LIVRE I
soixante-diï milles de Croïa (environ vingt lieues anciennes de France), c'est-à-dire dans les montagnes qui courent parallèlement avec la Drina et la mer Ionienne. Escarpées et d'un accès fort difficile, ces montagnes forment la frontière orientale de l'Albanie septentrionale {VIllyrieromaine)y et descendent graduellement au bord de la Drina, qui serpente à leur pied. C'était la première ville des anciennes possessions de son père qui s'offrait à sa vue ; et de tout temps les Dibriens s'étaient signalés par une inébranlable fidélité à la famille des Castriota, comme par leur implacable haine pour les Turks. Nulle autre place ou forteresse, hormis Sfétigrad, n'existait entre cette contrée et la Macédoine. Aussi, retranchés sur la cime des monts, ou dispersés dans les vallées, leshabi^ tants n'opposaient-ils aux attaques de l'ennemi d'autres remparts que les fortifications naturelles des lieux et un indomptable courage.
C'était là, pour Scanderbeg, une position très-importante. Arrivé de nuit (tel avait été son plan), il fit donc halte, et manda secrètement les principaux citoyens. A la vue de leur prince, une immense joie éclata : les uns, frappés d'admiration devant un guerrier déjà si célèbre,
hominuiu distinçtione sejunctas : et alteram vero inferiorem , alteram superiorem , Epiri accolae vocant. Inferior plana fere lola est , frugiferis circumdata campig , et rerum omnium fertilibus. Albani et Ëpirotse incolunt loca aspera. Superior Dibra montuosa^ ferax lamen. »
(Barletius, Historia de vilâ et gestis Scanderbegi Epirotarufn principis^ lib. I.)
restaient immobiles et sans voix; d'autres couvraient ses mains de baisers et de larmes, ou se jetaient à ses pieds; quelques-uns y brandissant leurs glaives ^ appelaient la patrie aux armes y et saluaient la liberté renaissante ; tous offraient avec enthousiasme , vie , fortune, enfants; c'était comme une résurrection de l'Albanie.
Pour éviter toute surprise et couper aux Turks leurs communications avec Croïa, le premier soin de Scanderbeg fut d'établir partout de bonnes gardes ; ensuite on convint des levées nécessaires : elles devaient se tenir prêtes à marcher au premier signal. Puis, ayant adjoint trois cents Dibriens d'élite à ses trois cents cavaliers, il les fit presque tous partir en avant, avec ordre de s'embusquer dans les bois et taillis voisins de Croïa.
C'était vers la fin de l'automne : sans attendre le jour, Scanderbeg, avec quelques hommes bien armés, sous un costume de voyageurs, se dirigea sur Croïa. A quelque distance de la ville, voulant donner au rôle qu'il va jouer plus de vraisemblance à la fois et plus de solennité, it envoie en avant son neveu et deux autres Albanais. Adroit autant que brave, et parlant le turk comme un Turk même, Hamza pénètre dans la ville, se présente au gouverneur en qualité de secrétaire de Scanderbeg, et lui annonce que son maître, récemment nommé au gouvernement de Croïa par le Sulthan, va bientôt arriver avec sa suite.
L'officier turk donne pleinement dans le piège. En