‹ Histoire de Scanderbeg; on, Turks et chrétieus au xv siècleChapitre 80 sur 217 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

qu'en un pays aussi ouvert, une surprise sérieuse soit à craindre? Aussi n'engage-t-il pas le gros de ses forces. Mais courte est son erreur^ car l'un des Musakhi, beau* frère de Scanderbeg, n'ayant pourtant d'autre ordre que d'escarmoucher sur l'aile gauche ennemie, se lance impétueusement à travers les rangs turks, qu'il enfonce. A la vue de ce désordre, Scanderbeg vole au corps de bataille, y cherchant le pacha, car son principe était tou* jours de commencer le combat par se débarrasser du général : « Quand la tète est coupée, disait-il, le corps tombe de lui-même. » Mais Debréas était passé à l'aile gauche pour la rétablir. Scanderbeg, épiant toujours le retour du pacha, culbute les premières lignes. C'est alors que l'ardent Mosès ne se contenant plus, pénètre au cœur des escadrons ennemis, arrache un étendard turk, et le jette, comme un appel de victoire, à ses compagnons. Ce trophée les exalte; tout plie devant les Albanais. Furieux, hors de lui, Debréas accourt. Mais tandis qu'il s'épuise en vains efforts pour rétablir la bataille, Scanderbeg, qui l'aperçoit enfin, fond sur lui, la lance en arrêt, lui transperce la gorge et l'étend mort. Aussitôt tout ploie, tout se rompt : Mosès et Musakhi poursuivent les fuyards le sabre aux reins; dans cette déroute, beaucoup plus de Turks périssent que dans le combat. Leur perte fut de quatre mille hommes environ.

Si Scanderbeg avait eu avec lui ses archers et ses arquebusiers, peu de fuyards auraient échappé au même sort. Circonstance vraiment extraordinaire, disent cer-

tains historiens* ^ pas un seul Albanais ne fut tué ni blessé. Pour accueillir de pareilles exagérations, il faudrait une crédulité non moins extraordinaire. Le fait vrai, c'est que la perte des Albanais fut très-légère.

Après l'action, le prince épirote, avec un loyal enthousiasme, célébra devant tous ses officiers l'admirable valeur de Mosès; il lui donna de sa propre main le cheval et les armes de Debréas.

Quant aux autres, chefs et soldats, tous eurent aussi leur part du butin. A quelques-uns, il échut des prisonniers. Musakhi, ayant reçu un jeune Turk de noble apparence, une assez singulière discussion s'éleva entre le maître et le captif. Ce dernier demanda à Musakhi de quelle rançon il se contenterait ; on convint de deux cents écus, que le jeune homme tira d'un petit sachet et livra aussitôt, en se disposant à prendre congé. Mais « halte-la! « lui dit l'Albanais»; plaisantes-tu, a et prélends-tu me payer avec mon propre bien? Ainsi (c quêta personne, ton argent et tout ce qui se trouve « sur toi m*appartient ; car un prisonnier de guerre ne c< conserve plus rien en propre. »

Comme le Turk se montrait peu édifié de la prétention, et que l'Albanais la soutenait en homme incurablement convaincu, le litige fut porté devant Scanderbeg.

<c Vraiment, » dit celui-ci, « le débat est original! car

1 Barlelt'us et ses imitateurs.

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