LIVRE V
qu'il s'était jeté. Non loin de là s'élevait une haute montagne 9 le Téménios, dominant l'Ëmathie : après avoir reconnu les divers aspects de cet observatoire, Scanderbeg y posta un homme intelligent et sûr. Pic Manuel. Pour être plus promptement informé par lui des mouvements de l'ennemi, des banderoleSj élevées en l'air, devaient s'abattre du côté de son apparition.
Bientôt les signaux parlèrent.
Le prince alors s'étant glissé, avec ses troupes, par de sombres vallées et d'étroits défilés, s'arrête au pied d'une autre montagne, la gravit et voit, distinctement tout le camp turk : les uns dormaient couchés sur l'herbe, les autres mangeaient gaiment à l'ombre, beaucoup même jouaient, sans la moindre préoccupation ; dessellés, en pleine liberté, les chevaux erraient ça et là par les pâturages; pas de gardes avancées, nulles précautions, toute l'apparence enfin d'une entière sécurité.
A cet aspect, le cœur bondissant d'une joie terrible, Scanderbeg redescend, en toute hâte, vers son armée, donne ses instructions, fait prendre autant de tambours et de trompettes qu'il en faudrait pour des troupes dix fois plus nombreuses, donne arquebuses et mousquets à nombre de fantassins jusqu'alors sans armes à feu, et, quand tout est prêt , il ordonne le départ.
Une vallée conduit du camp à la plaine où s'étendent les quartiers turks : on la suit en silence. A son extrémité se trouve un corps de garde; comme il importe de s'en défaire^ Scanderbeg lui-même, avec quelques
soldats agiles et robustes, auxquels il a recommandé de choisir chacun leur homme, s'approche doucement ; tout tombe égorgé, sauf un seul Turk, qui court annoncer au camp l'arrivée de Tennemi et que Ton croit fou de peur. Aussi nulle foi n'est-elle accordée à son récit.
Ilamza, néanmoins, qui connaît mieux l'inépuisable dextérité, l'audace merveilleuse de son oncle, fait prendre les armes. De son quartier» le mouvement, se communique à l'armée entière.
Pour Scanderbeg; c'est l'instant d'agir, car le moindre retard compromettrait tout : aussitôt donc, du fond ûeê bois et des vallées, au sommet des montagnes, éclate un effroyable bruit de clairons, de tambours, d'arquebusades, de cris furieux, de hurlements sauvages ; on dirait une fem* pèle d'hommes et l'Albanie entière fondant sur lesTurk^é Atterrés» ceux-ci restent immobiles. Vainement Hamza s'efforce de leur démontrer que ce n'est là qu'un stratagème ; vainement les offlciers veulent rétablir l'ordre et organiser la défense; sourde, à force de frayeur, cette multitude ne reconnaît plus la voix de ses chefs. Non moins épouvantés que leurs mattres, les chevaux brisent toute entrave, bondissent çà et là, renversent hommes et tentes.
C'est alors qu'avec son infanterie arrivée au pas de course, Scanderbeg tombe d'abord sur le quartier d'Hamza. Témoin de ce mouvement, Isa-Pacha accourt et lance de nouveaux escadrons pour envelopper le prince albanais. Mais tout à coup Mosès» impatient de réparer une faute déj& tant pleurée» apparaît et l'arrête court.