LIVRE I.— 1440-14M
La joie de Murad ne fut point sans nuages : incapable d'un forfait, même en présence d'un péril ou d'un intérêt, certes il n'eût point provoqué la mort de Scanderbeg; mais, parmi ces pompes triomphales, peut-être se fût-il facilement consolé d'avoir à la pleurer. Cette chance lui manqua : l'Albanais reparaissait couronné d'une gloire nouvelle , fortifié d'une popularité toujours croissante. Vainement l'entourage duSuIthan multipliaitlesjouteset les tournois, dans l'espérance qu'au milieu de ces luttes, ou dans les combats singuliers qui pourraient en être la suite, quelque heureux accident le débarrasserait à jamais de ce redoutable rival. La Providence veillait sur son élu. Cependant, avec quelque persistance que Murad repoussât cet assaut permanent de délations, Scanderbeg prévoyait tôt ou tard quelque catastrophe. Indigné de toutes ces lâches trahisons et de tant de noires ingratitudes, il ne songeait plus qu à briser sa chaîne; son ème était comme embrasée d'une dévorante soif de liberté; les yeux tournés sans cesse vers sa chère Albanie, aspirant l'air des montagnes paternelles, adressant au Dieu de ses ancêtres les élans d'une foi renaissante, il appelait, jour et nuit, l'heure de la délivrance.
Depuis la mort de son père, plusieurs seigneurs alba-* nais, attirés par sa haute renommée, s'étaient secrètement rendus auprès de lui. Tous, au nom de la religion, de la patrie, de l'indépendance, l'invoquaient comme un libérateur. « A votre voix, » disaient-ils, « l'Albanie « entière se lèvera comme un seul homme. »
Mais^ tout en louant leur courage et en les remerciant d'une conflance dont il était si fler^ Scanderbeg les engageait à comparer leurs faibles moyens d'attaque avec la formidable puissance des Turks. « Jusqu'à préce sent, » ajoutait-ily « leur domination a été tolérable : a craignezlet suites d'un revers, et n'allez pas, pour quelce ques heures d'un éphémère affranchissement, compro- Qc mettre tout l'avenir de la patrie. Reposez-vous sur moi ce du soin d'alléger de plus en plus le joug qui pèse sur « l'Albanie. »
Ainsi mattre deson secret, confident unique dest peii*» sée, Scanderbeg épiait, en silence, le moment favorable.
Sur ces entrefaites, le despote de Servie «yant levé ée nouvelles troupes, était rentré dans ses Ëtats, d'où btea* tôt il eut chassé toutes les garnisons turlces. A cette non* velie, Murad, avec une nombreuse armée marcha, eo f»sonne, sur la Servie. Son apparition seule devint une victoire ; car, incapable de résister avec des forces avuni inégales, le despote courut se réfugier en Hongrie. Durant cette courte campagne, Scanderbeg, toujours auprès du Sulthan, lui fut grandement utile par sa récente expé-^ rience de la guerre dans ce même pays. De plus, pour mieux réduire au silence ses ennemis d'Andrinople, il avait redoublé d'activité, d'énergie.
Mais le moment de répondre à l'appel de l'Albanie n'était pas encore venu.
Bientôt s'offrit une autre occasion ; celle-là fut décisive.