LE PALAIS CONSTANTIN!, SIENNE
l'architecture A SIENNE 2^3
Les constructions du Moyen Age et de la Renaissance abondent le long des rues de Sienne : leur caractère vraiment national lui imprime une individualité saisissante. A l'encontre de nos villes modernes, tirées au cordeau, où tel quartier de l'une rappelle tel quartier de l'autre, nulle cité ne ressemble à Sienne : cette impression unique émane d'elle dans ses moindres détails. Elle dégage le charme propre à une personnalité aimable et originale, charme qui s'épanouit librement dans sa physionomie extérieure.
En Italie, au Moyen Age, comme auparavant àByzance, tous les progrès de Fart ont résulté d'un retour à l'antiquité. La renaissance de la sculpture en Toscane, comme celle de l'architecture, se manifesta à l'origine par une résurrection des formes classiques ; toutefois, en sculpture comme en architecture, ce n'est pas l'art grec que les Pisans imitèrent, mais celui de Rome, de la Rome impériale. D'autre part, en sculpture comme en architecture, au réveil classique succéda un autre mouvement, puisant, lui, son inspiration dans l'art gothique français.
C'est dans les œuvres d'artistes comme Gruamons et Rodolfino, les pionniers de l'école néo-romaine de l'Italie centrale, que nous entrevoyons pour la sculpture les premières traces du plus ancien de ces deux mouvements. Il subsiste à Sienne un spécimen de cette école : la cathédrale possède, encastrés dans le mur de la chapelle de saint Ansanus, des bas-reliefs représentant Y Annonciation, la Nativité et Y Adoration des Mages, imitation malhabile mais non sans agrément des modèles romains.
Ces tendances de l'architecture et de la sculpture, en Toscane, se rattachaient du reste à un mouvement général dont les manifestations s'étaient déjà fait sentir ailleurs dune façon plus marquée : une véritable pré-Renaissance. Cette première Renaissance compta cinq centres principaux : Byzance, Tolède, la Provence, le royaume de
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Sicile et Rome. C'est à Byzance qu'elle fit tout d'abord son apparition. Là, à un réveil artistique remontant au ixe siècle, sous Basile le Macédonien, succéda, au xie, un autre essor qui se manifesta surtout dans les ivoires sculptés, les reliefs de bronze et les miniatures. Certaines de ces œuvres dénotent un effort sincère pour rendre les formes naturelles et une manière plus artistique de traiter les draperies. Pour représenter une académie drapée, l'artiste ne se contente plus de figurer les plis de la robe par un simple réseau de lignes décoratives, il cherche à nous faire sentir le relief de la forme qu'il modèle.
En Espagne, ce mouvement s'épanouit dans la littérature ; en Provence, dans la littérature en même temps que dans l'architecture et la sculpture ; à Rome, on le retrouve dans les mosaïques des Cosmati. 11 atteignit son apogée en Sicile et en Pouille, sous Frédéric II, revêtant les différents aspects de l'effort artistique, architecture, sculpture, mosaïque et littérature. L'art puisa principalement son inspiration dans les modèles de l'ancienne Rome, mais il se retrempa aussi aux autres sources d'où se répandait cette vie nouvelle. Des artistes de Byzance gravèrent des monnaies pour Frédéric et décorèrent de mosaïques les murs de ses palais ; Michel Scot, son maître, importa de Tolède à Palerme la science d'Aristote; des poètes provençaux déclamèrent sur des mètres nouveaux, à l'ombre des bosquets d'yeuses siciliens.
Cette renaissance sicilienne se manifesta en sculpture d'une façon éphémère, mais non sans éclat. Les premiers remous d'un mouvement nouveau vinrent, de Byzance, effleurer, au xne siècle, les rives de l'Italie méridionale : nous en trouvons des marques sur les portes des cathédrales de Bénévent et de Ravello ; leur auteur, Barisano da Trani, y témoigne qu'il s'était, dans une certaine mesure, affranchi de la convention tyrannique qui, sous
la précédente génération, avait pesé sur Bonanno lorsqu'il modelait la porte méridionale de la cathédrale de Pise. Sous Frédéric II, ce mouvement, qui s'était d'abord décelé dans des bas-reliefs de bronze, chercha d'autres moyens d'expression. On commença à sculpter dans la pierre des personnages détachés portant des traces très nettes d'influence classique. A Gapoue l'impériale, où Frédéric éleva une grande forteresse, à Foggia, sa résidence habituelle, à Ravello et à Amallî, florissaient des artistes qui imitaient les œuvres des sculpteurs de la fin de l'Empire romain.
C'est probablement dans cette région, en Pouille, que Niccola Pisano fit son premier apprentissage1, c'est des
1 Un document déjà cité, du 12 mai 1266, (Arch. dell' Opéra del Duomo di Siena, Perg., N° 293, reproduit par Milanesi dans ses Documenti, vol. I, p. 149) porte que Fra Melano « requisivit magistrum Nicholam Pétri de Apulia ». Cette phrase laisserait entendre d'une façon évidente que Nicolas était né en Pouille, province avec laquelle Pisans et Siennois entretenaient de fréquentes relations au temps de Frédéric II, mais l'explication n'a pas satisfait les Toscans : ils se sont etforcés de démontrer que, conformément à la vieille tradition, le père de l'art toscan moderne était bien leur compatriote. Un archiviste siennois, après avoir fouillé la Toscane, finit par y découvrir un hameau obscur portant un nom approchant de celui de la province méridionale, mais les Pisans furent mécontents de cette trouvaille : ils déclarèrent qu'ils n'entendaient pas « céder à une autre ville toscane un honneur qui jusqu'alors leur avait appartenu sans partage » (Tanfani Centofanti, Délia Patria di Niccola Pisano, estratto dal giornale Lettere e Arti, n° 12, Bologna, 1890, p. 4> 5). Ils prirent pour preuve de son origine pisane le surnom de Pisanus.
L'argument que les mots « de Apulia » se rapportent à un obscur village appelé Puglia, près de Lucques, ou à un autre hameau du même nom dans le voisinage d'Arezzo, ne repose sur aucune preuve et ne s'inspire évidemment que du patriotisme toscan. Le fait que Niccola portait le surnom de Pisanus ne prouve pas non plus qu'il était né à Pise ; plus d'un document de cette époque parle d'un artiste comme étant né dans une ville où il ne fit qu'un séjour prolongé. Il se peut bien d'ailleurs aussi qu'il fut qualifié « de Apulia » non pour y être né, mais parce qu'il avait résidé quelque temps en Pouille dans sa jeunesse. Mais la question a peu d'importance aux yeux de l'historien d'art ; le fait capital est que, jeune encore, il fit son apprentissage sous l'influence directe des maître de la renaissance classique méridionale : cela, les documents et la stilkritikle prouvent amplement. Le problème a été débattu par Milanesi dans son édition de Vasari (vol. I, p. 32 1-329), par Tanfani Centofanti, Notizie di artisti tratte dei Documenti Pisani, Pise, 1898, pp. 389-393, ainsi que dans la brochure sus-mentionnée, et par Sir John Crowe dans la Nineteenth Century d'avril 1896.
maîtres méridionaux qu'il acquit son admirable technique. Ce jeune rameau du classicisme, transplanté en sol toscan, y trouva une ambiance favorable : un mouvement néoclassique, fruste et mal documenté, il est vrai, en ce qui concerne la sculpture ; mais brillant dans ses manifestations architecturales, depuis longtemps déjà en évolution. Il y trouva aussi des sarcophages et autres restes de l'antiquité, qui lui fournirent des matériaux appropriés à la poursuite de ses études. Sa plus ancienne œuvre sculptée connue, la chaire de Pise, achevée en 1260, est entièrement classique d'inspiration. Le mouvement artistique original qui se dessinait alors en France avait déjà atteint la Toscane, mais n'avait encore touché que l'architecture. Dans les bas-reliefs de cette chaire, Niccola se montre néo-romain convaincu : artiste consommé, — non point simple imitateur, — il réalise de nouveau spontanément les modèles anciens en leur communiquant une vitalité et une grâce nouvelles. Mais son œuvre reste entièrement classique d'esprit aussi bien que de forme : elle respire le calme, l'ampleur, la dignité de l'antique. C'est en Tannée 1266 que le Cistercien Fra Melano appela Niccola à Sienne pour construire la chaire de la cathédrale : son arrivée ouvre l'histoire de l'école siennoise de sculpture. Dans l'intervalle des six années écoulées depuis l'achèvement de la chaire de Pise, un événement important s'était produit, l'un des plus grands faits de toute l'histoire de la sculpture : les pionniers de la sculpture italienne moderne s'étaient aventurés sur une route nouvelle. Les bas-reliefs de la chaire de Sienne décèlent l'influence des grands imagiers anonymes de la France médiévale, les sculpteurs qui décorèrent les superbes portails de Chartres et d'Amiens, de Reims et de Strasbourg. Ces grands artistes, — par quelle voie, nous l'ignorons, — exerçaient déjà leur influence sur Niccola
2nS HISTOIRE DE SIENNE
Pisano. La chaire de Sienne marque le commencement d'une ère nouvelle dans l'histoire des arts plastiques. La sculpture cherche dorénavant à traduire des émotions plus violentes, plus poignantes, et que certains estiment qu'il ne lui appartient pas d'exprimer. Pour atteindre ses nouvelles fins, elle sacrifie le caractère général, le calme de la sculpture ancienne. Le Jugement dernier de la chaire de Sienne prépare les voies au Massacre des Innocents de Giovanni Pisano, et il ne fallut que peu d'années à la sculpture toscane, — après que Niccola eut ciselé ce bas-relief, — pour se trouver déjà très avant sur la route qui devait la mener aux admirables « erreurs » delà Chapelle des Médicis. Même dans la chaire de Sienne, elle commençait déjà à subordonner ses qualités purement décoratives à l'expression d'une gamme plus étendue de sentiments. Les sujets sont plus chargés que ceux de Pise ; les personnages décèlent bien encore tous l'influence romaine directe, mais avec moins de dignité dans les attitudes, moins de réserve dans les gestes que ceux des basreliefs de Pise. La chaire de Sienne a dans son ensemble moins de cohésion, moins de proportion que son aînée. De forme octogonale, elle repose sur neuf colonnes, dont quatre supportées par des lions et des lionnes ; sept de ses côtés portent des bas-reliefs représentant la Nativité, l'Epiphanie, la Présentation au Temple, la Fuite en Egypte, le Massacre des Innocents, la Crucifixion et le Jugement dernier. Autour de la chaire de Pise, des faisceaux de colonnes gracieuses, se rattachant à l'ensemble du dessin architectural de la chaire séparent les basreliefs, aux angles de l'hexagone; dans celle de Sienne, et ce changement ne constitue pas une amélioration, des statuettes de personnages sacrés remplacent ces colonnes. On y relève des traces d'influences françaises très apparentes : la Vierge à V enfant aurait pu aussi bien être
Pi. ;,,.
i 7. Alinari.