‹ Histoire de Scanderbeg; on, Turks et chrétieus au xv siècleChapitre 111 sur 217 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« Dieu ! » Après que ses enfants eurent été décapités sous ses yeux, il réclama du bourreau quelques instants pour faire sa prière dans une chapelle voisine, et périt à son tour. On jeta dans la rue les corps des suppliciés, puis le Sulthan fit placer, devant lui, leurs tètes sur sa table,

Huhammed n'avait pu s'emparer de Thistorien PhraH* xès y le ministre, l'ami de Constantin Paléologne ; par ses ordres, on étrangla le fils, âgé de quatorze ans, non sans l'avoir flétri des plus indignes outrages.

Ici commence à se dérouler une monstrueuse sérié d'horreurs : spoliateur des Comnènes de Trébizonde, Muhammed imposera A cette nombreuse et infortunée famille le choix entre le Koran ou la mort; nul d'entre eux n'hésitera ; tous préféreront le supplice à l'apostasie^ Le roi de Bosnie et trois princes bosniaques, qui s'étalent humblement soumis, seront égorgés ; trois cents insulaires de Lesbos et cinq cents Grecs formant la garnison de Modon, sciés vifs; le consul de Venise, celui d*Es«> pagne et leurs familles, massacrés au pied de la colonM d'Arcadius, sur la place du Marché aux Femmes{AiiDrH^ Ba%ari).

Une foule de seigneurs byzantins restaient cachés do» puis le sac de leur patrie : Huhammed, redoutant leur influence, les invita, par une proclamation solennelle, à se rendre auprès de lui avec leurs titres de noblesse l il leur promettait sûreté entière, maintien des préroga* tives et privilèges antérieurs à la conquête. Tous ceux

qai se présentèrent furent immédiatement décapités sur les marches mêmes du palais.

Cantareno et les autres nobles vénitiens auraient subi le même sort^ si, pour racheter leur vie, ils n'eussent donné soixante-dix mille ducats à Saganos-Pacha*

D'autres, et des plus illustres, étaient tombés aa pouvoir des soldats turks : le Sulthan , sous prétexte d'une conspiration avec les princes d'Italie, les racheta pour les tuer.

Chaque janissaire reçut un gratiGcation de mille asprès (vingt ducats environ). On peut juger par là de l'immensité du butin.

Le troisième jour après la prise de la ville, Huhamnied ordonna le départ de la flotte. Elle se remit en mer^ chargée de vases d'or et d'argent, de vêtements précieux, d'opulentes dépouilles et de prisonniers.

Entassés pêle-mêle dans des chariots, une innombrable quantité de livres fut transportée dans toutes les provinces. Dix volumes de Platon, d'Âristote, se donnaient pour une pièce de monnaie. Cent vingt mille manuscrits disparurent, brûlés ou mis en pièces. De splendides dorures avaient été arrachées des Evangiles somptueusement reliés, et les images jetées au feu.

Dans cet immense désastre, de glorieux fugitifs^ Lascaris, Chrysoloras, Chalcondyles, Bessarion, Trapezunce, Argyropule, Marulle, d'autres encore purent du moins emporter avec eux , comme Enée , le feu sacré

de Yesta, comme Anchise, les dieux de la patrie. Splendide et noble prix de cette hospitalité demandée à TEurope qui n avait pas voulu les secourir!

Au souvenir de pareilles calamités, comment ne pas rappeler celles de 1203, plus déplorables encore? Car les incendiaires de Constantinople, ses bourreaux, ses dévastateurs, ce nefurent alors ni des Turks, ni des païens, mais les rudes guerriers de l'Occident, mais des chrétiens.

Sans énumérer ici les excès de tout genre dont l'infortunée ville devint alors le théâtre, que de sujets de deuil pour les arts et pour les lettres ! Que de pertes à jamais regrettables ! Combien de trésors , propriété de l'humanité entière, ont, dans ces déplorables jour* nées, disparu sans retour! On appréciera une partie du désastre, si l'on porte ses regards sur la Bibliothèque que le patriarche Photius avait compilée, deux siècles environ avant la fatale arrivée des Latins. Les ouvrages composant sa collection y figurent, soit sous la forme d'extraits, soit par des notices critiques. Certes, durant ces deux siècles, âge d'or de la littérature à Constantinople, rien d'un peu considérable n'a pu se perdre. Photius avait donc alors sous les yeux, pour ne parler que des historiens et des orateurs, V Histoire de Macédoine^ par Théopompe, celle des Parthes, celle de Bithynie, et celle dés Successeurs d'Alexandre, par Arrien; V Histoire de la Perse et la Description de VInde,fàT Ctésias; la G^rapWe d'Agatarchîdes; H-

vres dont il reste à peine quelque» fragments sans suite. Il avait encore le Diodorc tout entier, Polybe dans sou intégrité, tout Denys d'Halicarnasse. Au lieu de qua« rante-cinq discours de Démosthènes qui nous restent, il en lisait soixante-cinq; au lieu de trente-quatre de Lysias, deux cent trente-trois, sans compter les disconri apocryphes ; au lieu de dix, soixante-quatre de son dis* ciple Isée, qui fut le mattre de Démosthènes; au lien d'un seul d'Hypéride, cinquante-deux.

Tant de richesses littéraires périrent en peu de jours M C'est après une agonie de six siècles que, le mardi 29 mai i4S3*, surlendemain du dimanche de la Trinité, expirait dans des flots de sang, avec son dernierConstantiq, cet empire que, onze cent vingt-cinq ans auparavant, un autre Constantin avait fondé. Chacun d'eux avait eu pour mère une Hélène; mais les deux monarques ne se ressemblèrent pas plus que les deux princesses.

Dans cette lutte suprême, l'immense cité qui jadis avait déployé tant d'énergie contre les barbares, tendit la gorge au fer ottoman : lâche égoïsme des grands

* A. H. L. HsERKN, Essai sur l'influence des Croisades. Circonstance singulière, c'est de Constantinople que deux siècles et

demi plus lard, le bienfait de Tinoculation, originaire de la Géorgie, devait se répandre dans toute TEurope. Au mois de mars 1718, dans un village de laThrace, non loin des rives du Bosphore, à huit cents lieues de Londres , une ambassadrice d'Angleterre, lady Montagne, osait tenter sur Tun de ses jeunes ûls Tessai de ce procédé, afin d'en offrir avec sûreté Thommage à sa patrie. Gomme Jenner, lady Montague a bien mérité du genre humain.

• DeFhégireSSI.

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