INTRODUCTION
habitent l'Europe depuis aussi longtemps que les Grecs et les Celtes, auxquels plus d'un lien semble les unir. Très-probablement, les tribus illyriennes, parlant une langue affiliée à celle des tribus primitives des Pelasghi (Pélasges), des Dardani, des Graikù des Makedones, occupaient, avant les temps historiques, les montagnes deTAIbanie, sous des chefs héréditaires; probablement aussi elles étaient encore voisines de quelques tribus de la nombreuse famille depuis appelée Slave. Llialie reçut des essaims de colons illyriens; mais, lors de la grande invasion des Celtes en Grèce et en Asie, une partie de ces émigrants, au nombre desquels étaient les Albani, furent subjugués par des castes guerrières, tant celtes que germaniques, à peu près comme il arriva, vers la même époque, en Galatie.Plustard, les conquérants de TIllyrie, Romains et Italiens, durent se mêler aux habitants des villes; mais les tribus de pasteurs, distinguées dès lors sous le nom celtique d'Albani, conservèrent le fond de leur ancienne langue, en y admettant peut-être des formes, ainsi que des mots tirés de la langue italique vulgaire [romanarustica), et de ridiome militaire des légions; addition qui, jointe aux anciens rapports de Téolien, du pélasgue, peut-être de l'illyrien a-yec l'italique, rapprochèrent l'albanais du daco- latin ou valaque moderne, idiome
INTRODUCTION. Ivij
né du mélange delà langue inconnue des Daces avec l'i diôme romain, rustique et militaire. L'un et l'autre subirent de nouveaux changements, lorsqu'au vr siècle plusieurs troupes de Slaves-Karpathiens, conduits, en grande partie, par des princes de la race gothique, vinrent repeupler Tlllyrie Septentrionale ' .
Au reste, tout en reconnaissant dans les Albanais une race distincte, il faut constater aussi leur trèsgrande affinité avec les Grecs. Evidemment, un jour, Albanais et Grecs ne feront plus qu'un seul peuple.
Les Albanais ont des poèmes, mais, en général^ moins longs que ceux des Serbes ; encore, ces derniers prétendent-ils que plusieurs de ces chants épiques ne sont que la traduction des leurs. On y célèbre surtout les hauts faits de Mouza ou de Mentulus Musakhi , comte de Klissa , qui vivait au commencement du xiii" siècle, et les exploits d'un de ses propres parents. Les Serbes, longtemps en guerre avec ce seigneur, en ont fait une espèce de chevalier errant, ou plutôt de brigand, sous le nom deMousa- Kessedgia, Mousa V Assassin. Les autres héros albanaissont, dans la Haute-Albanie, Hot, Schale, et surtout Djoure Castriotich, George Caslriota, Iskenderbeg ou Scanderbeg.
* Malte-Brun, Précis de la Géographie Universelle, Voir Notes et Pièces justificatives (VU), p. 432.
Iviij INTRODUCTION.
Dans la Basse -Albanie, on redit encore les guerres d^Ariannites Topîa-Oolemi et de ses fils Gomain et Musaché , princes de Toscaria, liés avec Scanderbeg pour chasser dTpire les Turks établis à Janina depuis 1424. Arrivant à des époques récentes, on y décrit les courses aventureuses de certains célèbres brigands, et en particulier les expéditions sanguinaires, les guerres d'Ali-Pacha, ^exterminateur.
Fait presque incroyable : aujourd'hui Albanais et Grecs célèbrent Thorrible mémoire dé cet AH de Tébélen ! Us chantent ce vieux tigre, noyé enfin dans son propre sang '. Pour ne pas médire de la nature humaine, en admettant que les masses finissent ptf mieux accepter la main qui les châtie, que la maiti qui les soulage, attribuons à de plus nobles motift une aussi singulière admiration : Ali fut l'implacable ennemi de ces tyrms féodaux, si justement odieux aux Grecs et aux Albanais; devant un tel souvenir j ils oublient tout le reste.
Avec des chants sur les histoires les plus tragiques , sur la vengeance du sang , les Albanais ont aussi des bucoliques, et des chansons amoureuses. l'O tamboura, la flùle, mais plus rarement, accompagnent les chanteurs*.
Ces poésies nationales, quand même elles ne re-
* Ami Boub, la Turquie â^ Europe, tom. H.
INTRODUCTION. lix
monteraient qu'à l'époque de Scanderbeg , seraient encore une intéressante révélation.
Mais, pour l'histoire des peuples et des langues^ l'examen des inscriptions qu'on dit exister dans la Haute-Albanie deviendrait d'une inappréciable importance.
C'est en pénétrant au milieu des Mirdites, parmi les Lac-Oulacs, ou durant un long séjour àSeutari, qu'il serait possible de recueillir quelques vestiges des mœurs et coutumes barbares léguées par les ïHyriens À leurs descendants. La division par Cetta's ou par Phara^s n'est pas encore suffisamment éclaircie. Chez les Albanais chrétiens qui émigrërent dans le royaume de Naples, elle a pris un caractère féodal ; mais au pays même, c'est plutôt une démocratie rurale. Dans toutes les montagnes de la Haute et de la Moyenne- Albanie, pour venger un assassinat, un rapt^nh adultère, les Cetta's guerroient entre elles ; le sang peut seul laver de telles offenses ; mais le rapt des bestiaux 6e paye en argent. Les conseils rustiques des Cetta's délibèrent , la carabine ou le yatagan d'une main, la coupe de l'autre . Pour mieux se faire reconnaître, quelques tribus schkypetares , avec de symétriques explosions de poudre à canon, sillonnent leur peau de dessins ou même d'inscriptions; c'est un reste du tatouage des anciens Illyriens .
Ix INTRODUCTION.
Entre autres horribles superstitions , les chants nationaux mentionnent le sacrifice d'une jeune femme , épouse et mère, que les trois frères, fondateurs de la moderne Scutari, firent enterrer toute vivante dans les fondements du château; à cette seule condition , les fées devaient doter la ville d'une éternelle prospérité. Pour dernière grâce , la victime demanda à son époux, l'un des frères, la permission d'allaiter encore son enfant, à travers un trou des niurailles. L'ayant obtenue, le lait coula miraculeusement jusqu'au sevrage de l'enfant, et alors jaillit, au pied du mur, une source salutaire qui ne tarit jamais.
Le Schkypetar voit encore les Mires, ou bonnes déesses^ errer, au clair de lune, à travers l'épaisseur des forêts ; et, comme le Servien , l'habitant de la Haute-Albanie intérieure croit à des fées ou prophétesses nommées Vyles.
Sous leur ancien nom latin (peut-être mên>ç théssalien) de Slriga, les sorcières sont très-connues et très-redoutées. Chez tous les Albanais, chrétiens ou musulmans, l'antique cérémonial des cortèges funèbres s'est conservé : des femmes échevelées, des pleureuses oflicielles , accompagnent les morts en poussant des cris lamentables.
Parmi les chasseurs et les bergers, les vieilles tra-
INTRODUCTION. Ixj
dilionssur les bêtes féroces subsistent toujours; ce ^ont des âmes bannies de l'éternel repos. Néanmoins, à Taide d'enchantements ou d'analhèmes, on peut les expulser des corps qu'elles habitent * .
Si l'amitié est sacrée dans toute la Turkie *, elle ne l'est pas moins chez les Serbes, les Bosniaques, les Monténégrins, les Schkypetars, les Grecs, et surtout chez les Grecs épirotes.
€ Qui n'a pas (Tamis, Dieu l'abandonne » disent proverbialement les Albanais. Parmi ces peuples, chacun a son ami ou ses amis de choix, qu'il appelle du doux nom de frères. Les femmes ont aussi leurs sœurs adoptives , Posesirima en slave, Vlamia en albanais grec; de là aussi, des pères adoptifs ou Pootschim, des mères adoptives, ou Pomajka. On se lie à jamais, en se déclarant fi^ères ou sœurs en Dieu, devant une assemblée ou , à l'église devant un prêtre, qui bénit alors les personnes et leurs armes, si elles en portent. A celte touchante déclaration, les Épirotes ajoiîtent cette formule sacramentelle : « Mon € corps est ton corps, mon âme est ton âme. » Ensuite les armes sont échangées, et l'on se donne le baiser de paix.
L'indissolubilité de ce lien volontaire est exprimée
1 Malte- Brun, Précis de la Géographie Universelle, * Ami Bolé, La Turquie d' Europe ^ lom. TI.
Ixij INTRODUCTION.
poétiquement dans une chanson, où deux frères adoptifs serbes sont tous deux épris d'une belle prisonnière turke ; mais , pour ne pas devenir ennfemK^ ils préfèrent tuer celle qui pourrait les désunir. C'est néanmoins pousser un peu loin , il faut en conT$nïr, les fictions de la tendresse fraternelle.
En dehors du foyer domestique» les Albanais m
rappellent plus Faimante douceur des Slaves, mais ta
rude turbulence des Germains de Tacite. Même
amour des combats, même dédain de la mort,méaie
3oif de vengeance. « Le sang^ disent-ils, » comme les
Monténégrins, t n*est pas de F eau. » Pour egjt, M
sang vaut du sang. À moins de composition, le
meurtre rachète le meurtre ; le Jak est leur VendettH.
De tout temps, les Grecs ont repoussé Tapostasli
I avec une indomptable fermeté; les Slaves, les YalsH
^ ques ont suivi ce noble exemple. Chez les Albanais^
i, il n'en a pas été de même. Telle est en eux Thorrew
^ de l'oppression , qu'à l'indépendance ils ont sacrifié
la foi : pour n'être pas esclaves , ils sa sont fait»
Musulmans.
« Ke anst spata, » disent-ils^ « atje bèsa ; — Qui a « l'épée a ia religion. j> Les Mirdites ou Braves *, constituent la plus nom-
* Mirdite rappelle Marddite, dont réi^mologie, dails la langue schkype, comme dans le persan moderne, signifie brave.
INTRODUCTION. hiiij
breuse population du pdcbalîk de Grom. A i^Vk époque la tumière de i'Ëvangile leur arriva-f-eHe? C'est au siècle de Néron que l'église albanaise reporte cette d^te n^morable, alors que dans Ronoe, par ordre du monstre couronné ^ on enveloppait d« peaux de bêtes les Chrétiens pour les faire dévorer par les chiens; alors qu'on le» attachait en croix, ou qu'o» les brûlait , enduits de résine, et que ces torches humaines éclairaient lea places publiques 1 réjouissances, illuminations bien dignes d'os tel César.
Or, c'est dans cette même viUe> qui ailait devenir la tête et le cœur du christianisme ^ que^ se conso»maient de telles monstruosités l Témoinsi de eeaihi»rreurs , du martyre de lseur& évéques , du siqpplice de leurs frères et de la profanation des égUiiei^, les proscrits, emportant avec eux les Saintes-Ecrituretf, se réfugièrent dans les montagn'es de l'IHyrîe Macédonienne, qui, pour cela peut-être, reçut le surnom de Macedonia Satutaris *.
Sur une terre libre, la senoence divine ne tarda pas à germer. Ce fut l'entrée dies Mirdites dans la civilisation.
Sujets fidèles de l'Empire Grec jusqu'au schisme qui sépara Rome de Constantinople, les Schkypelars
* PouQUEviLLE, Voyoçe de la Grèce, tom. ITT.
IxiT INTRODUCTION.
de l'Illyrie Macédonienne restèrent intimement atta-chés à l'Occident, d'où leurs ancêtres avaient reçu les trésors de la foi. Alors le nom de Latins leur fut appliqué. Vainement, pour les entraîner à une autre communion, les Cantacuzène, les Paléologue employèrent-ils suggestions , promesses , contrainte ; leurs opiniâtres efforts échouèrent devant une résistance plus opiniâtre encore; peu à peu tous rapports entre les Mirdites et les tribus du rit grec cessèrent.
En possession d'une liberté de conscience sauvegardée par leur indomptable énergie, ils étaient suspects à Constantiuople ; on les y regardait comme des demi-rebelles ; on ne voyait pas sans un ressentiment jaloux qu'un pontife étranger nommât aux sièges archiépiscopaux et aux évêchés de la Haute- Albanie, à l'exception du Monténégro, qui avait adhéré à l'Eglise d'Orient. Aussi les Mirdites ne devaient-ils une existence respectée qu'à leur belliqueuse attitude. Fiers de cette indépendance, unis par la double fraternité du courage et de la foi, les Guègues et les Mirdites déployaient dans les églises de la Haute-Albanie, sans faste, avec la touchante simplicité des mœurs antiques, la majesté du culte catholique. AScordra, Saint-Serge et Saint-Bacchus avaient une vaste cathédrale; les Mardaïtesdu
INTRODUCTION. Ixv
Matis^ honoraient dans la vierge d'Orocher leur patronne ; Durazzo invoquait Saint-Roch comme son protecteur ; i'Acrolisse possédait une église miraculeuse dédiée à Saint-Alexandre.
Contre toute invasion, l'Albanie est facile à défendre. Son côté le plus faible, c'est la Moyenne-Albanie. On peut considérer le pays des Mirdites comme sa citadelle du nord, tandis qu'en Épire^ le Tomor, la crête du Grammes, les montagnes d'Agrapha, de l'Aspropotamos, de Souli, l'Acrocéraune, etc., sont autant de positions d'où l'on peut inquiéter et braver l'ennemi. Gepeïidant, hors des hautes montagnes, le pays offre moins de forêts touffues que la Bosnie et la Servie. En certains districts maritimes, et au centre, TEpire est même fort dégarnie de bois. Ce qui constitue la faiblesse de la Moyenne-Albanie, c'est que, occupée en grande partie par des collines et de larges vallées, elle n'est que peu coupée par ces chaînes nord-ouest-sud-est, qui traversent le reste de l'Albanie. Ainsi, si le Skumbi amène au pied du Bagora, l'ennemi qui a pu arriver jusqu'à Ochrida,
^ Fleuve que les Schkypetars nomment Bregoni-Malousi , et les Grecs Madia, « Malis Dyrrachii non longé à Lisso. » (Tit.-Liv., lib XUII, XXI.)
Castaldus, dans ses Tables de la Grècç, le nomme Matia, et Maginus irace son cours sans écrire son nom.
(PouQUBviLLE, Voyoge de la Grèce, tom. I«'.)
Ixvj INTRODUCTION.
n'a plus que ce coi à franchir pour sépare^ rEpite de la Haute-Albanie. Les routes du château de Bérat et de Durazzo lui sont même ouvertes. C'est ainsi, de tout temps^ qu'on a procédé à la conquête du pays. De là le grand nombre de sièges qu'à subis Durazzo, et tant de combats près de Bérat; c'est ainsi que plusieurs rois bulgares, utie fois maîtres d'O* chrida, s'emparèrent d'une grande partie de f Albanie; ainsi qu'en 1082, le duc normand Boènoand étendit, depuis Durazzo, ses conquêtes à Janisay à Ochrida, à Servia, sur rindje-Karasou, et mémiB à Yodena. Yoilà pourquoi la position de Monàstir a tou^ jours été si importante aux yeux des Ottonâffi»/ et probablement aussi pourquoi ils y ont placé le du Ro\iméli-Valési.
Bien fortifiée, l'Albanie serait donc un pays i difficile à attaquer que faeile à défendre, excepté éo côté de la mer, où sa défense demanderait l'assistasee d'une marine. Mais si cette province était réunie à h Grèce, elle acquerrait précisément ce qui lui ttià&-* que : bientôt njtéme, selon toute probabiUté, elle auh rait des marins nationaux.
LeMii^dita est une véritable grande forteresse triangulaire, formée par la chaîne à l'ouest du Drin neip, par la muraille calcaire, au sud-est et au nord-ôtiesf de Croïa, et par les montagnes au sud du Drin^ de Spàss
INTRODUCTION Ixvij
à Skelâ. Il n*y a cl*accès possible à Touest, que par le débouché du Matis et par quelques gorges , comme celle de Croïa, posée sur une corniche, en avantposte. Veut-on y pénétrer par d'aulres côtés , il faut d'abord franchir d'énormes montagnes très-boisées; l'intérieur du pays oppose ensuite de profonds ravins et des forêts propices à la défense, tandis qu'à son pourtour, le Drin Noir, le Drin et la vallée de risrifi.os servent de vastes fossés, en deçà desquels se trouvent d'autres montagnes, sous forme de remparts avancés. Sur la crête, entre la mer et l'Ismos , se dressent plusieurs forts.
Telle est la force de cette position, que jamais les Turks ne l'ont occupée. Toul ce qu'ils ont pu faire, c'a été de pénétrer quelquefois dans les Dibres et vers Croïa. On verra, dans le cours de ce récit, tout ce que leur coûtèrent les sièges de cette ville et de Sfétigrad {Château-Saint) dans les Dibres.
Ce patrimoine de Scanderbeg forme donc comme un pendant du Monténégro.
Entre ces deux grandes forteresses s'étend la plaine de Scutari , qui a dû subir le joug ottoman, tandis que les montagnes voisines sont restées libres jusqu'à ce jour. Si, parmi les habitants du Mirdita et les Monténégrin^ ou Guègues ^ il n'existait pas une aussi profonde antipathie; si une réunion de tous les
Ixvnj INTRODUCTION.
Guègues avec les tribus slaves éparses sur les monlagnes entre Cattaro, Priepolie , Novibazar, Mitrovitza^ était possible , on constituerait là une importante principauté, dont la capitale serait Scutari, et qui deviendrait menaçante pour les pays environ* nants.
Traversé de chaînes du nord-ouest au sud-est^ communiquant par des cols et des défilés dirigés de l'est à l'ouest, l'Epire est parfaitement propre à la guerre d'embuscades et de surprises.
Aux envirpns de Scutari etTlans la Haute-ÂIbahie» apparaissent les vestiges de plusieurs châteaux forts, théâtres d'événements mémorables au xv* siècle, sous Scanderbeg et après sa mort jusqu'à la chute de Scutari, en 1479. Au milieu du lac, une ile conserve encore les débris du château de Markovitsch , avec ses tours carrées ; les Turks l'appellent Gœlbaschi. A Drivasti, ou Drivasto {leDergoê des Turks) , sur le Kiri, on voit quelques restes d'un autre château ; au pied du monticule qui le supporte, est une petite ville jadis aussi fortifiée. Hélène» femme du kral serbe Siméon Némania , avait fait relever ses murailles. Depuis, elles ont été détruites par les Turks, en 1478. Maintenant, cette ville, jadis peuplée de guerriers, n'est plus qu'un obscur village. Gomme du temps de Scanderbeg ,
INTRODUCTION. Ixix
un vieux manoir domine encore, au sud, Alessio^.
C'est un intéressant spectacle que celui d'un peuple sans homogénéité, conservant néanmoins à tra vers les siècles, et sous la pression même de tant de conquêtes successives, bulgare, serbe, byzantine, italienne, normande, sa nationalité.
En Albanie, la vie est âpre , mais cette rudesse même a sa dignité. La société moderne n'y existant ni avec ses avantages ni avec ses vices, sous quelques aspects, riiomme parait plus grand.
Au lieu de VÈtat, il y a des tribus , des familles; et , ainsi qu'aux époques primitives , aux temps bibliques , la famille se personnifie dans le chef, souverain absolu, incontesté.
Comme dans ces contrées, la civilisation, même encore aujourd'hui, n'a pas pénétré, le caractère de deux provinces y diffère, plus qu'ailleurs le caractère de deux nations. Séparés par le Skumbi, les Guègués. Albanais du Nord , ne ressemblent point aux Toxides on Dosques^, Albanais du Midi. Ils parlent la même langue, non le même dialecte. Mais ce qui surtout les divise, c'est une vieille jalousie : voisin des Grecs, le Toxide les aime ; quant au Guègue, il déteste cordialement ses deux rivaux.
* Ami Boue, La Turquie d'Europe, lom. IV.
* Aoaxor. StraboD, lib. X.
Ixx INTRODUCTION.
« Le Caucase en Asie, l*Albanie en Europe, semblent se correspondre géographiquement et moralement du fond des deux grands golfes de la Méditerranée, qui confondent leurs eaux par le courant du Bosphore à Gonstantinople. Les Albanais sont des Circassiens d'Europe, les Circassiens sont des Albanais d'Asie. Ces deux groupes de montagnes semblent avoir enfanté les mêmes hommes, les mêmes femmes et les mêmes mœurs. C'est de ces deux sources, comme des neiges de leurs sommets, que découlent depuis cinq siècles, par le mélange fréquent des trois sangs, la beauté et l'intrépidité qui retrempent la race et la vigueur des Ottomans. Ils aiment les armes, les combats, les aventures, Içs courses sur terre et sur mer, les brigandages périU leux, les champs de bataille sans acception de causes, les engagements militaires dans les camps des sulthans d'Egypte, de Syrie, de Constantinople. La discipline trop régulière des armées européennes leur pèse, ils préfèrent l'éclat 3es exploits individuels, la Hcence des camps ottomans, le combat corpà à corps sur les chevaux impétueux de l'Arabie ou de la Transylvanie, la civilisation qui permet aux esclaves de monter, au caprice du maître, de la servitude au rang de vizir o^ de pacha, la religion qui j[}onne des harems et des esclaves aux héros.
INTRODUCTION. Ixxj
4 Leur esprijt est poétique comme leurs moeurs ; leurs chants populaires, surtout ceux de leur époque héroïque, sur leur compatriote Scanderbeg, rappellent tes chants homériques plus que les chants efféminés de la Grèce moderne. Ils mêlent, comme Achille, la poésie, la musique et la danse à la guerre. Dans le loisirdeleur vie, tour à tour somnolente ou fiévreuse, on les voit nonchalamment couchés au soleil, sur la plage ou sur la terrasse de leurs maisons, chanter, en «'accompagnant des sons d'une lyre rustique, leurs propres exploits, ou danser, comme des femmes, aux rhythmes tour à tour belliqueux ou efféminés de leurs instruments.
< Le gouvernement des Albanais était féodal comme les gouvernements de l'Orient, formés par la nature sur le type de la famille patriarcale ; gouvernement favorable à la fois à la liberté et à la servitude, où le père est chef, où la famille est tribu, où les serviteurs sont esclayes, où le pouvoir, désign]é, pour ainsi dire, divinement par (a naissance et la priinogénit^ire, est sacréet incontestable, comme la paternité, et où la confédération mobile et passagère des tribus entre elles forme TEtat, tantôt réunies en faisceau pour la guerre nationale contre d'autres races, tantôt divisées en groupes indépendants pour la liberté commi|pe. Chaquç ville, cha(|ue proyiijce.
Ixxij INTRODUCTION.
chaque village reconnaissaient un prince, un seigneur, un bey, qui gouvernait despotiquement, d'après les traditions et les mœurs. Cet assujettissement des villes, dos provinces, des villages à leurs seigneurs ou à leurs princes féodaux, n'enlevait rien au sentiment de la liberté générale et à la passion du patriotisme, mobile suprême des Albanais \ »
L'Albanais est indépendant, comme le Germain de Tacite.
En chaque contrée y presque dans chaque village, existent trois castes séparées et ne s'alliant jamais entre elles : les soldats, c'est-à-dire les gentilshommes, les ouvriers, les paysans. Or, le travail étant œuvre servile, la guerre seule donne honneur et richesse. Aussi, de tout temps, l'Albanie a-t-elle fourni des soldats au Sultan, au pacha d'Egypte, aux puissances barbaresques ; plus d'une fois l'Europe même s'en est servie ; il y a eu des Myrdites au service du Pape, deNaples, de l'Autriche , de la France sous Henri lY. Ces farouches Estradiots que Venise tirait de ses possessions d'Orient, et qu'elle employait à défendre ses conquêtes de terre ferme, étaient en général des Albanais. « Ce sont eux, » dit Brantôme, < qui nous ont porté la forme de la << cavalerie légère et la méthode de faire comme eux.»
1 Lamartine, Histoire de la Turquie^ tome III.
INTRODUCTION. Ixxirj
Commines, témoin delà terreur qu*ils répandaient autour d'eux, en coupant des têtes , les représente s vêtus à pied et à cheval comme les Turks, sauf la a tête ofl ils ne portent ceste toille qu'ils appellent 4c toUiban f turban), et sont dures gens, et couchent € dehors tout l'an et leurs chevaux. . . . Les Vénitiens € s'en servent fort et s*y fient.... Ce sont vaillants « hommes et qui fort travaillent un ost (une armée) « quand ils s'y mettent.»
Retranchée sur ses montagnes et derrière ses fortifications naturelles, l'Albanie jouissait d'un calme profond, lorsqu'un terrible orage vint éclater sur elle.
Quelques mots maintenant sur l'ennemi formidable qui la menaçait ainsi de destruction, ou d'un mal plus terrible encore, de servitude.
L'origine du peuple turk, d'où descend la race actuelle des Ottomans, remonte aux siècles les plus reculés. Turk, son premier chef, est, selon toute apparence, le Targitaos d'Hérodote* et le Togharma^ de l'Écriture. Ce nom de Turks, quelques peuples l'ont pris, sans y avoir aucun droit. D'autres, au contraire, issus de cette tribu, ont adopté certaines dénominations qui ne rappellent en rien leur origine.
* Hérodote^ IV, v.
• Genèse, X, m.
IxxiT INTRODUCTION.
Pline et Pompomus Mêla connaissaient de nom les Turks ^ ; Hérodote aussi, chez lequel on trouve Tpurgeotis, transformé par les copistes en ÂmourgioUS : Jlv.vOaç AfjLÔvpyiovç "^axoç IxàXeov. Les Byzantips désignent les Turks tantôt sous la dénomination àf^PersanSy tantôt sous celle d'Ougres (Hongrœs)'» bien que jamais la moindre parenté n'ait existé entre Ij&s Persans et les Turks, ni entre les Persans et les Hongrois. Chalcondyle ne sait trop s'il doit les feire descendre des Scythes ou des Parthes. Pour auteur^ Phranzës donne aux Ottomans Isaac Gomnène, qui^ Bprhs avoir épousé la fille de Témir des Seldjoukides, aurait eu pour fils Suleïman , père d'Ertoghrul (Y Homme au cœur droit) , et grand-père d'Othm^. Selon iËnéas Sylvius, LeonardusChiensis et d'autrM historiens, les Turks descendraient, en droite ligne» de Teucer et d'Hector. Quant à Paolo Giovio (Paul Jove), il ne doute pas que les Turks ne soient des Tatars venus des bords duWolga^. Assez récemment on prétendait avoir découvert, dans le nom de la rivière de Tereck, Tétymologie du nom de Ikirk ♦. Appelés d'abord Ikiku par les Chinois, les Turks quittèrent l'Altaï (Altountagh) ou Montagne^Or
• Turcœqae vastas silvas occupatU,
• Constantin Porphyrogénète,
• Comentarii délie cose dei Turchi di Paolo Giovio ^ c. i. ^ Engbl. Sghloezer, Histoire de la Bulgarie,
INTRODUCTION. . Ixxv
{YEktagh des Byzantins), et se répandirent dans les vastes et fertiles plaines de la Haute-Asie (le Turkestan actuel*), qui ont pour frontières, à Test, le Khataï, c'est-à-dire la Chine septentrionale ; à Touest, le grand lac d'Aral et le Khovaresm ou Karizm ; au nord, la Sibérie; au sud, le Thibet et la Grande- Boukharie ou Bokharie (Kbanat de Boukara).
A en croire l'une des premières traditions indigènes, dont les explications d'Hérodote sur l'origine des Scythes révèlent quelques traces, Oghouz-Rhan, fils de Kara-Khan, fonda, par ses conquêtes comme par ses lois, la puissance et ta civilisation turkes. Il doit avoir été contemporain d'Abraham.
Ayant renoncé à l'idolâtrie pour embrasser un culte plus pur, Oghouz-Khan soutint contre son frère, diH rant s(Mxante-dix années, un6 guerre civile et religieuse. DeKarakoum, séjour d'hiver deKara-Khan, et des montagnes d'Ourtagh et de Kourtagh, soA séjour d'été, Oghouz, se portant vers le sud, vint se fixer à Yassy, l'une des plus célèbres villes du Turkestan, et longtemps le siège de la puissance turke. Ce sont les Khans-Ouzbéks qui, après avoir pénétré jusqu'en MoMavie, donnèrent à la capitale de cette province le nom de la capitale tatare.
Oghouz s'était révolté contré Khara-Khan, son
DjlHAWNtTMA, p. 366.
Ixxvj INTRODUCTION.
père; il le vainquit, et subjugua toute la partie du ^ Turkestaii qui s'étend depuis Artelas et Silem jus-^ qu'à Boukhara. Ses six fils prirent les noms des souverains de ces contrées : khans du Jour, de la Lune , de F Etoile y du Ciel , de la Montagne , de la Mer.
Un jour, Oghouz les envoya à la chasse, espérant qu'ils en rapporteraient quelque présage de leur sort. Au retour, ils lui présentèrent un arc et troi^ flèches; trouvés dans cette excursion. Aux khans du Ciel, de la Montagne, de la Mer, Oghouz donna les flèches; aux trois autres, l'arc ^^ qu'ils brisèrent pour le répar-^ tir entre eux. Aussi nomma-t-il les uns Outschok {les Trois Flèches) ; les autres Bosouk {les Destruc-teurs). Les premiers commandèrent l'aile gauche d9 son armée; les seconds, l'aile droite. Cette division en aile droite et en aile gauche est un principe admis dans la constitution des armées turkes, mogoles et tatares.
Après la mort d'Oghouz, ses fils se partagèrent l'empire : les Trois flèches, chefs de l'aile gaucHe» eurent les tribus turkes de l'est; les Destructeurs, chefs de l'aile droite, celles de l'ouest. Quatre fils
^ Au lieu de la tradition de Tare et des trois flèches , on trouve, dans Hérodote, celle de la charrue, du joug, de la hache et de la coupe, dons du ciel.
INTRODUCTION. Ixxvij
naquirent à chacun de ces princes, qui sont les pères des vingt-quatre principales tribus turkes.
Dans rislamisme, le nombre qtmire est consa-
cré \
Les quatre colonnes de l'Empire, ou les vézyrs du Kanounnameh de Muhammed II, sont une imitation des quatre vézyrs de Djenghiz-Rhan. Le même nombre quatre a présidé à l'organisation de toutes leurs institutions fondamentales. Ainsi; les vingtquatre begs des Mamelouks Bàharits et Tscherkesses en Egypte, jusqu'à leur extermination dans ces derniers temps, furent la continuation des vingt-quatre patriarches ou pères des Turks.
Sans s'occuper davantage des trois kbans de l'aile gauche ni de leurs descendants, disparus dans la direction de l'est, suivons les khans de l'aile droite ou Destructeurs : habitant d'abord le Turkeslan, ils
• Nous voyons les quatre khalifes Raschideddin, successeurs immédiats du Prophète (Eboubekr, Omar, Osman, Ali), les quatre imans orthodoxes (Ebou-Hanifé, Ibn-Malek, SchaBi et Hanbeli), et enGn les quatre disciples des scheïks, qui paraissent être une imitation des quatre Évangélisles. On retrouve encore la consécration de ce nombre relativement aux femmes, car Tislamisme ne reconnaît que quatre femmes légitimes, d'après les quatre épouses de Muhammed, qu'il déclara les meilleures des femmes (Kadidja, Fatima, Âîsché et Maria), Darius, fils d'Histape, avait eu aussi quatre femmes : Phaïdime (Fatime), Mandana , Atossa et Parmys. (Hérodote, 111, 69, 88.)
(IIammer, Histoire de V Empire Otiomun, lom. I«^r.)
Ixxviij INTHODUCTIOX.
envahirent ensuite les contrées situées à l'ouest, entre le Silioun et le Djihoun (le Jaxartès et l'Oxus), et s'avancèrent en conquérants jusqu*au Bosphore et au Danube.
D'après les plus anciens historiens des Oghouzes, (les Seidjoukides et des Ottomans, la généalogie des souverains de ces peuples remonterait jusqu*aux trois khans de l'aile droite» et les Oghouzes descendraient du khan de la Montagne, les Seidjoukides du khan de la Mer, les Ottomans du khan du Ciel.
Habitant le Turkestan et le territoire compris entra le Jaxartè6(7af}aisd*il5te) et l'Oxus, les Oghouzéi guerroyaient souvent avec les Khosroês de Perse et les khalifes d'Arabie. Ce ne fut que trois cents ans après 'Muhammed, que Salour, descendant de Tak- Khan (Maitrede la montagne), embrassa l'islamisme. Deux mille familles suivirent son exemple. Dès lors^ il prit le nom de Tschanak, ou Kara-Khan; et, pour distinguer son peuple des Turks encore païens, il le nomma Turkoman.
Dans la suite , quand les Turkomans vinrent s'établir , les uns dans l'Arménie occidentale , les autres sur les rives orientales de la mer Caspienne, ils se divisèrent en Turkomans Occidentaux et Turkomans Orientaux. La contrée qu'ils habitaient s'appelle encore aujourd'hui le Pays des Turkomans.
INTRODUCTION. Ixxix
En 43f^l0i7> la domination passa aux mains de Taghmadj^ khan de Samarkand, et bientôt le fils de Taghmadj , SchemsouI-Mulk-ben-Ilik-Klian-ben- Taghmadj, s'unit, par une double alliance^ à la famille régnante des Seldjoukides.
Sans entrer dans des détails étrangers à l'objet de ce livre, il importe de constater que c'est sur les débris de la domination seldjoukide que s'éleva l'Empire Ottoman.
Cet empire date du commencement du xiii® siècle de l'ère chrétienne, ou du vm* de l'hégire*. Mais l'histoire des aïeux d'Othman, son fondateur, commence presque un siècle plus tôt, avec Suleïman, son grand-père, alors que sa tribu émigra de l'est vers l'ouest, durant les conquêtes de Djenghiz-Khan, fléau de l'Asie, terreur du Monde^
A un indomptable courage, le fils d'ErtoghruI allia de grandes vues et ce gériie entreprenant, caractère particulier des fondateurs d'empires*.
Ce fut cent ans après l'établissement d'ErtoghruI dans l'Asie Mineure, trente ans après Tavénement d'Othman au rang de prince indépendant, et la troisième année du règne d'Orkhan , au moment oii
* Le mot arabe EedjWa^ ou plutôt Hidjrely signifie une relrahe, une migration, et non une fuite [firar)s ainsi qu'on Pa généralement traduit.
* IIamsier, Histoire âeTEmpre OWoman, tom. l'*r
Ixxx INTKODUCTION.
Charles le Bel mourait à Paris, où Louis de Bavière était couronné empereur romain , où Andronieus, renversé du trône par son petit-fils , était plongé dans un cachot, que des lois utiles et de darabtali institutions affermirent Tempire naissant.
Ces bienfaits sont dus au vézyr Âlaeddin, frère d'Orkhan Au terme d'une longue vieillesse. Orkhan mourut entouré d'amour et de vénération* Prince équitable, vaillant guerrier, il fut aussi le Numa des Ottomans.
Avec le règne de Murad I*% son fils, commencé^ rent pour la nation une brillante série de conquêtes en Europe, une ère nouvelle de gloire et de puissance. Vainqueur dans trente-sept combats ou batailles, Murad enleva aux Grecs toute la Thrace, et fit d'Aiidrinople soumise sa capitale.. Les Serviens^ les Bulgares, les Hongrois s'étaient ligués contre lui : le Sulthan, au milieu d'une victoire remportée sur eux en 1389, dans les plaines de Kassowa, tomba sous le fer d'un assassin. Aux yeux des Turks, Milosch Kabilovitsch est un infime meurtrier ; dans le souvenir des Serviens, un vengeur, un martyr.
Surnommé Khoudawendghiar (maître) et Glmzi (vainqueur)^ Murad V continua dignement l'œuvre paternelle.
Ainsi que l'histoire du genre humain^ le règne de
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son successeur , Baïezid-//rfirtV/i (; l'Eclair , la Foudre^ commença par un fratricide*. Durant quinze années, l'Asie et l'Europe, ébranlées sous les pas du conquérant, tremblèrent; mais tant de gloire, tant d'orgueil avait besoin d'un châtiment, d'une expiation : la Providence suscita Timur.
Ce fut l'esprit guerrier, la passion des conquêtes, le fanatique besoin de tout soumettre à l'islamisme qui inspira l'établissement d'une féodalité turke et la création des Janissaires ( Yeni-Tscheri^ Troupe^ nouvelle). Un an après la mort d'Olhman, dès 1327, des bandes armées enlevèrent tous les enfants chrétiens de la Bithynie. Cette exécrable piraterie, origine des Janissaires, ne cessa qu'au règne de Suleïman II, successeur de Mubammed lY, en 1691. Dès lors le recrutement eut lieu dans le corps même. C'est à tort que l'on a généralement attribué au Sulthan^ MuradP la création de cette redoutable milice.
Vainqueur de son frère Mouça, et Sulthan en 1413, Mubammed P*^ raffermit l'Empire ébranlé, organisa une armée navale, et disputa à Venise,
> Hammer, Histoire de C Empire Ottonwn, loin. 1er.
* Qu.ind ce prince succéda à son père, en 1360, les Yéni-Tschéris exislaienl depuis trenie-lrois années ; il ne fit quMnIroduire quelques iiiodiBcaiions dans la discipline «M Torganisation.
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toute-puissante alors, la domtnatioa des mers. Ses qualités morales ^ ses avantages physiques étaient également remarquables. Bienfaisant, généreux, humain, sa bonté s'étendit sur les Grecs comme sur les Turks; le christianisme trouva même en lui un protecteur. Durant toute sa vie, il fut Tallié fidèle de l'empereur byzantin, le redoutable ennemi des Turkomans rebelles, le glorieux soutien du trône d'Othman, et, selon l'expression des historiens turks, le Noé qui sauva l'arche de l'Empire, si souvent mena^ cée par le déluge des Tatars*.
C'est sous le règne de ce sage monarque que naquit le goût de la littérature et de la poésie; leur culture s'étendit ; les arts furent en honneur.
Depuis le jour où Othman, vers l'an 1300, se rendit indépendant, quelle marche ascendante avait accomplie la puissance turke ! Dans le cours d'un siècle, ses successeurs, remplaçant le titre à* Émir par celui de Sulthan, étendirent leur domination des bords de l'Ëuphrate aux rives du Danube. Déjà la Thrace, la Servie, la Macédoine, la Thessalie subissaient leur joug ; déjà un réseau de conquêtes enveloppait Gonstantiûople : tout à coup, en 1402, un
• Le fCurischdji Tschelebi, lutteur f gracieux seigneur.... Le Pvhlewany champion, >
(Hamier, Histoire du l'Empire Ottoman, lom. l'r.)
INTRODUCTION. Ixxxiy
grand péril menaça FEmpire Ottoman, quand Timur farôa Balezid I".
Mais cette crise fut courte : aidé du vézyr Ibrahim- Khan ^ Mubammed I^ relevé fièrement l'étendard turky ressaisit Tavant^e avec la première flotte qu'ait eue un Sulthan , et dispute à Venise , alors toutepuissante» l'empire de la mer.
Sentant sa fin prochaine, Muhammed recommanda l'héritier de la couronne à la fidélité du grand vézyr Bnïezid-Pacha, et, au bas de la lettre qui rappelait, en toute hâte» un fils chéri, il traça de sa propre main ce distique persan :
c< Si notre nuit s'écoule, elle sera suivie d'un jour « brillant : si notre rose se fane, un rosier délicieux c la remplacera. >x
Telle fut, à la nouvelle de sa maladie, la consternation dans-l'armée, et telle la reconnaissante émotion du Sulthan, qu'avant de les quitter pour toujours, il voulut se montrer encore une fois à ses compagnons d'armes.
Le lendemain Muhammed expira.
Ses deux fidèles vézyrs, Ibrahim et Baïezid-Pacha, résolurent de tenir secret un événement de cette importance jusqu'à l'arrivée de Théritier présomptif, alors gouverneur d'Amasieh, où il protégeait les frontières orientales de l'Empire contre les invasions de
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Kâra-Youlouk-Bainderi 9 prince turkoman delà dynastie du Mouton-Blanc.
En attendant son retour, le Conseil s'assembla donc comme de coutume; au nom du Sulthan, on publia une campagne en Asie^ et Bigha, capitale du sandiakat de Karasi , fut désignée comme rendezvous des troupes.
Avant de partir. Janissaires et Sipahis demandèrent à revoir leur souverain ; tous, en défilant sous les fenêtres d'un kœschké du Serai d'AndrinopIe, saluèrent d'acclamations enthousiastes ce maître qu'ils apercevaient de loin , et qui, sur son trône, n'était plus qu'un cadavre.
Peu de jours après, en 1421 (824) , à peine âgé de dix-huit ans. le futur adversaire de Jean Hunyade et deScanderbeg, Murad II, faisait son entrée àBrousa. Il prenait possession du pouvoir suprême sans crime et sans flétrissure, sans que des frères fussent Uvrés au bourreau, ou honteusement remis entre les mains de l'empereur de Byzance. Avènement digne du grand homme qui allait répandre tant d'éclat sur son règne et sur sa nation !
Avec lui commence la mémorable lutte dont nous allons esquisser le tableau.
LIVUE I
im-iiii
Conquête de la Macédoine par Murad IL— Sa première apparition en Épire.— Jean Caslriota, seigneur de Croïa, deSféligrad et des vallées des Dibres, est contraint de lui livrer ses quatre fils en otages. — ^Remarquables qualités de Georges, Taîné d'entre eux.— Murad le fait élever dans la religion mahométane.— Aptitude guerrière du jeune prince. — Son courage, ses exploits lui valent le surnom de Scanderbeg. — Mort de Jean Castriola. — Murad s'empare de ses domaines.— Ressentiment de Scanderbeg— Démarche de plusieurs chefs albanais auprès de lui —Sa révolté.— 11 proclame rindépendance de l'Albanie, bat les Turks, recouvre ses
. places fortes et convoque, à Alessio, tous les princes et capitaines chrétiens des contrées voisines.
Au XV® siècle, divers seigneurs indépendants possédaient encore l'Albanie. A leur tète, et le plus puissant de tous, figurait Jean Castriota, d'une antique et vaillante race originaire d'Émathie^ en basse Macédoine.
1 Actuellement district de Moghlena. Cette province avait pour limites, au nord-ouesl, TAxius et l'Érigon ; à Touesl, la Lyncestide ; au sud, l'Haliacmon.Édesse, aujourd'huiVodina, était sa principale ville.
Uni à Woïzava, fille du prince des Triballes.; et père de neuf enfants, Jean voyait avec orgueil cr oître a ses côtés quatre fils, espoir de sa Maisoa. VbXnèj se nommait Reposim, le second Stanisa, le troisième Constantin ; le dernier était ce Georges, si fameux depais sous le nom de Scanderbeg*.
A en croire la rumeur populaire, des prodiges avaient signalé la naissance du jeune prince, et annoncé un avenir de gloire.
Tandis que sa mère le portaH encore dans son sein, elle rêva, une nuit, avoir enfaoté un dragon dont le corps énorme couvrait toute i'Epire. Promenant sur les frontières turkes sa gueule sanglante, le monstre dévorait une multitude d'infidèles, et les mille anneaux de sa queue immense plongeaient dans la mer du côté des chrétiens, vers Venise* Ainsi Olympias, mère d'Alexandre , avait reçu dans 8a couche la visite d'un serpent : mais ce serpent était Jupiter ; ainsi un énorme reptile était apparu dans le lit où devait naître Scipion V Africain, et l'on ne doutait pas, à Rome^ qu'un dieu n'eût emprunté ce déguisement.
Un tel songe avait comblé de joie Jean Castriota, qui bénissait d'avance ce fils, si intrépide défenseur du sol natal et de là foi, si redoutable aux ennemis de Jésus- Christ, et a.nnonçant en même temps de justes déférences pour la puissante république de Venise.
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