LIVRE VI
les avenues de son camp. Mais Tor de Balaban corrompit quelques- uns d* entre eux ; ayant reçu Fassurance qu'on le laisserait passer , le général turk marcha de nuit^ avec toutes ses troupes, vers Orocher.
Tout sembla d'abord le favoriser : arrivé, une heure avant le jour, près du camp chrétien, il allait le sur* prendre, lorsque Scanderbeg, dans une de ses fréquentes rondes de nuit, reconnaît l'ennemi au bruit des pas, au hennissement des chevaux. Il rentre, à toute bride, au camp, fait prendre les armes, dispose ses troupes. Mal* gré quelque confusion dans l'exécution d'ordres si brusquement donnés au milieu des ténèbres, les Albanais s'avancent résolument.
Balaban, qui ne s'attendait pas à les trouver en aussi bon ordre, s'arrête, quelques instants, pour régler ses dispositions.
Pendant ce temps, Scanderbeg, avec une élite de cavalerie et d'arquebusiers italiens, se glisse le long d'un vallon, gagne les derrières de l'ennemi, qu'il charge rudement en queue, tandis que le gros de son armée le prend en tète. Ainsi mené, le général turk se voit forcé d'engager tout son monde, avant de l'avoir complètement formé. L'action fut des plus chaudes. Le champ de bataille était jonché de morts. Quoique les Turks y fussent en très-grande majorité, du côté des Albanais néanmoins, vu leur infériorité numérique des deux tiers, la perte fut grande aussi.
Mais enGn la valeur triompha du nombre. Fatigués
d'assauts si persévérants, si meartrierS; les musulmane mollirent d'abord , puis se débandèrent et prirent la fuite. L'ardent Albanais, qui les serrait de près, entra avec eux dans leur camp, et tua tant qu'il y eut à taer.. Le butin , en armes, en chevaux, en riches dépouilles, fut immense.
Quant k Balaban, de toute cette brillante armée il ne ramena à Constantinople que quelques faibles débris^ sans drapeaux, presque sans armes.
Muhammed le reçut fort mal ; il hésita même è loi laisser la direction de cette guerre. Néanmoins, malgré son juste mécontentement, plusieurs motifs i*enga« geaient à ne l'en pas dépouiller : d'abord l'implacable ressentiment de Balaban contre Scanderbeg ; ensuite sa qualité d'Albanais, et sa parfaite connaissance deâ lieux ; enfin, parmi tous ses généraux, nul n'offrait au Sultban les mêmes garanties d'expérience et d'habileté. Une dernière considération fut décisive : l'ambition même de Balaban. Lui promettre le pachalik d'Al* banie, s'il venait à bout de Scanderbeg, c'était l'entrât* ner à des efforts surhumains.
Balaban se remit donc en campagne, avec cette ^pérance, dix-sept mille chevaux, trois mille fantassins. Sans s'arrêter cette fois à la frontière, il entra droit en Albanie et vint camper aux environs de Sfétigrad.
Tout prêt à le recevoir, Scanderbeg annonça k ses troupes, comme une heureuse nouvelle, qu'il allait les mener à l'ennemi. Après avoir d'abord fait célébrer^
dang toutes les églises^ des prières publiques pour de* mander à Dieu la victoire et le salut de la patrie , il harangua l'armée, lui distribua de riches présents , comme une sorte de récompense anticipée de ses futurs exploits, et se mit en marche.
Arrivé dans une vaste plaine, devant Sfétigrad, tout près des Turks, il partagea, en quatre corps, ses huit mille chevaux et ses deux mille cinq cents fantassins : le premier eut pour chef Goïa de Strèse, son neveu; le second, Tanusios Dukagîni; le troisième, un Musakhi; du quatrième, il fit une réserve d'élite pour se porter avec elle partout où l'ennemi semblerait obtenir quel* que avantage. Partagée de même, l'infanterie s'encadra entre chaque groupe de cavalerie; quatre officiers distingués la commandaient : Paul Manesio, Pic Manuel, Démétrius Berissa, Kajani, Chucchio.
L ordre de bataille des Turks était à peu près le même,
Impatient d'en finir, Scanderbeg fit sonner la charge, et aussitôt tous les corps s'engagèrent à la fois. Jamais encore furie pareille n'avait éclaté. « Qui eust veu * les « chrestiens aspres et acharnés à la tuerie, les eust « prins, non pour hommes, ains pour autant de lyons « eschauffez. »
Suivid'unetroupenombreuse,BaIaban volait sans cesse d'un corps à un autre; il excitait les siens, comblait les
* Jacques Delavardin , Histoire de Georges Caslriotf surnomnà Scander-beg, roy d'Albanie,
a36 HISTOIRE DE SCANDERBEG.
vides, et s'exposait aux coups comme le dernier soldat.
Scanderbeg, de son côté, faisait des prodiges : passionné pour le péril; et se plongeant, avec sa troupe^ au plus épais des escadrons ennemis» il semait partout la terreur et la mort. Sous l'ébranlement de si rudes attaques, déjà les Musulmans commençaient à faiblir, quand, frappé d un coup mortel, le cheval de Scanderbeg roule à terre avec son cavalier, qu'il lance sur un tronc d'arbre. Étourdi par la douleur, celui-ci reste étendu sans connaissance.
A cette vue, les Turks poussent de grands cris et accourent pour lui couper la tète. Mais les gardes du héros l'entourent, le couvrent de leurs boucliers, sabrent tout ce qui s'approche. Bientôt Scanderbeg r'ouvre les yeux; la douleur s'est un peu calmée; rassemblant toute son énergie, il s'élance sur un nouveau cheval, 80 jette dans la mêlée, et l'ennemi paye cher sa joie d'an moment. Suleïman, l'un des plus remarquables ofGciers turks, géant par le courage comme par la stature, tombe des premiers sous l'inexorable cimeterre.
Plus que mille autres, cette mort trouble les Turks; démoralisés, ils s'ébranlent, et bientôt prennent la fuite dans toutes les directions. Les vainqueurs ne font pas de prisonniers, tout est immolé, car on a juré vengeance à la mémoire des huit nobles victimes du Sulthan. De cette armée, si florissante il y a quelques heures, un quart à peine survit.
Les chrétiens ne perdirent que trois cents hoipmes,