CHAPITRE II
Relation du Conciave dans lequel le cardinal de Montalto fut élu pape. — Mort de Grégoire XIII. — Demandes et tollicitations opposées des ambassadeurs de Frauce et d'Espagne. •— Prépondérance du comte d'OliTarès. — Composition du Sacré-Cotlége. — Compétitions et intrigues dès le premier jour. — Exclusion du cardinal Sirleto. — • Arrivée du cardinal-archiduc Andréa; ses exigences. — Bruit répandu de l'élection du cardinal Farnèse ; le peuple court à son palais pour le piller. — Pamèse est repoussé de la papauté. — Castagna, Savello, Santorio et Torrès échouent également. — Projet de faire nommer Montalto. — Sa conduite avant et après le Conclave.— Concours demandé à Sau-Sisto, qui l'accorde. — Arrivée du cardinal tiadruccio , confident de Philippe II. — Élection de Montalto ; noviciat du pape; audience à P.- G. Orsini. — > Couronnement; prise de possessiou du nouveau pape. — Il signe dans sa villa le premier acte de son administration; nomioaliou de cinq légats; promotion de son petit-neveu Alessandro Peretti au cardinalat ; il lui donne pour secrétaire Flavius Biondus. -— Son autre petit-neveu^ Michèle Peretti^ fait gouverneur du Borgo.
• (Du 10 avril 1585 au 24 du même mois.)
Le mercredi 10 avril 1585, après environ treize années de règne, le souverain pontife Grégoire XIII mourut au palais du Vatican. Le même jour, les cardinaux voulant pourvoir au gouvernement de Rome et des provinces ecclésiastiques, pendant la vacance du siège, se réunirent en congrégation dans la salle du Consistoire secret du même palais, pour préparer rouverture du Conclave, et ordonner les obsèques solennelles du pape défunt.
Le lendemain jeudi, ils se rassemblèrent de nouveau dans le même lieu, pour expédier les affaires urgentes. Ensuite, le corps de Grégoire fut descendu dans la
basilique de Sainl-Pierre, où, les jours suivants, à l'exception du dimanche des Rameaux , jusqu'au samedi saint, 20 avril, inclusivement, des messes et roffice des morts furent célébrés par des cardinaux, pour le repos de Tàme du précédent pape.
Pendant cet intervalle, les ambassadeurs des deux principales puissances catholiques, l'Espagne et la France, poussaient activement leurs sollicitations et leurs démarches auprès des cardinaux, en faveur de leurs candidats à la papauté, s'efforçant de faire triompher l'inJluence de leur gouvernement à l'aide de promesses, d'intrigues et même de menaces.
Dans cette lutte, la France ne combattait pas à armes égales contre TEspagne. Le roi de ce dernier pays, Philippe II, était alors beaucoup plus puissant que le faible Henri III. Champion déclaré de la foi catholique et de l'Inquisition dans toutes les parties du monde, le fils de Charles-Quint était mieux écouté dans le Sacré-Collége que le successeur dé Charles IX. Le roi de France, menacé par les Guise, les ligueurs et les protestants, flottait incertain entre les uns et les autres, selon Texigence des événements, ses appréhensions, ce qu'il croyait être ses intérêts, et surtout selon Tinfluence, tour à tour de sa mère, et celle de ses indignes favoris. La Ligue était représentée à Rome parle cardinal français Nicolas Pellevé, qui contrecarrait et minait sourdement les démarches de l'ambassadeur officiel de Henri III. Le cardinal laissait voir ouvertement sa disposition à voler, plutôt pour les candidats de Philippe que pour ceux patronnés par la France. Deux autres cardinaux français, Mathieu Contarel et Charles d'Angennes de Rambouillet, se trouvaient alors également à Rome; mais ils se tenaient à l'écart.
I/agent diplomaliquc ordinaire de France, Mario Bandini, s'efforçait néanmoins de résister à l'influence de TËspagne. Il fut rejoint le jeudi après Pâques par Tambassadeur en titre, Jean de Vivonne, marquis de Pisani \ envoyé tout exprès pour appuyer les démarches de Bandini, mais qui n*arriva que le lendemain de Télection du nouveau pape.
Les efforts de ces deux diplomates, eussent-ils été réunis, étaient loin d'égaler la prépondérance du comte d'Olivarès, ambassadeur du roi d'Espagne près du Saint-Siège. Ce personnage avait été choisi par Philippe II avec ce tact sûr, ce discernement presque infaillible, cette connaissance profonde des hommes, qui ne lui firent jamais défaut pendant toute la durée de son long règne. Le comte était ardent catholique, mais encore plus dévoué aux intérêts de son souverain et de son pays qu'à ceux de la religion, qu'il subordonnait, comme son maître, à la politique. D'un caractère altier et emporté, il supportait à peine la contradiction : ses demandes étaient comme des ordres, et il pesait sur le Conclave de toute la force de la puissance espagnole, maîtresse du Milanais, du royaume de Naples et de la Sicile, des provinces Belgiques, de la Franche-Comté, du Portugal, et d'immenses colonies en Afrique, en Asie et dans le Nouveau -Monde. Aucun homme d'État ne pouvait mieux représenter Philippe à la cour de Rome, car aucun autre n'était mieux entré dans les idées et les espérances de domination universelle que ce prince
1 . Selon la liste deé ambassadcurâ de France à Rome , publiée par la Société de rHisloire de France, dans son Annuaire pour 1848, le marquis de Pisani ne serait arrivé à Kome qu'en 1580. J*ai suivi le récit du P. Tempesll et d'autres liistorleos itaUens.
nourrit pendant plus de quarante années. Par ses relations et ses démarches, par la crainte qu'il inspirait, le comte était parvenu, bien avant l'ouverture du Conclave, à assurer à TEspagne, dans le Sacré- CoUége, une faction plus nombreuse et plus dévouée que celle sur laquelle la France pouvait compter. Dès que Grégoire fut mort, il redoubla d'insistance auprès des cardinaux : il vint deux fois au Vatican, en apparence pour leur adresser des félicitations, en réalité pour achever d'en gagner plusieurs et pour maintenir les autres.
Le dimanche 4 avril, jour de Pâques, après la célébration à Saint-Pierre de la messe du Saint-Esprit, à laquelle un prédicateur renommé, Moreto, fit le sermon ;d'usage en latin, de Pontifice eligendo^ les cardinaux entrèrent au Conclave. Mais avant qu'ils n'y eussent été enfermés, Olivarès trouva encore le moyen de se présenter, de visiter les plus dévoués à la cause espagnole, et particulièrement le Français Pellcvé, semant les promesses, laissant percer des menaces, raffermissant ainsi les faibles et les irrésolus, et préparant tout pour le succès du candidat patronné par son maître ^
1. Dans la relation du Conclave, j'ai ^uivi le P. Tcmpesli et les écrits auxquels il en a emprunté le récit. Ces écrit? sont : 1^ une Histoire du Conclave, imprimée en 1GG7, mais composée au moment même; 2*^ les Mémoires du cardinal Santorio di Santa-Severina , qui fut un des compétiteurs de Monialto; 3** le Journal de Monseigneur Alaleone, maître des cérémonies dans le Conclave ; 4^ et une lettre anonyme d'un conclavisic présent à l'élection, comme Alaleonc et le cardinal di Santa-Severina , laquelle lettre était conservée du temps de Tempesti, dans la bibliollièque des Franciscains de lio- Jogne. Ces quatre documents s'accordent sur les points iœporlanis, et paraissent mériter croyance. Voy. Tempesti, t. I , lib. V, p. 7 2 à 90. Le récit donné par M. Petrucelli délia Galina, dans son Histoire
En entrant an Conclave, les cardinaux étaient au nombre de trente-nenf, parmi lesquels on comptait trois Français, Pellevé, Contarel et d'Angennes; un seul Espagnol, Pietro Dezza; trois Napolitains soumis à TEspagne, Inico dWvalos, Gnglielmo Sirleto, et Antonio Caraffa; et deux Lombards, Tolomeo Gallio, de Gôme, et Nicolo Sfrondato, de Milan, également sujets du roi d'Espagne. Tous les autres étaient Italiens, mais de nations alors différentes. Ainsi il y avait un Bergamasque, Gian Girolamo Albano, sujet vénitien; un Génois, Filippo Spinola; un Ferrarais^ Giulio Carnapo ; un Mantouan, Gian Vincenzo Gonzaga ; un Piémontais, Guido Ferrero, de Verceil, qui ne se présenta au Conclave qu'après son ouverture; un Florentin, Ferdinando Medici, frère du grand-duc de Toscane et beau-frère de Gio-Paolo Orsini, duc de Bracciano, qui avait fait assassiner Francesco Peretti, le neveu de Montai to. Les autres cardinaux appartenaient par leur naissance, leur résidence et leurs fonctions, soit à la ville de Rome, soit aux États de rÉglise. Gomme toujours, ils formaient la majorité dans le Conclave : mais ils étaient divisés entre eux par des haines de famille ou par des rivalités irréconciliables.
Le Sacré-Collége renfermait alors des membres nommés par cinq papes différents. Il n'en restait que deux promus par Paul III, Alexandre Farnèse, son neveu, et Giacomo Savello : les autres devaient leur dignité à Pie IV, Jules III, Pie V et Grégoire XIII. Les créatures de ce dernier pontife étaient au nombre de
des Conclaves, t. II, p. 238 et suiv., ne s'éloigne pas sensiblement de celui qui résulte des doeumenis précités, bien que ses appréciations soient Tort dinérentes.
VIE DE SIXTE-QUINT. 3:i
dix-huit : la plupart subissaient rinfluence de Filippo Buoncompagno, neveu de Grégoire, connu sous le nom de San-Sisto. Les cardinaux Farnèse, Este, Alessandrino, Altemps et Medici, étaient les chefs des autres factions', et les plus écoutés après San-Sisto.
On a vu que les cardinaux étaient entrés au Cout clave le dimanche de Pâques 21 avril, après la messe ; ils employèrent le reste de la journée à prendre possession de leurs cellules et à se faire des visites. Mais il paraît que, à peine installés, plusieurs essayèrent de faire proclamer immédiatement pape le cardinal de Cesi, de création de Pie V, et fort considéré à Rome. Mais San-Sisto, ayant découvert le projet, s'y opposa, et rendit ce choix impossible.
Le lundi de Pâques, 22 avril, se passa entièrement en compétitions et en intrigues, chaque parti essayant ses forces pour mieux connaître celles de ses adversaires. Ainsi, le cardinal Altemps, très-dévoué à l'Espagne, soutenu par Medici, mit en avant Sirleto, Napolitain, par conséquent sujet de Philippe II, Mais, au dépouillement du scrutin, Sirleto se trouva exclu par l'opposition réunie d'Esté, de Farnèse et de Sforza. Le premier agissait sous Tinfluence de la France, à laquelle, depuis François P% la maison ducale de Ferrare était restée attachée. Les deux autres repoussaient Sirleto principalement en haine du cardinal Medici, qui avait, pendant dix- huit ans, gouverné, comme secrétaire d'État de Pie IV et de Grégoire XIII, et dont ils redoutaient le retour au pouvoir, dans le cas où Sirleto, dont il disposait, serait devenu pape.
Un des historiens du Conclave fait remarquer à ce sujet que : « le cardinal Altemps fut accusé, par ses amis, de trop de présomption, en voulant nouer
3i VIE DE SIXTE-QUINT.
celte intrigue pour Sirlelo, dans le premier feu du Conclave, alors que bouillent et s'évaporent les espérances de tous les cardinaux qui prétendent à la papauté, chacun désirant se l'assurer : ce qui fait que, dans cette première rencontre, les choses faciles deviennent difficiles \ »
Pendant que les membres du Conclave étaient occupés à ce premier scrutin, on annonça l'arrivée du cardinal Andréa, archiduc d'Autriche, qui demandait à être introduit. Il avait frappé à la porte extérieure et attendait qu'elle lui fût ouverte. Ses collègues s'empressèrent de le prier de vouloir bien différer son entrée après le repas du matin, qui allait avoir lieu, pour ne pas trop faire attendre les Conclavistes, à cause des bulles dont il doit être donné lecture atout cardinal, avant qu'il puisse prendre part à l'élection, conformément aux lois ecclésiastiques. Mais le cardinal archiduc, soutenupar le comte d'Olivarès, refusa de différer son entrée, et protesta d'arguer le scrutin de nullité, s'il n'était pas fait droit immédiatement à sa requête. Alors, on lui opposa que, n'étant que cardinaldiacre, il devait justifier, conformément à la bulle de Pie IV ^ qu'il avait reçu les ordres jusqu'au diaconat inclusivement. Mais l'archiduc, qui avait depuis longtemps prévu cette objection, fit passer dans l'intérieur une bulle obtenue de Grégoire Xlll , qui l'avait dispensé de recevoir les ordres, et, néanmoins, lui donnait le droit de voter dans le Conclave. 11 fallut donc ouvrir la porte et admettre le prince : il fut reçu avec beaucoup de cérémonie et force protestations obséquieuses.