‹ Histoire de Scanderbeg; on, Turks et chrétieus au xv siècleChapitre 59 sur 217 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

d'autre eau potable que celle d'un puits très-ancien. Or, les Dibriensy dont se composait la garnison y regardaient comme un crime inexpiable de boire ou de manger quoi que ce fût ayant touché le cadavre d'un homme ou celui d'un animal; selon eux^ la souillure du corps s'étendait à l'àme. Séduit par Tappât du gain proposé, le misérable jeta au fond du puits un chien. Son calcul était infaillible : ni les prières des habitants, ni les instantes exhortations de Perlât ne purent vaincre la résistance des Dibriens. Furieux eux-mêmes de cette extrémité, ils résolurent d'abord de mettre le feu à la ville, et de se faire jour , le sabre à la main , à travers l'ennemi. Mais cet accès de désespoir s'étaut calmé, une capitulation fut dressée, et ils sortirent en bon ordre, avec armes et bagages , traversant fièrement le camp ennemi. Les habitants durent aussi évacuer la ville, tant Murad redoutait leur fidélité à Scanderbeg.

A en croire Barletius et les historiens qui l'ont copié, le futur vainqueur de Constantinople, le jeune Muhammed aurait suivi son père devant Sfétigrad ; son naturel féroce , sa mauvaise foi , se seraient révélés en cette circonstance, et si les braves Dibriens ne furent pas impitoyablement massacrés, c'est que le Sulthan trouva dans sa loyauté personnelle la force de résister aux sauvages instances de son fils.

Assez de cruautés pèsent déjà sur la mémoire de Muhammed,sans qu'on y ajouteles calomnies des haines contemporaines. Depuis que son père avait une seconde fois

ressaisi le pouvoir^ le jeane prince n'avait pas quitté Magnésie.

Quant à l'infàme qui avait vendu sa patrie^ il ne jouit pas longtemps du fruit de son crime. Gorgé d'or, il disparut aussitôt» sans qu'on sût jamais ce qu'il était devenu. Peut-être Hurad^ se méQant d'un traître dans une ville récemment conquise, s'en débarrassa-t-il secrètement; peut-être le fer vengeur d'un Albanais en fit-il justice.

A la nouvelle de cette reddition si imprévue, Scanderbegy profondément affecté, s'enferma dans sa tente. 11 était résolu à faire un terrible exemple.

Mais lorsque Perlât, morne et abattu, se présenta devant lui, à la tète de cette intrépide garnison que la superstition seule avait pu vaincre, et suivi des habitants en pleurs; quand ces mâles guerriers, quand cette multitude désolée se précipitèrent a ses genoux, toute sa colère disparut. Aux habitants il accorda des terres et des secours; ceux qui voulurent combattre reçurent des armes.

Quant aux Dibriens, on leur permit de se joindre aux autres troupes, mais sans jamais leur confier la défense d'une place. Certes, Perlât lui même, le brave Perlât, plus que personne, méritait de sévères reproches, pour n'avoir pas mieux surveillé les intelligences de l'ennemi avec les habitants, pour n'avoir pas fait autrement garder l'unique puits de la ville. Mais telle avait été sa valeur, telle était sa vertu, que, loin de le blâmer, Scanderbeg le combla d'éloges devant tous ses officiers, le consola en frère d'armes et le récompensa en chef généreux.

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