LIVRE VII
Evidemment une ville ainsi défendue était imprenable; Muhammed ne tarda pas à s'en convaincre. A cette persuasion venaient aussi se joindre des sollicitudes pour Im-méme ; car^ d'un moment à l'autre, l'audacieux Albanais pouvait pénétrer jusqu'à ses tentes. En de telles circonstances, le Sulthan se résigna à la retraite. ToutefoiS; pour sauvegarder son honneur et ne pas disparaître en fugitif , pour qu'il restât trace de son passage, Mu-^ hammed laissa, devant la place, Balaban, avec dix-huit mille chevaux et cinq mille fantassins. Ce général gardait de plus, sous ses ordres, huit sandjiaks commandant chacun sept mille soldats. C'était donc toujours un effectif de soixante-dix-neuf mille hommes. Avec le reste des troupes, par une nuit obscure, le Sulthan décampa, mais non sans faire à TÂlbanie de sanglants adieux.
Cette fois encore la trahison lui tint lieu de victoire : Scanderbeg avait jeté quelques troupes dans Chidna, ville de Chaonie \ devenue un refuge pour tous les ha* bitants des campagnes environnantes ; la place était forte, la population aguerrie ; tout annonçait, comme à Croïa, une énergique résistance. Muhammed suborna deux soldats albanais. Gorgés d'or, éblouis de fallacieuses promesses, ces misérables se présentent aux
1 Celte contrée (sandjiakat de Delvino), au Dord de la Tbesprotie, s'étendait, le long de la mer, des monts Acrocéroniens à Panormus.
Pouqueville {Voyage de la Grècey tom. I ) donne d'intéressants détails sur la campagne de Quintus Fiamiuius contre Philippe dans <ies mêmes contrées.
354 HISTOIRE DE SOANDERBEG.
portes dû Chidna, demandent à parler aux principaux liabitantSy leur déclarent qae Croïa, aux abois, va capituler : « Scanderbeg lui-même, » ajoutent-ils, « cédant a devant le nombre, a déjà quitté l'Albanie ; toutes Us « villes et forteresses se sont rendues. En de telles extré-' « mités, prolonger une impuissante résistance, aérait a s'exposer à toutes les vengeances d'un vainqueur irrité. « Ne vaut-il pas mieux traiter, puisqu'il en est temps « encore, et obtenir de tolérables conditions? 3»
Tel fut le succès de l'odieux artifice, qu'à la première sommation, avec promesse, il est vrai, de respecter les personnes, les biens et les croyances, la ville ouvrit une de ses portes.
Mais, à peine entré, Muhammed fit tout égorger: outre les femmes et les enfants, huit mille hommes furent ainsi massacrés. Un hideux trophée de tètes chrétiennes précéda à Constantinople l'arrivée du Sulthan : le bour-« reau se donnait des airs de vainqueur.
En quittant l'Epire, il ordonna expressément à son lieutenant de ne s'éloigner de Croïa qu'après l'avoir réduite à merci.
La présence de tant et de si cruels ennemis au sein même de sa patrie, c'était déjà pour Scanderbeg une poignante douleur ; mais se voir opposer un Balaban, un ancien pâtre au service de sa maison, que cent fois il avait châtié lui-même, quelle intolérable humiliation! Aussi résolut-il de le dégoûter à jamais de ses visites en Albanie.
Malheureusement, pour une telle entreprise, ses res-