II. — ARCHITECTURE CIVILE
A l'exception de Venise, aucune ville d'Italie n'est aussi riche en palais gothiques que Sienne. Le développement commercial rapide de la cité dans les premières années du xme siècle détermina en effet un grand essor de l'architecture domestique. De riches familles de négociants, les Tolomeietles Salimbeni, par exemple, se firent construire d'imposants palais au cœur de la ville ; sous le régime des Vingt-Quatre, les demeures cossues de la classe moyenne se multiplièrent également dans les rues de Sienne. Mais, tandis qu'il subsiste encore des portions considérables de maint palais de médiocre importance, toutes les résidences des magnats du commerce furent réédifiées à l'époque des Neuf.
La construction du Palais de la Seigneurie suscita en effet une mode nouvelle en architecture : aucun citoyen riche ou influent ne se tint pour satisfait qu'il ne se fût fait bâtir un palais de briques, aux lignes gracieuses, ajouré, aux deuxième et troisième étages, de fenêtres ogivales à un ou deux meneaux. C'est ainsi que les grands palais gothiques de Sienne appartiennent pour la plupart à une courte période d'une soixantaine d'années, période qui s'écoula entre le commencement des travaux du Palais de la Seigneurie et la grande peste de i348. Grâce en partie à l'influence exercée par la construction du
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grand Palais sur l'architecture civile et en partie aussi à l'intervention du gouvernement qui lança cette mode en édictant que toutes les nouvelles maisons bâties sur la la Piazza del Gampo devraient être munies de fenêtres à une ou deux colonnettes, les palais siennois revêtent un caractère réellement national. Quoique la bonne pierre abondât dans le voisinage de Sienne \ les riches citoyens préférèrent employer surtout la brique. La pierre servit pour les colonnes gracieuses qui soutiennent les arcs des fenêtres, pour les créneaux et les cordons, et parfois pour le rez-de-chaussée tout entier qui est toujours d'une simplicité sévère. Les palais comportent, en règle générale, trois étages, mais on compte quelques exceptions. Les deux étages supérieurs prennent leur jour par des rangées de fenêtres aux ogives élégantes, divisées par une ou deux colonnettes.
Le Palais de la Seigneurie est, comme nous l'avons vu, le premier en date et aussi le plus vaste des grands palais gothiques de Sienne : au point de vue du style, tous les autres en dérivent2. Antérieurement, un bâtiment abritant plusieurs bureaux du gouvernement avait occupé depuis le xie siècle le centre de la partie basse de la Piazza del Campo. C'est en 1288 que cette construction fut acquise par la Seigneurie, et le nouveau palais commencé. A mesure que les travaux avançaient, le gouvernement se trouvait avoir besoin de locaux de plus en plus spacieux : les Neuf décidèrent d'acheter les bâtiments à l'est et à l'ouest du palais, de les démolir et de l'agrandir de
1 Les environs de Sienne, que nous avons étudiés de près à ce point de vue, sont particulièrement riches en bonne pierre à bâtir et surtout en marbres de couleurs variées. Citons à l'appui le Guida artistica délia Città e contorni di Siena, Sienne, i883, p. 80 et les Mise. Stor. Sert., vol. III, (i895), p. 94.
2 Est-il besoin de faire remarquer que nous ne considérons pas le Palais Tolomei actuel comme identique avec le bâtiment élevé en i2o5 ?
chaque côté. L'édifice ne fut pas terminé avant i3oo,.
Construit en brique, le Palais Public comprend un large corps central plus élevé et deux ailes. Celles-ci ne comportaient, à l'origine, que deux étages ; on en ajouta plus tard un troisième. A l'extrémité nord se dresse la haute et gracieuse tour, dite Torre ciel Mangia \ Les arcs qui forment support au rez-de-chaussée du Palais sont murés par de la brique et ornés de lécusson de la ville. Aux deuxième et troisième étages, les fenêtres à trois baies ont également des tympans pleins, avec lécusson.
La tour fut commencée en i3382 par deux architectes pérugins, Minuccio di Rinaldo et Francesco, son frère, auxquels succéda Agostino di Giovanni, l'artiste qui sculpta le monument de Guido Tarlati à Arezzo. On ne lui donna d'abord qu'une silhouette purement verticale, comme à celles des autres palais de la ville; mais, lorsqu'elle eut atteint une certaine hauteur, il fut décidé quelle recevrait une couronne plus fière que ses sœurs, et l'on demanda à Lippo di Memmo, le grand élève de Simone Martini, d'établir un projet pour son achèvement. Lippo fournit ses plans en i34i ; mais le travail n'avançait que lentement et ce n'est pas avant i349 cIue ^e beffroi fut complètement terminé.
La Torre del Mangia s'élève au-dessus de la place comme un svelte lis : sa tige pure et élancée s'épanouit en une belle fleur blanche dont les gracieux contours se
1 La Tour Mangia tire son nom des circonstances suivantes. Avant l'existence des horloges publiques, on frappait certaines cloches à des heures déterminées pour faire savoir l'heure aux habitants. Il y eut à la tête des sonneurs préposés à cet office un certain Giovanni Ducci, surnommé Mangia ou Mangiaguadagni. On les remplaça plus tard par un jaquemart à qui l'on continua pendant des siècles de donner le surnom. Avec le temps on baptisa la tour Torre del Mangia.
2 Le meilleur récit de l'historique de celte tour se trouve dans les articles de Lisini : Chi fu l'Arckitetto délia Torre del Mangia ? dans les Mise. Stor. Sen. de septembre et octobre 1894.
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