LIVRE VI
soumettre la question à son Conseil. Les avis y furent partagés : les uns, touchés des immenses avantages de la paix, voulaient son maintien ; les autres réclamaient instamment la guerre. Selon eux, Muhammed, dans sa situation actuelle, ne pourrait envoyer contre l'Albanie que peu de forces ; on les battrait sans peine, et cette généreuse initiative imprimerait aux autres princes une salutaire, uneHécisive impulsion.
Ainsi appuyé, Scanderbeg, sans hésiter davantage, se déclara pour la guerre.
Aussitôt des ordres furent expédiés à tous les chefs de corps, les levées prescrites , les lieux de rassemblement assignés ; et les garnisons des places frontières, se jetant soudain sur les provinces voisines, y enlevèrent soixante mille bœufs, quatre-vingt mille moutons, trois mille cavales avec leurs poulains, provenant des haras du Sulthan. Les blés, les arbres fruitiers furent détruits, les maisons incendiées ; partout le fer, la flamme, la dévas** tation.
Agir ainsi, c'était perdre à l'avenir tout droit de récrimination.
A cette nouvelle, Muhammed ne put retenir un premier emportement, et il faut reconnaître que ce n'était pas sans motif. S'apaisant soudain : « Hé ! que peux-tu a donc, Scanderbeg, » dit-il avec un dédaigneux sourire^ ce que peux- tu contre moi, maître de l'Orient et de ce roccident? »
Mais sous ce calme extérieur couvait la vengeance.
Ce qui Tempècha d'éclater, c'est le bruit du grand armement chrétien. Le Pape, disait-on de toutes parts, apparaîtrait bientôt, en Epire, avec des forces considérablcs ; à peine arrivé à Darazzo, il décorerait A.Dgelo de la pourpre, proclamerait Scanderbeg roi d'Albaaie et généralissime de toutes les armées chrétiennes.
De telles rumeurs agitaient fort les Turks : Mahammed lui-même s'inquiétait des conséquences pos*sibles d'une semblable coalition.
Déjà, une première fois^ son orgueil avait fléchi : la nécessité lui imposa un nouveau sacrifice ; et le même agent, déjà chargé d'une négociation antérieure, Mustapha, porta à Scanderbeg de pressantes exhortations au maintien de la paix.
C'est le 25 mai 1463, que celui-ci reçut la lettre dans son camp. A peine lue, sans vouloir entendre Mustapha» il répondit, article par article. Le Sulthan s'était plaint des irruptions faites sur ses domaines : mais depuis quand les représailles n'étaient-elles plus permises? depuis quand un prince et un peuple, injustement attaqués, ne pouvaient-ils plus tirer raison de l'agresseur? Quant à attribuer ces hostilités aux suggestions des Vénitiens, l'injustice était grande ^, car cette sage et puissante république n'avait certes besoin d'aucun soutien étranger; ne possédait-elle pas assez de forces pour se défendre contre le Sulthan, assez pour l'aller
1 Ici Scanderbeg se faisait une étrange illusion : Tinsistance des Vénitiens avait exercé sur sa détermination une très-grande influence.