LIVRE I
Fidèles observateurs d'une ancienne coutume, à cette époque de rannée, nombre de seigneurs albanais et de princes voisins offrirent àScanderbeg de riches présents à titre d'étrennes. Partout d^s réjouissances publiques célébrèrent l'indépendance nationale.
Au milieu de ces fêtes, un courrier de Mosès vint annoncer que les garnisons de Pétrella, deStellusio, de Pétralba, ralliées prèsd'Alchrie, en Macédoine, à d'autres corps turks répandus dans les montagnes, et à des renforts venus de la frontière, le menaçaient d'une attaque. La position de Mosès devenait critique : marcher au devant de l'ennemi, c'était délivrer Sfétigrad; attendre, c'était s'enfermer entre la garnison et les troupes mattresses de la campagne. Quand cette nouvelle lui arriva, Scanderbeg était à table : montant aussitôt à cheval avec quelques autres chefs, et, suivi d'environ cent cavaliers, il courut au secours de son lieutenant.
Mais la seule annonce de son arrivée mit en fuite l'en" nemi. Indigné de perdre ainsi Thonneur d'une éclatante victoire, Scanderbeg, avec mille chevaux de Mosès, se jeta dans la Macédoine, ravagea le pays et rapporta un si riche butin que le camp fut approvisionné pour tout l'hiver^
Cependant, le bruit de la révolte de Scanderbeg était parvenu jusqu'à Murad ;la bataille volontairement perdue, les fausses lettres au gouverneur de Croïa, le meurtre du malheureux secrétaire, toutes ces circonstances l'avaient déjà violemment irrité. Mais quand il apprit l'entier soulèvement de l'Albanie, et que, sauf
une seule place, qu'il aurait même grande peine à conserver , toutes les autres avaient secoué le joug, le Sultban passa de la colère À l'anxiété.
En face des graves circonstances du moment , quel parti prendre? D'un côté, après le succès des chrétiens en Hongrie, peut-il, sans honte pour ses armes, sans affaiblissement de sa puissance, tolérer la réintégration du despote de Servie? D'un autre, laissera-t-il à Scanderbeg, si fertile en ressources, déjà si grand, même aux yeux des Turks , le temps de respirer? n'importe-t-il pas de l'écraser immédiatement? Et pour cela ne faut-il pas ménager quelque accommodement avec Hunjade et Wladislas ? Ou bien, pour ne pas reculer honteusement devant l'insurrection d'une faible province , pour que TEurope ne dise pas avec mépris : a Que sont -ils donc devenus les vastes desseins du « fler Murad? » redoublera-t-il d'efforts contre les Hongrois?
Incertain, ne trouvant pas en lui-même une détermination, le monarque consulte son divan; mais là^ tous les esprits partagent ses incertitudes. Enfin, après avoir pesé les divers avis, soit que réellement il lui semblât préférable de terminer d*abord les affaires de Hongrie, soit que la violence de son ressentiment TentraînÂt avant tout contre Scanderbeg, le Sulthan fit demander en Hongrie, aux princes confédérés, une trêve de dix ans : il offrait de leur rendre la Mésie, annexée alors à la Servie.