LIVRE I
entre dans la lice. Le premier qui se présente, c'est Jaïa : aussitôt les deux adversaires de fondre au galop l'un sur l'autre; mais la lance du Persan reste enfoncée dans le bouclier de l'Albanais ; tandis que couché sur le bois, il s'eflForce de démonter Scanderbeg; l'arme se rompt, et celui-ci, qui ne visait qu'à la tête, ayant manqué son coup, tous deux tournent bride pour revenir l'un sur l'autre, cimeterre en main. Alors Zampsa, au mépris de la convention , court à Scanderbeg , la lance en arrêt : sans perdre de temps à signaler cette perfidie, l'agile Albanais lui plonge son fer dans la gorge, et le traître roule à bas de son cheval. A cette vue, poussant un cri horrible, Jaïa se rue sur son ennemi ; déjà le glaive menace, en arrière, la tête de Scanderbeg ; mais grâce à une volte rapide , celui-ci fait face et pare le coup; des deux côtés l'acharnement est égal, et la victoire longtemps disputée. Mais enfin Scanderbeg ayant atteint Jaïa à l'épaule droite, près du cou, la lame entre si avant qu'elle lejfend en deux jusqu'aux hanches. Un moment encore, le cheval du Persan porte, épouvanté, çà et là, les sanglants débris de son maître.
Enchanté d'une si brillante valeur, et bien résolu à l'attacher, sans retour, au service de sa grandeur personnelle, Murad se faisait suivre de Scanderbeg dans toutes ses expéditions guerrières. Ils étaient ensemble aux sièges de Prusa, d'Otrée et de Nicomédie (aujourd'hui Jsnik'Mid)j où Annibal se donna la mort, où naquît Arrien, philosophe, historien, guerrier, consul, et
qae Yespasien^ qui en aimait le séjour, embellit de monuments splendides. Â l'attaque d'Otrée, Scanderbeg, escaladant le premier la muraille, y planta un drapeau, et digne de son glorieux homonyme, s'élança seul dans la place, qui se rendit aussitôt. C'est dans Tlnde, en deçà du Gange à l'assaut de la capitale des Oiydraques, sur le territoire actuel de la ville d'Outche, dans le royaume de Lahore, que le conquérant macédonien avait donné cet héroïque exemple.
D'Asie, le Sulthan envoya en Europe son jeune gé-* néral.
Ici va commencer, pour Scanderbeg, une série de difficiles épreuves, une lutte cruelle entre ses convictions religieuses et ses devoirs de général. Tant qu'il n'avait eu à combattre que des infidèles, nul scrupule n'avait enchaîné son courage. Mais dès qu'il fallut marcher contre des chrétiens, lui chrétien au fond de l'âme, lui dont le cœur régénéré revenait de plus en plus à la foi de ses pères, sa conscience se troubla, et se tour^ nant vers le ciel, il demanda conseil à Dieu. Comment vaincre des chrétiens sans répandre leur sang, et comment épargner ce sang précieux sans compromettre l'honneur et la vie des troupes confiées à son commandement? Enfin, après d'anxieuses méditations, il adopta un parti qui, à ses yeux, conciliait, autant que possible, la foi avec le devoir * : Scanderbeg avait-il à marcher
1 « On ne peul s'empêcher de sourire , dit Gibbon (Histoire de « la décadence de Vempire romain) , dé ^artifice ou de la crédulité