faucigny.
* En 1790, il y avait dans le mandement de Cluses plus de 1,115 ouvriers horlogers travaillant à pièces détachées pour des msisons de Genève ; on fabriquait les mouvements et les platines è Cluses, les barillets h Châtillon, les fusées à Salnt- SlgisBond, les grandes roues à Scionzier, les petites k Magland, Arrache, Vinz, ece.Le raecord et les bottes se faisaient è Genève. (Rapporté de$ intendante g4néraux»J
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dont la pratique serait enseignée sur place *, et faisait preuve, pour atteindre ce but, d'une tolérance que certaines gens trouvaient excessive*. Les communes avaient une existence plus dégagée d'entraves^; elles nommaient les
* Eo 1750; lorsque Moiroud créa anc savonnerie à Chambëry, en 1730 et 1763, lorsque les bourgeois Bouchard firent venir à La Forest des faïenciers toscans, en ^784 lorsque le notaire Fresier établit à Vaillj en Chablais des potiers de terre suisses, on leur imposa l'obligation d'avoir des apprentis du pays pour remplacer les étrangers dans le délai de cinq ans. C'est pour retenir les matières précieuses dans le pays que, en 1769, on défendit aax orpailleurs, sous peine de deux écus d'or d'amende, d'exporter les parcelles d'or que charriaient les torrents d'Ârve, Fier, Chéran , Arly, Néphaz. (Archives de l'intendance de Chambéry. Registre des minières» — 1759 à 1767.)
' La Chambre de commerce et le bureau des comptes de Turin autorisent l'admission, dans la fabrique de tôles d'Epicrre, de vingt Allemands protestants , h la condition qu'il n'y aura pas de ministre parmi eux et qu'ils ne se permettront aucun acte public de leur religion. (1726-1778.)
-< Fait que j'ai eu sans cesse h signaler depuis les Origines, ce sont les habitants de la montagne, an contraire de ceux des basses vallées, qui se montrent les plus préoccupés de leur indépendance. Ainsi, les chefs de famille du district de Samoëns (érigé en marquisat le 20 juin 1699) se rachetèrent , en 1739, de tonte redevance féodale et ne dépendirent plus que de la juridiction et du fisc du roi. En 1773, Joachim d'Allinges, marquis de Coudre, d'Aix et Lullin, vicomte de Tarentaise et de la Val d'Isère, etc., qui opposait depuis longtemps des prétentions exorbitantes à la pétition de rachat des paroisses qui dépendaient de son fief, se décida à faire évaluer ses droits par le commissaire des extantes. Léger, qai fixa le chiffre de 103,54i livres; après douze ans de débats, ce chiffre fut réduit à 68,000 livres. Les communiers de Séez et de Saint-Germain payèrent 26,000 livres, ceux de Sainte-Foy 24,000, ceux de Monlvalezan 8,000, ceux de Villaroger 10,000. (Acte d'affranchissement du 31 janvier 1784. M^ Joseph Arnaud, notaire.) Voyez le progrès; de 1542 à 1583, ces mêmes communiers, plus ceux de Pesey et des Chapelles, avaient eu à traiter avec dix seigneurs différents : Jacques de Montmayeur, héritier par sa femme Jeanne, d'Urbain de Uontmayeur, seigneur de la Val de Bozel, Gaspard de Montmayeur, François, seigneur de Prades, Kicolas d'Est oile, Philippe du Grest, Philippe de Gilly, Melchiorde Seilans, Bar-
1778.17M — lîO —
curés ^ , résistaient à la perception illégale de la dîme% s'associaient entre elles pour les travaux d'intérêt commun % fixaient le nombre des cabarets ^ rédigeaient de sages rèdements de police rurale * , et leurs conseils élus ne supportaient aucun empiétement de la part des
thasard» seigneur de Dardissat, Jacques, baron de Brandis, et le jage-magedeTareotaiséet Maurienne, délégué ponrla jaridiciion ducale BUT les possessions personnelles du prince éparses dans ces deux grands fiefs ecclésiastiques. En 1 632, cet emploi était occupé par Claude-François Vicnard, sénateur, co-seigneur de la Val de Bozel et seigneur de Villard-Raymond. (AR G H. G. Reeonnaisioneei d'emphytéoset et iervis.JYoir aux PREUVES le n<» LXIIX.
1 Le 5 mai 1730, les chefs de famille de Saint-Maxime de Beanfort se réunirent au nombre de 108, au banc de la ehdtellenie, lieu accoutumé pour les aisemhlées et aetee publies, et élurent des mandataires pour réclamer en justice le droit d'élection du curé que leur contestait Tabbaye de Saint- Maurice en Valley. (Reg. des arrêts du Sénat. GXIV.) Le 17 octobre 1764, les chefs de famille du Ghâtelard élisent pour vicaire Rév. F. Michaud. (Registre des syndics.)
s Le 16 mai 1762, le conseil du Ghâtelard délibère sur la réclamation faite par le curé Grillet à un certain Carrier de la dlme du chanvre et prend fait et cause pour Carrier. En 1767, requête contre le curé de Saint- Pierre d'Albigny. — Pièces justificatives : Document n^ 84.
' Délibérations des treize communes des Bauges (août 1768) pour la réparation des chemins, la reconstruction du pont d'Ecorchevel (1760'à 1768), du pont du nant d'Aillon (1773), etc. En 1760, les Bauges payaient pour la taille royale 18,274 livres et 989 livres 16 sols pour la taxe des routes. La taxe des biens du clergé était de 4,689 livres se partageant entre 34 bénéfices ou cures.
* En 1774, il y avait trois cabarets au Ghâtelard, lieu de passage de la vallée de Myolans en Genevois et centre de marchés importants ; il y avait une taxe du pain et du vin pour les voyageurs et des poids et mesures publics pour Tusage des marchands étrangers.
* Le 18 avril 1777 (Ghâtelard et Ecole), le conseil réduit le nombre des chèvres à deux par famille, défend les tournasses do 15 mai au 31 juillet, temps où les blés sont en fleur et où la fumée et le feu endommagent la moisson, etc.
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syndics ' . Comme modèles de discussion intelligente et de calculs économiques judicieux, je citerai les délibérations du conseu du Châtelard, du 22 août 1768, sur les routes j et du 1er janvier 1774, ^ur la taxe du pain.
Malheureusement, ces essais d'amélioration ne se rattachaient à aucun système social; c'étaient autant de faits isolés oui ne se reliaient que très accessoirement à 1 intérêt général. En 1781, Tannée même où le roi supprime les péages sur les ponts et routes et affecte à l'entretien des grandes voies commerciales une gabelle de deux deniers par livre sur la viande de boucherie, il introduit en Savoie la loterie, cette peste italienne, et contredit la faveur accordée au travail par les facilités qu'il offre à l'inconduite. Les concessions faites à l'industrie, à l'esprit d'association, étaient toutes basées sur le monopole, sur l'arbitraire, et le privilège , quel qu'il soit , indispose , à tort ou à raison, cent individus pour un seul qu'il satisfait. Les débris du régime féodal, survivant çà et là au rachat des servitudes, servaient de texte aux mécontents. En 1784, la ville de Conflans devait encore au roi tous les servis et droits féodaux, qu'elle avait plusieurs fois refusé de racheter à cause de la pénurie de ses finances : les jours de marché, le collecteur plongeait une poche de fer dans chaque quarte de grains ven-
* A Montyalezan«8ar-Séez , le syndic Possoz ayant fixé» de son autorité prirée, le jour du libre parcours des bestiaux dans les bois , malgré la réclamation des membres du conseil , en ajoutant : Je suis le maître du conseil l ses collègues le poursuivent en justice, l'obligent à se rétracter ftar-devant notaire et à leur faire des excuses publiques ; résultat obtenu par Té» nergiedes conseillers Blanc et Arpin. (Délibérations des SO et 34 juin 1784; ordonnance de l'intendant Charles Olire^daSl join.)
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due et en prélevait i/38; les colporteurs payaient un sol, les verriers livraient un gobelet, chaque fois qu'ils mettaient le pied sur la f)lace de Conflans ou sur celle de L'Hospital; es cordonniers se rachetaient par une redevance de vingt-quatre sols Tan, les marchands payaient deux ou quatre deniers pour chaaue
gesée de cinquante livres ou au-dessus; les ouchers étaient tenus de livrer la langue des bœufs et vaches qu'ils abattaient, etc.^ Toutes les contradictions s'amoncelaient ainsi comme pour offrir à l'orage plus de surface ; d'absurdes tracasseries à côté d'essais sincères, le relâchement succédant à la compression, puis de subites rigueurs décourageant l'esprit public; la Savoie paraissait endormie; mais c'était le sommeil de la fièvre.
L'hiver de 1774 avait amené la disette; des troupes de mendiants périrent de faim et de froid dans les bois. Depuis 1778, une série d'hivers précoces', de mauvaises récoltes, d'épizooties% avait appauvri les campagnes; on redoutait la peste *\ la faillite de plusieurs ban-
* ÀR. CH. C. Titres féodaux de la province de Savoie~Propre»
* De 1788 à 1789, les débiteurs de redevances féodales et de rentes emphytéotiques en grains furent autorisés, à cause de la disette , à se libérer en argent. (SENAT. Registre de$ billets royaux.) En 17(^0, on comptait, dans les sept provinces de Savoie, 3,688 mendiants errantK ; il y avait, d'après les statistiques de cette époque, plus de K,800 crétins, un sur quarante habitants!
' 1770, iiialailio cotilagieusc do» chevaux, bœuf», mulets; de 1791 & 1796, mortalité des mulets et des bœufs en Tarontaiso.
* En 1781, le roi prescrit aux syndics d'Aix de ne plus inhumer dans l'église, de crainte de contagion, et de faire les frais d'un cimetière public ; la prohibition est étendue en 1783 à toutes les églises de Savoie. £n 1788 et 1790, les syndics de Sallenehes, de Saint-ieoire «t de Cluses, à défaut d'édit régie-
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quiers de Genève eompromit la fortune de quantité de familles ^ . Le peuple des campagnes, tenu en haleine par la terreur du brigandage, les vols et les incendies dont se rendaient coupables les affamés et les vagabonds, fut encore surexité par les actes officiels. Il est des calamités publiques dont on double l'intensité
{)ar des mesures imprudentes ; et il suffit parois d'une secousse donnée mal à propos à 1 opinion pour faire naître de sérieux dangers. Le 42 janvier 4781, le comte Tarin Impénal, gouverneur de Savoie, ordonne qu'une battue générale aura lieu, comme pour les bêtes fauves, le 22, le 23 et le 24, dans toute l étendue des sept provinces du duché pour poursuivre et extirper les malfaiteurs qui infestent le pays et troublent le repos public. Le 22, à l'aube, les syndics doivent réunir devant l'église les hommes valides de chaque paroisse, les armer, les diviser en détachements sous les ordres de bas officiers en congé ou d'anciens soldats, barrer les chemins, fouiller les bois, visiter les hôtelleries, tavernes, maisons isolées, saisir les vagabonds, mendiants, colporteurs, et même tout individu qui, quoique muni de papiers réguliers, leur paraîtra suspect"^. Une mesure
mentaire, preDOcnt l'initial ive de créer des cimetières hors des Tilles.
1 En 1788, la faillite d'Alexandre Marcet Gt perdre 700,000 livres à des Savoyens. (Ârch. intend. Enquêtes sur les capitaux placés hors des Etats. J — 11 fat interdit anx parti cnliers, pour éviter le retour de ces pertes, de placer leur argent à l'étranger. Le marquis d*0ncieu fut obligé d'obtenir une autorisation spéciale pour acheter en Bugey une terre de 2,916 louis d'or. (Billet du 28 février 1788.)
' Registre de correspondance des intendants généraux de Savoie. (Ordre circulaire XXI.) Le Recueil de Duboin reproduit 87 édita ou décrets contre le brigandage, rendus de 1560 à 1793,
aussi exceptionnelle que la levée en masse de deux cent mille hommes pour courir sus aux suspects, avec des ordres qui autorisaient Tar- .bitraire et les vengeances privées *, révèle une situation bien grave. Cinq ans plus tard, il fallut recourir de nouveau à cette répression sommai* re; la battue eut lieu les 7, 8 et 9 décembre 1786 et purgea le pays de trois cent douze contrebandiers ou maraudeurs.
Chambéry n'était plus cette ville uniquement occupée de musique, da bals et de promenades dont Jean-Jacques nous a laissé le charmant tableau ; on y avait toujours le môme goût pour la satire ; on continuait à rimer des chansons sur les scandales du jour; mais il s'y mêlait une pointe philosophique qui visait plus haut, efileurant certaines questions dont le sérieux, quarante ans plus tôt, eût effarouché les diseurs de riens. Ces sujets d'esprit, de bon caractère, experts au calcul et à la science économique, desquels il s'en trouve beaucoup parmi la bourgeoisie de Chambéry j qui, faute d'occupation, se perd dans V oisiveté^, avaient mis à profit les leçons de M. de Grégory. Sans négliger les amusements à la mode, le jeu, les cercles, l'escrime, ils s'inquiétaient un peu plus de ce qui se passait hors de la province, recevaient clandestinement des gazettes, des livres interdits et chansonnaient l'intendant s'il signait des affi-
* En 1753, les dënoTiciatcurs et les tueur $ de bandits faisaient trafic de leur droit & la prime avec vne telle inopadenee, qu'an ordre de la Cour fit défense de payer les individus qni se livraient à cet infâme métier. fRMColta, etc. VI. 439.) Ce fait prouve aussi le grand nombre des malfaiteurs.
^ Instructions données à l'intendant de Savoie par le ministre, le 19 mars 1756 ; signées de Grégory.
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ches malplaisantes. Le peuple s'amusait à sa façon : les plaisanteries crûment gauloises des sociétés folles, les tumultes de la Saint-VsJentin dans les bois de Bissy, étaient remplacés par les fêtes patronales, les jeux de la bazoche, les rivalités des paroisses ou des corps de métiers; c'était comme une agitation sans but où les joyeusetés d'autrefois se transformaient et prenaient couleur. En 1784, il y eut grand désordre à la vogue de Notre-Dame des Carmes ; en 1785, il fallut interdire les drapeaux et les cris des habitants du faubourg de Montmélian et du faubourg Mâché ; les uns avaient pris pour enseigne le laurier, les autres la ronce; les femmes mêlaient ces insisnes à leurs cheveux ; il y avait querelle et bataille aux cris de Vive le laurier! vive la r once 1^
Un fait, insignifiant en apparence, prouve à quel point on se préoccupait en Savoie des événements de l'étranger et combien on s'y passionnait surtout pour les audaces françaises. Tout Paris, réuni a La Muette , le 21 novembre 1783, avait assisté à la première ascension aérostatique de Pilâtre du Rosier et d'Arlandes; le ballon était inventé depuis six mois à
Çeine par Montgolfier. Le l®"* décembre, aux ùiieiies, Charles et Robert renouvellent cette témérité héroïque. A Chambéry, le 6 mai 1784, une multitude émue , rassemblée dans les jardins de Buisson-Rond, vit deux hommes, M. Brun et le chevalier Xavier de Maistre, monter joyeux et calmes dans des paniers qu'emportait un ballon :
< Ordonnance de police du 20 juillet 1785. (Raccolta Duboia. tome 1111, page 743.)
i Nous nous étions environnés volontairement, dit un témoin oculaire * , de toutes les difficultés qu'entratne rinexpérience, uniquement pour avoir le plaisir de les vaincre. Nous nous étions promis à nous-mêmes que le ballon seroit construit, lancé et monté par des citoyens; nous refusâmes expressément le secours de quelques étrangers ; parmi les ouvriers, les artistes et les amateurs qui ont coopéré à l'entreprise, nul n'avait vu lancer un ballon portant des hommes. Notre bouillante jeunesse offrait autant de voyageurs que de têtes, etc. »
Les événements de Grenoble vinrent bientôt remuer les esprits et donner un corps aux aspirations mal définies des populations. Le 7 juin 1788, la journée des tuiles fit passer sur la ré*
f'ion des Alpes comme un frisson de révolte, ers le soir, la victoire du peuple se traduisit par le branle à toute volée, bondissant, délirant, des cloches joyeuses. Fait étrange, oue les récits des vieillards attestent et dont la mention se retrouve sur les registres de plusieurs paroisses, cette contagion du succès se répandit de village en village comme une traînée de poudre et franchit la frontière; on sonna la joie de clocher en clocher jusqu'aux sources de risère et de TArc, pour redescendre par Flumet dans la vallée de TArve, et, le 8 juin, les
* Lettre de M. de 5. au comte de C. — Chambëry. Gorrin, imprimeur. 8 mai 1784. PlaqaeUe de 19 pages in-12. (Bibliotli. dn docteor Dénarié.) — Ce fut une fêle arialocratiqne ; la eomteate de Cevin , la baronne do Montaillenr, M»« de Morand, le ehevaUer de Cheveiv, le marqvis d' Yenno, le comte de Saine- Gilles, etc., en firent les frais, ainsi qne d'antres sonscriptenrs pris dans la noblesse et le Sénat. Un seul mot du récit fait allasion aux dissidences politiques et à l'état de l'opinion : « On entra en ville couronnés de rubans et de feuillages, au bruit des tambours et des instruments ; on parla beaucoup de laurief; mtfs j'obstnrai que let froyagettrt y répugmient ; ils en irouvtront ailleurs. >
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habitants de Bonneville, de Saint-Julien, d'An* nemasse se réveillèrent étonnés aux carillons que le vent apportait de la montagne.
Les résolutions prises au château de Vizille, les 21 et 22 juillet par les députes des trois ordres et le vote enthousiaste (jui y devançait le serment du jeu de paume ' , vinrent réveiller en Savoie Finslinct révolutionnaire des communes du moyen-âge et des états du XV« siècle. Les cahierSy imprimés par milUers et colportés dans toute la province, les votes énergiques de l'assemblée de Romans (2 novembre), la vue des femmes parées de ceintures aurore et bleu, couleurs du Dauphiné, des hommes la cocarde au chapeau, et cette contagion de l'exemple, cette fièvre de nouveautés , qui sont pour les trois ouarts dans la conviction des foules, jetèrent plus que jamais, parmi les bourgeois des villes et les désœuvrés des campagnes, le goût des aventures, la préoccupation des bruits publics. A Chambéi7, Thonon, Rumilly, les médecins, les hommes de loi, les magistrats se mirent à discuter la légalité des initiatives populaires et à prévoir les éventualités qui pouvaient, tôt ou tard, engager la Savoie dans un conflit européen. On remit en question les projets d'accession à la Suisse de 4704, on redouta les conséquences d'une intervention semblable à celle de 1782 à Genève ; entre l'Autriche, le Piémont, la Suisse et la France, nul n'hésitait. On ébaucha des sociétés' pour se réunir ailleurs que
* Le grand-père de Tauteur, François Flour de Saint-Genis, député d*Dpaix à cette Assemblée, y fat l'an des promoteurs du YOte de suppression des provinces en faveur de l'unité française.
^ Ea 1785, Josepb de Maistre était affilié à la loge i0iMP«r nique r^/brmtf« de Chambéry. Noiiiin^#ân«j(HKVi«ii ]i3M»>ii^^
dans les confréries ; le mouvement se propagea, les antagonismes s'accentuèrent au contact des courriers qui portaient à Paris, en passant par Turin et Chamoéry, le mot d'ordre de Rome et de Vienne. Les camps, à peine indiqués en 1780, avaient en 1790 leurs drapeaux, leurs chefs et leurs noms. Le jour où Ton distingua, en Savoie, les aristocrates des patriotes, ce fut comme un coup de hache sur la chaîne qui retenait cette province au Piémont.
Louis XVr, débordé par la Révolution , entraîné par la reine à solhciter Tappui de l'étranger, venait d'avouer son impuissance par l'appel aux notables; les premiers émigrés, messagers de la contre-révolution , cherchèrent en Autriche et en Italie des conseils et des armes. La Cour de Turin avait avec celle de Versailles des attaches étroites et familières ; les comtes d'Artois et de Provence y comptaient des partisans déclarés; Victor-Amédée se trouvait (Tailleurs, en 1789, le seul prince qui, en Europe, représentât le pouvoir absolu; aimé de ses sujets, mais temporisateur comme la vieillesse, épuisant sa sagesse en paroles et le temps en conseils % il hésitait entre les sollicitations de sa famille
l'engager à ne pins parAltre aux assemblées. (Lettrée et opusc. 1851.) « Les jacobins piémontais étaient nombreux partout, dit le marquis Costa ; mais où les trait res se trouvaient en plus
grand nombre, ce fut parmi les orgueilleux de la classe moyenne, » présomptueux de tous les états, les demi-savants, les sceptiques et les imprudents, t (Mém. hi$t» 111. 336.)
* Lamartine* Hittoire des Girondine. (Livre XX&VI. 10.) — € Victor-Amédée lil. dit M. Léonce de Lavergne, grand admirateur de Frédéric II, et, comme lui, fort entiché de puissance militaire, avait épuisé les ressources de ses Etats et accru sans mesure les impôts pour entretenir son armée. On peut juger par las écrila de M. de Mabtre de l'esprit de cette Cour, la plus oliitia4e de TKaropo dans les traditions du passé. »
et de ses ministres et les périls qu'il pressentait. Son désir de rester neutre était sincéra; le comte d'Artois le compromit à dessein. Depuis son arrivée à Turin (juillet 1789), cette ville était devenue la capitale de la contre-révolution comme Coblentz en était le camp. Les Royalistes du Dauphiné et de la Provence y entretenaient des relations actives; Nice et Chambéry servaient d'asile aux émigrés et de centre à leiu's intrigues. Le roi, informé des tendances de la Savoie à se détacher du Piémont*, crut politique d'y maintenir ce foyer d'agitation qu'alimentait l'émigi'ation, chaque jour plus nombreuse et plus tumultueuse. Chambéry se remplit d'évêques et de prêtres * , chassés de leurs diocèses et de leurs paroisses par le refus de prêter serment à la constitution civile du clergé ; quantité de gentilshommes fugitifs y étalaient les injures et les espérances des réfugiés de tous les temps et de tous les pays. Leurs inconséquences et leurs bravades provoquèrent l'explosion du sentiment public. Ne déguisant ni leurs rancunes ni leurs ambitions, soutenus par les officiers piémontais , presque tous gentilshommes, ils se croyaient en pays conquis, heurtaient les convenances, froissaient les habitudes locales , et lassèrent la patience
* Le 5 février 1790. les ministres, avertis qne les communantés religieuses de France, dans la crainte d'une prochaine suppression, réalisent leur fortune immobilière, chargent le Sénat d'empêcher les transactions de cette nature. Ils recommandent le secret, invitent l'avocat fiscal à ne point agir d'office, mais à défendre aux notaires de prêter leur ministère et à suggérer aux communes l'opposition, afin que les capitaux provenant de l'aliénation des biens-fonds ou du rachat des servis que ces maisons possèdent en Savoie ne sortent point du pays.
' Mgr de Jaigné, archevêque de Paris, fut le premier.
des habitants de C!hambéry à ce point que les guerelles particuUères y prirent des proportions inquiétantes. Les dernières mesures du cabinet sarde ajoutaient un sentunent général de désaflTection aux motifs individuels ; le cours forcé des billets de caisse troublait Jes transactions commerciales , l'impôt avait été triplé depuis dix-huit mois, et Ton menaçait de poursmtes criminelles quiconque était soupçonné de penser à la française. L'attitude de la Cour de Turin parut d'autant plus maladroite qu'il aurait alors suffi du renvoi des émigrés, de la sup-
i)ressionde quelques formules fèodales et d'une ranche énergie pour rassurer l'opinion, mettre les lois en harmonie avec le désir public et rendre inutile toute propagande annexioniste.
En Savoie, la révolution était faite ; il ne restait plus qu'à accommoder les mots à la chose. Depuis plus de trois siècles, le tiers-état y avait conquis l'influence et l'avait conservée ; depuis 4562, le roturier y avait reçu le premier bienfait révolutionnaire, l'abolition, sauf indemnité, des droits féodaux; depuis 4712,1e second, le rachat de la dîme ; depuis 4728, le troisième, l'égalité devant l'impôt. Ce qui ne commença, en France, qu'en 4794, par la vente des biens nationaux, le persévérant achat de la terre par celui qui la travaille , se continuait dans les Alpes depuis le moyen-âge, ayant reçu successivement une force d'impulsion nouvelle, d'Emmanuel-Philibert en 4562, de Victor- Amédée en 4728, de Charles - Emmanuel en 4762 et 4774. Le capital des dîmes ecclésiastiques, susceptibles de rachat, s'élevait, en 4790, à vingt milUons * ; il ne restait plus à payer que
1 PREUVES. Document inédit n» CXLIIl.
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1,588,580 livres de droits féodaux '. Sur une population d'au moins quatre cent mille habitants, sans compter près de cent mille émigrants, il y avait en Savoie, le l^** septembre 1790, environ trois mille individus jouissant, sans conteste , des titres et droits nobiliaires , et un millier de prêtres, de moines et de religieuses ^. Le nombre des propriétaires cotisés pour l'impôt de roture était de 92,117. C'est ce pays où l'on nie l'existence du tiers-état, et qu'on représente comme servilement aristocratique et passivement clérical.
Les événements se précipitaient à Paris ^, et les réformées radicales votées de 1789 à 1791 produisirent en Savoie la plus vive émotion, car les feuilles publiques* approuvaient ou
* En capital, soit 79.429 livres en revenu d'après les procèsverbaux des commissaires d'extantes.
^ Exactement, 3,019 nobles et 1,347 personnes ecclésiastiques, d'après les données que fournissent les Archives du Sénat, celles de la Chambre des comptes et celles de Tintendance, contrôlées par la liste des émigrés et les états de décomptes des biens vendus nationalement. Il faut noter que le chiffre exact de la population, sous l'ancien régime et jusqu'en 1815, n'a pu être connu d'une manière absolument exacte, sauf en ce qui concerne les propriétaires fonciers. Avant 1789 , on atténuait le chiffre réel pour échapper aux rigueurs de la gabelle du sel ; depuis 1792, on l'atténua encore pour diminuer le nombre des conscrits et Timportance des réquisitions. Voir la note 1 de la page 101 du Ch. IV ci-dessus.
' 4 Mai 1789 , ouverture des Etats-Généraux à Versailles ; ils se constituent, le 17 juin , en Assemblée nationale et, le 9 juillet^ en Assemblée constitiiante. L'Assemblée législative se réunit à Paris le 1^^ octobre 1791 ; elle est remplacée par la Convention^ le 21 septembre 1792.
^ Parmi les gazettes dont la lecture était interdite en Savoie, et qui cependant y pénétraient si Ton en juge par d'innombrables procès-verbaux de saisie, je trouve dans les Archives du Sénat le Patriote français, le Point du jour^ les Révolutions de Paris de Loustalot, VAmi du peuple de Marat, le Courrier
blâmaient ces hardiesses législatives a;yec des commentaires qui secouaient la flamme. L'exil de Necker (4 septembre 1790) et sa retraite à Coppet parurent a Genève et àthonon aussi graves que la révolte du Brabant ou Tavènement de Léopold. Les districts savoyens limitrophes du Dauphiné et du Bugey furent au contraire mis en émoi par le tumulte et l'entrain des fédérations du printemps et de Tété de 1790. Ces fêtes nationales, spontanées, unanimes , dont les transports émurent l'Europe, firent en Savoie vibrer bien des cœurs .
«: Le Dauphiné , dit Thistorien de la Révolution , la sérieuse, la vaillante province, qui ouvrit Tère nouvelle, fit des fédérations nombreuses, et de la province entière, et de villes, et de villages. Les communes rurales de la frontière, sous le vent de la Savoie, à deux pas des émigrés, labourant près de leurs fusils, n'en firent que plus belles fêtes. »
Ces fusils cachés dans le sillon n'étaient point une précaution prise contre des voisins de bon sens et de bon cœur ; les hommes de Chapareillan, de Barraux, de Pontcharra, de Saint- Laurent, de Morestel ne redoutaient que les maraudeurs armés qui couraient les champs et, tout au pluS; quelque insolence des émigrés ou des IHémontais Ml se répandait aussi comme une vaçue terreur, des épouvantes qui jetaient vinfft villages, à la même heure, à la poursuite de Brigands imaginaires, insaisissables; d'août
du BrabatU de Camille Desmoulins, l'Orateur du peuple de Frëron, etc.
* Comme il arriva entre quelques soldats de la légion des campements, an bac de La Balme sur le Rhône, et la garnison de Plerre-Chfttel, en août et septembre 1792.
89 à septembre 90, sur tous les points de la France il y eut de ces paniques dont nul ne put expliquer la cause. Les villages s'associèrent, comme au moyen-âge, pour la défense de la propriété et de la famille ; on s'arma, on organisa des postes, des corps mobiles pour surveiller les routes, protéger les récoltes. Pareil fait se produisit en Savoie, où le Sénat se crut obligé de faire défense de sortir avec des armes apparentes ou cachées, sau/'dans les lieux isolés où il n'y avait pas de troupes régulières en garnison. La fièvre électorale du printemps de 1790 qui donnait au peuple, soudainement devenu roi, plus d'un million de ma^strats municipaux ou de juges inférieurs choisis par lui, dans son sein, ne dut-elle pas impressionner les bourgeois des cités savoyennes et les paysans affranchis par l'épargne et la patience? Ne durent-ils pas envier cette universelle et subite délivrance, eux qui avaient conscience d'avoir dénoué l'un après l'autre, à force de luttes légales et obscures, tous ces liens de l'absolutisme et de la féodalité qu'une seule nuit d'enthousiasme venait de rompre à la fois pour leurs voisins? A Pontcharra, Savoy ens et Dauphinois fraternisèrent sur le pont de Bréda; à Seyssel, ce fut sur le pont du Rhône; à Pontde-Beauvoisin , les deux populations se mêlèrent, tout fut en commun, les tables et les danses; et ce fut ainsi sur toute la frontière, depuis les plus hauts chalets du Galibier jusqu'aux derniers villages du pays de Gex. Comme à Maubec (Isère), comme a Romans (Drôme) et dans les montagnes du Jura, partout les vieillards, les femmes et les enfants prirent part à ces fraternelles agapes où il semblait qu'une
paix universelle conviât les nations. Quantité de Savoyens se rendirent à Lyon pour la fête civique du 30 mai 1790; on chantait, dans les rues de Chanîbéry,le fameux Ça irai des fédérés du 14 juillet, qui n'était pas encore trempé dans le sang :
Le peuple en ce jour sans cesse répète :
Ah ! ça ira ! ra ira ! ça ira !
Suivant les maximes de TErangile, Du législateur tout s'accomplira ; Celui qui s'élève, on l'abaissera ; Et qui s'abaisse, on l'élèvera 1
Ah ! ça ira ! ça ira I ça ira !
Et lorsque l'allemand Clootz présenta à l'Assemblée constituante les députés du genre humain/û s'y trouvait sept hommes deTarentaise, trois de Samot';ns et deux de Genève.
Les trois années d'agitation qui précèdent 4792, marquées en Franco par de tristes épisodes et quelques odieux assassinats, ne furent signalées en Savoie que par le pillage d'un seul château. Deux nobles des environs de llumilly, Guillaume et Pompée de Molau, reniant la bienveillance traditionnelle des gentilshommes de leur pays, ne cessaient, depuis les récents décrets de 1 Assemblée parisienne, de traiter avec le dernier mépris les prétentions du tiersétat à l'égalité civile, et de froisser par des paroles blessantes et des actes imprudents les paysans de leurs paroisses, fiés avec les émigrés réfugiés à Chambéry et à Annecy, ils attiraient chez eux ces jeunes gens ennuyés et vaniteux qui, dans leurs chasses, foulaient les blés en herbe, rompaient les treillages des vignes et se montraient fort impertinents pour les femmes. Un jour de fête patronale (11 et 12 août 1790), MM. de Molan et leurs amis s'oppo-
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sent au passage de la procession sur leurs terres ; des insultes on en vient aux voies de fait; les patriotes de Saint-Marcel et de Marigny, qui profitaient, pour se fédérer, de cette solennité religieuse et agricole, se précipitent sur le château de Saint-Marcel, en brisent les portes, et Fincendient. Le tocsin appelle aux armes toutes les paroisses ; dans les villages de l'Albanais, depuis Cusy jusqu'à Versonnex, on planta des Mays auxquels on suspendit les signes féodaux, girouettes des châteaux, fleurons des colombiers, cribles du mesureur des dîmes, cors de chasse des valets de meute. Le lendemain, le président Lovera di Maria accourut de Chambéry avec deux compagnies de Piémontais , et tout rentra dans l'ordre. Il n'y avait point eu de victimes, quelques paysans furent jetés en prison et, de peur d'émotion plus grande, on ne fit pas leur procès*. L'insulte qu'un capitaine des dragons d'Aoste fit à un avocat de Montmélian, l'assassinat de l'avocat fiscal Curti, les troubles de Carouge, la publication de pamphlets révolutionnaires^ achevèrent de passionner les esprits pendant l'année 1790. La Cour de Turin donne les ordres les plus sévères pour la répression des tumultes et l'information contre les auteurs d'écrits séditieux; le Sénat propose de ne point poursuivre. Une loi sur les écrits séditieux^ répond-il au roi, annoncerait que le gouvernement a des inquiétudes: mépriser les attaques de ce genre, c'est leplussiir moyen de les faire bientôt oublier. Les 45 et 46 mars
* ÂR. lUKl^, Rapports trimestrieh des intendants des pays d*a%i-delà les monts.
' Le Réveil de la Savoie (1790), le Premier cri de la Savoie vers la liberté (mars 1791).
1791 , des conflits à main armée éclatent entre les émigrés, le peuple et T armée sur les places de Chambéry; le 7 juin^ le médecin Dessaix force les portes de la prison de Thonon et délivre les prisonniers politiques. Le cabinet de Turin refuse d'éloigner les émigrés et répond aux requêtes des syndics de Chambéry, Thonon, Montmélian, etc., en chargeant le Sénat de poursuivre les perturbateurs nés en Savoie, en dressant la liste des habitants suspects de relations avec les sociétés politiques du Dauphiné, en provoquant les dénonciateurs par des promesses d argent. Le Sénat applique la loi et Ê renonce la peine de mort contre le médecin dessaix, le procureur Souviran et d'autres notables, compromis dans l'affaire de Thonon. Charles Caiïe , de Chambéry , fut condamné à mort le 30 novembre , pour s* être déclaré en public français et patriote. Ces arrêts furent
f)rononcés par contumace et la justice, satisàite d'avoir sauvé les apparences , n'en poursuivit pas l'exécution séneuse ; les condamnés du 7 septembre se réfugièrent en Suisse, et Caffe ne quitta la ville au'après s'être vu pendre en effirie. L'attitude des magistrats et le sentiment public^ ne laissaient plus d'illusions à la Cour;
* En janvier 1792, la Cour de Turin fit un emprunt de 4 millions de francs par l'intermédiaire du banquier genevois Isaac Pasteur : ee fut tout forme de toutcription publique en Savoie, par titres de 8^000 livres à 4 0/0. Au moi» de juin, la toutcrip^ tion n'étant pas couverte, on promit 5 0/0 ; Pasteur fut obligé de fournir 3 millions 1/-2. En 1793, la Cour s'adreusa au banquier Jean Osy, de Rotterdam, pour un million 1/3 de florins, et h Kenonard, d'Amsterdam, Marcuard et Beuther, de Berne, pour anarante-cinq mille louis ; en 1794, Philippe Colla, d'Amsterdam, eiigea qu'on lui remit en gage les diamants de la couronne et prêta 3/4 oe leur estimation. fÀrch, Ch, det iomptei, Mazzo XXIIl, /olio 579.)
on prit de vaines précautions contre le port d'armes apparentes ou cachées et les fabriques clandestines * ; il semblait qu'on se préparât à la lutte ; le pamphlet anonyme , publié a Paris (1791) sous le titre d'Etat moral et politique de la Maison de Savoie, entassant tous les griefs réels et supposés du pays, n'était qu'un réquisitoire acerbe contre la Cour de Turin*. Les émigrés passèrent en Piémont et le premier président Lovera di Maria les y suivit bientôt.
Louis XVI avait déclaré la guerre à l'Autriche le 20 avril 1792 ; mais le déchaînement des clubs et les intrigues de l'émigration ne lui laissèrent pas le temps de diriger la défense nationale. Les massacres du 10 août noyèrent dans le sang des Suisses le suprême espoir de la royauté ; les assassinats du 2 septembre déshonorèrent la commune de Paris et provoquèrent dans les Alpes un universel frémissement d'indignation au souvenir de l'innocente Louise de Savoie, princesse de Lamballe, hideusement outragée par les égorgeurs. Le lendemain du jour où Dumouriez rejetait les Prussiens à la frontière par la victoire de Valmy,la Convention s'installe aux Tuileries et décrète l'abolition de la royauté.
Le marquis de Montesq^uiou, commandant l'armée du Midi, avait des intelligences en Savoie, et les exilés réunis à Grenoble et à Lyon lui faisaient un tel tableau de la situation du
* L'édit do 19 août 1791 puoit de trois ans de galères la fabrication et la vente des spasxa fossi, pistolets, etc., et de cinq ans le port on la détention de ces armes.
' € La Savoie est pauvre parce qu'elle gëmit sous l'oppression (page 83). Un cabinet politique est toujours en œuvre à Turin pour savoir comment on ruinera la Savoie, comment on y anéantira tonte émulation, comment surtout on l'écrasera sons un nouvel impôt (page 24). 9
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pays qu'il ii*hésita pas à répondre au Conseil executif du succès aune invasion. Sa correspondance avec le ministre Servan offre des détails pleins d'intérêt ^ Le 25 août, Servan approuve son plan d'attaque et lui annonce des dépêches décisives; le \^^ septembre, il lui donne l'ordre de renoncer à Finvasion et de diriger ses meilleures troupes sur le Nord ; le 8, sur les pressantes sollicitations de Montesquiou, se faisant fort de réussir, dût4l n* entrer en Sa^ voie (qu'avec vingts-cinq hommes^ Servan l'autorise a agir à ses périls et risques. Dans la nuit du 21 au 22 septembre 1792, par une pluie battante qui défonce les routes , grossit l'Isère et emporte les ponts, Montesquiou concentre douze bataillons à Cbapareillan ; à minuit, il fait prêter à ses soldats le serment de respecter comme des frères les habitants de la Savoie, de ne point pénétrer dans la maison d'un citoyen sans y être invités, et de prendre sou>s leur protection les ennemis désarmés. A l'aube du jour, après une marche pénible, les Français enlèvent à l'escalade les redoutes de Myans que les Piémontais abandonnent en tirant ae loin ouelques coups de feu. Le 22, les châteaux des Marches, de Chignin et d'Âpremont sont évacués ; les Piémontais font sauter les poudres de Montr mélian, brûlent leurs magasins de fourrages et se replient sur Aiguebelle et Conflans ; les garnisons de Chambery et du Chablais battent en retraite à travers les Bauges et passent en Tarentaise sans brûler une amorce. Le lundi, 24, Montesquiou entre à Chambery avec cent cava-
* Correspondance oficielU du général Montesquiou avec Us mimsîres en 1792. 'Imprimée à Paii^ en 1796.;
liers et huit compagnies de grenadiers ; il est reçu aux acclamations enthousiastes des populations qui accourent au devant de lui avec la cocarde tricolore et des rameaux verts, au chant du Ça ira. Le syndic Mansord, en le recevant aux portes, proteste des sympathies ardentes du pays pour la France , car nous ne sommes pas un peuple conquis, ajoute-t-il , mais un peuple délivré, Montesquieu, pour ne point importuner les habitants, fait bivaquer ses troupes sous les arbres du Verney jusqu'à ce qu'on eût mis les casernes en état de les recevoir ; on affiche sa proclamation dont l'éner^que concision contraste avec les déclamations à la mode ; le soir, un immense banquet réunit les soldats et les bourgeois, et la réaction contre Tancien régime se borna à la mise en liberté des détenus politiques, à la démolition de la bastille de Saint- Léger, à des feux de joie et à des chants patriotiques. Les dépêches de Montesquieu purent constater avec sincérité qus V occupation de la Savoie par les armées de la République n'avait pas coûté un homme à la France et n'avait été souillée par aucun désordre^
c Le plus merveilleux, dans celte conquête admirable, dit Michelet*, c'est que ce ne fut pas une conquête. Ce ne fut rien autre chose qu'un mutuel élan de fraternité. Deux frères, longtemps séparés, se retrouvent, s'embrassent; voilà cette simple et grande histoire. C'était un spectacle étrange. Les chants :
Allons ! enfants de la patrie !
^ Le 23 septembre 92, Montesquion, déclaré suspect, était destitué de ses fonctions -, le 25, à la réception de la dépêche datée des Marches, il était sursis à cette mesure aux acclamations de r Assemblée. (Moniteur de 1792, n» 269.)
' Histoire de la Révolution. Edition de 1869. III, 468 et 470.
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bîsûent tomb» les mnmlles des viDes. Les Français arriTaient aux portes aiec le dnpeaD tricolore, ils les IroaTaieal ouvertes el ne pouvaient passer ; tout le monde venait à la rencontra et les reconnaissait, sans les avoir
i'amais tus; les hommes les embrassaient, les femmes es bénissaient, les eolanls les désarmaient. ..Les Françab furent saisis d'étonnement, profondément émtis, en découvrant une France inconnue, une vieille France ntive, qui, dans la langue de Henri IV, bégajait la Révolution. Bien de plos original et de plus touchant que de retrouver là, rivantes, jeunes comme d'hier, tontes nos rieilles histoires. On chante encore, dans la vallée de Chamonix, comme chose nouvelle, la complainte de M. de Biron, mort en 1G02. Aimable peuple de saint François de Sales, peuple qui fit Rousseau, combien la France lui devait à ce peuple! Quelle joie de le retrouver! >
Les commissaires de la Conventioa, Dubois- Crancé, Lacombe Saint-Michel et Gasparin, qui, partis de Lyon en poste, montèrent a cheval au Pont-de-Beauvoisin et se dirigèrent, à fietites journées, vers Chambéry où ils devaient aire l'enquête sur )a conduite de Montesquiou, écrivent à l'Assemblée, de chaque étape, des lettres où la surprise le dispute à une sorte d'enthousiasme communicatif : Nous avons franchi les limites qui, Uya quelques jours, séparaient la République d'un peuple esclave , et rien ne marquait que nous eussions quitté le sol français, disent-ils le 28 octobre. Partout, l'arbre de la Liberté, les couleurs nationales, les cris du Ça ira ! se multipliaient sur notre passage. Les plus simples habitants des montagnes ne nous indiquaient la route qu'en nous assignant la capitale de la Nouvelle France.