LIVRE VI
beg ne pouvait l'atteindre ; mais il espérait^ dès que le sol serait praticable, ou que les Turks reviendraient à lui, ou du moins qu'il lui serait possible de les rejoindre.
Vaine attente. Actif cette fois comme en ses plus belles années, et rajeuni par la prudence, Karaza-Beg plia bagage sans bruit, partit de nuit aussi lestement que possible, etmarcha,à grandes journées, vers Constantin nopie.
Une telle campagne, après de si présomptueuses pro-» messes, ne lui préparait pas une entrée triomphale. Muhammed le reçut d'abord assez mal ; puis s'adoucissant peu à peu, il finit même par le remercier d'avoir si bien ménagé ses troupes. De telles félicitations n'étaient sans doute pas exemptes d'ironie. Mais le châtiment du moins ne fut pas exagéré.
Revenu à Croïa, Scanderbeg congédia les milices, renvoya dans leurs cantonnements ses troupes [réglées, et put, durant cet hiver, se livrer paisiblement à l'admis nistration intérieure.
Mais, dans sa pensée, ce n'était encore là qu'une trêve; il comptait revoir, au printemps^ Karaza-Beg, avec des forces plus imposantes, peut-être même le Sulthan, si, las des revers de ses généraux, il voulait^ en personne, tenter la fortune.
Cependant, commençant à comprendre qu'un tel ad« versaire n'était pas domptable par les armes, Muhammed essaya de la ruse. Un ambassadeur partit avec de riches présents et la lettre suivante :
a Moi, le Grand-Seigneur, le Grand-Emir, Sulthan « Muhammed-Beg, fils du Grand-Seigneur et Grand-Emir « Sulthan Murad-Beg, à Scanderbeg, prince des Albac( nais et Epirotcs, salut.
ex Je ne connais, très-cher Scanderbeg, d'amitié plus « cordiale que celle provenant d'une longue intimité; « surtout quand ce lien s'est formé dès la jeunesse^ a comme entre nous, alors que tu étais en otage chei a mon père, et que tous deux nous vivions fraternelle- « ment ensemble.
c( Aussi, quand je songe à ces douces joies de notre n enfance , quand je me rappelle tes éclatants serm vices, tout ce que tu as fait pour la gloire de la Mai-* « son d'Olhman, pour la grandeur de notre Empire^ te ce chérir et te le prouver me semble un impérieux devoir.- (( Rien ne me serait plus agréable, j'en prends Dieu
[ « à témoin, que de te revoir enfin, que de jouir quel*
[ a que temps de ta présence.
[ (c Si des troupes à moi se sont récemment permis
; « d'envahir tes Etats et d'y commettre des hostilités, je
1 a les désavoue; elles ont agi sans mon ordre, et tes vîc-
« toires, juste châtiment de leur témérité, ne m'ont pas
\ a déplu.
^ ce Mais laissons cela, pour revenir à nos anciennes
ce relations; qu'une sainte et pacifique union nous ré- (( concilie à jamais.
« Or, voici quelles pourraient être les bases de notre a alliance ; je te les soumets, sachant bien que ce n'est