LIVRE V
Appuyé bientôt par Tanusios et Manuel Pic , qui Font rejoint avec les archers et arbalétriers, tous attaquent impétueusement le pacha, tous le refoulent dans son quartier.
Renforcé, à chaque instant, par des troupes fraîches, celui-ci tient ferme; mais cette opiniâtre résistance, loin de ralentir l'ardeur des assaillants, ne fait que l'irriter : rejetant leurs arcs derrière lé dos, et déposant les arquebuses, ils s'enfoncent, le sabre en main, au milieu de ces épais escadrons; tout tombe massacré ou fuit devant eux.
Du côté de Scanderbeg, le carnage est plus grand encore, car avec le gros de son armée il a surpris la division turkedéjà en désordre. Hamza, qu'il avait en tète^ luttait, ivre de courage et de désespoir ; certes, sans l'oncle, le neveu eût vaincu. Mais à la fin, abandonné de tous, comme tous il prend la fuite.
Aussitôt Scanderbeg détache des cavaliers à sa poursuite, avec ordre de lui sauver la vje; et lui-même^ à la tête d'une poignée d'hommes , (tout le reste s'acharnait après les fuyards), il se porte vers le général turk, pour briser une résistance qu'il croit possible encoret Mais l'intrépide Mosès y avait mis bon ordre : ne pouvant en finir avec le sabre, il avait fait reprendre à son monde les armes à feu; sous cette grêle de balles les rangs s'étaient rompus : là, comme partout , déroute complète. Déjà le pacha fuyait, quand arriva Scanderbeg : poursuivi par lui et serré de près, il ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval.
Tel était racharnement du soldat, que tant que dura le jour et qu'un ennemi fut debout, il oublia le butin. Mais, à la nuit, pour se reposer de senoiblables fatigues, il dépouilla les morts, ramassa les armes, fouilla les tentes et s'empara des chevaux. La proie fut immense. Vingt mille Turks gisaient sur le champ de bataille; dix mille autres furent tués en fuyant. Au dire des historiens S le Drin roula des flots de sang.
Les chrétiens n'avaient perdu que fort peu de monde. Scanderbeg passa la nuit sous les riches tentes du pacha.
Le lendemain , tous les prisonniers défilèrent entre les rangs deTarmée, deux à deux, les mains liées derrière le dos. Aleur suite, figuraient un sandjakbeget ce triste Hamza, naguère pompeusement proclamé mattre du pays. Par respect pour Scanderbeg, auquel il tenait de si près, on ne lui adressa aucune insulte ; mais les regards ne furent pas muets, et le silence eut son éloquence.
H importait d'étouffer immédiatement tout foyer d'infection : avant de quitter le lieu du combat, on creusa d'immenses fosses où furent enfouis hommes et chevaux.
Le retour à Croïa fut une vraie marche triomphale; de toutes parts affluaient les populations, bénissant leur sauveur; c'étaient des hymnes pieux, des chants d'allé-
1 Barletius, f. 466