LIVRE IV
En cette circonstance, se révéla le véritable génie politique de Muhammed : les efforts de l'homme d'État pour réconcilier ses nouveaux sujets avec le conquérant sont remarquables.
Ainsi, respectant leculteet les usages des chrétiens, il voulut qu'en remplacement du patriarche qui venait de mourir, un nouveau chef spirituel fût élu suivant l'antique cérémonial. Dès que Scholarius * eut été revêtu de cette dignité, le Sulthan le convia à un repas splendide, le combla d'égards, et s'entretint familièrement avec lui. Ensuite après avoir offert à Scholarius un sceptre précieux , emblème de l'autorité religieuse et civile qu'il lui conférait : (( Sois patriarche, » lui dit « Muhammed , et que le ciel te protège ! €ompte toucc jours sur mon amitié; jouis paisiblement de tous les « privilèges que possédaient tes prédécesseurs. )»
L'ayant ensuite reconduit lui-même jusque dans la cour du palais, il ordonna aux vézyrs et aux pachas qui l'entouraient d'escorter le pontife.
Alors aussi, Muhammed songea à repeupler la ville* Pour remplir l'immense vide, plusieurs cités d'Asie, de Grimée, de Grèce, durent, sous peine d'encourir les plus terribles châtiments, envoyer, avant le mois de septembre, une partie de leurs habitants. Tous les chrétiens échappés au fer des Turks furent déclarés
1 Connu aussi sous le nom de Gennadius, et dans les disputes philosophiques contemporaines, ardent adversaire de Platon.
iHi HISTOIRE DE SCANDERBEG.
libres. On promit pleine et entière liberté de conscience a ceux qui voudraient rentrer.
Une foule de chefs-d'œuvre gisaient mutilés, et tout le génie de la Qrèce antique eût été impuissant lui-même à les ranimer; mais on restaura, autant que possible, les monuments publics, ainsi que les maisons particulières; de nouvelles s'élevèrent en grand nombre.
Cependant de telles préoccupations ne désarmaient pas les ressentiments du monarque; dans ce cœur il y avait toujours place pour la vengeance. Revenu à Andrinople» vingt jours après la prise de ConstantinoplCi il y fit trancher la tète au grand vézyr Khalil-Pacha, coupable d une partialité non douteuse et vénale , en faveur des Grecs, coupable surtout d'avoir deux fois fait descendre du trûne le fils de Murad. Ensuite, il annonça au sulthan d'Egypte, au schah de Perse, au chérif de la Mecque, la conquête de Constantinople. Des tributs furent imposés aux Etats chrétiens voisins; son lieutenant Tourakan alla dans le Péloponèse protéger Démétrius et Thomas Paléologue, frères du dernier empereur grec, contre leurs auxiliaires Albanais qui voulaient leur enlever un reste d'autorité : un impêt annuel de douze mille ducats devint la condition de ce protectorat. Re« Donçant à toute résistance, Silivri ^ et Bivados *, malgré
^ Uancienne Selymbria.
* L^'EmêaTèç des Byzantins.
de solides fortifications, se hâtèrent d'envoyer leurs clefs.
C'est alors que , tranquille possesseur de Constant!nople, et maître incontesté dans ses vastes domaines, Muhammed songea sérieusement à s'emparer de la Servie.
Avant la prise de Constantinople, tout le territoire impérial appartenait déjà au Sulthan : aussi Muhammed s'agrandit-il peu par la conquête de la capitale; le fait vraiment considérable fut l'implantation en Europe d'un camp barbare.
Les Turks étaient arrivés au déclin de la première période de leur histoire, période d'un siècle et demi, belliqueuse et conquérante ; la guerre, docile instrument des volontés d'Othman, avait étendu et consolidé leur domination. Des ruines de l'Empire grec allait sortir, pour l'Europe, une longue série de luttes et de calamités *.
L'OccidentJ qui avait laissé briser le'rempart de la chrétienté» ue fut pas longtemps sans reconnaître son irréparable faute; pendant plus d'un siècle, l'Italie, la Hongrie, l'Allemagne même, frémirent à l'idée de devenir bientôt peut-être des pachaliks.
Une fois Constantinople au pouvoir des Turks , les
sciences, les lettres, les arts, fuyant cette terre désolée,
se réfugièrent en Italie, dans le Péloponèse et dans les
-îles; les montagnes, les monastères, les îles au pouvoir
des Vénitiens devenaient des retraites. C'était, disent les
* Hammer, Histoire de V Empire Ottoman, loin. II.
chroniqueurs, une dispersion comme celle des Hébreux après la ruine de Jérusalem.
Quelques-unes des grandes familles impériales et princières, les Paléologues, les Cantacuzènes^ les Rosetti, les Chrysoscoles, les Petralyphes, les Sévastos, les Chrystoverges vinrent s'abriter en Remanie ^
Tout prit dès lors une face nouvelle. L'Orient changea de rôle avec l'Occident; l'un fut plongé dans les ténèbres; l'autre rayonna d'une merveilleuse splendeur*.
Déjà affaiblie par ses propres institutions, Venise, quand s'écroula TEmpire grec, avait ressenti une funeste atteinte : la découverte pour le commerce européen d'une nouvelle route vers l'Inde fut son coup de grâce. Vainement^ en se mêlant aux affaires de Tltalie, la République cherchera à regagner sur le continent ce qu'elle perdait sur mer : malgré de brillants débuts, la reine de l'Adria^ tique descendra, de siècle en siècle, à une complète déchéance^.
Charles-Martel, en 732, avait glorieusement arrêté à Poitiers Tislamisme débordant sur l'Europe. Mais depuis l'avènement du kalife Omar (Abou-Hafsa-lbn-Al-Knattab), en 634, la puissance musulmane s'était étendue
1 Naturalisés par près de quatre siècles, ils ont noblement reconnu cette fraternelle hospitalité par un inaltérable dévouement à leur nouvelle patrie.
* M. ViLLEMAiN, LascariSf e.c. — A. Vaillant, La Romaniej ou histoire, langue f litté rature ^ orographie ^statistique des Romans fXom, I.
* F. T. PERaENs, Jérôme Savonarole, etc., tom. 1.