LIVRE
l'impétuosité de cet ouragan un instant comprimé, que, pour le soutenir, Sewali eut besoin de toutes ses forces. Déjà même, ayant enfoncé les escadrons qui entouraient le pacha, Scanderbeg pénétrait victorieusement jusqu'à lui, quand les deux sicaires parvinrent à se rapprocher du prince. Dès qu'un gros corps de cavalerie qui les secondait eut isolé Scanderbeg, tous deux coururent à lui, le cimeterre en main. Comme le triomphe, le salaire leur semblait certain. Après avoir paré quelque temps une grêle de coups, Scanderbeg fend la tète à Barakhi, l'un d'eux, et le jette mort à ses pieds. Amath, l'autre , dans cette lutte extrême , laisse échapper son sabre; désespéré alors, et comme ivre de rage, il s'élance sur Scanderbeg, l'étreint convulsivement , cherche à le désarçonner, bien qu'enlevé lui-même de cheval par les terribles secousses qu'il reçoit de ce formidable ennemi ; mais tout à coup il se détache , chan^elle,% et roule sanglant sur la poussière : Scanderbeg lui ayant glissé sa lame derrière la nuque, venait de lui trancher la tête.
Ainsi débarrassé et rejoint par les siens, il charge l'ennemi; son bras venge impitoyablement tant de braves immolés.
Lauuit devenant sombre, Sewali mit fin au combat, et aussitôt Scanderbeg, abandonnant son artillerie , se retira à une demi-lieue de Belgrade , sur une montagne hérissée de bois. Cette triste journée lui coûtait cinq mille hommes; presque tout le contingent napolitain y périt. Georges Thopia, frère de Tanu-
sios, criblé de traits, inanimé, allait tomber au pouvoir de l'ennemi, quand les siens^ le relevant» rattachèrent sur un cheval^ et l'héroïque cadavre chrétien fut ramené sous l'étendard de la Croix. La perte des Turks dut être considérable, puisque M uhammed, en apprenant les détails de l'action, ne put s'empêcher de dire : a Quoique « vainqueur, je me crois vaincu.» Ses soldats commirent d'affreuses barbaries : ainsi, jaloux de rapporter des trophées dignes d'eux, ils tranchaient les tètes des blessés respirant encore; mais une excessive chaleur ayant pu*^ tréQé ces débris, ils les écorchaient et ne réservaient que la peau, qu'on remplissait de paille. Plus le vivant avait été redoutable et plus le mort était insulté. A ce titre, le brave Musakhi avait droit aux plus hideux outrages; ses membres, que tant de nobles blessures semblaient avoir consacrés sur vingt champs de bataille, furent coupés et jetés çà et là^Des centaines de troncs informes allèrent au loin infecter les campagnes.
A la nouvelle de ce désastre, l'Albanie fut en deuil ; comme toujours, en pareil cas, la crédulité populaire avait exagéré le mal ; mais au milieu de cette terreur même, la grande idée que l'on avait de Scanderbeg ne reçut pas Tombre d'une atteinte : à entendre la rumeur générale, toujours invulnérable, toujours sauvegardé par la main de Dieu, ce guerrier surhumain avait seul survécu.
C'était là le premier échec de Scanderbeg; les conséquences pouvaient en devenir bien funestes : l'énergie