Cité par Tcmpe8U,t. I, Ub, XIY, n» xii, p
cette élévation, sur des troncs d'arbres très-durs, el sur des coins en bois et en fer, et tout étant terminé à vingt-deux heures du jour \ le signal fut donné avec plusieurs mortiers, et toute Tartillerie du château Saint-Ange y répondit par une décharge générale, en signe d'allégresse. Avant de laisser les ouvriers s'éloigner de leurs postes, on avait fait porter à manger à toutes les escouades attachées aux cabestans, et il fut Qonstaté alors que les cordes sont plus solides et plus sûres que les cercles de fer; car la majeure partie de ces cercles furent ou brisés, ou tordus ou dérangés, à cause du trop grand poids qu'ils avaient à porter. »
Bellori , dans sa Vie de Domenico Fontana % rapporte que Sixte, qui doutait du succès de son architecte, avait voulu lui ménager, en cas d'échec, les moyens d'une prompte fuite. Mû par un sentiment louable de bienveillance, il avait fait tenir, tout sellés et préparés, des chevaux qui attendaient aux quatre portes du Borgo, afin que son protégé pût se dérober, au besoin, à l'explosion de l'indignation populaire, ainsi qu'aux poursuites de ses envieux. Mais, comme on vient de le voir, ces précautions demeurèrent heureusement inutiles.
Après le soulèvement de l'obélisque, on se mit à creuser et déraciner les dés ou supports en métal. Il y en avait deux déposés sur le piédestal, et l'un d'eux fut immédiatement porté à Sa Sainteté, qui en témoigna une grande joie. Les deux autres, placés du côté du nord, étaient plombés et enfoncés dans l'aiguille à un palme et demi de profondeur.
t. Vers 8ÎX heures du soir; les heures, à Rome, se comptent à partir du coucher du soleil.
Dans son récit, Fontana ne nomme àucùri desoiT- 'vriers, contre-maîtres, sous-ingénieurs ou architectes -qui furent employés par lui dans cette opération dif- 'iicile. Il ne parle pas davantage d'un épisode dont la tradition s'est conservée jusqu'à nos jours avec quelques variantes. On raconte, qu'au milieu des plus vigoureux efforts pour soulever Taiguille, les cordes se desséchèrent tellement sous cette extrême traction, .qu'elles furent sur le point de prendre feu. S'apercevant de ce danger, un des ouvriers, nommé Bresca, natif de San-Remo, territoire dépendant de la république de Gènes, cria très-fort : — € Acqua aile funi, — de l'eau aux cordes^, » malgré la défense de parler ou de crier sous peine de mort. Arrêté sur-le-champ, il indiqua la cause urgente qui l'avait décidé à rompre le silence. Le pape ayant reconnu la justesse de sefs raisons, au lieu de le punir, résolut de le récompenser, et lui demanda quelle grâce il désirait. Bresca sollicita immédiatement, pour lui et pour ses descendants, le privilège de fournir, chaque année, les palmes qui se distribuent à Rome aux grands digni:taires de TÉglise, le jour du dimanche drs Rameaux. Ce privilège lui fut accordé, et il a été religieusement maintenu, dit-on, jusqu'à notre temps, dans sa famille ^.
Les dés en métal qui soutenaient l'obélisque sur son piédestal, étaient si solidement enfoncés et plombés, qu'il fallut quatre jours et quatre nuits de tra-
1. D'autres disent : a Acqua aile corde, vino agli uomini, » « De Teau aux cordes, du vin aux hommes. \>
3. Il faut savoir qu'il existe à San-Remo un magniûqiie bois de palmiers mêlés à des oliviers qui s'élend jusqu'au bord de la mer, sur les pentes de montagnes que traverse la roule de la Corniche.
aOO VIE DE SIXTE-QUINT.
vail , les tailleurs de pierre se relevant sans discontinuer, pour les arracher. L'architecte conclut de cette circonstance, que les anciens fixaient ces dés avec cette solidité, afin de pouvoir appuyer le pied de Taiguille dessus, avant de la mettre en place, et qu'ensuite, la soulevant et l'enlevant par la pointe, ils devaient la fixer sur le piédestal. Cette conjecture lui parut prouvée par une autre circonstance : c'est que le bord de ces dés était écrasé du côté sur lequel le fût de Tobélisque avait appuyé en le levant. Fonlana reconnut, en outre, que celte aiguille avait dû rester étendue longtemps à terre, par la raison que le dessous de son pied était rongé par le temps, et que les trois faces du fût qui n'avaient pas dû reposer sur la terre étaient beaucoup mieux polies que l'autre. Enfin, il admit l'opinion de Pline, qui assure que cet obélisque fut brisé en l'érigeant, parce que sa pointe n'était pas faite comme celles des autres qui sont à Rome; car on croit que cette pointe est travaillée d'une autre manière que le fût, et 'elle est moins grande que celles des autres obélisques.
Pendant les quatre jours employés à déraciner et arracher les dés, on prépara la plate-forme de bois et le traîneau sur lesquels devait être étendu le fût de l'obélisque, afin de pouvoir le tirera l'aide de rouleaux placés sous le traîneau.
Il restait à descendre à terre le monolithe, opération plus difficile que la première, à cause de la grandeur duj mouvement et de la longueur de la pierre. A cet effet, on changea toutes les moufles et leurs cordes, et on les attacha seulement sur trois des faces du fût, la quatrième face, celle tournée au levant, restant libre, afin de pouvoir la faire reposer
sur le traîneau. On ehwgea également de place lea cabestans qui devaient servir à rabaissement. Gomma Tarchitecte avait prévu qu'il deviendrait nécessaire d'arrêter la manœuvre pendant que Taiguille serait suspendue et penchée en Tair, afin qu'elle ne pos^t jamais sur les cordes, mais restât toujours appuyée, il avait fait préparer quatre poutres, longues chacune de soixante palmes, qui devaient servir comme d'étais à l'obélisque au fur et à mesure qu'il s'abaisserait.
Le 7 mai 1586 \ de grand matin« tout l'appareil était prêt à fonctionner. On avait attaché au pied de l'obélisque quatre paires de moufles, qui correspondaient à quatre cabestans plantés au couchant, derrière la sacristie de Saint-Pierre. Ils commencèrent à tourner avec vigueur, tandis que les autres allaient lentement, .de manière à retenir les cordages, selon la recommandation donnée. On observa pour abaisser l'aiguille le même ordre qui avait été suivi pour la soulever : les cabestans manœuvraient au son de la trompette, ils s'arrêtaient à celui de la cloche. Pour obliger la pointe de Tobélisque à pencher vers la terre, on établit sur les dernières travées de l'échafaudage deux poutrelles qui appuyaient sur cette pointe; desorteque, pendant que le pied était tiré, lapointe ne pouvant faire céder les poutrelles, s'abaissa vers la terre avec la plus grande facilité. Pour empêcher, qu'en se penchant, elle n'occasionnât une trop forte secousse, on avait armé cinq moufles fixées sur le haut de la voûte de la sacristie de Saint-Pierre : elles correspondaient à cinq autres attachées à la pointe de l'aiguille, et agissaient
1. Dans son livre, fol. 13 et 168, Fontana indique toujours Tannée 1585; mais c'e^t une faute crimprcssion , puisque Sixte ne fut élu pape que le 2i avril de cette anné3.
en guise de| brides , modérant et retenant son inclinaison, de manière qu'elle ne donnât jamais aucune secousse. .Lorsque Tobélisque fut arrivé à la moitié de son abaissement, comme le poids portait, pour la plus grande partie, sur le pied, le fût commença de luimême à glisser en arrière sur les rouleaux, et il n*était plus nécessaire de le tirer : au contraire, il devint nécessaire, pour régler ce mouvement qui était trop fort, d'armer une moufle et de rattacher au pied de l'aiguille, afin de la gouverner à la volonté du conducteur.
Enfin, vers les vingt-deux heures, Tobélisque fut étendu sur le traîneau que lui-même avait poussé sous lui, en s'abattant, et on reconnut qu'il était parfaitement intact, n'ayant éprouvé aucun dommage. Cette nouvelle fut accueillie par le pape avec le plus grand contentement. Le peuple entier en montra une joie extrême, et les ouvriers, s'emparant de Fontana, voulurent le porter en triomphe jusqu'à sa maison qui était, croyons-nous, sur la place de l'Ara-Coeli, près du Capitole. Il était précédé par tous les tambours et trompettes de Rome, et suivi d'une foule immense qui répétait les cris de Viva Sisto '. — Cette ovation était méritée, non-seulement parce que le succès avait démontré d'une manière éclatante et sans réplique la justesse des calculs et des combinaisons inventés par l'architecte, mais encore parce qu'aucun accident n'était venu troubler des manœuvres si compliquées.
Après le soulèvement du fût au-dessus de son piédestal, après son heureux abaissement à terre, ce qui