LE SODOMA. — ADAM ET EVE
Détail de la fresque du Christ dans les Limbes. Galerie Municipale, Sienne.
foules, nous éprouvons parfois, non sans ingratitude et quelque insociabilité, un regret des étendues, vastes et solitaires, de la grande Crucifixion du Pérugin : cependant, en plongeant les yeux par ces baies ouvertes sur le pays des rêves, nous sentons bientôt que notre esprit peut y prendre de l'envol ; nous apercevons, derrière beaucoup de ces groupes qui nous encerclent, un beau paysage sous un ciel lointain, d'agréables échappées, à travers les arches d'imposants édifices. Les ailes de l'imagination nous emportent vers le beau pays d'Ombrie. Nous cheminons avec Virgile au bord du Clitumne, avec saint François sur les rives fleuries qui entourent les Garceri. L'Ombrie, grâce à Pintoricchio, s'acquitta ainsi en partie de la dette artistique qu'elle avait contractée envers Sienne.
Un autre maître étranger, Giovanni Antonio di Jacopo Bazzi, dit le Sodoma, exerça aussi une influence puissante sur l'école siennoise. Le Sodoma vit le jour à Vercelli l en Piémont, en 1476 ou 77. Fils d'un cordonnier2, son père le mit en apprentissage chez Martino Spanzotti, peintre obscur de la vieille école lombarde a ; mais, très jeune
1 Par un amusant exemple de l'ingéniosité des historiens d'art italiens lorsqu'il s'agit de rattacher à leur patrie un grand artiste, Ugurgieri et « autres Siennois érudits » du xvne et du xvin9 siècle ont tenté de prouver que le Sodoma était siennois, né à Vergelle, petit manoir près de Sienne. Cette hypothèse fantaisiste rappelle celle de Apulia-Puglia, émise à propos de Niccola Pisano et qui a recruté en Toscane tant de savants partisans il y a cinquante ans.
2 Le père du Sodoma était bien un cordonnier, mais semble avoir été un artisan à la tête d'un commerce important ; et il se trouvait probablement plus ou moins apparenté à la noble famille des Tizzoni. Un Francesco de' Tizzoni servit en effet de témoin au contrat d'apprentissage du peintre ; en outre, au cours des trente dernières années de sa vie, tous les documents publics, dans lesquels l'artiste n'est pas désigné sous le nom du Sodoma, le mentionnent toujours, sauf une exception, sous celui de « de' Tizzoni » ou « de' Tisoni ». Cf. Tanfani Centofanti, Aolizie di artisti tratte dai documenti pisani, Pise 1898, pp. 270-274 ; aussi une lettre de l'auteur parue dans le Burlington Magazine de mars 190J.
3 Fiïzzoni, Arte italiana dcl liinascimento, Milan, 1891, pp. 102-10'j.
encore, Giovanni subit l'influence de Léonard, influence qu'aviva et fortifia plus tard le contact direct du grand Florentin et de ses élèves.
C'est en i5oi que le jeune Piémontais vint s'établir à Sienne, attiré par des offres de commandes des Spannocchi. Ses plus anciennes œuvres que Sienne possède sont la Descente de Croix et la Nativité de forme ronde, toutes deux au Musée de la ville et qui remontent à l'année i5o2. L'artiste, évidemment encore à la phase d'essais et d'imitation de sa carrière, ne s'était pas encore créé une manière personnelle ; au moment où il travaillait à la Descente, il subissait l'influence du Pérugin et de Fra Bartolommeo ; la Nativité nous montre au contraire que, depuis son arrivée en Toscane, il avait étudié les panneaux de Lorenzo di Gredi et de Domenico Ghirlandajo. Il paraît n'avoir guère été influencé pendant cette période de formation par aucun peintre siennois mort ou vivant; on a, par contre, des raisons de croire qu'il étudiait les œuvres du plus grand sculpteur de Sienne, Jacopo délia Quercia. C'est dans ses premières fresques importantes, exécutées dans des maisons religieuses du contado siennois, qu'il laissa percer sa propre personnalité. Il peignit en i5o3 et i5o4, au couvent de Sainte-Anne de Greta, non loin de San Quirico, six fresques représentant des scènes de la vie du Christ. Deux ans plus tard, il entreprit sa grande série de peintures murales du cloître du couvent de Monte Oliveto Maggiore, commencée par Signorelli et comprenant vingt-six épisodes de la vie de saint Benoît.
Pour mener à bonne fin cette commande, le jeune Bazzi avait à lutter contre une grosse difficulté : composer une longue suite de panneaux d'un coloris varié et décoratif, où, dans la plupart des cas, ne devraient figurer que des personnages ascétiques vêtus de robes
blanches , dissimulant les formes ; il lui était en outre interdit d'y faire entrer l'élément le plus noble et le plus décoratif des sujets humains, le nu. L'épreuve eût été dure pour n'importe quel artiste, et Signorelli y renonça sans doute de bon cœur; quant au Sodoma, il ne possédait pas les qualités indispensables pour en triompher avec bonheur. Lui, pourtant, n'éprouva aucune appréhension : il entreprit cette lourde tâche avec sa légèreté coutumière. Il amena avec lui au monastère une troupe bizarre d'animaux favoris ; il s'habillait somptueusement et, s'il faut en croire Vasari, fit aux moines toutes sortes de farces. La plupart des compositions de cette série, d'une pauvre conception, témoignent de sa négligence dans l'exécution. Pourtant, de loin en loin, le Sodoma montre quel grand artiste il aurait pu devenir avec des émotions plus profondes et plus soutenues, plus de sérieux dans ses vues, de mesure et de sens critique. Son Départ de saint Benoît et le groupe de femmes dans la fresque représentant l'introduction de courtisanes au couvent du Mont-Cassin respirent la grâce et le charme.
Au cours des dix années qui suivirent l'achèvement de cette série de fresques, le Sodoma exécuta d'imporportants travaux à Rome, au Vatican et à la Farnésine ; il séjourna aussi à Florence. Il est probable que, dans les deux villes, il se trouva en contact avec Léonard et ses disciples, ce qui raviva et généralisa l'influence du grand Florentin sur sa manière.
En i5i6 ou 17, le Sodoma revint à Sienne où il devint rapidement populaire surtout parmi les gens frivoles : il portait en effet en lui un grain de folie qui l'apparentait à ses compatriotes d'adoption. Type complet dedécadent, sa décadence se trahit dans sa perversion sexuelle, ainsi que dans les moyens bizarres auxquels il recourait pour attirer l'attention. Il aimait mieux que l'on dise du
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mal de lui que de passer inaperçu : il y réussit tellement bien qu'à Sienne comme à Florence tout le monde ne parlait que de ses folies. On se rappelle la course qu'il gagna à Florence, tenant devant lui sur son cheval un babouin. Chacun jasait de la ménagerie étrange qu'il élevait chez lui, de ses perroquets, ses singes, ses tourterelles, ses blaireaux, ses écureuils, ses chats sauvages et son corbeau qui parlait comme un homme. Nul n'ignorait ses vices et il s'enorgueillissait du surnom infamant qu'on lui avait donné.
C'est au cours de cette période importante de travail à Sienne que le Sodoma peignit la fresque du couvent de Saint-François, dont il ne subsiste plus que le Christ à la colonne, au Musée de Sienne, fragment remarquable surtout par le beau modelé du nu. L'année suivante, il entreprit la décoration de l'Oratoire de Saint- Bernardin : Pacchia et Beccafumi l'assistaient dans ce travail, et probablement aussi Matteo di Balducci qui s'était associé à lui trois ans auparavant. De cette série de fresques de l'Oratoire, le Sodoma peignit complètement ou en partie : la Présentation de la Vierge, la Salutation angélique, Y Assomption, le Couronnement1 et trois figures de saints, Saint Louis de Toulouse, Saint Antoine de Padoue et Saint François d'Assise. Dans toutes ces fresques, sauf dans la première, il n'y a pas de doute que ses aides exécutèrent une partie du travail. Dans les peintures de sa main, nous relevons les mêmes défauts que dans le reste de son œuvre : mal composées, elles sont encombrées de personnages et témoignent d'une grande négligence dans l'exécution. En les contemplant, comme lorsque nous regardons d'autres grandes compositions du maître, nous prenons plus de plaisir à con-
1 Exécuté seulement en i53i.