SAXO DI PIETRO. VIERGE ET ENFANT
Détail d'un lableau d'autel à la Galerie Municipale, Sienne.
Cl. Alinari.
MATTEO 1)1 GIOVANNI. — SAINTE BARBE ENTOUREE D'ANGES ET DE SAINTS Eglise San Domenico, Sienne.
LÀ PEINTURE SIENNOISE 36j
Neroccio offre en résumé un type parfait d'artiste de décadence : son idéal est celui d'un temps déjà révolu ; de même qu'en littérature certains auteurs partent en quête de mots désuets qu'ils mettent dans leur gibecière pour en enrichir ensuite leur vocabulaire, Neroccio étudie, dans le même but, l'œuvre de Simone, de Lippo Memmi et de Segna di Buonaventura. Il a le raffinement, la préciosité, le goût des archaïsmes du vrai décadent : affecté, artificiel et parfois bizarre, son œuvre, comme celui de tant de dégénérés artistiques, possède, malgré son manque de sincérité, une note bien personnelle et une réelle valeur artistique. Un tableau de lui fait « sur le mur une tache agréable », satisfaisant ainsi ceux qui partagent les idées d'Emerson sur le rôle du peintre1.
Egalement l'élève du Vecchietta, Benvenutodi Giovanni, bien que ses œuvres décèlent de temps à autre l'influence de Matteo di Giovanni, ne rappelle en rien le génie de ce maître. La joliesse superficielle et la sentimentalité douceâtre de certains de ses tableaux lui ont gagné des admirateurs : ce n'est en réalité qu'un artiste de second ordre. Les visages, en général, sont chez lui plats comme une feuille de papier; les draperies, mal dessinées et modelées. Dures de contours, ne dénotant qu'un sens médiocre de la couleur et surtout des formes structurales, ses œuvres les plus importantes par la dimension ne valent pas la moitié de l'attention qu'on leur a accordée. Sesprédelles et autres petits panneaux ont plus de mérite que les tableaux d'autel, plus ambitieux. Sa meilleure peinture est sans doute la Sainte Catherine et Grégoire XI en route vers Rome, actuellement dans la petite galerie
1 Outre la fresque du Palais public que nous avons mentionnée, deux autres peintures importantes de lui ne figurent dans aucune liste de ses œuvres : une Madone à la Pieve dell' Annunziazione, à Montisi, et une autre belle Madone appartenant à M. Mazzi, syndic de Piapolano.
sous l'hôpital de Sienne. Parmi les grands panneaux, la Vierge et Saints du Musée de Sienne (salle X, 3o,) est le plus décoratif.
Son fils, Girolamo, ne fut pas sans subir l'influence de ses contemporains d'Ombrie ; cependant, quoique né en 1^70, il appartient en fait à l'école du Vecchietta. Comme pour son père, une seule de ses œuvres dépasse sensiblement le reste de sa production : c'est une Assomption de la Vierge, fresque revêtant le mur est de l'église de Fontegiusta, la dernière œuvre, et non la moins intéressante, desQuattrocentistes siennois. Le chœur angélique planant autour de la Vierge descend en droite ligne des anges de Y Assomption de Pietro Lorenzetti.
Le plus grand maître siennois du Quattrocento, l'artiste qui s'assimila en le faisant sien ce qu'il y avait de meilleur dans les œuvres des deux écoles du Vecchietta et de Sassetta, fut Matteo di Giovanni. Fils d'un habitant de Borgo S. Sepolcro, la date de sa naissance n'est pas connue, mais, comme on sait qu'il pratiquait déjà son art en i453 avec l'aide de Giovanni di Pietro1, elle ne doit probablement pas être postérieure à i43o. En 14^7, il travaillait, avec Giovanni, à la décoration d'une chapelle du Dôme de Sienne2.
La plus ancienne de ses œuvres subsistantes dont nous connaissions la date remonte à 1470 : cette année-là et la suivante, il ne peignit pas moins de trois tableaux pour l'église S. Maria dei Servi. En 1470, il achevait la Vierge et V Enfant, panneau signé et daté, maintenant au Musée; en juillet de l'année suivante, il accepta la commande d'un tableau pour le maître-autel3 ; et cette année 1471 , il termina aussi le Massacre des Innocents que cette église
1 Milanesi, Documenti, vol. II. p. 279. - Milanesi, Documenti, vol. Il, p. 373. 3 Milanesi, Documenti, vol. II, p. 344.
renferme toujours1. C'est en 1477 qu'il peignit l'une de ses meilleures compositions, la Notre-Dame des Neiges, dans l'église de ce nom ; un an plus tard, il entreprit un autre chef-d'œuvre, la Sainte Barbe de San Domenico. En 1482, il terminait son Massacre des Innocents pour l'église SanAgostino, sujet qu'il avait aussi traité pour le pavement de la cathédrale, un an plus tôt2. En i483, il fournit à YOperaio un second dessin pour le pavement, la Sibylle samienne. Il mourut en juin i4q5 3.
Vasari ne mentionne pas Matteo et nous ne possédons guère de données sur sa vie. Ses œuvres nous montrent qu'il subit surtout l'influence de Sano di Pietro, de Sassetta et de Domenico di Bartolo, sans échapper complètement non plus à celle du Vecchietta et de ses continuateurs. De tous les tableaux de peintres antérieurs que nous connaissions, celui qui s'apparente le plus nettement aux œuvres de Matteo est la Vierge de Domenico di Bartolo à Asciano; mais, par la délicatesse subtile
1 Archivio Notarile Provinciale, Sienne, Filze di Ser Domenico Xforo. n° i5i. Ce document a été découvert par M. F. Donati.
Quelques autorités, depuis l'époque de Cavalcaselle jusqu'à nos jours, ont affirmé que la date de ce Massacre des Innocents était 1491- Nous sommes convaincus que cette peinture fut exécutée en 1471, et nous avons exposé tout au long nos raisons dans le numéro de mai 1903 du Burlington Magazine, pp. 397-398. M. Berenson, qui avait d'abord des doutes sur la date de ce tableau, s'est maintenant définitivement rangea celle de 1471 • Cf. Berenson Central Italian Painters, édit. 1909, p. 198.
2 M. Hobart Cust a suggéré que le sac d'Otrante par les Turcs en 1480 avait inspiré à Matteo le choix de son sujet. Cette remarque est peut-être exacte en ce qui concerne le tableau de S. Agostino et le pavement, mais non pour les tableaux de Naples et de l'église des Servi. Les récits des atrocités commises par les Turcs, pendant tout le xve siècle, avaient toujours en effet causé à Sienne beaucoup d'émotion, surtout à l'époque de Pie II et de son successeur; cependant, au fond, les Siennois considérèrent le sac d'Otrante comme une heureuse circonstance, car elle les débarrassa, comme on l'a vu, du duc de Calabre, qui regagna précipitamment le sud pour défendre le royaume de Naples. Cf. Landucci, éd. cit., p. 36.
3 Une partie des meilleures œuvres de l'artiste est au musée de Sienne. L'église S. Eugenia, devant la porte Pispini possède de lui une délicieuse Sainte Famille que nous avons découverte par hasard en 1899.
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avec laquelle il peint les chairs et la splendeur décorative de ses panneaux, il imite Sassetta et le surpasse.
Matteo ne se distinguait pas par un sentiment très impérieux de la réalité matérielle; pourtant les nus dénotent chez lui plus de savoir et un sens plus aigu de la valeur structurale que chez aucun de ses contemporains siennois. Jl ne reste pas non plus réfractaire aux aspirations qui commençaient à se faire sentir en art : la plus ancienne de ses quatre interprétations du Massacre des Innocents, celle de Naples l, montre qu'il avait étudié les dessins architecturaux de Francesco di Giorgio ainsi que les prédelles du maître ; dans lune des plus tardives, celle de S. Agostino de Sienne, la personne d'un des bourreaux indique qu'il connaissait les œuvres d'Antonio Pollaiuolo et deux des femmes attestent l'influence de Botticelli2.
Mais Matteo ne déserta pas cependant le Paradis de Simone : son idéal artistique resta surtout celui du peintre de Laure. Devant l'une quelconque de ses Madones nous pourrions répéter : cet artiste
fu in Paradiso, Onde questa gentil donna si parte ; Ivi la vide, e la ritrasse...
Per far fede quaggiu del suo bel viso s.
1 Le Massacre des Innocents de Naples a été souvent repeint et la date en a été changée.
2 Pétrarque, Le Rime, Florence, Le Monnier 1867, sonnet XLIX, p. 82.
3 S'appuyant exclusivement sur des considérations de style, M. Berenson faisait déjà figurer deux portraits dans la liste qu'il a dressée des oeuvres de Matteo (Berenson, op. cit., pp. 195-196) : un témoignage documentaire nous permet maintenant d'établir que l'artiste fut un portraitiste à la mode. Un recueil manuscrit de poèmes de la seconde moitié du Quattrocento, à la Bibliothèque Chigi, à Rome (Codex MV, 102) contient en effet ce sonnet :
Quando aperse Matteo sua larga vena
D'ingegno, et mosse el suo leggiadro stile Per si vaga formai1 Topera gentile,
Quale sola in ciel retrasse aima et serena,
LA PEINTURE BIENNOISE 871
Ses saintes, comme ses Vierges, ont une singulière beauté ; ses angioletti rivalisent de charme avec ceux de délia Robbia ; ses Enfants sont plus humains, mais non moins délicieux que ses Vierges. Ses saints, parés de robes superbes, siègent sur des trônes enrichis de mosaïques, d'ornements sculptés et d'incrustations de marbre.
Cependant, de temps à autre, d'horribles scènes de meurtres et de violence hantent comme des cauchemars le Paradis de l'artiste : des monstres assoiffés de sang égorgent les femmes et brisent le crâne des petits enfants : les mères crient éperdument sur leurs cadavres, visions auxquelles son art donne une acuité singulière. Le tableau de S. Agostino montre combien il était doué pour rendre les formes et le mouvement : les femmes fuient devant les assassins qui piétinent leurs victimes ; les petits corps qui jonchent le sol sont peints avec un réalisme qui côtoie la brutalité.
Mais ces rêves affreux ne venaient que rarement troubler Matteo. La dominante de son œuvre est une somptuosité raffinée, et ses personnages respirent la quiétude et la douceur. La Sainte Barbe et le Saint Louis de Toulouse et le roi Robert furent peints par des artistes imbus du même idéal artistique. Jusqu'à la venue de Pintoricchio et du Sodoma, l'école siennoise resta fidèle à elle-même et à son idéal : si ses derniers maîtres manquent de puissance, leur art n'est pas dépouillé du charme
Toise ogni loda alla famosa Helena,
Di Zeusi, et alla dolce effigie humile
Di Appelle in Cythaera, ch'ogn'altra vile
Pictura esser demonstrar et d'error piena.
Perché tacendo parta ascolta et porge
Conforte- al mio martyr, con sua virtute,
Qualhora a contemplarla el cor si poné ; Ma se aggiugnea aile dipinte Corse
La voce, el respirai', non più conpiute Sue voglie obtenne mai Pygmaleone !
propre aux artistes qui, ayant une fois choisi un but artistique défini, y restent loyalement attachés.