LIVRE II
condescendre à cette altière injonction^ la communiqua à son Conseil. La plupart des membres furent d'avis de n'en tenir aucun compte. Moins résolus^ quelques-uns inclinaient à un accommodement. Mais^ le prince ayant réfuté toutes leurs raisons, les offres du Sulthan furent rejetées à l'unanimité.
L'envoyé turk ne s'en vît pas moins traité avec une parfaite courtoisie. On l'invita à différer de quelques jours son départ; ce ne furent que festins, jeux, divertissements.
Avec la confiance d^un homme sûr d'être toujours redoutable et jamais effrayé, Scanderbeg moutra, en détails, à Aïradin les fortifications de Croïa, ses arsenaux, ses munitions; il l'entretint du nombre de ses troupes , de leur indomptable ardeur, du dévouement de ses alliés, et de tous ses moyens de défense. Puis il le renvoya avec une réponse commençant parées mots : oc De notre camp, « près Croïa, 12 août 1445. Georges Castriota , surc( nommé Scanderbeg, soldat de Jésus-Christ et prince (( des Epirotes, à Ottoman, prince des Turks, salut. »
Après avoir annoncé à Murad quMl voulait prendre sur lui, en modestie et réserve de paroles, tout l'avantage que le Sulthan prétendait avoir eu autrefois en générosité et en bienfaits, rien n'étant plus bas, plus servile que d'insulter même un mortel ennemi, Scanderbeg lui déclarait que sa lettre avait plutôt eïcité son rire que sa colère. « Quoi de plus singulier, en effet, que le vaincu dictant des conditions au vainqueur, et de si étranges
conditions, qu'un homme libre ne les saurait écouter? — Certes tant d'outrages écrits de sa main pourraient excéder la plus débonnaire patience, et donneraient le droit de récriminer; mais, sans aller à son tour trop loin, ne pouvait-il pas demander quels étaient après tout ces bienfaits tant reprochés? Etait-ce d'avoir envahi les domaines de son père, et d'avoir usurpé son héritage, au mépris des droits les plus sacrés ? »
(( Mais lui, Scanderbeg, ne serait-il vraiment pas plus fondé a lui reprocher ses nombreux services , ses batailles gagnées, ses conquêtes et tant de périls affrontés pour la gloire du Sulthan? Cependant, quelle avait été la récompense de tqnt de travaux? Une intolérable servitude, et la crainte continuelle d'être sacriGé à son ombrageuse déflance. »
<r Au reste, peu lui importaient les qualifications de traître, d'ingrat, de perfide, puîsqu'aux yeux de tous les juges équitables, sa religion, sa conscience, le soin de sa sûreté, son droit à Théritage paternel, l'appel de sa patrie, le justifiaient assez; conviction qu'au reste Murad partagerait lui-même, s'il voulait bien n'écouter que sa propre raison. »
En terminant, Scanderbeg l'exhortait a s'abstenir désormais de ces hautaines menaces, et à ne plus tant insister sur la récente catastrophe des Hongrois ; car chaque homme à sa nature propre et sa force de cœur ; quant à lui, quelque destinée qu'il plût à Dieu de lui envoyer, on le trouverait calme, résolu, patient, ne de-