LIVRE I
Un autre présage plas significatif encore fortifia cette chère espérance : Georges, disait-on, vint au monde portant sur le bras droit l'image d'une épée. Comment, dès lors, douter de sa yocation guerrière?
A peine sorti du berceau, le jeune prince, que ses faibles jambes ne soutenaient point encore, se traînait vers les armes de son père ; il s'efTorçait de soulever un arc, des flèches, un cimeterre. Des combats simulés soit avec ses frères, soit avec d'autres enfants, voilà ses premiers jeux. Toujours le plus agile, le plus fort, le plus brave, Georges connut de bonne heure la victoire. Déjà dans ses actions, non moins que dans ses paroles, éclataient l'indomptable énergie de son âme, les premiers éclairs d'une merveilleuse intelligence et les germes d'une foi profonde.
Comme son aptitude à apprendre, sa mémoire était prodigieuse.
Aussi Georges, l'amour et Porgueil de sa famille, attirait-il tous les regards. On saluait d'avance en lui le héros futur de l'Albanie.
C'est dans ces circonstances, vers 1425, que Murad II, déjà maître de la Thrace et d'une partie de la Grèce, tourna ses armes contre la Macédoine.
Les Turks avaient à peine franchi le Vardari*, que l'incendie des villages annonça leur invasion dans les Dibrei. Un moment, l'intrépidité des Mirdites arrêta, au
* VAxius.
pied des montagnes, ces hordes impitoyables : mais bientôt des tribus entières, enveloppées de toute part, les villes surtout, durent choisir entre la mort, Tesclavage ou l'abjuration. Quelques unes faiblirent; peut-être même, si l'épreuve s'était prolongée, l'apostasie seraitelle devenue générale : la Providence heureusement prendra les opprimés en pitié. A la voix d'un guerrier sauveur , ils retrouveront toute leur énergie ; ce pays, naguère désolé, se hérissera de défenseurs; tant que le héros sera debout, les Mirdites resteront libres.
xMais ces jours de gloire n'étaient pas encore arrivés. Réduit à implorer la paix, Jean Caslriota l'obtint, sous la dure condition de livrer en otages ses quatre Ois. Ce ne fut pas sans répandre bien des larmes que Jean et Woïzava se résignèrent à cette séparation. Après avoir béni ces chers exilés, ccOraon Dieu,» s'écria Jean, c< daigne ce veiller sur eux; fais qu'au milieu des infidèles, ils c( restent toujours soumis à ta loi mainte. » — « Et toi, c( mon cher Georges, » ajouta-t-il, en se baissant vers lui avec un redoublement d'amour et de pitié, « ne « trompe pas notre espérance. »
Croïa était en deuil ; le peuple remplissait l'air de gémissements, quand un homme, sortant de la foule, s'écria d'un ton prophétique : « A toi, Georges Casce triota, force, courage, prospérité! A Murad^ ruine et ce malheur^ car il élèvera dans sa maison un lion déce vorant! »
LIVIŒ 1.-1440-1144. 5
A peine les jeunes princes furent-ils au pouvoir du Sulthan, qu'il les fit circoncire et élever dans la religion mahoraétane.
Tandis que ses trois aînés restaient confondus dans la foule, Scanderbeg atteignit sa neuvième année. Le Sulthan, frappé de son heureux naturel, le comblait de témoignages d'aflfection. Grâce à d'habiles précepteurs, bientôt le jeune Épirote posséda les langues grecque, turke, arabe, italienne, sclavone. Mais des succès d'un autre genre devaient phis vivement encore intéresser un conquérant tel que Murad, c'était la dextérité de Scanderbeg à manier l'épée, l'arc et la lance, son audace à dompter un cheval, sa passion pour tous les jeux de la guerre, sa joie devant le danger. Toujours vainqueur dans les tournois, le fils de Jean préludait ainsi à de plus éclatants triomphes : déjà sa haine précoce s'exerçait à terrasser un jour lesTurkssur d'autres champsde bataille.
A peine âgé de dix-huit ans, Scanderbeg, nommé à l'un des sandjakats * de l'empire, alla commander cinq mille chevaux sur les confins de l'Anatolie ^. Sa brillante valeur, ses hauts faits attirèrent aussitôt tous les regards, et, sans exciter Tenvie, il se couvrit de gloire.
D'une voix unanime, l'armée lui attribua le succès de cette campagne.
» Suddivisions de paclialiks.
« Pachalik de la Turquie d'Asie. L'Analoîie ou Natolie est subdivisée en dixhuil livabs ou sandjakais, dont sept seulement obéissent au pacha de Koulaieh , leur chef nominal. Ce sont : 4© Sinop»,
Au retour, Murad le combla de présents.
C'est alors que lui fut décerné le surnom de Scanderbeg {Seigneur, prince Alexandre) ; maladroit présent, car ui) jour ce grand nom devait coûter cher à Tempire ottoman ^
La plus brillante récompense attendait le jeune guer-* rier : de nouveaux troubles ayant bientôt éclaté en Asie^ Scanderbeg reçut^ avec le commandement d'une armée, l'ordre de dompter les rebelles. Deux campagnes termi** nèrent l'expédition. La conquête de plusieurs places im* portantes et de vastes contrées étendit au loin la domi*^ nation ottomane. C'est à travers ces mêmes plaines où Constantin avait^ en 324^ battu Licinius; où^ en 378, les Goths défirent Yalens, que le jeune vainqueur, suivi d'une multitude de prisonniers, entouré de dra« peaux, d'étendards, de magnifiques dépouilles, revint à Andrinople, résidence des sulthans depuis 1366.
Ses troupes étaient fraîches, presque intactes, tant il s*était montré habile à les ménager.
A cette époque, et dans l'Orient surtout, la poudre à canon n'avait point encore eu le temps de changer l'art de la guerre : soutenue d'une bravoure toute personnelle, la force physique jouait donc toujours le grand rôle dans le drame militaire, et l'usage des défis d'homme
Kastemouni , Boli, Bartin, IsDiknied, Bourse, sur la mer Noire; 2° Moudaniah, Haïvali, Pergame, Sart, Smyrne, Guzel-Hissar, Ayasolouk, sur FArchipel ; 3o Adalia ou Satalich, sur la Méditerranée ; 4o Kavahissar, Angora , Kiankavi ou Kanghri, eu longeant la frontière de Test; 5o Koutaieb, à Tintérieur.
1 « Les noms, dit le Koran, sont les prophètes de la destinée. »