LIVRE V
gresse, des danses joyeuses. La ville entière se porta au devant de son prince.
Jamais pareil spectacle n^avait encore frappé ses regards : Tarmée s'avançait en colonnes étincelantes ; chaque soldat tenait en main un cheval conquis sur les Turks ; beaucoup même en faisaient marcher plusieurs devant eux, et tous chargés d'un splendide butin. Plus de quinze cents prisonniers, attachés deux à deux, précédaient Scanderbeg; les principaux offlciers turks portaient les étendards conquis; puis, soutenues par les Albanais, au bout de longues lances et comme dressées, paraissaient les magnifiques tentes du pacha de Roumélie.
Hamza avait obtenu la faveur de ne point entrer dans Croïa enchainé ; il marchait à cheval, à côté du sandjakbeg.
Mais , tandis que le prince , Tami , le parent si douloureusement offensé, lui épargnait la honte, un affront imprévu lui arriva d'ailleurs. Muhammed venait d'accorder sans difficulté la rançon d^nandée pour le sandjakbeg : quant à Hamza, il ne voulut pas même en entendre parler. Un traître peut se vendre plusieurs fois : même acquéreur ne le rachète jamais.
Mezidbeg, en apportant les quinze mille ducats stipulés, était autorisé à négocier une trêve. Certes une telle démarche dut coûter à l'altier conquérant. Mais de graves complications dans ses affaires, les mouvements
insurrectionnels de la Mysie, et surtout son récent échec en Hongrie, la lui imposèrent.
Quelques mots sur cette campagne si triste pour le Sulthan.
Dès le commencement du mois d'avril, le bruit s'était répandu , dans toute la Hongrie , que Muhammed destinait une nombreuse armée au sié^e de Belgrade* {Ville-^ Blanche). Cette place, alors considérée comme imprenable, est située dans une presqu'île formée au nord par le Danube, à l'ouest par la Save.
On apprit en même temps que le Sulthan faisait fondre des pièces d'artillerie à Kruchovatz ', sur la Morava (Margus). Le 13 juin, en effet, l'arméfe ottomane, forte de cent cinquante mille hommes environ^, parut devant Belgrade. Elle avait, à sa suite, un parc d'artillerie de plus de trois cents bouches à feu, au nombre desquelles étaient sept mortiers destinés à
1 Singidunum chez les Laiins. Dans Thistoire militaire desTurks, Belgrade joue un grand rôle : après bien des vicissitudes, après deux sièges par Murad II et Muhammed II, elle fut plusieurs fois prise et reprise, en 1522, par Suleïman II; en 1688, par le duc de Bavière, pour TAutriche; en 1690, par les Turks; en 1717, par le prince Eugène; perdue par F Autriche, en 1739; reconquise, en 1789» parLaudon; puis rendue, en 1791, à la Turkie; prise, en 1806, par Czerni George, chef de l'insurrection servienne; en 1812, elle rentra sous la domination ottomane. ( Voir Notes et pièces jusli* ficatives (XIX).
* Thurocz, c. lv. — Bonfinids, déc. III, c. vni.
' Idihus JuniU Bonfinius, III, c. xviii^ p. 188. Suivant Tagliaeotius, cent soixante mille; suivant Brankovicb, cent cinquante miilo, (Ehgel, Histoire de Servie, p. 408.)