Bellori, Vie de D. Fontana, y
de Tarchitecte, faisant entendre des fanfares, an milieu des applaudissements de la foule. Pendant que le canon du château Saint-Ange annonçait au loin la réussite, notre seigneur se trouvait dans la rue de* Banchi, revenant de Monie-Cavalio à Saint-Pierre, pour donner, dans le Consistoire public, sa première audience à l'ambassadeur de France. C'est dans cette rue, que fût apportée à Sa Sainteté la nouvelle que Taiguille était heureusement érigée, ce qu'elle apprit avec beaucoup de satisfaction, en témoignant la plus grande joie. — Les sept jours suivants furent employés à tourner et arranger les cabestans, et à attacher les moufles aux quatre faces de l'obélisque, afin de pouvoir l'ajuster à sa place. On ajouta au premier appareil quatre grosses poutres, longues chacune de soixante-dix palmes, pour senir de levier, et le jour fixé pour enlever le traîneau, on commença par faire tirer les cabestans, ensuite par peser fortement sur les leviers, de manière à soulever un peu l'aiguille; et aussitôt, les charpentiers se mirent à étayerl son pied avec des coins, ce pied étant plus large que le traîneau. Après l'avoir ainsi calée avec des coins plus épais que le traîneau, celui-ci fut retiré, et l'obélisque resta posé sur les coins. On se mit alors à préparer les dés de bronze qui devaient le porter, plombant ceux qui avaient des pattes ou pivots; ce travail fut achevé le même jour. On commença ensuite à faire virer les cabestans et à peser sur les leviers, et pendant cette manœuvre, on retirait, l'un après l'autre, tous les coins, et l'aiguille allait peu à peu s'abaissant, de sorte que le même soir elle reposait sur les dés; mais, comme il était tard, on ne put l'y ajuster exactement. Le lendemain, elle fut mise à plomb de
cette manière : comme elle était armée de madriers, <le ferrements et de cordages, cette opération était facile. Je savais que lobélisque présentait une largeur de deux palmes par face... Je fis prendre un morceau •de bois long de deux palmes, et l'ayant fait placer au milieu des faces, sous la pointe, on faisait pendre le plomb au milieu de la face jusqu'au pied, le touchant à peine; c'est ainsi qu'on l'ajusta. Mais, comme les dés n'étaient pas égaux, il fut nécessaire de placer sur plusieurs d'entre eux des plaques de bronze (représentant des lions, emblème adopté par Sixte dans ses armoiries). L'aiguille fut ensuite débarrassée de son armature et des moufles, et le 27 du même mois de septembre on put la voir complètement nue. En ayant été informé, notre seigneur ordonna que, le même jour, il serait fait une procession solennelle pour consacrer à son sommet une croix dorée, et pour purifier et bénir Taiguille, ce qui eut lieu de la manière suivante.
« Dans la matinée du vendredi, vers quinze heures \ une messe solennelle, pour consacrer la croix, fut chantée à Saint-Pierre par l'évêque Ferratini. Lorsqu'elle fut terminée, l'évêque se vêtit d*une cbappe rouge, et précédé de la bannière du chapitre de Saint-Pierre, de la croix et des chandeliers, il se mit en marche. La procession, composée de tout le clergé de Saint-Pierre, au nombre de plus de cent clercs, bénéficiers et chanoines (dont Fonlana donne les noms), sortit de la basilique et se déploya sur la place dans le plus grand ordre. Elle gravit le terre-
1. Â environ huit heures et demie du malin, les heures étant •comptées à la manière italieni\e , à partir du coucher du soleil, qui « lieu Tcrs cinq bcures et demie, à la fin de septembre»
plein, et s'ayança jusqu'à un autel appuyé à la face de Tobëlisque, tournée vers Téglise. La croix destinée à surmonter Faiguille était placée sur cet autel, qui était décoré lui-même d'une autre croix et de six chandeliers d'argent avec des cierges allumés, et couvert d'un baldaquin en damas rouge. A gauche, se trouvait une petite table avec Thysope, Teau bénite et autres choses nécessaires. A droite, un espace avait été ménagé, afin que le clergé pût s'asseoir. Autour, se tenait la garde suisse pour empêcher la confusion du peuple. Le célébrant fut accompagné de l'illustrissime Scipione Gonzaga, patriarche de Constantinople, et de monseigneur l'archevêque de Turin, à présent cardinal. En avançant, la procession chanta différentes antiennes, ainsi que des psaumes. A l'autel de l'obélisque, la croix fut bénite, en accomplissant les rites prescrits dans le pontifical, et ensuite elle fut baisée par tout le clergé. Ces cérémonies accomplies, Tévêque purifia et bénit l'obélisque, en l'aspergeant avec l'eau sainte et chantant différentes prières; ensuite il se leva, et la mitre sur la tête, étendant les mains vers Tobélisque, il dit : Exorcisa te. Prenant ensuite l'hysope de la main du diacre qui le suivait, et accompagné de l'acolyte portant l'eau bénite, il fit trois fois le tour de Taiguille , commençant la première fois par la droite, continuant ainsi une seconde fois, et la troisième reprenant par la gauche, aspergeant d'abord en haut, ensuite en bas, et en dernier lieu au milieu. En outre, avec un couteau, il traça le signe de la croix sur les quatre faces de l'obélisque, en disant : In nomine Patris^ et Filii et Spiritus Sancti, Amen, Alors Tévêquefemit la croix au diacre, lequel, aidé des clercs, la tint élevée, et pendant qu'on
la lirait en haut, on chanta l'hymne Vexilla régis prodeunt^ jusqu'au verset 0 cruxy ave. Cette croix était en bronze doré, haute de vingl-six palmes, large» dans les bras, de huit palmes. Lorsqu'elle eut été placée au faîte de l'obélisque, où sa pointe s'élève à cent quatre-vingts palmes un quart au-dessus du niveau de la place, le diacre la tenant par le pied, tandis qu'elle était soutenue par les ouvriers, tous les assistants restés en bas sur la place s'agenouillèrent, et les chanteurs entonnèrent : 0 crux, ave, etc. Alors les trompettes sonnèrent en signe d'allégresse, puis l'évéque reprit les chanls-et les prières. Lorsqu'il eut terminé, il encensa la croix placée sur l'aiguille, et le diacre publia l'indulgence de quinze années accordée par le pape à tous les assistants. Indépendamment de cette indulgence, notre seigneur en a concédé à perpétuité une autre de dix années et dix quarantaines, en faveur de quiconque, passant le cœur contrit, après s'être confessé, dira un Pater et un Ave, et, s'agenouillant au pied de la sainte croix posée sur la pointe de l'obélisque, priera Dieu pour l'heureux état de la sainte Église et du pontife romain. — L'évoque entonna ensuite le Te Deum, qui fut achevé par les chanteurs, tandis que la procession retournait à Saint- Pierre. A ce moment, les Suisses déchargèrent leurs arquebuses, ainsi que les mortiers et l'artillerie de la place, tandis que ceux du château Saint-Ange répondaient par de nombreuses détonations. La procession arrivée dans l'église devant le très-saint Sacrement, on récita des psaumes et des prières, et l'évoque ayant donné la bénédiction à tous, chacun se retira. Je ne rapporte pas ici, ajoute Fontana, les discours prononcés, non plus que les vers composés à cette oc-
casion, parce qa*ils ont été précédemment imprimés. » Telle fut rissue d'une entreprise, qui avait mis en émoi tous les ingénieurs et tous les architectes de ritalie. Le succès complet de Fontana prouve qu'il ne s'était pas trompé dans ses prévisions ; il montre également que Sixte avait eu raison de conserver sa confiance à Tartisle, qui n'avait pas douté du cardinal de Montalto, en lui avançant, pour continuer ^ chapelle de la crèche, à Sainte-Marie Majeure, toutes les économies amassées par son travail pendant les années difficiles de ses débuis.
Après rheureux achèvement de cette œuvre mémorable, le pape voulut donner à son architecte des témoignages éclatants de sa satisfaction. D'abord, deux jours après la pose de la croix sur la pointe de l'obélisque, il le nomma chevalier de l'Éperon d'Or, lui en fit remettre les insignes par le cardinal Azzolini, et le créa noble romain. Ensuite, il lui fit don de dix brevets de chevaliers de l'ordre à Notre-Dame de Lorette, avec faculté d'en disposer à son profit, dont les prix et revenus devaient s'élever alors à une somme ou rente annuelle considérable. Il lai constitua en outre une pension de deux mille écus d'or réversible à ses héritiers; il lui fit payer comptant cinq mille écus d'or, et finalement il lui donna tous les matériaux , bois , fers , cordages , outils , engins, etc., qui avaient servi à l'entreprise, cadeau alors estimé à plus de vingt mille écus de monnaie romaine (plus de 100,000 francs). En outre. Sixte autorisa l'architecte à faire graver, pour sa gloire, son propre nom sur le soubassement de l'obélisque. On peut encore l'y voir aujourd'hui, et lire cette inscription : « Dominicus Fontana , ex pago agrî
novocomensis, transtulit et erexù^, » C'est ainsi que le pape acquitta la dette du cardinal de Montalto. Mais, comme Tenvie s'attache toujours au succès, ces honneurs, ces récompenses pécuniaires, soulevèrent contre rheureux favori du souverain pontife des sentiments de rancune, dont il éprouva, de la part de ses ennemis, les terribles effets quelques années plus tard, après la mort de son illustre protecteur.
Le savant antiquaire Fea assure^ que, selon les comptes authentiques relevés par lui, le transport et Térection de Tobélisque du Vatican ont coûté au trésor apostolique trente-sept mille écus (197,950 fr.), indépendamment de la fourniture de dix mille huit cent douze livres de métal, pour les outils et pour les ornements *. Mais, peut-être, conviendrait-il d'ajouter à ce chiffre la valeur des bois abattus à Campo-Morto et ailleurs, sur les domaines du chapitre de Saint- Pierre et de la Chambre apostolique; car on a vu que, par le privilège accordé à Fontana, il avait le droit de prendre ces bois sans en payer le prix. Cette entreprise dut donc coûter une somme très-considérable pour le temps, eu égard aux ressources du trésor pontifical. Mais le pape alors régnant ne ménageait pas l'argent, lorsqu'il croyait l'employer à la gloire de Dieu et à son propre honneur.
Sixte n'avait pas encore vu l'obélisque surmonté de la croix, lorsqu'il revint, le 18 octobre, de Monte-Ca-