‹ Histoire de Scanderbeg; on, Turks et chrétieus au xv siècleChapitre 154 sur 217 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

tins). Une partie de son armée occupait la ville} le reste s'était retranché dans les faubourgs et aux environs. Près d'Okhri, s'étendait le vaste V lac Lychnidus (Lycftnis^)y où le Drin noir prend sa source.

C'est l'excellence même de cette position militaire qui, lors des guerres entre les Romains et Gentius , a fait d'Okhri le théâtre de faits importants.

Arrivant dans cette direction, Scanderbeg ne se trouvait plus qu'à une petite lieue des Turks , lorsqu'il reconnut l'impossibilité de les forcer dans une situation aussi favorable. Un stratagème pouvait seul les en déloger : il feint donc de renoncer à son entreprise, dérobe une marche à l'ennemi, se jette, avec dix mille hommes, dans d'épais massifs, à trois mille d'Okhri, et comme pour protéger sa retraite, détache cinq cents chevaux. Deux chefs aussi habiles que braves, Pic Emmanuel et André

1 « Lychnidus lacus , unde Drinus fluvius versus septentrlonem afduit; deinde versus occidenlem deilectens, in lonium mare se exonérât, ad lUyssum castellum. »

(ConREN et CuROPALAT, de Offic. Consiantinopolitanis.) Qualifié de vaste par Scymnus Chius , le lac Lychnidus (transparent y translucide], est un de ces réservoirs d'où Téternelle prévoyance fait sortir les fleuves permanents.

2 Telle est en effet la limpidité de ses eaux, qu'à dix et quatorze brasses on aperçoit le lit sablonneux. Un bourrelet montueux, formé par un contre-fort du mont Boral, l'enveloppe, et d'une autre part, les dépendances des Pyrénées scandaviennes l'encadrent.

En rapportant la défection du despote Michel , Georges Âcropolile dit qu'il fut repoussé avec les siens dans les Pyrénées qui séparent la nouvelle Épire de l'ancienne.

(PouQUEviLLE, Voijogc cu Grèce , tom. III.)

Aogclo , frère de l'archevêque, commandent cette arrière-garde; ils ont ordre d'exciter Tennemi, de le tenter par la faiblesse de leur nombre, de l'amener peu à peu à les attaquer.

Ainsi il fut fait.

A mesure que les Turks approchaient, la troupe albanaise reculait vers le lieu de l'embuscade; tout à coup, au signal convenu, l'armée chrétienne apparaît, les enveloppe, les taille en pièces.

Vainement Sheremetbeg, pour soutenir les siens, envoie renforts sur renforts; la déroute devient générale. Bientôt dii mille morts gisent sur le champ de bataille.

Parmi les nombreux prisonniers se trouvaient le fila du pacha, leDefterdar* et douze officiers supérieurs, fls se rachetèrent moyennant quatre mille écus d'or. Quant au Dcfterdar, Scanderbeg lui imposa la condition de fournir à ses troupes, en quantité suffisante, du poisson du' lac ; très-sage prévoyance, car, ce jour même, veille de l'Assomption, c'était abstinence de chair, et jamaia l'armée albanaise, même en campagne, ne contrevenait aux prescriptions de rÉglise.

Joyeux de cette ressource inattendue, les soldats disaient gaiement entre eux, au repas du soir : « Oui, oui, « notre prince est bien l'apôtre de Celui qui a nourri c( de cinq pains et de deux poissons la multitude juive. )»

Cette heureuse expédition terminée, Scanderbeg revint, avec ses troupes, à Croïa. Tous ses vœux appelaient lar-

1 Trésorier de Tarmée.

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rivée du Saint-Père; il se disposa à le recevoir dignement.

Mais tant de joie ne devait pas lui être accordée.

Pie 1I> après avoir invoqué la céleste assistance dans la basilique des Saints- Apôtres , avait quitté Rome, le 18 juin 1464. Déjà il ressentait les premières atteintes d'une petite fièvre ; mais, comme il ne voulait pas s'arrêter pour la soigner, ses médecins avaient dû promettre de ne révéler son mal à personne.

Dès le troisième jour du voyage, on lui vint annoncer que les masses de croisés réunis à Ancône commençaient à se plaindre que rien ne fût prêt pour la traversée. So2? peî^^e de compromettre le succès de Tentreprise, il importait d^appalser ce mécontentement à son début même, d'exhorter cette multitude à la patience, de pourvoir à ses besoins.

On vit alors, touchant spectacle, le pontife malade appeler , en aide, un vieux cardinal , son ami fidèle^ Courbé sous le fardeau de Tège, Jean Carvajal, espagnol et cardinal de Saint-Ange, avait épuisé ses forces au service de l'Église; mais Pie II savait, par expérience^ qu'une àme chrétienne, comme une âme guerrière, est toujours maîtresse du corps qu'elle anime*. Son attente ne fut pas déçue : loin d'hésiter devant une telle tâche, l'humble et intrépide vieillard se dévoua.

« Saint- Pontife, » lui dit-il, e< si, comme tu le crois^ (( je suis propre à d'aussi grandes choses, je suivrai ted

* BossUET, Oraison funèbre de Louis de Bourbon, prince de Condé-

su HISTOIRE DE SCANDERBEG.

a ordres sans relard, et plus encore ton exemple. Avec (c ta frêle santé, n*cxposes-ta pas ta vie poiir moi et pour c( le reste de tes brebis? Ta m'as écrit : Viens , et me « voici; tu m'ordonnes d'aller, et je vais. Ce n'est point ic cette dernière partie de mes jours que je refuserai au « Christ. * »

Mais Pie II n'avait pas comblé la mesure de ses épreuves.

Chaque Jour, en approchant de la mer Adriatique, il rencontrait des bandes de croisés qui revenaient sur leurs pas. Parmi ceux assemblés à Ancône, nombre de gens de guerre ne demandaient qu'à prendre du servit^), m^is du service avec une solde : or, la cour pontiGcale ne leur offrait que des indulgences. Irrités, se moquant même, tous s'en retournèrent.

Pie II pourtant n'avait trompé personne : en publiant la croisade, n'avait-il pas hautement annoncé à toute, la chrétienté que nul n'aurait droit aux grandes indulgences qu'après avoir servi, six mois au moins, à ses frais? Mais les soldats, qui se savaient nécessaires, n'en avaient tenu compte; quant au peuple des villes et des. campagnes, accouru sans armes ni argent, les possibilités du voyage étaient son moindre souci.

Bientôt, non moins prompte au découragement qu'ardente à l'espérance, cette foule commença à se retirer, comme une mer qui gronde; et la litière du pontife, qui s'avançait en sens inverse, eut à traverser ses flots tu-

1 Jacobi Papiensis Commentarior, lib. 1.

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