LIVRE I
tel horame, idole de l'armée? Murad n'avait-il pas en lui le seul général capable de seconder ses vastes plans de conquêtes ? D'un autre côté, pouvait-il compter sur le dévouement du flis de Jean Castriota, dépouillé des possessions paternelles, arraché aux croyances de sa patrie, et tenté peut-être de ressaisir un jour son indépendance avec sa foi ? Devait-on l'enchaîner à la cause ottomane par une faveur toujours croissante? Fallait-il, au contraire, le reléguer au loin sous une étroite surveillance? Avant de s'arrêter à une résolution définitive, le Sulthan voulut voir en particulier Scanderbeg, épier sa pensée dans son regard, dans les inflexions même de sa voix, y surprendre les secrets d'une ambition possible.
Appelé au palais, l'Épirote ne se méprit pas un moment sur la portée d'une semblable conférence.
Après avoir donné des regrets à la mémoire de Jean et à la mort de ses fils, Murad laissa entrevoir à Scanderbeg la possibilité de recouvrer un jour la succession paternelle, ou d'obtenir, en toute souveraineté, quelque importante province de l'Empire, pour peu que cette dépendance, dans laquelle il vivait, commençât à lui peser. « A te parler sans feinte, » ajouta t-il , « ce que « je préférerais, ce serait de te garder encore quelque « temps auprès de moi pour accomplir ensemble mes « vastes projets, et sortir glorieusement des guerres « commencées; en retour, honneurs, distinctions, tréc( sors, tout serait à ton choix. »
Scanderbeg, sans en bien connaître les circonstances.
savait la fin de ses trois frères, fin prématurée, mais naturelle ; la grande ftme de Murad en est un sûr ga-^ rant. Mais, aux yeux de l'Albanie frémissante» ce mp^ tère cachait des crimes ; peut-être même cette haine de race, qui commençait à fermenter dans le cœur du fils de Jean, devenait-elle avide d'une semblable conviction; peut-être déjà, dans les explosions d'un patriotisme au réveil, Scanderbeg se sentait-il tout prêta jurer ven^ geance à la mémoire de ses frères, haine au spoliateur de sa famille, à l'oppresseur 4e son pays. D'un autre côté, la constante affection du Sulthan» sa confiance, ses bienfaits apaisaient parfois ces tempêtes intérieures.
Cest agité par de si diverses émotions, mais calme en apparence et résolu à ne rien compromettre, qu'il écouta la communication du monarque.
c< Mon père, mes frères ne sont plus,» répondit Scanderbeg, « et ma jeunesse s'est écoulée loin de a ma famille, loin de ma patrie. Mais jusqu'à ce jour, a ta bonté, Sulthan magnanime, m'a tenu lieu de face mille, de patrie. Jusqu'à présent aussi, je n'ai connu (( que la guerre. Donne-moi donc toujours des champs « de bataille; là est mon avenir; et toute autre ambice tion m'est encore inconnue. »
Murad crut-il à l'entière sincérité de ces paroles? On peut en douter. Mais soit qu'à la veille d'une importante expédition, il voulût tirer encore parti de Scanderbeg; soit même que sa loyauté naturelle voulût attendre d'autres épreuves, et ne s'en rapporter, pour se défaire un jour