SOISSOMS SOUS LES ROIS ET EMPEREURS KAROLINGIEVS
Le grand événement qui venait devoir lieu dans les murs de St-Médard , nHnflua point sur le sort des Soissonnais : la domination des rois Mérovirin-
' Noos avons rétabli, diaprés M. Aagnstin Thierry , la véritable orthographe de ce nom : V^rthographe vulgaire , Carlavingienê j est si anti- grammaticale, si anti-logiqne , que nous avons cru devoir la repousser en dépit de Fusago et de la longue possession.
giens était tombée comme un orage sur la cité de Soissons et Pavait bouleversée de fond en comble ; Tintrônisation de la dynastie karolingienne s^exécuta au contraire paisiblement et sans secousse ; ce ne fut qu^un changement nominal presque inaperçu par les habitans de cette contrée ; en proclamant poi^e^oiV de droit ce qui était depuis longtemps jDOUt^oer défait, on ne fit que mettre les mots d^accord avec les choses.
Après son élévation au trône, le roi Peppin ne paraît point avoir habité Soissons : les premiers Karohngiens joignaient à une haute intelligence, des moeurs très agrestes et un extrême besoin d^acti vite physique ; portés vers la civilisation parla vigueur de leur esprit et par leurs intérêts politiques, ils avaient cependant conservé les goûts tudesques de leurs pères , et se plaisaient encore moins que les rois saliens au séjour des cités. Les fameuses villas du diocèse de Soissons , Kiersy , Braine, Verberie, Gonipiègne, étaient les résidences favorites de Peppin : c'était là qu'il célébrait joyeusement avec ses leudes les grandes fêtes de Noël et de. Pâques, et qu'il réunissait les assemblées nationales , où jie figuraient que les grands propriétaires ^ les officiers royaux et les prélats. : ces assemblées étaient a la fois des mails onplaids politiques et des synodes ou conciles religieux , que le roi pr^ésidait également ; à Verberie , en 752, les évéques décrétèrent des canons fort importans, principalement pour ce qui concerne Tin-
sdlulion du mariage, et ils déclarèrent nulles les unions entre cousins au troisième degré'. Il y eut aussi un mail et un concile à Compiègne en 757.
Ce fat à Kiersy que Peppin solennisa la Pâque de l'an 753-754 (on sait que Tannée commençait à Pâques), en compagnie du pape Etienne III, successeur de Zacharie , qui était venu implorer la proteclion du monarque frank contre les Longohards ou Lombards. A Bretigny {Britaniacum)^ endroit situé aux bords deJ'Oisenon loin de Kiersy, existait alors une école ecclésiastique et un couvent où le moine Hucbert était mort en odeur de sainteté sous le roi Dagobert. Bretigny était , comme Kiersy, du diocèse de Soissons. Les moines de ce couvent allèrent consulter le pape de Rome sur divers points relatifs aux «acrcmens et a la discipline, et reçurent d'Etienne Illuneréponse en dix- neuf articles touchant le baptême , le mariage et la cléricatHre.
L'année suivante , le mail des Franks fut convoqué à la villa royale de Braine, et Peppin proposa aux leudes de marcher au-delà 4es monts contre Aisthulf (Astplphe) le Lombard , roi de la haute Italie, qui opprimait la sainte Eglise romaine , et qui voulait forcer le pape et les Romains a subir sa loi. Le roi lombard avait repoussé la médiation des franks, et Peppin souhaitait reconnaître , par un s/ecours efficace, les bons offices de la papauté : Ëtij^ne )[II s'était pré(é complaisamment à entourer d'un nouveau prestige la royauté karoUngicnnc,
et Peppin avait été dernièrement resacré \ St-Denis de la propre main du pontife , qui avait également conféré Fonction royale aux deux jeunes fils du roi, Karl et Karloman. Beaucoup de seigneurs ne se souciaient point de ces expéditions lointaines, qui fortifiaient trop, à leur gré , la puissance militaire du chef de la nation ; mais Peppin, à force d'adresse et de persévérance , triompha de leur opposition, et parvint à réveiller llss penchans aventureux de la race franke. Le roi des Lombards, vaincu par les Franks , s^avoua le vassal de Peppin, et renonça a ses entreprises contre Rome et le territoire romain , qui s'étaient abrités sous l'autorité du monarque frank ; le pape, en son nom et au nom de \2irépublique , avait déclaré Peppin et ses %\!&patrioe8 de Rome ; le titre àepatriceitA un acheminement a celui d'empereur décerné à Gharlemagne, 45 ans plus tard.
Peppin-le-Bref mourut à St-Denis le 18 septembre 768 , après avoir réuni sous son sceptre la Gaule entière et la meilleure partie de la Germanie ; il avait partagé d'avance ses vastes états entre ses deux fils , du consentement des grands et des évêques: à Karl, qui devînt l'illustre Gharlemagne, il léguait r Austrasie ; à Karloman , la Burgondie, la Provence etla Gothie (Languedoc); la Neustrie, l'Aquitaine et la Germanie étaient divisées entre les deux héritiers. Karl et Karloman se séparèrent après les funérailles de leur père à St-Denis : chacun d'eux, accompagné de ses leudes, s en alla
vers le siège particulier de son royaume \ savoir : Karl à Noyon , et Karloman à Soissons; et , le même jour , les deux frères furent élèves au trône dans ces d^ux cités par le choix des grands et la consécration des évéques. Le Vermandois, le Beauvaisis, le Vexin, Rouen, etc. , appartenaient a Karl ; le Soissonnais et le Laonnois , à Karloman , et Soissons redevint ainsi une espèce de capitale , mais pour bien peu de temps. Karloman avait déjà reçu l'onction royale des mains du pape ; les termes du chroniqueur indiqueraient que ce prince fut sacré une seconde fois à Soissons, apparemment par Févéque Hildegod , prélat connu seulement pour avoir souscrit les canons du concile d'Attigny en 765 ; on ne sait que les noms de ses six prédécesseurs Macarius , Galcon , Ghérobold , Hucbert, Madalbert et Déodatus , qui furent évéques durant la première moitié du VHP siècle , temps de désordre et de deuil pour Téglise gallicane.
Les deur jeunes rois* ne tardèrent point à se brouiller , et Tintervention de la reine Berthe ou Bertrade, leurmère, n'eût peut-être pas long-temps suffi pour les empêcher de se faire la guerre ; mais Karloman mourut au bout de trois ans (décembre 771), dans sa villa de Samoucy-en-Laonnois , laissant deux enfans en bas âge. Karl , qui était en ce moment dans le vieux pays frank de l'Escaut, s'approcha aussitôt du territoire de son frère ; les chon
' Propria sedes regni. Fredegar. Chronic. continuai, pars IV, § 36.
pelains du roi défunt, et beaucoup d'évéques , de comtes et de grands du royaume de Karlomanaccoururent trouver Karl ; les évéques V oignirent roi de totis les Franks , et Karl fût recomiu sans résistance chef de la nation entière ; la veuve de Karloman s'enfuit chez les Lombards avec ses enfans e^t quelques seigneur^ attachés a ses intérêts , dépari que le roi , dit Egfinhard , supporta impatiemment pomme étant fort inutile» Charlemagne se sentait trop fort de son géiûe et de Fadhiésion de la limace franke pour menacer la vi/e de ses neveux; il n'ambitionnait que leur couronne trop lourde pour d/es princes au berceau.
Les annales soissonnaises sont peu fécondes en événemens durant ce long et brillant règne , où le sort des populations gauloises fut amélioré autant que le permettait Fétat de la société, et où Tactiyi|;é inquiète des Franks fnt mus cesse tournée vers les guerres ej^térieureâ. Le grand Karl , pendant Sies perpétuels voyages de TEbr^ au Danube et de la Baltique a»x Apennins , fit de fréquentes stations dans les villas des vieilles forêts auessonnes: il tint maintes fois cour-plénière à Kiersy et à Verbecie, y^passa mainites disons de chasse , et y éleva de^s coostrjactipns considérables , qui cliangèrent ces métaij:ies en véritables palais , rivaux des v^tes édifices d'Aix/la-Ghapelle , de Nimégue , d^Ingelheim. L9, comme dans ses résidences austrasiennes, Charlemagne s'efforça d'imiter les mpnumens antiques de la Gaule et de l'Italie , s'ins-
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pîj'ant des restes de cette civilisation qu^il cherchait à renouveler : là resplendirent les portes d^airaôn dorées et ciselées, les marbres précieux, les paTés de mosaïque ; la s^ élevèrent ces longues galeries cintrées, cpô abritaient, autour de brasiers enflammés , la foule des eenteniers (timghin) , des simples clercs et àesi moindres personnes^ tandis que les hautes salles bâties sur les voûtes de ces galeries et suspendues au-dessus de la terre^, recevaient les grands et les prélats appelés aux conseils du sei^ gneur empereur. On croit que le palais de Verberie se terminait, d'un côté, par une grande cha* pelle, de Tautre, par une aile de bâtimens où se tenaient les plaids et les conciles ; la salle d^ assemblée con^rvait le nom germanique de Mallbetg {la montagne de l'assemblée) en mémoire des anciens mails qui s'assemblaient sur les hauts-lieux '• La véritable architecture, la science des constructions en pierre, presque oubliée sous les Mérovringiens, repar)iissait un peu lourde et n^assîve , mais assez imposante pour frapper d'admiration les es-
' Moirat^h. San -Gallensh. — Eginhard. de viîâ Caroli Mttgni,
* Vers 1740 , en rebâtiMant la ferme de Vabbaye , on tronvadansla terre beaucoup de morceaux de. marbre, et des fragmens de mosaïque d'une belle ccMiservation. Ce lieu dépendait du palais de Verberie. — Voy. Carlier , tfist. du Voilais , t. l,p. 169 et suivantes. Le vieux palais de Verberie fut détruit dans les guerres des Anglais , au XIV*" siècle.
les ecclësiasliques de lacatliédrale , aussi anciennes que rétablissement même de la religion, maistom* be'es en décadence , et relevées avec éclat par les soins de Charleniagne , cjui fil ouvrir des écoles dans toutes les églises épiscopales et dans tous les monastères.
Sotssons et le Soissojinais profitèrent ^ comme le reste de PEmpire , de la salutaire institution des Missi dominici ou commissaik*es du prince , fonctionnaires qui parcouraient incessamment les provinces pour réprimer les petits tyrans locaux et pour obliger les prélats, les comtes et les grands à observer les édits ou capitulaires promulgués par le souverain dans les Champs-de-Mai ( L'époque des assemblées annuelles avait été changée sous le règne de Peppin). Ce fut là lé plus puissant instrument d'ordre et de centralisation qu'employa Charlemagn€f ; cefiit ainsi qu'il parvint à maintenir pour un temps l'unité factice de cet incohérent et gigantesque Empire desFranks. En 795, le Mùsus dominicus qui avait le Soissonnais dans son département, était un abbé WulFér , qui fut depuis archevêque de Reims après le fameux Tilpin ou Turpin ; il avait été , dit l'historien Frodoard , constitué sur toute la Champagne; cette dénoitiination vague encore de Champagne {Caanpania)^ s'étendait donc alors aux pays {p<^gi) de Laonnois, Soissonnais, Vadois( Valois) et Tardenois, dénommés entre les cantons qu'inspectait Wulfer? — Les commissaires surveillaient les officiers royaux (com-
les, vicomtes, cenieniers, etc.) pour qu^ils se comportassent selon le droit, et obligeaient les evéques, abbés etabbesses à choisir de bons officiers laïques, tds <p'aYOttés et vidâmes , pour rendre la justice rar leurs terres et mener leurs vassaux au ban de guerre du roi; les cominmasr^?^ assemblaient périodiquement en m^Uls publics les évéque^ , abbés, comtes, vicomtes et les grands propriétaires rendant la justice sur leurs terres, afin do corriger ce qui était à corriger^ ou de. déférer au souverain ce quHU ne pouvaient corrige par euâP-mémes.
Ff*pdoardrapporte que Wulfer, dix-neuCans plus tard (an 814), présida , en qualité d^archevéque de Reims , un concile provincial réuni à Noyon, pour juger un différend élevé entre les églises diocésaines de Soissons et de Noyon , qui se dispu* taient plusieurs paroisses situées sur la rive gauche de rOise. Rothardcm Rothad, évéque de.Soissons, et Wen<}ilmar, évéque jie Noyon , comparurent accompagnés de plusieurs chanoines , prêtres et diacres, fit de quatre comtes des dçui diocèses. Le synode^ composé de huit évéques, deux chorér4<fMd«(coadiuteurs), et de plusieurs abbés ei^tre lesquels figurait Pillustre Âdelhard , abbé de Corbie,' cousin-germain de Charlémagne , décida, que les églises de Varennes , Tracy, Orcamps , Jéru^a^ lem et St-Léger, avec les villages en dépendant , appartiendraient désormais àla paroisse de V église noyonnaise (au diocèse de Noyon) , et que tous
les autres lieux du pays de Noyonnais, situés deçk rOise , appartiendraient au diocèse de Soissons. Outre cette contestation, une circonstance honorable pour la mémoire de Rothad , a fait survivre le nom de ce prélat. Louis-le-Débonnaire , par le capitulaire de Fan 825, associa Rothad au comte Ruotfrid dans les fonctions de Misms dominicug sur les comtés de Reims, Soissons, Châlons, Senlis^ Beauvais et Laon.
Les mesures réformatrices de Charlemâgne ne modifièrent pas moins la façon de vivre des clercs soissonnais que leur méthode de chant. Les clercs des églises épiscopales et collégiales, qu^on appela chcmoines (canonici) , parce qu^ils étaient nourris avec les revenus de Téglise inscrits sur un registre appelé canon, avaient long-temps observé une régularité presque analogue à celle des moines, vivant tous sous le même toit et k la même table ; mais le temps et surtout Finfluence des barbares avaient presque entièrement désorganisé le clergé , et les mœurs des chanoines ne différaient plus de celles des séculiers : la plupart aimaient avec passion le jeu, la chasse, le luxé et la débauche , et se montraient en public vêtus d^étoffes brillantes , couverts de joyaux et la dague au côté comme des seigneurs. Les religieuses n'étaient guères plus retenues, et lés moines participaient aussià la dissolution universelle.
Charlemâgne , qui par la force des choses et isans usurpation ni opposition aucune , gouvernait
rÉglisé aussi bien que TÉtat, et agissait en cfaeF spirituel et temporel de rOccident , entreprit , avec ie concours des ëvéques , de faire cesser des désordres qui poussaient Tordre ecclésiastique a sa ruine. En Tannée 813, il convoqua simultanément cinq conciles partiels ^ Mayence, à Reims, à Tours, à Arles et à Chalon-sur-Saône ; on y résolut une foule de questions de discipline , qui touchaient en même temps à la législation générale, et on renouvela les canons des anciens conciles sur le cornpor^em^nf des chanoines, qu^ on obligea de retourner a la vie commune du cloître. Leur condition ne fut pourtant point assimilée à celle des moines, et on ne leur interdit ni le droit de propriété personnelle , ni celui de porter . des habits de toutes couleurs et des fourrures de gris et devoir. En ce temps-là fut sans doute bâti, auprès de la cathédrale de Soissons , un cloître ou maison commune pour les clercs auparavant dispersés dans la ville : les legs considérables faits par Gharlemagne aux églises de tout TEmpire , furent employés en partie a des constructions de ce genre. La cathédrale ellemême fut reconstruite à cette époque, et, vers Tannée 815, fut dédié Tédifice qui remplaça la primitive église St-Gervais , et qui fut remplacé à son tour par la cathédrale actuelle. Cet édifice , chose assez singulière , était tourné vers le midi et non versTorient*.
' On pense que la première église on oraloire de Si-Ger-
L^aùtorité des évéques reçut de ces concfles une puissante impulsion :..cette autorité arait toujours été crois>3ant sous le règne de Gharlona- Ifne ; le grand Karl, fort n^al secondé par la plu- .part de ses ducs , comte» et vicomtes , çtait contraint de prendre presque tous ses. cQftimiswires impériaux entre les évèques et les abbés ; U se iiait si pt u aux magistrats laïques , qu^il aiitarisa , en toute espèce de procès , l'appel du tribunal (in <:omte au tribunal de Téyéque, subordpfu^nt
vaù occDpait en partie rempUcement de la nef actuelle : le clianoine Cabaret (Mém* MSS.) dit tfvî'en. fouillant un peu avant sousle pavé de la cathédrale , depuis le premier pilier du clocher jusqu^à la chapelle du Sacré-Cœur, on découvrit des ifondations , des bases de colonnes, qui semblaient aroir été destinées à supporter lUiB çonstraotion peu élevée et; de médiocre étendue. Cabaret Rattache au souvenir 4e cet <6difioe primitif, un vieil usage de réalise de Soissons j celui de chanter une messe quotidienne, durapi Foptave de St-Gorvais et St-Protais , devant un autel élevé dans la tribune de Torgue, usage qui subsista jusqu^en 1752. St-Gervais devait tancher primitivement au mur d*enceinte de la ville romaine, de la PetUe^Ciièi si celte enoeiote * comme on Va p?«sé, nç fu^ élargie qi^^^sious C|ifi)rlesle' Chai]|v^ , le voisinage 4es murailles de la ville explique le motif qui fit tourner réalise vers le midi ; en la tournant vers J'orient, son portail eût fait &ce au mur d'enceiote. Pour fixer le temps où fut dédiée cette seconde église, nous avons suivi dom Grenier, qui , dans son MS. intitulé Pagm Suesêonious, rapporte la date de 815 d'après un pieus monument^ qu'il aurait dû désigner, à la vérité, d'une manière uu peu plus précise.
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ainsi la juridiction barbare à la juridiction chrëiienhe et romaine. Aucun pontife ne fit plus pour le pouvoir du clergpé que ce chef séculier de réjgflise. Lodhumg-le-Pieux , que nous nommons Louis* le-Débônnaire , et qui hérita, en 614, du royaume des Franks et du titre âHemf^eur des Romains , poursuivit avec zèle Toeuvre de la réforme ecclë-* siastique: ce fut ce qn41 comprit le mieux dans les exemples glorieux et difficiles que lui avait laissés son père^ deuti conciles tenus à Aix-la-Chapelle en 816 et 817, reprirent et complétèrent les dispositiens des assemblées de Tan 813. Tandis qu'Amalariud, diacre de Téglise de Metz et depuis archevêque de Trêves , rédigeait la nouvelle règle Ae% chanoines^ au nom du concile, Bénédictus ou Saint- BeAÉioit d^ Atnane dirigeait la réformation de l'ordre monastique , qui s'était bien relâché de son institution primitive formulée au VP siècle par le prenûer Sainl*Benoit. Les chanoines n'eurent point k se plaindre de la sévérité des nouveaux réglemens, du moins quant à ce qui concernait leur nourriture ; car on leur assigna des rations quoti^ diennes qui donnent âne effrayante idée de l'appétit caHonicd au IX'' siècle. Chacun avait droit à quatre livres de pain et six Uwes de vin par jour dans les pays vignobles tels que Reims et Soissons, avec la viande à proportion ; on doit supposer^ pour l'honneur des clercs soissonnais , qu'ib faisaient quelques largesses aux pauvres sur ces énor^ mes portions congrues.
Le rétablissemelit de la discipline et de la vie claustrale, accrut beaucoup Timportance de k charge de Yéconome du chapitre de Soissons. Véconome^ qui fut plus tard qualifié de prévôt j tenait le premier rang entre les chanoines ; c^ était lui qui veillait à la nourriture et à T entretien de ses collègues, et à r exploitation des propriétés de FégUse. Une autre dignité du chapitre soisaonnais , celle de chantre^ date vraisemblablement du même siècle : selon toute apparence , les chantres furent les héritiers du directeur de Técole de chant , établi k Soissons par Charlemagne , et à qui on avait pu donner en bénéfiae quelque portion , du bien de Téglise soissonnaise. Peut-être la maison de l'aumône^ à la place de laquelle fut construit THôtel' Dieu, au Xlir siècle, ne fut-elle pas non plus aatérieure à cette époque , le concile d' Aîx , en 816 , ayant prescrit a tous les évéques d^insUtuer près de leurs cathédrales des hôpitaux dotés aux^dépeus de r église diocésaine ; cependant, comme les propriétés des temples payens avaient été généralement attribuées aux églises chrétiennes , on peut croire que cet emplacement avait passé immédiatement des mains des prêtres d^Isis entre celles des disciples de Sixte et de Synice.
Dans ce même concile d'Aix fut dressé un état des monastères de Tobédience impériale, ainsi que de leurs devoirs envers l'empereur : on les divisa en trois classes ; ceux qui devaient le service militaire et des dons^ c^ est-a-dire des impôts quelconr
ques ; ceux qui devaient seulement des dons ; ceux qui ne devaient que le tribut de leurs prières. St- Médard figurait parmi les plus favorisés , et n^était assujéti à atumnes contribuUons pécuniaires ou milice , ce qui n avait été accordé qu'à un petit nombre^ dit le chroniqueur Frodoard : Tabbaye Notre-Dame , au contraire , devait dons et service militaire, particularité assez curieuse pour un couvent de femmes. Ce service était proportionnel au nombre de manses ou mandrê qu^on possédait : on devait fournir un guerrier pour trois manoirs. Ces distinctions s^ effacèrent sous la féodalité, où la condition des bénéfices et seigneuries ecclésiastiques, se rapprocha progressivement de la condition des fiefe, et T exemption de tous dons et impôts se généralisa en même temps que T obligation du service militaire.
Un autre capitidaire^ auquel Fauteur de l'Histaire Ecclésiastique (Fleury) , assigne la date de Fan 822, rétablit là liberté des élections épiscopales , et statua que les évéques seraient désormais choisis par le clergé et le peuple de chaque diocèse entre les clercs diocésains, conformément aux sacrés canons sans cesse violés par les rois fitanks. La liberté des élections ne fut formellement abolie que sept siècles après , par le fameux concordat de François T'.
Les premières années du règne de Louis - le - Débonnaire virent , pour ainsi dire , Fapogée de Féglise soissonnaise, ou du mcMns des deux grandes
abbayes^, St-Médard et Notre-Dame : grâce aux dons immenses du pieux monarque , ce dernier mon&stère était bien dédommagé de ne point partager les exemptions de St-Médard ; Louis , et avant lui Charlemagne , avaient gratifié Notre- Dame d'une multitude de villages, de manoirs, de eenges , enfin de propriétés et de revenus de tout genre, épars dans la Gaule depuis leRbin jusqu'aux pays d'outre-Loire. Les princesses du sang kaVolingien , qui se succédèrent durant près d'an siècle dans le gouvernement de eette abbaye, lui attiraient de continuelles marques de la faveur des souverains. Ghisèle ou Ghisla, sœur de Charlemagne, que ce grand homme , selon le témoigiiage d'Ëginhard , admait arnime une sosur et révérait comme une mère^ fut abbesse de Notre-Dame, depuis la fin du YIIP siècle jusqu'au commencement du IX% après avoir refusé d'épouser le fils de l'empereur d^Orient , et le fils de Diderik ou Didier, donner roi des Lombards; elle était en même temps abbesse de Chelles. Les plus illustres personnages de l'époque, les papes Paul I* et Adrien!" l'évéque-poète Théodhulf, etc., ont porté deOhisèbe le plus honorable témoignage. En 804 , Ghisèle étant tombée malade en son abbaye de Ch^ les-sur-Mame , l' empereur son frère , qui venait d'arriver de Kiersyà Soissonsavecle papeLéonlIl, quitta tout pour accourir auprès d^elle , et ne rctomna trouver k papeà Sl-Médard qu après avùir joui de l'entretien de Ghieèle , disent les Annales
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de Metz , et s^étre assuré qa^elle n^était plus en danger. Les soucis de la politique n^étoufférent jamais les affections d^ famille ni les instincts du cœur chez le héros frank*
Glttsèle mourut six ans après (velrs 810), et eut pour héritière dans la dignité abbatiale , sa cousins-germaine Théodrade, fille d^m frère de Peppin-le-Bref^ et sœur de Tabbé Adelhard et du comte Wala, qui jouèrent un si grand rôle dans les* événemens de ce temps. Théodrade était veuve lorsqu'elle s^^iferma dans le monastère de Notre- Dame , et elle y éleva sa fille Imma , qui fut abbesse après elle en 846 , sous Charles-le-Chauve. Toute cette branche des Karolingiens s'éteignit à l'ombre des cloîtres de St-Benoît ; car le fameux Wala prit aussi la robe noire des Bénédictins et fut le successeur de son frère Adelhar<d comme abbé de Corbie. Paschase-Badbert , célèbre écrivain , théologien et historien du IX** siècle, qui succéda dans le monastère de Corbie à Tabbé Wala , et qui était Soissonnais , avait été nourri entre les moines du petit moûtier de St-Pierre , dépendance de Notre- Dsune , par la protection des princesses Ghisèle et Théoduskle ^ et tonsuré devant l'autel de la Ste- Vierge dans l'église de l'abbaye. Il a laissé d'intéressantes biographies d' Adelhard et de Wala : son style est nombreux et riche d'images, et sa latkaité est assez élégante eu égard au siècle ; c'était un théoh>gîen subtil et bizarre , qui se complaisait à débattre les questions les plus abstruses et les {dus
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^obscures. Celui de ses ouvrages qui eut le plus de retentissement fut son traité de l' Eucharistie ^ où il soutint la doctrine de la transsubstantiation dans le sens du réalisme le plus matériel , affirmant que le corps de J.-C. , dans l'Eucharistie , était le même qui était né de la Vierge, qui avait été crucifié , et qui était ressuscité , sans auoun voile ni figure ; il eut pour principaux adversaires le fameux Jean-Scott Erigène , et Ratramn , moine de Gorbie. Paschase écrivit ensuite un traité sur V accouchement de la Vierge^ pour prouver que J.-C. D^avaitpas été mis au monde de la même manière que les fils des hommes , et il dédia cet étrange ouvrage à la bienhevreu^e mère , la vénérable matrône du Christ, Théodrade , son ancienne bienfaitrice : il fit hommage plus tardàPabbesse Inuna, fille de Théodrade, dW commentaire sur le psaume 44, rempli de louanges hyperboliques touchant la pureté et la sainteté des nonnes de Notre- Dame, quHl appelle les fleurs de l'église et les citoyennes du cieL
« Autant de fois , dit-il , que j^ entre en esprit dans Féglise de Notre-Dame , il me semble voir Téchelle de Jacob dressée vers le ciel, et les anges montant et descendant vers vous en ce lieu ,
qui est sans doute la porte du ciel La
providence a placé votre demeure d^une manière vraiment fortunée au milieu de Soissons. Vers Torient, vous voyez Téglise de St-Médard pleine de confesseurs et de martyrs : derrière vous , au sep-
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tentrion, est T église cathédrale dédiée à St-Gervais; vers le midi, celle de St^Crépin et de ses compagnons de martyre, vos apôtres et vos patrons. • • Vous êtes établies entre tous ces sanctuaires conune pierre angulaire dans Tédifice spirituel de la Sainte-Eglise , et pour garder et défendre la ville de Soissons. C^est pourquoi vous faites bien d^élre exactes à. veiller la nuit^ et à louer Dieu sans cesse et sans jamais interrompre l'office , puisque assurément c^est durant ce saint exercice que vos larmes et vos gémissemens pénètrent le ciel. »
Li^abbaye de Notre - Dame était considérée comme une espèce de chef-d'ordre des Bénédictines , une ruche de la discipline monacale , selon Texpcession de Paschase ; un essaim de cette ruche, une petite colonie religieuse fut transplantée des bords de TAisne dans la Germanie, en Tannée 830, par r empereur Louis-le-Débonnaire^ qui fonda un monastère à Hériword, dans le comté de Ravensperg, sur le modèle de Notre-Dame de Soissons.
Mais rintérét que peuvent offrir les annales de Notre-Dame , pâlit devant l'illustration historique de St-Médard, qui fut tour-a-tour le séjour favori de Louis-le-Débonnaire, et le théâtre de ses malheurs. Cette abbaye allait toujours croissant en richesse et en puissance : Charlemagne lui avait montré beaucoup de bienveillance ; il avait confirmé ou renouvelé, à la prière de Tabbé Ur^ion ,
Tahcienne préc&ption d'imntunité accordée par Cblother I""^ lors de la fondation , et , de plus, il avait donne à St-Médard la seigneurie de Vic-sur- Aiâlle, Ou du moins ïintorisë §a fille Berthe à faire cette donation \l Tabbaye. On dit que le grand Karl donna en outre à St-Médard Tabbayé de St- I)x)natien et St-Bogatiên qu^il avait fondée dans le pays Nantais, et cjui renfermait alors 70 moines. Peu de mois aptes la ftiort de Charlèmagne, un de ses principaux conseillers, Leidrad," archevêque de Lyon , abandonnai les honneurs et les travaux de la dignité archiépiscopale pour finir sa <îarrière, Sous Fhabit de Bénédictin, parmi les moines de St-Médard. Léidrad avait été un des sigfïataires du testament de Charfemagne. Mais ce fut sous l'abbé Hildwin , successeur d^Ursion* , que St-Médard atteignit sa plus haute splendenr : Hildwin, archt-chapelain du palais impérial, siégeait ïe premier entre tous les abbés deTEmpire, et régissait k la fois les trois grandes abbayes deSt-Denis , St-Médard et St-Germain-des-Prés. Le crédit dont il jouissait auprès de Tempereur Louis ^ rejaillissàft sur St-Médafrd, et Taneien palais de Crouy
' S*jr la foi d'une vieille chronique {eh^onioén novadidense), on a préiondu' qa6 Hugaeft r ^Is de Gharlcmagne , avait été abbé de St-Médard entre Ursion et Hildwin. Les auteurs du Gallia-ChrisHana Tout e'ffaeé avec raison de la liste des abbés. Hugues , tonsuré eu Ô22 par ordre de Louis -lô -Débonnaire, étaiCà peine adolescent lorsque Hildwin parvint à la dignité abbatiale.
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redevenait iine des. principales résidences royales. Dès les premières années du gouvernement 4^ Hildwin , les fondemens d^une seconde église furent, jetés dans Tenceinte du monastère, au nordest de la vieille basilique de Ghlother et de Sîghehert : ce monument, dédié à la Saintq-Trinité , h la bienheureuse Marie et a tous les Saints , surgit rapidement de terre avec sa haute façade et ses deux tours surmoAtées de flèches , dont les bases s^arrondissaient en globes , a la manière des minarets orientaux ou des modernes clochers germaniques et slaves. Ce$ globe^ furent entourés plus tard de Isprges coiurounes fleurdelysées ^. La princesse Berthe , soeur de Louis-le-Débonnaire , seconda les travaux de Hildwin ,en dpi^ant à la maison (casa) de- St-Médai:d sa villa de ^Pemeuilsur-Oise (£^nogillum)j pour que tous les revenus et produit3 dç çettts propriété fussent; employés auo! f/uminçtirea pu au^ autres usages de T église de la Trinitç. G^ét^ajit alors la coutume que çeï^ qui octroyaient quelque bien-fonds fi une égU^ç y CQ|isery^^es^t le bien donné k«r vie dujrauit à ùtrç de bfnéfice^ pu reçussent de çf ttç église quelque îiutre béiiéftçe ep réçoi^pçu^.e* Berthç rççut donc de r^^bbé ^1 des luoine^ Ifi villa de Cuchery ^ Cusçhi-
' Koas avons tiré grand parti poar nos descriptions de S|-Médapd iL\i\ tableau très curieux , oonsery^ à la bibliothèque de la ville de Soissons. C'est une vue, à vol d'oiseau, de cette abbaye telle qu'elle était dans toute aa splendeur , avant l'irréparable désMtro de I56S.
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riacum) en bénéfice viager , moyennant un cens annuel de onze sous d^argent payables le jour de la fétedeSt-Mëdard*.
Peu après la donation de Berthe, dont la charte est de Tannée 824, Hildwin fit le voyage de Rome en qualité de Missug dominictis , avec Lothaire (Lother ou Ludher), fils aîné de Louis-le-Débonnaire et son associé à l'Empire. Il contribua puissamment a rétablir Tordre k Rome et dans ritaltc centrale, qui avaient été bouleversées sousTorageux pontificat de Paschal I''. II obtint Tamitié du pape Eugène II, qui iconfirmk le privilège de St- Médard, renouvelé récemment par l'évêque Rothad; les abbés de St-Médard faisaient ainsi renouveler de temps à autre et V immunité royale qui les exemptait d'impôts , et le privilège épiscopal qui les soustrayait k Tautorité diocésaine. L'évêque Rothad , dans son privilège , dit que les rois avaient élevé si haut le monastère de St-Médard, qu'ils le mettaient au-dessus de tous lesKéux de son droit (sui juris).
Une véritable passion de reliques régnait alors dans la chrétienté: les églises s'arrachaient les unes aux autres avec une sorte de fureur les ossemens des martyrs et des confesseurs. Hildwin , saisi du désir de procurer à son m^onastère quelques insignes reliques^ et fort de l'appui des empe-
' La charte de Berthe w trouve dans les historiens des Gaules et de la France^ t. vi, p. 661 .
rcurs Louis el Lolher, résolut de mettre à profit son voyage de Rome et Tamitié du pape ; à peine de retour a Soissons, il envoya en Italie le second dignitaire de St-Médard, le prévôt ou administrateur Rodwki , pour solliciter d^Eugène II le corps de St-Sëbastien , martyr célèbre de la fin du IIP siècle. Rodwin, homme tagace et à qui personne ne pouvait être comparé pour V astuce et le génie , dit la légende soissonnaise ^ , obtint , non sans peine , Tobjet de sa requête ; mais il ne s^en contenta pas, et il vola le corps du pape St-Grégoire-le-Grand , en corrompant les gens qui le gardaient , puis il revint triomphalement en France avec sa capture. Tel est du moins le récit d^Odile ou Odilon, moine de St>Médard , qui a écrit au commencement du X* siècle V Histoire de la translotion de St-Sébasiien et St-Grégoire , et qui glo-rifie le pieux larcin du prévôt comme la plus^ belle action du monde. Mais les légendaires romains ne conviennent nullement du fait : ils prétendent au contraire avoir dupé les Franks et conservé ,<lans la métropole du catholicisme , et/ les reliiques de St-Grégoire et celles mêmes de StSébastic^n. Des écrivains charitables ont tranché la question en
' lAher de iranslaHone reliquiarum S. Sebasiiant^ etc.— - Inier acia SS. Ord. S. Bened. pars. 1, sœe. 4, pag. 387. Presque tons let détails que nous donnons sar les ëvënemens dont St-Médard fut le tliéâtre sons Louis- le -Débon oaîre, sont tirés de ce livre.
avançant que Rome etSoissonss^etaient partagé la dépouille des deux bienheureux.
Quoiqu^U en soit , et quels qa^ eussent etë les vrais habitant des corps rapportes par Rodwin , les saintes reliques, suivant le mpine Odilon, arrivèrent a Soissons le 9 décembre 829 , précédées par le bruit des miracles qui avaient signalé partout leur passage. On leur fit une entrée plus que royale : le clergé diocésain, Pévéq^e ^ tête , les congrégations monastiques, et tQuti^ lapopulation, sortirent au devant des hôtes vénérables, qu^ amenait le prévôt Rodwin ; aprèjs une double station à la Mère-Eglise de St-Gervais et à Tabbaye Notre-Dame , les cùTps mints furent conduits à $t- Médard, qui' devait être, leur den\wre, et déposés dans la crypte de la vieille église, près delà tombe du célèbre évêque de Noyon. Le cuiH dç St-Sébastien acquit i«Eie popularité singulière dans tout le nord de la GiaaLe: des miUiers de pél«riw accoururent pripr devant les tombes de St-^Médard; les donatiooDts se multiplièrent , et le monastère reçut bientôt une illustre visite , qui fut pour lui la source de nouvelles prospérités. Le dévot empereur Louis , aocompagné de sa seconde femme , cette belle Judith qui excita de si terribles tempêtes dans FEmpire des Franks, vint fêter la Pâque de 827 au pakis royal de St-Médard. A la troisième borne milUaire {t^tio lapide) avant d^arriver au monastère , il se dépouilla de la pourpre royale, ôta sa chaussure et continua sa route pieds
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nus avec sa femme , pour témoigner leur respect au grand martyr Sébastien. Judith, en apprenant le but du voyage desonmari, avaitété saisied^une cruelle anxiété. Elle avait ouï dire que maints pécheurs, pour avoir négUgé de chercher le remède salutaire de ia confession et de la pénitence avant de se présenter en ce. lieu , s^ étaient vus forcés par une puissance irrésbtible de révéler publiquement l«urs crimes : la belle impératrice ne se sentait pas la conscience en repos , et ne pouvait pourtant réfuser de suivre son époux. Après bien des hésitations , elle se décida , quoiqu^il lui en coûtât, à confier le mystère de ses fautes à de vénérables prêtres ; car c^était assez la coutume en ce temps là de se confesser secrètement a plusieurs prêtres. Puis , elle fit beaucoup d^aumônes ainsi que d^ autres bonnes œuvres , et accompagna courageusement Tempereur.
Le révérendissime abbé Hildwin les alla recevoir hors des portes de T abbaye avec tous ses moines, et ramena le cortège au chant des hymnes sacrés vers la tombe du martyr. Âpres s'être prosterné la face contre terre, après avoir prié avec ces effusions de larmes qui sont si faciles et ^abondantes dans l'enfancé'des nations, comme dansl'enfance des individus, Louis et Judith entrèrent au logis royal pour reprendre les omemens impériaux; puis on chanta une messe solennelle en Thonneur daaiartyr, et, quand on lut TEvangile, Louis prit de ses propres mains un magnifique calice d'or avec
306 HISTOtHB
sa patène , marques du monogramme de son père le grand Karl, et les consacra au saint. Il offrit ensuite un livre d^Evangiles écrit en caractères d^or, et recouvert de lames de même métal ^, un encenson; d^or du poid9 de qua/rnnte-huit sioles (on ne connaît pas avec certitude la valeiir du sicle), et une foule de riches dons.
Judith, qui n^était peut-être pas bien remise de sa frayeur, travailla de son côté à gagner la faveur des saints par de riches présens , et Tabbé Hildwin, grâce à la munificence de rimpératrice, fit , dit-on, forger trois châsses d'or pour St*Sébastien, St-Grégoire et St-Tiburce, autre bienheureux dont la possession n'a pas été moins contestée à Soissons que celle des deux précédens , et trente et une châsses d'argent pour le reste des nombreuses reliques que possédait encore Tabbaye. Hild- ^vin fit fabriquer de plus une couronne d^argent d'une grandeur prodigieuse, portant , en guise de fleurons, des candélabres et des statuettes desaints,
' Ce précîeax manuscrit a été conservé dans le coavent deSt-Médard jasqa'à la révolution: il avait perdu seulement ta couverture de lames dW, que Tabbé Ingramu avait remplacé, en 1168, par une filigranne de vermeil. Ses innombrables miniatures ;< sont travaillées, » dit le chanoine Cabaret (M^m. JlfiSlS.), «avec tant d'art et d'intelligcnce qu'il n'y a pas une colonne ni une page qui se ressemblent. » L'Evangile de Louis-le-Débonnaire disparut lors de la destruction des restes de St-Médard. On le croit passé en Angleterre.
et il Tappendit dans le chœur de la basilique de St* Me'dard*.
Loois-Ie*Débonnaire, dans une nouvelle visite y au mois d^aoùt suivant, donna en outre k T abbaye de St-Medard le couvent royal de Choisy^ Sept cents familles de serfis ou de colons appartenaient à ]9L villa et au couvent de Ckoisy. (c Au nom de notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ, est-il dit dans la charte de donation , Hludowious (Louis), par Tordre de la divine providence , empereur auguste. Quoique les offrandes des fidèles aux lieux vénérables oii reposent les corps des saints ne pui»^ sent tn rien servir à Taccroissement'de lagloire des bienheureux , il est certain toutefois que lesdites offrandes serviront grandement au salut de ceux qai font hommage de l^urs biens a la mémoire des martyrs , parce qu à Tàide de tels dons sont nourris les pauvres et les indigens qui ne possèdent pas de quoi vivre«
« C^est pourquoi étant venus prier auprès du corps très précieux* de St-Sébastien , -et mettant nos soins à ccnMruire depuis las fondemens et a décorer l'église érigée en Thonneur du bienheureux Médard et du très glorieux martyr Sébastien,
' Elle ftit enlevée, en i5M, par les soldats de Tempereur Cliarleft-Qoint.
* G allia Chriâtiana , C. x, Propineim RemênHê InHrU' menfa , coL 95. D. Bouquet recnle celle donation jtMqu^au nMÏa d^aoùt 828.
nous lui avons donné des ornemens d^or enrichis de pierreries pour célébrer les messes solennelles, et il nous a plu, pour le parachèvement dudit œuvre, Tentretien des luminaires , le soutien des pauvres et la réception des hôtes , de conférer quelque chose de nos biens propres à St-Sébastien« Nous donnons donc au bienheureux Sébastien notre monastère de Ghoisy dans le pays de Noyonnais, bâti en Phonneui: de St-£tienne premier martyr, avec tout son trésor et son mobilier , ses élises, maisons, bâtimens, villages., terres cultivées et incultes y vignes, bois, prés, pâturages, eaux, moulins , et la foret dite Feruga^ etc. ; en sorte que ceux qui gouvernant Tabbaye oii repose le corps dudit bienheureux , niaient point la puissance de céder le monastère de' Ghoisy II qui que ce soit en bénéfice ou: a loyer (m t4«timman#î). • • Mais que les abbés de ladite abbaye de St-Médard et St-Sébastien pourvoient à entretenir a Ghoisy une congrégation suffisante pour y rendre pleinement a Dieu le devoir de la sainte religion. •• »
Les termes de cette charte constatent Tépoque à laquelle la vieille église dédiée à la Vierge, a St- JPierre et à St-Médard par Ghlother et Sighebert , trop simple et trop resserrée désormais , fut rasée pour faire place à la vaste basilique karolingienne, dont les quatre tours, élevant dans la nue leurs flèches hardies , dominèrent pendant huit siècles la plaine et la cité de Soissons. Une d^s légendes de St-Médard, écrite à la fin du IX' siècle , dit d'ail-
leurs en termes exprès, que la . première église fut détruite de fond en comble^ et relevée plus magnifiquement sur déplus vastes proportions {in mammoo^Ttib^ït/). L'assistance impériale permit de pousser rapidement cette importante entreprise. La face de Tabbaye St-Médard fut entièrement renouvelée par Hildwin : durant la construction . de la basilique de la Trinité et la reconstruction de la principale église, il fonda encore , dans Tabbaye , le collège des clercs réguliers de la Sagesse Divine (Agia-Sophia) qu'on appela depuis les chcmoines de Ste-Sophie , institués pour administrer les sacremens aux pèlerins cpii affluaient au tombeau de St'Sébastien. Ces chanoines, au nombre de douze, furent exemptés par le pape Eugène II du droit de circade^^ ainsi que de l'obligation de comparaître aux synodes épiscopaux , et soumis exclusivement à la juridiction de l'abbé de. St-Médard. Hildwin bâtit probablement pour eux une nouvelle église ; mais la position de cette église au midi de la grande basilique et auprès du palais royal , auquel elle attenait (inhœrebat) , (suivant le vieil historien de la translation de St-Sébastien)^ a fait présumer avec assez de vraisemblance qu'elle tenait la place de la chapelle ou oratoire primitif des rois mérowingiens.
La collégiale deSte-Sopbie ne fut jamais du reste
' Cens qae les évéqaes eiigeaîent des églises lorsqa*ils parcouraicnl {circuibani) leurs diocèses.
un édifice assez ccmsidérable pour avoir d'autres rapports que son nom avec Tillustre basilique de Constantinople, quoiqu^en ait dit la tradition, qui prétendait que la Stc-Sopbie de Soissons avait été construite sur le plan de celle de Bysance ^.
Cestsurle seuil de la chapelle Ste-Sopbie que Tempereur Louis s^arréta un jour, en s^écriant comme le psalmiste : <c Voici mon repos dans les siècles des siècles ; ici habiterai-je parceque je Tai choisie? »
Outre la grande basilique, la Trinité et Ste-Sophie, on dit qu^il y avait^ encore dans les murs de Fabbaye quatre autres églises: c'était une ville entière, une véritable cité monacale , avec son palais royal et son palais abbatial, ses sept églises, ses cloîtres immenses, ses longues rues oii logeaient le peuple des serviteurs et la foule des hôtes et des pèlerins^ son école pubUque où Ton enseignait les sciences divines tt humaines , ses préaux, ses jardins, ses vignes, ses quatre cents religieux, qui ,
' On ne comprend pas que le chanoine Cabaret, dans ses mémoires MSS. renrplisd^aillears de recherches întéressan^ tesetdejudieiea0esobservation8,ait pu confondre Ste-Sophie et la Trinité, qui étaient situéçs aux deux extrémités opposées de i'enccinte de l'abbaye. Les monumens originaux et les oiwrages des Bénédictins ne permettent pas ' d'équivoque à cet égard. Voy. Liber de Translatione, etc.; dans les jicta ord, Benedict,; le livre de PaJatûs Regum, dans la J)ipfomaHque de Mah'ûlon , art. SueMsionense ci S. Medardi paîatia; le Galiia Chriaiicma^ t. ix, col. 407-41 2, etc.
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se succédant nuit et jour par troupes dans le chœut de la grande église , faisaient monter ycrs le ciel un concert éternel de louanges (Jatu perennis) ; mais aussi avec ses sombres tours et sa geôle destinée à une célébrité lugubre ! A l'imposant aspect de cette abbaye répondait l'étendue de ses possessions : sept abbayes lui forent unies et incorporées * ; autant de prieurés et de prévotés et deux cent vingt paroisses^ villages , fermes et manoirs , dont plusieurs devinrent des fiefe , relevaient de l'abbé deSt-Médard, qui les régissait en toute juridiction spiritueUe et temporelle ; les faubourgs de St-Médard ou de Crouy, de St-Laurent et de St- Waast faisaient partie de sa seigneurie.
La concession du droit de battre monnaie, aussi rare alors qu'il fut commun plus tard sous la féoda^ lité, mit le comble aux grandeurs et aux prospérités de St-Médard: l'empereur lui octroya la monnaie publique avec ses coins et le monétaire (trapèzet€Jun)pour servir perpétuellement au culte du martyr Sébastien^ ; c'est-à-dire qu'il mit l'atelier monétaire du palais de St-Médard sous la direction de l'abbé, lui céda le bénéfice de la fabrication de la monnaie , appelé seigneurage , et l'institua direc-
' St-Serenus dans le pays de Troyes ; St>Donatien dans te pays Nantai») Matval dan* le Maine ; Sl-Ëtienae deiCboisy ; St-Pierre de Retonde ; la Croii-St-Oaea, et Sté-Marie ea Aquitaine.
* Liber de Trauslaêione S. Seboêtiani^ etc.
teur , possesêetir et propriétaire de la monnaie ^ qui continua cependant de porter le monogramme du souverain sur sa face, tout en prenant , sur son rey ers Y le nom du patron de Tabbaye'. Iln^y avait alors, entre les monastères de la Gaule, que St- Martin de Tours et peut-être Tabbaye de Corbie qui possédassent un pareil privilège.
Mais les orages qui commençaient à boulever< ser TEmpire retentirent bientôt dans les cloîtres de St-Médard. Tous les ressorts de la monarchie franke se détendaient entre les impuissantes mains de Louis-le-Débonnaire ; les diverses populations
' « Je sais convaincu que tous les privilèges donnés aux évéques et abbés paf Louis-le-Débunnaire , Gharles-le- GhaiiTe et ses successeurs immédiats , ne confiaient que le monnayage royal* et ne permettaient pas à ces prélats de battre nominalement une monnaie épiscopale ou abbatiale. » Lelewel*, Numismatiq, du Moyen- Age. Cette opinion d'an illustre numismate concorde avec rexistencc du denier d^argeut gravé dans le livre de Leblanc {Traité des monnaies royales)^ et qui porte sur sa face le monogramme de Karloman (fils de Louis-le-Bègue) , avec ta légende : Grà'jtiaDi Rex, et, sorle revers, une croix avec la légende: SanctiMbdardi Monbta. Duby (monnaies des ducs, comtes, etc) cite deux pièces de billon, marquées toutes deux, sur la face , d'une croix entre deux croissans , avec la légende: S. T. S. Medârdus, et, «iét le revers y d'une crosse abbatiale entre deux bannières ou panouceaux , avec la légende : S. Se- BASTiAN. sans nul insigne royal. Ces deux pièces sont évidemment postérieures à la première, etapparti^nent àTépoque de Tindépendance féodale et de b ruine des Karolingieris.
agglomérées sous le sceptre impérial , tendaient à rompre le lien d^mie unité factice ; les leudes et les grands officiers aspiraient à Tindépendance ; les hommes les plus distingués du clergé luttaient au contraire pour le maintien de Tceuvre de Charlemagne , et s'irritaient de se voir si mal secondés par le faible empereiu* , entièrement livré h Tinflaence de sa femme, qui , par un sentiment assez excusable chez une mère, n'avait d'autre politique que rintérét exclusif du petit prince Karl ou Charles (le Chauve). Les partisans de la civilisation et de l'unité avaient suggéré à Louis l'établissement d'une constitution impériale jurée solennellement par l'empereur, les évéques et les leudes à Âix-la- Ghapelle en 817 : cette constitution , en vertu de laquelle Lother , associé à l'Empire , devait avoir pour héritage tout le pays frank (Neustrie, Austrasie, Burgondie et la plus grande partie de la Germanie) avec l'Italie et la suzeraineté sur les royaumes d'Aquitaine et de Bavière , fut violée par Louis, qui démembra le pays frank pour faire un royaume à son dernier fils Charles. La discorde éclata bientôt avec violence, et Hildwin, comme l'illustre Wala et la plupart des dignitaires ecclésiastiques, entra dans la faction de Lother contre Judith et Charles. Les principaux membres du clergé ne craignirent pas d'encourager la révolte des enfans contre leur père : l'impératrice Judith, accusée d'adultère avec le comte Bernhard, caméner du palais impérial, fut enlevée et enfermée de
force dans un couvent, et Tempereur lui-même se vit quelque temps retenu par Lother et ses deux autres fds, Peppin et Louis, dans une sorte de captivité. Cependant, un plaid gfenëral des prélats et des leudes ou barons, ayant été convoqué a Nimégue, et la division s^étant bientôt mise entre les vainqueurs^ l'empereur reprit son autorité, et priva Lother de l'association a l'Empire. Hildwin s^était rendu au plaid avec .beaucoup de gens de guerre, et plutôt en équipage de chef de parti, que de chef des pacifiques disciples de St-Benoît : Tempereur lui reprocha vivement cet appareil hostile , le dépouilla de sa charge d'archi-chapelain et de ses abbayes, et l'envoya en exil au monastère de Corvey, au fond de la Saxe (an 830). La disgrâce de Hildwin ne dura pas long-temps : ce prélat fut rappelé en France l'année suivante , par le crédit du jeune Hincmar^ depuis archevêque de Reims , qui avait été élevé à 8t-ï)ertîs sous les auspices de Hildwin et qui le suivit en exil avec un généreux dévoue-' ment ; Hildwin fut remis en possession des abbayes de St-Denis et St-Germain, mais il ne recouvra pas St-Médard, qui avait été donné à l'archevêque de Lyon , Agobard *. On dit que Hildwin fut pourtant inhumé dans le chœur de la grande basilique <Ju^il avait réédifiée*. Louis-îe-Débon-
* Frodoard, Eccles, Remens, Histar.j lib. ni, c. 1. Mabilloii, Annales ord. S. Bened. Sœcul. 4.
* S, Dubreûil, Hist, de Sl-Germain-des-Prés.
naire Tavait charge de recueillir toutes les traditions relatives a Tobscure légende de Tapôtre de Paris, et c^est Hildwin qui a imaginé la chimérique identité de notre St-Denis avec Denis Faréopagite.
Les tempêtes politiques ne tardèrent pas a se renouveler plus terribles : Judith avait ressaisi tout son pouvoir sur Tesprit de son époux; Lodier et ses frères Peppin d^ Aquitaine et Louis de Bavière reprirent les armes p(mr V unité et la paiœ de VEglùe et de V Empire , disaient-ils, et le pape Grégoire lY , profitant de T occasion pour élever la tiare pontificale au-dessus de la 'Couronne impériale, vint ayçc Lother d^ Italie en Gaule , dans l'espoir de rétablir la constitution de 817 : le pape et les prélats les plus éclairés identifiaient Funité de rÉglise avec Funité de F Empire; maïs, en croyant soutenir cett^ noble cause , ils ne furent que les instrumens d^ambitions égoïstes et criminelles. La rébellion des princes eut plein succès : le malheureux monarque, trahi par ses leudes, abandonné de son armée dans les fameux Champsdu'Mensonge (Lugenfeld, en Alsace), fut forcé de ^e livrer a la discrétion de Lother, que les leudes proclamèrent, empereur a la place de son père (juillet 833). Bientôt les moiiies de St-Médard virent arriver leur bienfaiteur, non plus comme autrefois environné d'une pompe impériale , mais traîné captif à la suite d'un fils dénaturé. Lother ordonna qu'on gardât étroitement son père dans
le monastère de St-Médard \ envoya son jeune frère Charles au couvent de Prum ou Pruïm dans les Ardennes, sans toutefois le faire tonsurer y et passa le reste de Vété a chasser dans la forêt de Cuise et les autres grands bois de la contrée , en attendant le moment d^un plaid qa'il avait convoqué à Compiègne pour le mois d'octobre.
(c Entouré d'une cohorte ennemie , dit Louis dans le livre du mbineOdilon^, je fus mené au monastère des saints mes seigneurs ; et , parcequ'i/^ savaient que j'aimais grandement ce lieu , ils pensaient que ie désespoir m'induirait peut-être à y déposer volontairement les armes (^ quitter l'épée pour le froc, a se faire moine). Après m' avoir resserré dans \a geôle publique*, afin d'effectuer ce
' Astronom. vita. Hludowici Pft, xlviii.
^ Lii. de Trofislaiione S. Sibetstiani, etc., c. àk\ Conq^^ Ho domni Hludowici, etc. Le moine Odiion met dans la boache de Louis lui-même le récit de 8ch malheurs.
' Ctistodia publica : cette geôle appartenait au fisc, au palais royal, et non à Pabbaye : elle était située près de la basilique de la Trinité, par conséquentdans la partie septentrionale de Tenclos de St-Médard,et assez loin du palais qai s^étendait vers le midi. Elle dépondait probablement du second palais on corps de liàtimens que dom Germain Brice pense avoir existé vers le nord-est de l'eRceinte, et qui faisait le retour d'équerre avec le premier. Voy. le livre de R9' gumpalaiiis. art. Medardense palaiium. On montre encore aujourd'hui, comme la prison de Loois-le-Débonnaire, deux cellules demi-souterraines, qui sont un peu an nord-est de la crypte de la grande église et au midi de remplacement
^vCils avaient frauduleusement médité, ils chargèrent certains de leurs affidés de m' annoncer que ma femme était morte , et que mon innocent enfont, mon petit Karl , celui qui m'était le plus affectionné entre tous , avait été tondu et aggrégé à Tordre des moines. Â ces nouvelles , ne pouvant plus cohtenir ma douleur, privé que j'étais tout
où fut la basilique de la Trinité : cette position concorderait assez avec le récit du légendaire Odilon; ces caveaux ont certainement été nne prison ; mais il n'est pas facile de comprendre comment on y aurait érigé un autel et une chapelle : la cellule du fond où Ton suppose qu'habitait Louis, n'a pas quatre pieds de large sur sept à huit de long; elle renferme deux encoignures dont l'une pouvait contenir un lit, Tâ^tre servait de garde* robe ; le premier caveau , où aurait été la chapelle, où se seraient tenus les gardes , etc., B^est pas plus grand. L'entrée de la principale cellule et sa fenêtre sont en ogive, courbe architecturale qu'on n'employait point encore au IX* siècle dans les constructions de pierre ou de brique. La tradition n'est donc point fondée; mais la vé* ritable prison de Pempereur dut être fort prés de là. Quant aux deux vers touchans gravés en caractères gothiques, avec quelques abbréviations , sur le mur de la cellule du fond :
Hélas je suys bien prins
de douleurs que j'endure
Morrir me conviendroit la
peine me tient dure.
Ils sont postérieurs do six ou sept cents ans pour le moins à Louis-le-Débonnaire, qui parlait la langue tudesque et non le franj^is du XV* siècle. C'est tout simplement la plainte de quoique pauvre moine condamné au cachot. Ces verSj que nous rapportons pour la première fois dans leur intégrité , ont été défigurés par Ler&oine et autres.
ensemble de mon royaume , de ma femme et de mon enfant, je pleurai pendant beaucoup de jours, et je me sentais peu-à-peu consumé d^une langueur mortelle, pour la grandeur de ma tristesse. Je ne pouvais avoir d'autre consolateur que Dieu, parce que mon abord et mon entretien étaient interdits à tous : Taccès de Téglise (la grande église St-Médard) ne m'était permis que rarement, et on ne me laissait communiquer avec les frères (les moines) que sous la surveillance rigoureuse des gardes. J'allai donc au saint lieu découvrir la plaie de ma souftrance à de, sages médecins : je les suppliai de m'obtenir quelque soulagement de leurs êeigneurs {&\'M^éA2çcà etStrSébastien), et de celébrer des messes, avec un redoublement de ferveur^ pour le repos de ma femme , que je croyais enlevée à cette vie. Lesquels, compajtissant a mes afflictions et à mes misères , me promirent la grâce du Tout-Puissant par l'intervention des saints qu'ils servaient, et, ainsi reconforté par eax> je fus reconduit et réintégré dcms les cachots trop connus de ma prison {inantris ergastuU).».. »
Il passa la nuit suivante en prière dans V oratoire ( la basilique ) de la Trinité , voisin de la prison.
he lendemain , c< quelques-uns des frères , qui avaient épié les bruits du dehors , continue- t-il , m'écrivirent l'état réel de mes affaires par l'entremise de Hardwîn, qui avait coutume de chanter la messe tous les jours devant moi , (dans l'intérieur de la prison). Tandis que, suivant l'usage, j'oflFrais
à Hardwin des oblations (hosties) afin qu^il les immolât (consacrât) k Dieu pour le salut de ma femme, lui, me serrant la main sans être tu, me dit de regarder derrière Tautel. Après le sacrifice, quand tous Furent sortis, je restai seul , et, ramassant une cédule jetée dans la chapelle (jsacello) , j'appris que ma femme vivait, qu^on n^ avait rien exécuté de funeste contre mon fils Karl, que nombre de gens se repentaient déjà d'avoir ainsi rompu leur foi et de m' avoir fait défection, et que de fiers courages se concertaient pour le rétablissement de mon règne. »
Louis repoussa donc les insinuations des agens de Lother, et n^ endossa point la robe monastique : sa résistance excita Lother aux résolutions extrémes du plaid de Compiègne. Le pape Grégoire , et Wala, le grand abbé de Corbie, après les événemens du Champ-du-Mensonge, étaient partis pour ritalie, bien désabusés sur le compte de Lother et de ses fauteurs , et ne voulant plus avoir rien de commun avec upe faction qui 2i\hit pourvu à tout, hors aux intérêts de Dieu et des gens de bien , dit Paschase Radbert dans sa Vie de Wala : les rois Louis de Bavière et Peppin d^Aquitaine , soit remords de leur conduite envers leur père , soit jalousie contre leur frère aine , montraient des dispositions alarmantes; Lother voulut frapper un grand coup , et mettre F empereur détrône dans l'impossibilité de remonter sur le trône, en le fai. sant condamner, par les évêques réunis à Compiè-
gne, à une pénitence perpétuelle (on sait que les pénitens ne pouvaient ni porter les armes ni prendre part aux affaires publiques). Les archevêques de Reims et de Lyon , Ebbe (ou Ebbon) et Agobard , et d'autres prélats , dévoués a Lother par système, par passion ou par intérêt personnel, dominèrent le synode ; peu les contredirent, dit Fauteur de la Fie de Louis-le-Pieux ^ et la plupart donnèrent leur assentiment, de bouche sinon de cœur, aux résolutions adoptées contre le prince déchu. Les évêques déclarèrent que le seigneur Lodewig\ ayant laissé dépérir Théritage du très grand empereur Karl son père, et scandalisé TEglise en mille manières , avait été déposé dé TEmpire par un juste jugement de Dieu , et lui envoyèrent utie députation qui l'avertit de penser a ses fautes et de prendre une bonne résolution touchant le salut de son âme. Louis, étourdi d'une telle admonition , demanda du temps pour répondre : le délai expiré, tout le synode se transporta auprès du prisonnier de St-Médard. Le faible et malheureux prince , après quelque résistance , courba la tête devant les déclamations menaçantes des prélats, et promit d'acquiescer a leurs conseils et de subir leur sentence. On l'obligea d'inviter lui-même Lotherà se rendre près de lui avec les grands pour accomplir
^ Hludowiouê , Chludowicus; Lodewicuê, Ludewicui\ rien Ti'e«t plug variable que l'orthographe latine de ce nom dans les chroniques contemporaines.
leur réconciliation et pour entendre prononcer Tarrêt sacerdotal.
« Le seigneur Lodewig, venant donc en la basilique de Ste-Marie , St-Medard et St-SébasUen , en prësénce d^un grand nombre de prêtres, dé diacres et autres clercs^ en présence aussi du seigneur Lother son fils et de ses grands , et d'autant de peuple qu'en pouvait contenir F église, se prosterna sur un cilice étendu à terre devant le saint autel , et confessa devant tous avoir mal géré la charge h. lui confiée, et avoir, parsa négligence, induit lepeupie en grande perturbation^. » Les évéques alors lui ei^'oïgnirent d'avouer en détail tous ses péchés, et lui mirent en main un écrit composé de huit articles, qui renfermaient la substance des griefs allégués contre lui.
Parmi ces griefs figuraient des actes vraiment condamnables, mais fort anciens et expiés autrefois par une pénitence publique subie avec un vif et sincère repentir : entre les autres chefs d'accusation, le seul grave était la violation du pacte solennel de 817. Louis lut tout haiit sa condamnation , se confessa coupable de tout ce qui lui était reproché, puis rendit aux évéques , pour que la mémoire en fut conservée, la charte de ses péchés et de sa confession^ laquelle ils déposèrent sur V autel \ Louis ôta son baudrier, signe de la vie laïque et
^ Ada exauctoraHonis Ludovici PU; ap, Sirmond, t, n
Conciliorum Galliœ^ p. 560.
326 HISTOIKE
guerrière , et , se dépouillant de Thabit séculier ^ reçut des ëvéques la robe grise de pénitent ; après quoi on le reconduisit dans son cachot. II n'y resta que peu de jours : Lother ne voulut pas remettre à d'autres qu'k lui-même la garde du royal captif ; se défiant peut-être de Rothad II , évéque de Soissons , qui avait succédé récemment à Rothad P, et qui, vraisemblablement , avait figuré parmi la minorité opposante du synode , Lother craignit que Louis ne fût enlevé par quelques-uns de ses fidèles; il vint à St-Médardj et emmena. son père de vive force à Compiègne *, puis à Aix-la-Chapelle, après que le plaid de Compiègne eut été dissous le jour de la St-Martin.
De surprenantes nouvelles arrivèrent bientôt à Soissons, et réjouirent les aniis que Louis avait conservés dans la ville et dans Tabbaye: Tétrange cérémonie de St-Médard , loin d'écarter sans retour du trône ce prince infortuné, lui en rouvrait Taccès, grâce à l'indignation excitée dans les esprits par une scène si odieuse. Les rois de Bavière et d'Aquitaine s'armèrent pour délivrer leur père : Lother , assailli à la fois au nord et au midi , fut obligé de relàchei* l'empereur et le jeune Karl , de renoncer à l'Empire et de se retirer en Italie, après avoir obtenu , avec la paix , le pardon de Louis, qui, s'étant fait relever de sa pénitence par les évé-
* Annales Bertiniani, dans les Histor, des Gaules et de h France, t. vi, p. 19ô.
ques fidèles ou ralliés à sa cause , avait repris ses armes et sa femme. La révolution qui rendit le sceptre a Louis fut aussi prompte que celle qui le lui avait arraché, et, quoique Louis fut peu enclin à la vengeance , une réaction inévitable frappa ses persécuteurs. L'archevêque Agobard et d'autres prélats très compromis se réfugièrent en Italie près de Lother , et Tabbaye de St-M édard fut, à ce qu'il senoible, donné à un certain Rodhulf, qui , du moins, en était abbé lorsqu'il fut promu à l'arche* vêché de Bourges, dans l'année 840^. Ebbe, archevêque de Reims, que la faveur de Louis avait tiré de la poussière et qui s'était montré le plus violent ennemi de son bienfaiteur, enleva tout ce qui se pouvait emporter des trésors de l'Eglise de Reims, et tenta de se retirer chez les Normands (les Danois) ; mais il fut arrêté dans sa fuite par Rothad , évêque de Soissons , et Erchenrad , évê* que de Paris, dépéchés a sa poursuite par l'empereur, et, l'année suivante (an 835), Ebbe et Agobard furentdégradés de l' archiépiscopal au synode de Thionville , qui annula tous les actes dii synode de Compiègne.
La paix publique ne dura guère : Louis n'avait de pensées que pour l'établissement de son dernier fils , et sacrifiait son propre repos aussi bien que l'intérêt de l'État , a la grandeur de ce jeune
' Codex MS, iS. Michaëlis-de-Monte^ cit.apud Gall, Christ, t. IX, coL fclS.
prince ; ce né furent^ pendant deux ou trois ans , que partages et remaniemens 4e TEnifâre , où le vieux monarque sMvertuait a grossir le plus possible le lot de Karl. IlTavait proclamé roi deNeustrie et de plusieurs provinces austrasiennes , burgondiennes et germaniques, dans un plaid tenu à Kiersy en 838 : le roi d^ Aquitaine étant mort sur ces entrefaites , Louis voulut encore ajouter ce royaume a la part du fils chéri ; mais les Aquitains se révoltèrent en faveur des jeunes enfans de leur roi défunt, et le roi Louis de Bavière s^ insurgea de son côté contre r empereur.
Louis-le-Débônnaire , qui guerroyait alors en Aquitaine, quitta ce pays pour marcher contre le roi de Bavière : il passa par Soissons, et alla encore une fois prier devant la tombe de St-Sébastien ; ce fut avec une tristesse profonde et des pressentimens de mort que le vieil empereur fit ses adieux à ce jnoûtier qu'il avait tant aimé et où il avait tant souffert. Il tourna maintes fois la tête vers Tabbaye, et fondit eh larmes quand ies clochers eurent disparu à Thorizon. Le prévôt de St-Médard, Theuther , homme très fidèle en toutes choses^ qui escortait Tempereur et chevauchait à côté de lui, s^efforça, en pleurant lui-même, de conso- 1er son empereur ^ et lui demanda la cause de C0tte grande affliction.
Louis , sachant que ces pa/roles sortaient d'un ùosur fidèle^ ouvrit le sien a Theuther : — Tu sais, lui dit-il, combien j'ai affectionné ce lieu , que je
D£ SOISSOIIS. 329
ne dois plus revoir, ainsi que me Ta révélé le saint martyr. Je lui ai voué un vam , dont les troubles de mon Empire ont empêché TefiFet , et , si je n^apprébendais cpie mes ennemis ne me l'imputassent à crainte, ou plutôt (cbose bien plus à redouter ! ) que le Tout-Puissant ne désapprouvât Texécution de mon vœu, j'eusse déjà déposé ici les armes , la pourpre et les insignes impériaux. Maintenant que dois-je faire , accomplir mon vœu ou continuer de régir TEmpire chrétien qui m'a été commis par Dieu?
— Ton ^œu est bon , très glorieux César ; mais la volonté de Dieu est meilleure. Il est grand sans doute de renoncer au siècle et à ses biens pour ton salut, mats il est plus grand de veiller au salut de tous... Ce* qu'il y eut de plus admirable dans le Christ ) ce fut de mourir pour ses serviteurs. Il vous sera donc glorieux de combattre , s'il le faut, jusqu^à la mort pour le troupeau que le Christ vous a confié ! (liber de. translatione , etc.) »
Louis , ranimé par ce conseil et renonçant au dessein de prendre l'habit monastique, dit adieu au prévôt et aux frères qui lui avaient fait cortège, et s'éloigna par la route d'Âix-la-Chapelle et du Rhin.
Cet adieu^ comme Louis l'avait pressenti , devait être étemel : Louis, usé par le chagrin et traînant avec lui une maladie incurable , ne survécut que peu de mois à son passage à Soissons, et trépassa dans une île du Rhin auprès de Mayencc , le
20 juin 840, quittant avec joie une existence {deine d^ orages et de douleurs.
DHmmenses bouleversemens suivirent la mort de Louis-le-Débonnaire : durant trois années, rempereur Lother , roi d^Austrasie et d'Italie , le roi de Neustrie Rarl ou Charles*le-Cbauve, le roi de Bavière et de Germanie, le prince Peppin d'Aquitaine, s' arradièrent les lambeaux de FEmpire des Franks, et les populations passèrent tour-a-tour d'un prince à l'autre au gré des ducs , des comtes et des leudes. Dans les derniers mois de Tannée 840 , les leudes neustricns , convoqués à Kiersy par CLarles-le-Chauve, jurèrent de repousser l'invasion de Lother, qui menaçait en ce moment la Neustrie ; mais ce serment fut fort mal tenu , et , Lother ayant pass.é la Meuse avec de grandes forces, tout le pays au nord de la Seine se déclara pour lui. Avec Lother revint l'archevêque de Reims, Ebbe , qui avait été dégradé et envoyé en exil à Fulde lors de la restauration de l'empereur Louis: les évéques de la province rémoise réinstallèrent leur métropolitain , et ce même Both^d , évéque de Soissons, qui avait été un des auteurs de la déposition d'Ebbe, présida la cérémonie dç réhabilitation, en qualité de premier suffragant de la provihce (décembre 840).
Après l'efiProyable journée de Fontenailles , qm anéantit l'élite de la race franke et couvrit de 80,000 cadavres les plaines de l'Auxerrois , Charles, vainqueur de Lother grâce à l'assistance du
roi de Germanie, reparut au nord de la Seine et traversa Soissons au mois d'août 841. u Comme il approchait de la ville de Soissons, raconte Fhistorien contemporain Nithard {lib. S), les moines de St-M ëdard allèrent à sa rencontre , le priant de transférer les corps de StrMédard , St-Sébastien , St-Grégoire, St-Tiburce, etc., etc., dans la basilique dont la reconstruction était déjà très avancée (maainid eœ parte œdificata) ; il agréa leur demande, et s'arrêta en ce lieu. » Les reliques furent donc enlevées de la crypte ou église souterraine , et transportées dans la grande église, par le roi et ses léudes , en présence de soixante-deux archevêques et évêques. Charles porta lui-même sur ses épaules la châsse de St-Médard^. Ce fut ainsi qu^on solennisa la dédicace de la nouvelle basilique (27 août 841). Les légendaires ne man(|uent pas de rt'later à cette occasion force miracles attribués à St-Sébastien , dont la renommée effaçait celle du vieux patron de Tabbaye. St-Wouèl, à ce qu'il parait, n'avait pas confiné tous les diables au fond de sa tour, car les esprits immondes avaient gra/nd pouvoir deçà et delà la rivière d'AisnCy dit naïvement Dormay; ils s'étaient inféodé la rivière, noyaient ceux qui la voulaient traverser , et , secondés apparemment par la maladresse des architcfctes , empêchaient qu'on ne jetât un pont entre la ville et le bourg St-Waast. St-Sébastien leva
' Gallia Chrisliana^ 1. 1\, col. 406.
r obstacle, et un comte Brodwin érigea , dit-on , deux colonnes de pierre en Thonneur du saint sur le pont que sa protection avait aidé à bâtir. C'est la plus ancienne tradition que Ton ait conservée relativement au pont d'Aisne.
La guerre générale se termina par le traité de Verdun (août 843), qui , tout en laissant le vain titre d'emperqur l».Lother, mit réellement fin à cet Empire d'Occident qu'avait relevé Charlemagne : aucun lien hiérarchique n'attacha plus désormais à l'empereur les autres rois franks ; mais ces rois ne s'étaient émancipés delà suprématie impériale que pour voir à leur tour leur autorité s'aflEaibUr graduellement dans leurs propres états , devant Tindépendance croissante des ducs , des comtes , de tous les grands bénéficiaires. Les ^«rmes d'ordre et de civilisation semés par Charlemagne dépérirent promptement; tous les liens sociaux et politiques se relâchèrent ; l'égoïsme anarchique et la force brutale régnèrent seuls, comme aux jours des Mérowingiens , et les ténèblres couvrirent de nouveau l'Occident.
La Neustrie et l'Aquitaine étaient demeurées à Charles-le-Chauve : Ebbe, trop compromis dans h faction opposée pour pouvoir rester à Reims , avait suivi Lother en Italie; ^nle déposa une seconde fois , et , dans le concile de Beauvais , en 845, Hincmar, élu archevêque à la place d'Ebbe , reçut l'ordination des mains de l'évêque de Soissons. La civilisation, ranimée par le grand Karl,
s'éteignait rapidement : ceHiticmar, qu'on regarde comme un des plus illustres personnages du IX* siècle , était déjà inférieur en lumières aux grands hommes de la cour de Charlemagne ; il fut un des principaux soutiens de Tinsiitution barbare des épreuves par l'eau, par le feu ^t par le duel^ combattue naguère avec tant de bon sens et de logique par Farchevéque dé Lyon , Âgobard , qu'on regrette d'avoir \u jouer un rôle si actif dans les tristes scènes de Compiègne et de St-Médard. Ce fut peut-être du temps de Hincmar, que s'accrédita une superstition qui rendit l'église de l'abbaye Notre-Dame très' célèbre au Moyen-Age : comme Sl- Draosin était toujours fort honoré à Soissons et dans toute la contrée, quelque homme d'armes qui se devait battre en duel s'avisa . sans doute d'aller passer la nuit en oraison près du tombeau de cet évéque , et remporta ensuite la victoire , dont il décerna pieusement la gloire au saint. Ladessus, ons^imagina qu'il suffisait, pour triompher dans tout combat j^udiciaire,. de faire la veillée des armes devant le sépulcre de St-Drausin ^ en sollicitant les prières et l'intervention des nonnes de Notre-Dame auprès de leur bienheureux fondateur. Durant plusieurs siècles, les chevaliers qui devaient combattre pour leur propre compte , et les champions de profession , qui faisaient métier de se battre pour les femmes, les vieillards, les enfans, pour tous les gens f»ésaignés et imbécilles aux armes , affluèrent dans l'égfise de Notre-Dame : on y ve-
nait non-seulement de tous les points de la France et des Pays-Bas, mais d^ Italie, d^ Allemagne et d'Angleterre. Les légendaires ne nous disent pas ce qui advenait lorsque les deux champions recouraient également à Tappui du bienheureux. Le rédacteur des jécteê de St^Dratmn , qui écrivait à la fin du IX'' siècle ou au commencement du X% a le premier parlé de cette coutume , laquelle existait par conséquent dans le cours du IX* siècle*.
' Aeta S. Drausiiy Duchesne, Seript, rer. francic,^ t. i. Les auteurs du Moyen^Age renferment de nombreuses allusions à cet usage. Anne Comnène, dans son Alexiadif raconte que , lorsque les chefs de la grande armée croisée allèrent saluer Pempereur Alexis , en passant près de Gonstantinople pour entrer en Asie , le monarque grec reçut cette visite assis sur son trône et environner de toute la pompe impériale. Un chevalier français (Robert, prévôt royal de Paris), se plaça sans façon sur le trône à côté de Tempereur. Gomme pn voulait le faire retirer : — Voilà, s'écria-t-il, un plaisant rustre que cet hbmme là, de s^assëoir tout seul pendant que des gens comme nous sont debout ! — Et qui êtes- vous donc? lui demanda Alexis. — Qui je cuis? répondit le chevalier : il y a dans mon pays an fooùr Her où tous ceux qui se doivent battre en champ-clos vont passer la nuit en oraison : j'y suis allé , et pas un homme d^armes, de toute la France , n'a osé se présenter contre moi. Voilà qui je suis! » Villebardouin rapporte ailleurs que ce moAHeréiskii celui de Notre-Dame de Soissons. Voy. aussi Jean de Salisbnry ; episi, 159. Le tombeau devant lequel veillaient les champions, n'était sans doute pas le sar-
Les conciles et les plaidé annuek furent frécpemment assemblés dans le Soissonnais sous le règne de Gharles-le-Chauve : à ces conciles n^assistaient plus que les ëvéqùes des prpvinces comprises dans le royaume de ce prince ; en 840 , les évéques jugèrent à Kiersy le. Saxon Gottschalk , moine d^Orbais dans le diocèse de Soissons , qui arait puisé, dans Tétude des livres de St-Augustin, une croyance fataliste sur la double prédestination des hommes au paradis et à Tenfer, et professait a ce sujet des doctrines qui approchaient de celles que prêcha Calvin sept siècles plus tard. Gottschalk, qui ne voulut j^amais se rétracter , fut condamné comme hérétique, battu de verges et emprisonné pour le reste de ses jours. La dureté des châtimens corpoi'els employés a l'instigation du métropolitain Hincmar, fut vivement blâmée par beaucoup d'évéques et d'abbés qui inclinaient aux sentimens de Gottschalk. Hincmar, prélat d'humeur violente et despotique , passa sa vie en querelles avec les papes, les évéques de sa province , les clercs de son église, et tout ce qui était au-dessus et au-des-
cophage romain que noat avons décrit aa chap. 2. Patchase Radbert , qui a tant célébré les louanges de Tabbaye , ne dit pas on mot de ce monument ni du prétendu tombean de St-Wonêl. Yoy. sur ce sujet une dissertation du P. SpiridionPoopart, publiée en 1,700. Le chan. Cabaret, dit, avec assez de vraisemblance , que ces deux tombeaux furent placés dans Téglise Notre-Dame après sa reconstruction au XII* siècle.
SOUS de lui. Il avait dégradé de la prêtrise tous les clercs ordonné» par son prédécesseur Ebbe, dam Tintervalle du rétablissement de cet archevêque à sa seconde déposition : ces ecclésiastiques en appelèrent k uii concile qui se réunit dans la basilique de la Trinité (la seconde église du monastère de St-M«dard), en Tannée 853. Leur déposition fut ratifiée par rassemblée, ce qui n'mipécha pas Vvai d'eux, Wulfad, ci-devant prévôt de TEglise de Reims , d'être nommé bientôt après abbé de St- Médard, en remplacement de Hildwin II , neveu de Hildwin l'ancien et arcfai-chapelain de Charlesle-Chauve.
L'année précédente (852), Peppin, petit-fils de Louis-le-Débonnaire , fait prisonnier tandis qu^il disputait l'Aquitaine & Charles-le-Chauve, avait été amené a Soissons, et son sort fut débattu dans un plaid de leudes et d'évéques : afin de recouvrer son héritage paternel, il avait recouru à des moyens odieux , et il avait appelé a son aide les bandes dévastatrices des Normands payens ; on le tonsura ; on le força d'endosser la robe noif e de St-Benoft , et on le confina dans le monastère de St-Médard sous la surveillance spéciale de deux frères. Msus Peppîn ne tarda pas a corrompre ses gardiens et à s'évader pour reprendre sa yie aventurière qui se termina par une mort misérable. Les moines qui avaient favori$é sa fuite et tenté en vain de la partager, furent chassés du couvent par leur abbé et leurs frères^ puis traduits devant le concile de853,
qui les dégrada de prélrise, et les relégua dans des monastères éloignés de Soîssons.
Une afiFaire bien plus grave que celle des clercs de Reims ou des moines de St-Médard , ne tarda pas à troubler le Soissomiais : vers Tannée 858 , un curé du diocèse ayant été surpris en flagrant délit avec une feinme et mutilé parle mari ou par les parens , Tévéque Rothad crut devoir déposer et remplacer cet ecclésiastique , conformémoit à la décision d*un concile où se trouvaient trente-trois évéques. Le métropolitain Hincmar , qui n^avait point assisté à cette assemblée , crut ses prérogatives attaquées par R'otbad, et, embrassant avec son emportement ordinaire la cause du prêtre fomicateur, il fit arracher de Fautel et jeter en prison le successeur que Fé véque de Soissons avait donné à ce curé. Hincmar n^avait voulu qu^entrainer Rothad dans une lutte inégale, pour accabler ce vieux prélat qui résistait avec fermeté au despotisme de Tarchevéque , tandis que les autres suFfragans de Reims courbaient la tête. Rotbad ayant refusé d'adhérer a la rékïtégration du prêtre déposé, Hincmar, dans un concile provincial réuni en S61 dans Téglise du monastère St-Crépin, suspendit Vévéque de Soissons de la communion épiscopale,piûs le cita au çondle national , convoqué Tamiée suivante à Pistes (prés Pont-de-F Arche) par Charles-le-Cbauve : Rothad en appela au pape ^^ns attendre lajséntence du concile ; le pouvoir papal avait grandi depub un siècle , et Hincmar
n'osa le braver ouvertement ; il éluda Tappel par un subterfuge assez misérable. Bothad, sur le point de s'acheminer vers Rome, avait adressé à un évéque de ses amis une sorte de mémoire (aliquot capitula) qu'il le priait de communiquer aux autres évêques pour dissiper leurs préventions. Cette pièce tomba entre les mains de Hincmar ^ qui prétendit que Rothad avait par la renoncé k son appel et accepté la juridiction du concile : on signifia donc à Rothad l'ordre de ne pas quitter Soissons, et on le retint comme prisonnier dans sa propre cité épîscopale , en attendant l'arrivée des évêques, qui, à ce qu'il semble, n'étaient plus a Pistes, mais à Senlis. Le concile se transporta au monastère de St-Médard : Rothad refusa par trois fois de comparaître, et, couvert des vétemens épiscopaux, portant en main le saint Evangile et un morceau de la vraie croix ^ il alla trouver le roi au palais de St-Médard pour obtenir la permission de soutenir son appel à Rome. Charles > qui était tout à la discrétion de Hincmar, en référa au concile , et Rothad, réitérant toujours son appel, fut-condamné sans avoir comparu , déposé de son siège , et traîné bratalement dans la prison du monastère, ail on le traita fort rudement afin de l'obliger à ratifier sa propre condamnation , pendant qu'on installait sur sa chaire épîscopale un clerc appelé Enghelmod. Hincmar et lés autres prélats qui avaient dégradé l'évêque de Soissons, expédièrent à Rome l'évéquc de Beauv^is pour demander à
Ïapostoile(apostolu8) de ^ome^ comme on qualifiait alors le pape , de confirmer la déposition de Rothad , et le roi Charles écrivit de son côté au souverain pontife que T église soissonnaise était occupée depuis trente ans par un figuier stérile. Mais les motifs qui excitaient Hincmar contre Rothad, animaient à son tour la cour de Home contre Hinemar : le pape Nicolas V^ voyait dans Farchevéque de Reims un adversaire de Tautorité pontificale, et d^ ailleurs les rapports de ses légats qui pai^couraient alors la Gaule , ne durent pas rengager à céder. Les légats ayant passé à Soîssons avant que le concile se fut séparé , tout le peuple de la cité se précipita tumultueusement au devant d^eux en criant qu^on lui rendit son évéque. , malgré les menaces et les coups d^Erchenrad , évéque de Cbâlons^ qui enjoignait à la fovile de se taire, au nom du roi et de Tarche véque.
Nicolas 1" prescrivit a Hincmar ou de rétablir Rothad sous trente jours, ou de le laisser venir défendre sa cause à Rome. Hincmar ne céda qu^après de longs délais^ et Rothad, remis en liberté en 863 , ne put arriver à Rome qu^au mois de juin 864 ; personne ne se présenta pour soutenir l'accusation portée contre lui , et il fut réhabilité solennellement par le pape dans un concile italien, au mois de janvier suivant, puis renvoyé à Soissons avec un légat du Saint-Siège , qui le réinstalla dans son évêché au printemps de 865. Son rival Enghelmod , auteur d'un poème latin a la louange de
Paschase Radbeit , était déjà mort. Roihad retrouva les biens de son église en assez mauvais état : Enghelmod avait donné mainte métairie en bénéfice à des particuliers , et le toi en avait usurpé d'autres. Le légat était chargé d'obtenir la restitution de ces propriétés^. Le pape ne se contenta pas d'avoir ainsi forcé le superbe Hincmar a plier , et Tarchevéque de Reims eut à subir un nouvel échec l'année d'après , k savoir : le rétablissement des clercs rémois ordonnés jadis par Ebbe , et écartés de la communion de l'Eglise par Hincmar depuis si long-temps. Le pape ayant prescrit la réunion d'un concile gallican a St-Médard de Soissons, en 866 , afin de réviser leur procès , Hincmar feignit de les rétablir de bonne grâce pour éviter d'y être contraint; ce démêlé avait duré plus de vingt ans. Ce fut pendant cette, assemblée que Charlesle-Chauve fit couronner et sacrer en la bâisîlique de St-Médard sa femme Hirmintrude, nièce du célèbre comte Adelhard. Cette cérémonie, qui figure parmi les actes du concile de 866, était bien tardive ; car Hirmiatrude était mariée au roi depuis vingt-trois ans.
La réhabilitation des anciens clercs de Reims avait été due surtout à l'ancien prévôt Wulfad. qui balançait auprès du roi le crédit de Hincmar, et qui, tout interdit qu'il fût des fonctions ecclésiastiques, possédait, apparemment en commande,
' Gallia Chrùtiana^ t. ix, col. 341-344.
Tabbaye de Sl-Médard. Aussitôt après le concile de 866, Wulfad fut élu archevêque de Bourges , et St-Médard passa au jeune prince Karloman, fils de Charles-le-Chauve, qui avait été élevé par Wulfad et tonsuré* C était un étrange abbé ; mais son père fut au moins aussi coupable que lui de ses crimes et de sa déplorable fin : Charles Pavait bit tondre en bas âge , puis ordonner diacre malgré lui par Tévéque de Meaux , contrairement aux canons de TEglise et aux capitulaires de Charlema'gne. Karloman , jeune homme d^un caractère turbulent et farouche, ne se résigna point à son sort; les riches abbayes qu^on lui avait conférées ne le réconcilièrent point avec Thabit monastique ; il jeta le froc, se révolta contre son père, et se mit à la tête de ces pillards qui pullulaient partout , dans Tétat de désorganisation ou se trouvait alors la société. Il fut arrêté , jugé et condamné , en sa qualité de clerc, par trente évêques assemblés a Âttigny (mai 870) ; on le dépouilla de ses abbayes , et on renvoya prisonnier au château de Senlis ^ d'où son père le retira au bout de quelques mois ; mais Karloman s' g^happa derechef , rassembla autour de lui une multitude de bandits , et recommença d^ exercer d^e&oyables ravages dans toute la Belgique, pillant les églises et les bourgades mieux qu^un pirate normand , et menant la vie d'une béte de proie. Il fut repris, traduit devant jun autre concile à Senlis^ dégradé de cléricature par les *évêques des provinces de Reims et de Sens , pusi
livre aux juges séculiers du />/at(/ royal, qui le condamnèrent à mort, comme ayant conjure le délrônement de son père. Sa peine fut commuée en celle de la perte des yeux : Karloman , tout aveuglé quUl (ut^ trouva encore moyen de s^évader , et alla se réfugier chez son onde le roi de Germame, à la cour duquel il mourut peu de temps après (an 873).
Karloman avait ouvert pour la grande abbaye une ère de décadence , qui fut commune a toute TEglise : la force morale du clergé palissait devant la force matérielle des leudes , qui envahissaient de toutes parts les domaines de TEglise, et, durant un siècle entier, St-M édard fut livré en bénéfice ou fiefsi des seigneurs laïques, qui se firent des forteresses avec ses églises , et soldèrent leurs gens d^armes avec ses revenus , tandis que les moines végétaient obscurément sous des doyens , qui géraient le spirittiel au lieu et place des abbés-laïques. Telle fut ausbi la destinée du monastère de St-Crépin , qui , bien qu^eflPacé par la splendeur de St-Médard, possédait encore assez de richesse et d^importance pour «tenter Tavidité des grands: Charles-le-Chauve, en 862, avait donné St-Crépin en bénéfice à son fils Louis ou Lodewig-le-Bègue : les Bénédictins primitifs , .qui s'étaient relâchés de leur règle, avaient été remplacés dans cette abbaye par des chanoines, apparemment lors de la réforme canonicale sous Gharlemagne et Louis-le-Débon-
naire ; les moines y revinrent avant la fin de ce siècle *•
On a conservé un acte curieux du concile de Douzy (an 871), concernant Fabbaye de St-Më* dard : les évéques duroyaume de Charles-le-Ghauve exposent, dans cette pièce, que « leurs bien-aimés fils les moines ayant eu recours a Tautoritë ecclésiastique etàTautorité royale contre les entreprises des hommes cupides^ de peur que \2l pénurie de ressources corporelles ne les détournât du but sacré de leurs âmes , le roi a donc assigné et garanti nominativement aux usages et nécessités des moines , aux réparations et aux reconstructions des bâtimens , etc. , certaines villas ou villages , k savoir: Berny (ou du moins la portion de ce fisc qui n^appartenaitpas aux religieuses de Màrchiens, €t quHl avait lui-même donnée à St-Médard ) , Crouy, Dun-le-Roy, Berzy et son moulin, les deux Marisy, Mercin et beaucoup d^ autres lieux avec leurs églises , maisons , -vergers , jardins , prés , bois, etc. , et serfs des deux sexes , lesquels sont ainsi rangés entre les autres immeubles ; le revenu de trois villiis est assigné au camérier du couvent pour rentre tien de Thabit des moines; le revenu de Choisy avec la neuvième partie du produit de toutes les villas de Tabbaye est destiné à V hôpital des nobles^ c^ est-à-dire au défraiement des nobles hôtes qui visitaient le monastère , et la dime des
« C«/. Christ,, t. IX, col 395.
mêmes villas^ au dëFraiement des pèlerins de moindre condition ; le trésorier , le portier , V hospitalier (le frère chargé de la réception des hôtes) et le camérier seront astreints à donner grand festin et réfection plénière aux moines deux fois par an, dans la huitaine de Noël et de Pàque. Pareil régal et réfection aura lieu, aux dépens des villas de Bemy, Berneuil et autres, aux fêtes de St-Médard, St-Sébastien, etc., et aux anniversaires de la naissance du roi, de ses père et mère, de sa tante Berthe, et de ses enfans, entre autres de Karloman; le revenu de Berneuil servira en outre aux luminaires de Ste-Sophie-la-Basse ^ (la crypte qui était sous l'église de Ste-Sophie) , et de la Sainte-Tri" nité-Haute* Les évéques , confirmant à leur tour \eprécepte royal , qui fut pareillement confirmé par le pape Jean VIII , interdisent , sous peine d'excommunication, à tout recteur du monastère de détourner ces possessions à son profit personnel , ou de les attribuer en bénéfice à qui que ce soit*. )î
Ces prescriptions royales et ces anathémes épiscopaux n'attestèrent que l'égale impuissance de l'Eglise et de la royauté.
On a aussi plusieurs chartes de Charles-le- Chauve relatives a l'abbaye Notre-Dame : la première, souscrite àCompiègne en 846, confirme à
' Cette charte est imprimée dans YHist, de Notre-Dame de Soissone, par dom Michel Germain, p. 432.
la congrégation des religieuses de Notre-Dame le droit de libre élection , et constitue abbesse de ce monastère la princesse Imma, fille de Théodradc, laquelle a été choisie par toutes les soeurs et les autres fidèles chrétiens vivant en ce lieu {pircûm degenttum , c^ est-a-dire apparemment les religieux attachés à Tabbaye), du Taveu de Tarchevéque de Reims et des évéques comprovinciaux. Une seconde charte qui porte la date de 858, renferme une sorte de règlement général touchant le monastère et un dénombrement de ses biens rédigé par ordre du roidansun/?/atV/ a Compiègne. Parmi les propriétés de Notre-Dame figurent Pargny , Charly , Courmelles , Guny , CoUioles, Resson , Aizy, Nanteuil-Notre-Dame , Cliavignon , Villers- Cotteretz, Corcy, Billy, Trosly, Courtegise, etc. ; la rue de St-Pierrc et douze maisons {viansi) en la cité de Soissons. Outre ces biens situés dans le Soissonnais, TOurceois , le Valois et le Laonnois , Tabbaye possédait des métairies et des manscs dans le Maine, l'Orléanais, l'Aquitaine, le pays des Ripuaires (diocèse de Cologne) , le Maës-Wald (environs de Maè'stricht), le pays d'Alsace, le pays de Worms, les diocèses de Metz, deMayence , de Trêves ; mais elle ne devait pas tarder à être dépouillée de la plupart de ces lointaines possessions. Les evéques Rothad de Soissons et Pardule de Laon, et l'abbé deSt-Médard Wulfad furent chargés de régler l'emploi des revenus, et Ton fixa le nombre des religieuses a deux cent seize , des scr-
Tantes cloîtrées ou sœurs converses à quarante , des servantes qui travaillaient au dehors dans le gynécée^ à trente, et à cent trente le nombre des servans du sexe maseulin employés à divers offices au dedans ou au dehors du moétier. Trois mille muids de blé par an étaient attribués à la nourriture de tout ce monde, avec trois cent cinquante muidâ de légiunes, trois cents mesures {pensiones) de fromage, trente sous d^argent par semaine pour acheter des poissons et des œufs , cent muids de graisse pour entretenir les luminaires et préparer les met» des nonnes et de leurs hôtes , deux cents muids de sel, deux mille six cents muids devin , et dix muids de miel qu^ on mêlait avec le vin auxjours de fêtes pour faire de Vhypocras. Le revenu des eillds ou villages de Nesle et de Noyers, contenant soixante-dix-huit manses on maisons de serfs ou de colons, fut laissé a la disposition de Tabbesse , et le revenu du village d'Autresche, avecladime de toutes les autres redevances , fut donné à la porte du monastère y c'est-a-dire destiné à défrayeriez hôtes qu^on recevait dans Yhâpital bâti ^ès de la porte principale.
Enfin, une troisième charte, intitulée Précepte du roi Karl touchant les services et salaires (stipendia) des clercs deSt-Pierre de SoissonSy établit un collège de prêtres, diacres et clercs des degrés^
' Atelier de femmes où 8e filait la laine destinée aux véiemens des religieuses.
inférieurs, au nombre de vingt-cinq , pour servir les saints autels dans le monastère de Ste-Marie de Soissons, y célébrer quotidiennement la messe , etc. Le revenu de la villa de Ghouy et la dîme de Pargny durent subvenir à leur entretien, et la charte royale , mesurant la soif des clercs a leur rang dans T Eglise, assigna une héinine ou trois livres de vin par jour aux prêtres , deux livres de vin aux diacres , une livre aux sous-diacres et autres clercs des moindres ordres^. La date de cette pièce est incertaine : seulement on ne peut douter qu^elle ne soit postérieure au recensement et au règlement général de Fabbaye , dans lequel on ne parle pas de ces clercs. C'est là Forigine du chapitre de St-Pierre- au-Parvis : les clercs ou chanoines remplacèrent les moines établis à St-Pierre lors delà fondation , et desservirent dès-lors Notre- Dame et St-Pierre ; les moines ne furent cependant point expulsés ; ceux d'entre eux qui étaient prêtres devinrent curés des villages soumis au monastère ; quelques-uns continuèrent même à diriger la conscience des religieuses , et à gouverner l'hôpital , de concert avec les frères-servans non prêtres, qui prirent soin , comme auparavant , du temporel de l'abbaye; Villers-Cotteretz , par
' Ces trois chartes se trouvent entre les preuves àeVHiêi. dé Notre-Dame de Saisêons, p. 427-435. Nous ne les avons pas rapportées lextuellement à cause de leur longueur. La ^te de 858, que porte la seconde, est contestée, et doffi M. Germain croit cette pièce de 855 au plus tard.
348 HisTaiRB
exemple , fut occupé par une petite communaalë de religieux: et de frè^es-servans de Notre-Dame.
Suivant une charte souscrite par révêqueRotliad en 869^ Soisssons était alors régi par un comte appelé Bérald , qui laissa son nom à une porte de la ville , aujourd'hui détruite ^ et à une rue qui subsiste encore '• La tradition soissonnaise attribue à Bérald une œuvre beaucoup plus importante que la construction d'une porte et de quelques toises de remparts; on veut qu'il ait été Fauteur de cette troisième enceinte de Soissons , qui remplaça l'enceinte romaine comme celle-ci avait remplacé les murs gaulois , et qui, sauf quelques modifications, subsista jusqu'au temps de Henri IL
Le plus ancien témoignage qui vienne à l'appui de cette opinion ne remonte qu'à la fin du XYP siècle 'y et Ton ne sait s'il avait été puisé dans des
' Cette charte fig^iirait dans le cartulaire de St-Médard ; Toy. MelchiorPegoaolt, Abrégé de VHîst, de Soissons.
* La rue Bérald^ dite par corruption Béra ou Barra, Les restes de la porté Bérald et de ses corps-de^garde, au tentps du chanoine Cabaret, se voyaient encore dans le» jardins de MM. Lebrasseur et Tatûi.
, C'est celui de Michel Bertin , continuateur de VHist. MS. de N. Berlette. Michel Bertin rapporte au comte Bérald Torigine d'une vieille locution soissonnaise , que' les parcns employaient pour empêcher leurs enfàna de sortir ^euls. — Gare-tai de la béte à Béra , elle est dans la rus avec SCS cornes ! Bérald avait, dit-il, un cerf apprivoisé qui
monumens écrits ou seulement dans les souvenirs locaux. Le désir d'épargner k Soissons les calamités infligées à tant d'autres villes par les. pirates normands, engagea peut-être Charles-le-Chauve et le comte Béraldà rebâtir les murs de cette cité. Il n'est guère d'autre époque a laquelle on puisse fixer la construction de l'enceinte qui protégea Soissons durant tout le Moyen-Age* Ce fut donc probablement au IX* siècle que la Petite- fiité franchit la rivière de Crise , qui naguère l'embrassait toute entière , et enferma dans ses murailles quelques portions des faubourgs avec l'église paroissiale de St- Victor, laissant en dehors St-Pierreà-la-Chaux {/ûid calcem^ à l'extrémité , au bout de la ville) ^ et Notre-Dame des- Vignes (tous deux très voisins des remparts) , ainsi que St-Léger , St-MartinetSt-Remy. On a cru que St-Pierre-à4a- Chaux, ( chapitre II , page 64 ) , était un édifice romain, appliqué au culte chrétien dans un temps inconnu, mais on ne saurait se rendre bien compte des modifications qu'il avait subies ni de l'aspect qu'il offrait au Moyen-Age, la plus grande partie de cette singulière église ayant été démolie dès 1550. Notre-Damc-des-Vignes existait avant le VHP siècle^, et peut-être beaucoup plus tôt, comme sem-
couraît libi-cmcnt par la ville , et qui faisait peur aux enfans.
' N. Berlettc (MS. conservé à la bibliothèque de Soissons), rapporte que, lorsqu'on détruisit, de son temps (en
bleraitTindiquer son titre de fille aînée de la cathédrale. ■ L'ancienne église St-Martin , située à quelque distance du cimetière de ce nom , et détruite en 1567, passait pour dater du VHP siècle; c^était la paroisse du faubourg du sud , de même que Fancienne église St-Léger , qui s'élevait dans la plaine de St-Crépin-en-Chaye ^ était la paroisse du vaste faubourg du nord dont il ne reste pas une seule pierre , pas une seule trace! L'époque oii l'on construisit la nouvelle clôture de Soissons fat sans doute fatale au vieux château romain près duquel se déployait le faubourg du nord, et on lui emprunta sans scrupule une bonne partie des matériaux qui servirent à l'érection des tours et des remparts.
L'enceinte nouvelle, partant de la porte Bératd, se dirigeait donc vers le logis des. comtes , qui ne parait point avoir jamaijs changé de place ; elle retournait de là, parallèlement à l'Aisne , jusqu'à la porte du pont, puis jusqu'à la tour Lardier {La/rdier^ peut-être de : Ardere , brûler ; à cause de la tradition qui voulait que le diable y eût mis le feu); elle débordait le mur romain, qui allait de la moderne rue des Minimes droit à l'Âispe ; de la tour
1552); Pancienne église Notre-Dame-de«-Vigne«, pour élever à la place le cavalier de la plate- forme , on trouva dan» là pomme qui surmontait la flèche du clocher, une inscription constatant rérection de cette flèche en 750. Vé^Vm était peut-être fort antérieure à cette flèche.
DE SOISSONS. 35t
Lardier elle gagnait la porte St-Ândré, dite la fatésse-porte depuis sa fermeture au XVI« siècle , joignait la tour Macée (en passant à travers la place Royale et le jardin des Minimes), puis , longeant le coteau où se trouvait alors une obscure chapelle St-Jacques remplacée plus tard par la magnifique abbaye de St-Jean , elle se repliait vers la porte St-Remy, oii fut depuis un égoùt de même nom , allait retrouver la porte St-Christophe , la porte Hozanna^ et se fermait enfin k la porte Bë-
' Qq la nommait Hozanna^ suivant Pancicn rituel de la cathédrale, parceque, le dimanche des Rameaux , le clergé diocésain sortait de la cité par cette porte pour aller en procession de la cathédrale à Notre-Dame-dea- Vignes , et s'arrêtait nn moment en chantant Tantienne Hozanna , pendant qu'on ouvrait la porte. On chantait ensuite la passion à Notre-Dame-des-Vignes, et la tour du rempart la plus rapprochée de ^Notre-Dame^es-Vignes, a conservé le nom de Tour de V Evangile après la destruction de cette église anKY** siècle. Voy. au tome 2* le chapitre intitulé: Soissons au XV^ «iècle. La rué de Bethléem^ que suivait la procession pour gagner la porte Hozanna , fut sans doute appelée ainsi à cause de la cérémonie du dimaniche des Rameaux. La porte Hozanna fut depuis nommée Porte-aujf-Anes ; une charte de Tan 1350, citée par le chanoine Cabaret qui Pavait lue dans le cartulaire delà cathédrale, lui donne déjà cette qualification ; peut-être y faudrait-il voir non pas seulement la corruption du mot Hozanna, mais une allusion à Pâncsse que montait Jésus-Christ lors de son entrée à Jé^ rusalcm, dont la fête des Rameaux est la commémoration. Peut-être l'allusion était-elle traduite en action , et le peuple et les clercs, figurant le cortège du Christ , menaient-ils
raid , après avoir passé entre St- Victor et Nolre- Dame-des- Vignes. La petite rivière de Crise, qui , antérieurement , selon toute apparence , entourait la cité romaine, coula donc désormais dans Pinte' rieur de la ville, mais en communiquant cependant avec les fossés extérieurs et les baignant de ses eaux : le bras principal qui se jetait dans F Aisne près et en dehors de la Tour des Comtes , ne changea point délit ; mais la saignée pratiquée au midi (le long de la rue des Minimes, etc.) fut reculée jus^ qu'à la hauteur des nouvelles tours Macée et Lardicr. L'enceinte du IX^ siècle était percée de sept portes, s'ouvrant sur autant de faubourgs ; savoir: les portes Bérald et Hozanna , sur le grand faubourg St-Lcger; les portes St-Christophe etSt- Remy, sur les deux faubourgs de mêmes noms ^; la porte de la tour Macée et la porte St- André , sur les faubourgs du midi , ou de Crise et de St- Grépin-le-Grand, lesquels se subdivisaient en quatre paroisses , St-Martin, St-André, St-Germain et St-Vierre-le-Fieil ] cette dernière église , par son surnom, semblerevendiquerune origine antérieure à l'époque oîi St-Pierre-a-la-Chaux devint une
des ânes avec eux à Notre-Dame-des-Vignes. Ces sortes de représentations matérielles , qui précédèrent les mystères proprement dits, étaient tout-à-fait dans le goût du Moyen- Age.
* Le faubourg de Sl-R^îmy a été en partie enfermé dan» la ville avec l'abbaye de St-Ji;aD, sous le règne de Henri Ule reste de ce faubourg a disparu.
DE SOISSOXS. 353
église chrëlieime. Enfin , la septième porte ^ donnant sur le pont de TAisne^ établissait les comoni*^ mcations de la cité avec le bourg d'Aisne ou bourg St'Waast, <(u' environnaient les eaux de la rivière, et qui de plus , était peut-être enclos de murailles dès ce temps-là. L'église paroissiale de St-Waast avait, dit-on , remplacé Fancienne chapelle deSt-Adrien: le bourg St-Waast avait deux portes : à Test, la porte Royale , correspondant en droite ligne au pont de TAisne et à Tentrée principale de Tabbaye St-M édard, et, au nord, la porte de Crouy, qui s'ouvrait sur le grand faubourg de Crouy, étendu au loin dans la plaine autour de son église de St^Etienne. Toutes ces églises étaient paroissiales , et conféraient à leurs curés le titre de cardinaux y sauf St-Christophe, petite chapelle dépendant de Notre-Dame-des-Vignes , et bâtie près delaporte Str Christophe, en dedans des murs et à gauche en entrant par cette porte. II n^y avait, dans l'intérieur de la cité, que deux églises paroissiales : St-Victor, situé sur le Marché, à l'entrée de la petite rue qui conduisait à la porte Bérald \ et St- Quentin, près du pont de l'Aisne'.
' St-Victor fut détruit en 1567.
* Suivant Vancien rituel de la cathédrale , le nccond jour des Rogations , le clergé allait en procession à StRemy , àSt-Christophe, à iNotre-Dame-dcs-VignesetùSt-Vic.tor.pnis sortait par la porte Bérald pour aller officier à St-Pierre-àla- Ghaux ; le troisièino jour, on partait de la cathédrnie , on passait la porte de St- Wouël (porte de rue et non de vil!#*),
Ce qui paraîtrait confirmer la tradition relative a la construction de la troisième enceinte sous le comte Bérald, c^est que Saissons ne fut ni pris ni mémie attaqué par les Normands qui saccagèrent alors tant d^autres cités. La situation des états de Oharles-le -Chauve était bien déplorable: on voyait «e répéter dans toute la France occidentale et centrale les scènes lugubres du Y'' siècle , et de nouveaux barbares traitaient la Gaule franke ainsi que les Germains avaient jadis traité la Gaule romaine. Gharlemagne avait écrasé les Saxons et soumis la Germanie payenne au christianisme , mais la formidable arrière-garde du paganisme teutonique était demeurée intacte au fond du Danemark et de la Scandinavie, et les Normands {North^mannen ^ les hommes du nord) vengeaient les Saxons sur les héritiers dégénérés du grand Karl ; leurs légères flottilles remontaient de rivière en rivière jusqu^au coeur de là France, pillant les villes, les bourgades et les métairies , ruinant les églises , brûlant les couvens, massacrant les populations ouïes traînant en esclavage. Comme au temps de la destruction de FEmpire romain , Fimmense majorité des habitans des campagnes se composait de serfs ou escla* ves , et de colons oahôteSy qui, de droit, n'étaient
qui fermait la rue de Mont-Rever8 , et Ton ohantait anc antienne en rhonneur de St-Qaentin devant son église, avant que de descendre sar le pont pour se rendre à St-Médard. Yoy. Dormay ; Hist. de Soisaons , t. 1 , p. 289.
DE SOISSOHS. 355
aasujétb qa^a des redcTances fixes envers leurs maîtres, mais qni, de fait, étaient à peu près assimOes aux serfii et subissaient la même tyrannie. Il n^y avait guère la d^âémens de résistance contre Tétranger: la plupart des villes, amoindries et déchues sous la domination fradke, n^avaient pas beaucoup plus de vitalité ni d^ énergie que les campagnes. Les maux publics tournèrent au profit de Faristocratie terrienne : le pouvoir royal , incapable, dans sa nouvelle décadence , de protéger le pap, avait été obligé d^autoris.er chaque propriétaire à défendre son bien comme il Tentendrait^ en armant ses vassaux et en bâtissant sur son fond s (fundus) des forteresses , des fartés (firmitateà), comme on disait alors*. Les villas^ les métairies de bois et de terre, se métamorphosèrent en tours et en donjons de pierre et de brique, et la France se hérissa de milliers de châteaux-forts , qui dominèrent chacun un certain rayon de territoire , et devinrent autant de baronnies. On peut dire que dès4ors il n'y eut plus de terre sans seigneur ^ selon Taxiôme féodal ; car les petits propriétaires aUodieux furent forcés de reconnaître un suzerain^ de se faire les hommes d'un seigneur quelconque , pour éviter des vexations intolérables et une spoliation presque certaine. De cette époque datent plusieurs des châteaux les plus connus du diocèse deSoissons , tels que la Ferté-sur-Ourcq (la Fcrté-
'EditdePUtes, anS62.
Milon), la femeuse forteresse de Pierrefonds, dont les fondateurs furent d'anciens châtelains de h métairie royale du Quesne {Palcttium Casnum\ près le Gfaéne-Herbelot). NeuiUy-en-Ourceois (Neuilly-St-Front) qui appartenait à Féglise de Reims, fui aussi fortifié vers ce temps par/'oroué (advocatus) qui en avi^tla garde.
La lutte engagée , depuis la première conquête franke, entre les rois qui visaient au rétablissement du régime impérial romain , et les leudes qui voulaient posséder a titre de patrimoine non-seulement les bénéfices terriens , mais les honneurs et ofiices publics, ce long duel delà monarchie et de Taristocratie , entamé par les Mérowingiens, continué par les Karolingiens , se- termina donc sous le petit-fils de Charlemagne, par le triomphe complet des leudes : la caste nobiliaire fut constituée parla transformation des bénéficiaires en barons féodaux et par leur assimilation aux propriétaires suojure ; une révolution simultanée transforma les ducs , comtes, vicomtes, juges, châtelains, de fonctionnaires royaux qu'ils étaieiit en petits despotes héréditaires , assujétis seulement au service militaire envers le roi, le suzerain commun dont Us relevaient tous et dont il reconnaissaient nomina< lement tenir leur pouvoir. Il ne resta dans le domaine immédiat du roi , que quelques villes et quelques districts, dont les comtes, par des circonstances particulières, n'obtinrent point alors Thérédité ; Soissons et Laon furent de ce nombre, et ces
DE 90ISS0NS. ^3
deux cites demeurèrent poar ainsi dire, les derniers asiles de la monarchie karolingienne. Les comtes de Soissons, de la fin du IX* siècle à la fin du X* , ne jouèrent qu^un rôle très-médioci'e : disposant d'assez fiaibles ressources, éclipsés par les évéques et surtout par les abbés laï<}ues de St-Médard etde St-Crépin, ilsn^euroat pas les moyeas de s'approprier leurs comté8.
Un célèbre capilulaire dnplaid de Kiersy , en ^77^ atteste, sinon ^iplicitenient, du moins impli- <;itement , la i:ieûoi^aissance du fait de l'hérédité des offices par Oharles4e-ChauTe , et permet de considérer ce fait comme déjà dominant et ptes* que ifénéral. L'ère féodale était ouverte.
C'était au moment de partir pour l'Italie, que C3barles-le-ChauYe avait convoqué à Kiersy le plaid <m fut rendu ce capitulaire: après la mort de Lother et des fils de Lother, Charles s'était fait prot^lamer empereur et roi d'Italie (janvier 876), étendant jusqu'au Tibre son ombre de monarchie , et il s'apprêtait a passer les Alpes pour combattre les fils de son frère le roi de Germanie, qui lui dispntaiaat la Péninsule italienne.- Il donna, eh partant, a son fils Louis4e-Bègue , un conseil entre les membres duquel figura Hildebold , évéque de Soissons , qui occupait la chaire épiscopale au moins depuis 871 , et qui avait souscrit les actes du concile de Douzy tenu- cette année là^. Ce Hil-
' Dormay, diaprés l'ancien catalogue de la cathédrale ,
livre aux juges séculiers du jt>2atc/ royal, qui le condamnèrent à mort, comme ayant conjuré le délrônement de son père. Sa peine fut commuée en celle de la perte des yeux : Karloman , tout aveuglé quUl fut^ trouva encore moyen de s'évader , et alla se réfugier chez son onde le roi de Germanie, à la cour duquel il mourut peu de temps après (an 873).
Karloman avait ouvert pour la grande abbaye une ère de décadence , qui fut commune à toute TEglise : la force morale du clergé pâlissait devant la force matérielle des leudes , qui envahissaient de toutes parts les domaines de TEglise, et, durant un siècle entier, St-Médard fut livré en bénéfice ou fief)i des seigneurs laïques, qui se firent des forteresses avec ses églises , et soldèrent leurs gens d'armes avec ses revenus , tandis que les moines végétaient obscurément sous des doyens , qui géraient le spirituel au lieu et place des abbés-laïques. Telle fut ausbi la destinée du monastère de St-Crépin , qui , bien qu'effacé par la splendeur de St-Médard, possédait encore assez de richesse et d'importance pour tenter l'avidité des grands: Charles-le-Ghauve, en 862, avait donné St-Crépin en bénéfice à son fils Louis ou Lodewig-le-Bègue : les Bénédictins primitifs , «qui s'étaient relâchés de leur règle, avaient été remplacés dans cette abbaye par des chanoines, apparemment lors de la réforme canonicale sous Gharlemagne et Louis-le-Débon-
naire ; les moines y revinrent avant la fin de ce siècle *.
On a conservé un acte curieux du concile de Douzy (an 871), concernant Tabbaye de St-Mëdard : les évéques duroyaume de Charles4e-Ghauve exposent, dans cette pièce, que « leurs bien-aimës fils les moines ayant eu recours à Tautoritë ecclësiastique et à Tautoritë royale contre les entreprises des hommes cupides ^ de peur que laji^urte de ressources corporelles ne les détournât du but sacré de leurs âmes , le roi a donc assigné et garanti nominativement aux usages et nécessités des moines , aux réparations et aux reconstructions des bâtimens , etc. , certaines villas ou villages , a savoir : Berny (ou du moins la portion de ce fisc qui n'appartenait pas aux religieuses de Màrchiens, et qu^il avait liû-méme donnée à St-Medard ) , Crouy, Dun-le-Roy, Berzy et son moulin, les deux Marisy, Mercin et beaucoup d^autres lieux av^c leurs églises , maisons , vergers , jardins , prés , bois, etc. , et serfs des deux sexes , lesquels sont ainsi rangés entre les autres immeubles ; le revenu de trois villns est assigné au camérier du couvent pour l'entretien de Fhabit des moines; le revenu de Choisy avec la neuvième partie du produit de toutes les villobs de Fabbaye est destiné à V hôpital des nobles^ c'est-à*-dire au défraiement des nobles hôtes qui visitaient le monastère , et la dime des
" G«i. Christ,, t. IX, col 395.
prétend même quHls pillèrent St-M^dard , ce qui est très douteux, car les chroniques contemporaines n'en parlent pas.
Deux ans après , les forces réunies des Konmgs ou chefis normands échouèrent au siège de Paris , défendu avec héroïsme par ses habitans (^e dirigeaient leur comte Eudes et leur évéque G(»s}ui : durant ce long et terrible siège , on apporta et on ensevelit au moûtier dq St*Médard la dépouille mortelle de Henri ou Herrik , duc de Saxe , vaillant capitaine qui avait été tué en secourant Paris à la tête d^un corps de troupes teutoniques* Ce duc de Saxe, que les annales de St^Waast d' Ari^s qualifient de duc des Australiens , est probablement le même Herrik qui tint en commande ou i&én^/ice Tabbaye St-Crèpin-le-Grand, et qui lui octroya plusieurs donations^. Giarles-le-Chauve, son
* GMiflChristianay t. ix, col, 39&. — C'est ce duo Herrik ou Henry qui figure dans le yieux poêmc de Garin-le- Loherain^ publié récemment par M. Paulin Paris. Le poète raconte que Henry, après un grand combat contre les Normands , aux bords de TÂisne , vit Tenir à lui une croix noire qui flottait sur la rivière contre le fil de Peau : Henry pousse son cheval dans le lit de 1* Aisne, et tire de Feau la croii miraculeuse sans se mouiller aucunement:
n Si remporta on monstier SaincUDrosin
(à Tabbaye Notre-Dame) :
Encore y est, oucques puis n'en partit
Veiller y vont encor li pèlerin ,
Cil qui bataille Teulent fêre et fournir. »
fils Louis-Ie-Bègue , ses petits-fils Louis et Karlo* man, étaient tous morts, et tout TEmpire frank de Gaule, d^Italie et de Germanie flottait alors entre les mains du lâche et inepte Karl ou Gharles-le- Gros, héritier de la branche germanique desKaroIîngiens. Charles-le-Gros suivait le ducHerrik avec une nombreuse armée d^Austrasiens et de Germains, et se trouvait à Kiersy lorsque le duc périt , ens'efforçant de jeter du secours dans Paris iP empereur, au lieu de venger son lieutenant et d^accabler les barbares^ traita honteusement avec eux, et leur donna 700 livres d'argent pour la rançon de Paris, avec la permission d^ hiverner en Bourgogne (novembre 886) , puis congédia son armée sans avoir rien fait de bon^ dit la chronique de St- Waast , et alla s^ établir au palais royal de St^Médard. « Il n^avait point encore bougé de ce lieu , lorsque SigFrid (le principal chef des Normands), entrant dans la rivière d^Oise et poursuivant Karl par terre et par eau avec les siens, s'avança dévastant toutes choses parle fer et le feu. L'empereur, quand la fumée des incendies lui eut porté la nouvelle de l'approche de Sigfrid, s'en retourna en toute hâte vers sa terre (son pays natal, la Germanie). Sigfrid, entrant dans le monastère de St-Mé*dard , détruisit par la flamme la très-fameuse église du bienheureux Médard, et les autres églises, et les palais royaux , et les bourgades (le faubourg de Crouy et ses dépendances), et tout le pays envi* ronnant, ayant tué ou réduit en captivité les habi-^
tans de cette terre , et lui et les siens firent tant et de si grands maux quUl n'y eut presque personne dans la contrée, qui se put dérober au tourbillon de cette tempête *! w
Le farouche Normand ne passa point l'Aisne et n^ attaqua pas la ville de Soissons, qui contemplait de loin avec horreur les flammes montant vers le ciel du fond des cloîtres de St*Médard» H ne faudrait pourtant pas prendre a la lettre les paroles du chroniqueur : Sigfrid ravagea le monastère , et mit le feu partout; mais les masses solides des basiliques ne s'écroulèrent certainement pas à la première atteinte de l'incendie et ne furent point renversées par les barbares. Les moines s'étaient réfugiés dans la cité avec le trésor et les reliques du monastà:e ; les religieux de S t-Crépin avaient expédié à Mons en Hainaut les restes des patrons de Soissons^ Crépin etCrépinien. L'empereur Charles-le-Gros, comme s'il eût voulu expier la lâcheté avec laquelle il avait abandonné St-Médard, concéda, en 887^ à ce monastère, la fdlla impériale (villa dominiealis) de Donchery-sur-Meuse , pour servir de refuge aux moines contre la fureur croisr santé de la persécution payenne ^ et pour y construire un couvent {cellay où ils se pussent retirer
' Annales wedastini, ad. £n 886. — Chronieon Sithiense S. BerHni^ id.
* Cella on Obedieniia, conTentrelevantd^on autre roonasr tère. La charte de donation de Donchcry est dans les A'«/»r. des Gaules et de la France, t« ix, p. 361»
au besoin ; Doiichery (ut plus tard réduit en simple prieuré ou prévôté. St-Médard reçut une protection plus efficace de la part du brave comte Eudes de Paris , qui , bien qu'étranger au sangf Karolingien, futproclamé roi enNeustrie et sacré à Gompiègne par F archevêque de Sen^au commencement de Tannée 888, après la déposition et la mort de Gharles-le^Gros. « Le roi Eudes, recevanif r église de St-Médard en sa mainbourdte (munde-' burde, protection, avoiterié) a perpétuité pour lui et ses successeurs , fit fortifier le château de Yic-^ sur-Aisne et Fabbaye de St-Médard contre les in-< suites des Danois , et conféra audit monastère beaucoup d'autres biens, possessions et confirmations de privilèges \ » Eudes entoura Fabbaye d^une enceinte flanquée de tours , et crénela les façades des églises afin qu'elles pussent se changer en forteresses et soutenir Fassaut en cas de nouvelle invasion. ^ Le péril était incessant : durant plusieurs années, des hordes de Normands demeurèrent cam||^es aux bords de FOise, sur les confins du Soissonûais,du Beauvaisis , du Y ermandois et du Laonnois ; Févéque de Noyon avait été massacré, son clergé et ses ouailles, dispersés ou réduits en esclavage , et cette cité, ainsi que le monastère de Choisy, une des plus riches dépendances de St-Médard, étalent, devenus les principaux repaires des brigands du
' Chronùson S. Medardi^ ap. Spicilegium , t. ii, p. 78^1. "
nord y qui, de Vsl, ravageaient le pàp dans toute» 1^ directions. Acettesinîstre époque, se rapportent la décadence et la ruine de tant de palais, de villcLs^ de métairies ^fiscales des forets soissonnaises , qui avaient été le théâtre d^une foule de grands événémens sous les deux dynasties des rois franks. Le palais fortifié de Coqipiègne échappa au destin commun, et, loin de déchoir de son importance, devint le noyau d^une ville assez considérable : quelques autres mll(iê$e survécurent, pour ainsi <Ëre , par leur transformation en bourgades, telles que Verberie, Kiersy, Bélhisy , Viviers; mais un plus grand nombre disparut sans laisser d^autres vestiges qu'un nom défiguré , encore porté de nos jours par quelque hallier solitaire ou par quelque obscur hameau.
I^ crainte des irruptions normandes engagea les moines de St-Médard à se séparer du corps de leur patron, et à renvoyer, enllanOOl, au château de Dijon, qui passait pour inexpugnable, et, a qui saripiommée attirait un prodigieux encombrement de reliques^. Les Dijonnais gardèrent si bien le oorp0 mint qu'ils ne voulurent jamais le rendre.
' Voy. BoUanâ. ynijun,, pag. 97. — Les auteurs du Gai- Ka Christian^ rapportent qu'en cette même année 901 , les Hongrois rasèrent le monastère de St-Médard {solo adœçtfamnf): c'est une erreur évidente-, les Hongrois nepésétrèrent en France que plusieurs années après , et les chroniques coatemporaiaes ne |)arlent pas de celte catastrophe.
L'abbaye de St^Médard subissaitbiendes fortunes diverses : elle avait été tenue en commande par un comte Âltmar, seigneur artésien , qui la céda, en échange du monastère St*Waast d'Arras , à Foui* ques, archevêque de Reims, successeur de Hinc-* mar (an 890). Charles- le-SimpIe , fils posthume de Louis-le-Bègue et frère des rois Louis et Karloman^ rétabli sur le trône après le règne d'Eudes , avait été Tabbaye St-Waast au comte Baudouin deFlan* dre pour la donner à Foulques : quelques vassaux de Baudouin vengèrent leur seigneur en massacrant Tarchevéque de Reims au sortir du palais de Compiègne (an 901). Alors Héribert , comte de Vermandois ^ s'empara de St-Médard , dont le fameux Héribert II, son fils, hérita Tannée suivante. Le moûtier de St^répin était aussi occupé par le comte de Vermandois , du consentement de Char* les-le-Simple, au moins depuis 898, année dans la* quelle Charles accorda au comte-abbé la confirma* tion des biens et privilèges du monastère. Il n'est pas besoin d'expliquer à quel usage les puissans et ambitieux comtes de Vermandois employèrent les revenus des deux abbayes soissonnaises ; ces seigneurs furent dès-lors plus maîtres à Soissons que le roi et que ses comtes royaux. La richesse des monastères élait au reste prodigieusement diminuée parles coursesdes Normands et les usurpations des barons.
L'église de Soissons était régie en ce temps-là par un prélat nommé Rikhulf, connu pour avoir
rédigé, à Tusage de son clergé , des instructions que les écrivains ecclésiastiques appellent les Constitutions de Pévéque Rikhulf, Il y prescrit aux prêtres de paroisses ou curés d^inviter leurs paroissiens à entendre plus fréquemment la messe , s^ils ne peuvent assister aux autres offices , et à ne pas négliger les vêpres et matines les dimanches etal^ très jours de fêtes. Selon ces constitutions , chaque curé doit posséder un missel , un lectionnaire , un livre d'Evangiles , un Martyrologe, un Antiphonaire, un Psautier, les quarante Homélies du pape St-Grégoire-le-Grand, et la Genèse tout au moins, s'il ne peut se procurer PÂncien-Testament tout entier. Chaque curé doit avoir deux ou trois clercs avec lui pour l'assister quand il dit la messe, et doit observer démettre de Teau avec le vin dans le calice. Kikhulf défend aux clercs de rien exiger pour les sépultures, les autorisant seulement à recevoir ce qu'on leur offrira de bon gré, et ordonne enfin aux prêtres de chaque doyenné de se réunir dans les premiers jours {in kalendis) de chaque mois, non pour banqueter ni pour boire ^ mais pour converser de leur ministère et des choses qui adviennent en leurs paroisses ( an 889 ) K
Ces innocentes exhortations a l'assiduité dans les devoirs ecclésiastiques semblent dictées au milieu de la plus profonde paix , et forment un sin^
' Labb. Cotieil, t. ix, p. 416.
gulier contraste avec la situation réelle d^une société déchirée et bouleversée jusqu^aux entraille?» Cette situation ressort au contraire avec une couleur vraie et sombre , des canons du concile qui s^assembla en 8(09 à Trosly-Breuil , ancien fisc royal appartenant a T abbaye Notre-Dame, et situé sur la rive gauche de FAisne , à deux lieues de Compiègne. c< Les viHes sont dépeuplées, les camgnes, changées en solitude ; quant aux monastères, les uns ont été ruinés ou brûlés par les payens ; les autres, dépouillés de leurs biens presque réduits à néant, ne gardent plus, aucune forme de vie régulière. Les moines, les chanoines , les religieuses n^ont plus de supérieurs légitimes ^ par Tabus qui s^est introduit de les soumettre à des étrangers Qx
des laïques) Pressés par la nécessité , ils
quittent les cloîtres, et, se mêlant au peuple , vivent comme les séculiers. • • Nous voyons, dans les monastères consacrés à Dieu, des abbés laïques avec leurs femmes , leurs enfans, leurl^ gens d^ armes et leurs chiens. Comment de tels abbés ferontils observer la règle qu^ls ne savent pas même lire P. • . . Chacun fait ce qui lui plait, méprisant les lois divines et humaines et les ordonnances des évéques : on ne voit que violences contre les pauvres et les faibles , et que pillages des biens du clergé. • . Sitôt qu'un évéque est mort, les plus puissans se jettent sur les biens de son Eglise , comme si ces biens avaient appartenu en propre
X rëvéque , ce qui serait contre tout droit même dans ce dernier cas ^. »
Le concile de Trosly eut beau anathêmatiser les spoliations des églises, et proscrire Vabus sacrilège des commandes ; pas un baron ne se dessaisit des abbayes dont il s'était emparé !
L'évéque de Soissons qui souscrivit les actes de ce concile se nommait Ablïes ou Âbbon : entre Rikhulf et lui avalit siégé obscurément un certain Rodoin (Rodwin).
La conversion du fameux konong normand Hrolf ou Rollon au christianisme, et la cession d'une grande province' ace chef et à ses compagnons par Charles-le-Simple (an 011) , ne mirent point un terme aux calamités de la France septentrionale : avec le fléau passager des irruptions normandes ne disparut pas le fléau permanent de la féodalité ; les vieilles lois salique, ripuaire et théodosîenne s'effacèrent devant le droit du plus fort , loi suprême du pays livré aux agitations monotones d'une guerre universelle et interminable de comté à comté, de bourgade à bourgade, de manoir k manoir; car chaque bers (baron) • ou châtelain , cantonné dans son fief avec ses hommes d'armes qui
' Labb« Concil. t. ne, p. 520 et suivantes.
* L'ancienne Seconde-Lugdnnaise, la Normandie*.
' Berht, dans la langue primitive des Franks , correspondait an mot latin t^tr : homme fait, homme propre à la guerre et au conseil. Ce mot s'aristocrattsa , et la qualification qui se donnait à tous les homm es libres fut restreinte aux tei-
k défendaient et ses serfs et vilaif^ *- qui le nourrissaient et qu^il pressurait à son bon plaisir, tâchait àiafpr à Tëgard de son comte suzerain comme celui-ci à Fégard du roi', et tranchait parle fer ses différends avecses voisins sans admettre Tinter yention d^aucune autorité supérieure. Le régime politique de la France au X* siècle était retombé plus bas que celui de la vieille Germanie barbare.
Bientôt une guerre civile d^un caractère plus général éclata pardessus ces petites guerres de tous les iustans : Charles, surnommé un peu brutalement le Simple et le Soi (Sottus) par ses sujets , était un roi tout-a-fait a la convenance des grands, précisément par sa faiblesse d'esprit qui leur permettait de consolider a loisir leur indépendance. Il régna sans contestation durant plusieurs années, si cela peut s'appeler régner, et son royaume reçut même un accroissement très -considérable en 011:
gneurs Modanx. Toutefois des monumens du XIII* siècle identifient encore baron et vir,
^ F*lloniyh9tbiiAn% des mllaa,àe% Tillages , gens de condition immédiatement au-dessus des serfo. Ce mot parait avoir remplacé celui de colons,
' Il n'y avait plus guère à' alleux : tandis que tous les hénéfiees, c'est-à-dire les usufruits, devenaient fiefs héréditaires, la plupart des possesseurs de terres patrimoniales et franches (aH-ods) , de terres saliques , furent entraînés à sonmettre leurs alleux à un suzerain quelconque , en sorte que presque toutes les terres se trouvèrent de même condition.
au moment où il cédait Textrémité occidentale de ses états aux Normands , Pancienne France orientale ou Âustrasie, qu^on appelait dès-lors le Lutherrègne { Lorraine ; en langue tudesque , Lother^ 'inger^rike)y du nom du fameux Lother, Tavait reconnu pour roi après T extinction de la branche germanique des Karolingiens. Mais les dispositions des seigneurs changèrent aussitôt que Charles eut paru disposé a quelques tentatives pour relever Tautorité royale : ce prince était incapable d'agir et surtout de penser par lui-même ; mais il avait donné sa confiance à un homme de médiocre condition, un simple noble ou chevaUer {miles)^ nommé Haganes ou Haganon, ministre actif et rusé , qui s^ efforçait de relever la royauté de son abaissement, « Charles commença donc à mépriser le conseil de ses grands, et Haganon, enflé d'une puissance inespérée, siégeant à côté du roi, réglait les affaires du royaume^, » sans oublier ses propres intérêts, car il se fit donner par le roi force bénéfices, entre autrès Fabbaye deChelles ; Charles en dépouilla pour lui sa propre grande-tante, Rothilde, fille de Charles-le-Chauve , laquelle avait été élevée à Notre- Dame de Soissons, et possédait les deux abbayes de ^lotre-Dame et deChelles.
On vit bientôt éclater la colère des barons, fomentée par le puissant Robert, comte de Paris et
* Ex fragment, kistor. Franc» Historiens des Gaules, etCt t. VIII, p. 303.
duc de France^ qui était le frère du feu roi Eudes et qui souhaitait de s^ asseoir sur le trône où avait siégé son frère. Un plaid général se tint, en 920, a Soissons où résidait fréquemment Charles-le-Simple : là , u tandis qu^ik étaient assemblés dans le champ (le Champs-de-Mars)^ selon la coutume, afin de traiter des affaires du royaume, tous, d\me résolution unanime , jetèrent à terre des fétus de paille, annonçant par là quHls rejetaient Charles et ne le voulaient plus pour sire, parce que c^ était un roi de lâche cœur, et, se séparant de lui, ils le laissèrent toutseul au milieu du champ. Ils s'en allèrent conférer ensemble dans un autre lieu : alors suryint un (Certain comte Hugues (Hughe ) , qui était secrètement affectionné au roi , et il leur dit : — O très courageux Franks, vous n'avez pas pris une bonne résolution ! Pourquoi avez-vous abandonné honteusement votre seigneur? Une grande partie de la France est pour lui , et mal nous adviendra si nous le laissons de la sorte : j'irai vers lui , et je le percerai de mon épée , car mieux vaut le tuer que de le laisser aller pour qu'il nous châtie ! .
' Le duché de France^ que possédait alors Robert , ne doit pas êtro confondu avec la province à^ Ile-de-France : il ne renfermait^ au nord de la Seine, que Tancien territoire delà cité de Paris, mais s'étendait , an midi de ce flei^ve , jusqu^àla Loire et même au-delà , et comprenait, en sus de rOrléanais, du pays Ghartrain et de la Touraine, la Marche de Bretagne, c'est-à-dire P Anjou et le Maine.
ce Et, poussant son cheval comme s'il eut couru pour tuer le roi , il rejoignit Charles , et lui donna consefl , en disant : — Renvoie-moi vers ces gens là , je serai ton messager auprès d'eux^ et les prierai cpi'iiB demeurent une année encore sous ta seigneurie ; que^ si dans cet intervalle ils ne te voient point tenir une meilleure conduite , ils pourront alors se retirer de toi ignominieusement. »
Le comte Hugues relourna donc trouver les barons, et leur dit comme quoi Charles promettait de s'améliorer^ et ils revinrent vers le roi*
Tel est du moins le récit un peu romanesque d'un chroniqueur duX° siècle ^: suivant Frodoard et d'autres chroniques , les barons ne revinrent point ainsi sur-le-champ au roi , et Hervé, archevêque de Reims, le seul des grands qui fut demeuré fidèle a Charles , emmena ce prince dans son diocèse, et l'y gardRJtisqu^à ce qu'il l'eût réconcilié avec quelques-uns des princes du royaume. Dans tous les cas , la réconciUation ne fut pas de longue durée , et Hervé lui-même renonça promptement à soutenir la cause de Charles : le duc Robert en Neustrie ou France, et le duc Ghislebert (Gilbert) en Lotherrègne ou Âustrasie , ne cessèrent pas de remuer ; le duc de France et ses partisans saisirent l'offensive en 922, et Charles, qui était à Laon avec son inséparable Haganon, apprit que Hugues , fils de Robert, s'avançait contre lui avec un corps de
* Ademari Cabannensis Chronicon,
DE S0ISS0K5. 360
troupe, quHl avait été joint a Fimes par les vassaux de Tarchevéque de Reims^ et s^apprétait h. franchir TAisne pour attaquer Laon. Le roi et Hag;anon, ne se sentant pas en état de résister , s^ enfuirent au-delà de la Meuse , et , arrivés sur terre lotharingi^tne^ furentrenforcés par un grand nombre de gens de guerre ; Charles avait un fort parti en Austrasie ; dans ce vieux pays desFranks ripuaires, qui avait été le berceau de la race de Héristall^ on avait conservé de TafiFection et du respect pour le sang de Karl-Martel et de Charlemagne. Cbarles rentra en Fremoe^L la tête de ses Lotharinffiens, qui pillaient et brûlaient tout sur leur passage : il s^avança jusqu^à Epernay ; mais il fut bientôt forcé de reculer des bords de la Marne jusque dans le Laonnois, et ne put recouvrer Laon , qui était tombé au pouvoir des hommes de Robert, avec les trésors de Haganon» Robert , son fils Hugues , et son gendre Radhulf ou Raoul , duc de Bourgogne, assirent leur camp sur FÂilette, à peu de distance de celui de Charles , qui était sur la Serre : les forces desprinces s^accroissaient à mesure que diminuaient les forces du roi , les Zotharingiens retournant chez eux avec leur butin ; Charles prit le parti de suivre ses soldats , et se réfugia une seconde fois dans le pays d'outre - Meuse* a Lçs Franks, » ditFrodoard, « choisirent alors Robert pour leur seigneur , et Robert fut oonstptuè roi a. St-Reroy-de-Reims par les évéques et les grands du royaume^ » Ce fut l'archevêque de Sens qui le
sacra (20 juin 022), Hervë de Reims étant alors au lit de la mort. Hervé eut pour successeur Séulf , qui fut consacré archevêque par Abbon , évéque de Soissons. Séulf hérita d^un diocèse en fort mauvais état: le pays rémois venait d^étre cruellement ravagé dans la dernière campagne, et les seigneurs de Chàtillon-sur-Mame et de Basoche, Tim frère , l'autre neveu du feu archevêque Hervé, et probablement attachés au parti de Char* les-le-Stmple , traitaient le nouveau métropolitain en ennemi déclaré. Hervé sollicita Tassistance du comte Héribert de Yermandois , le nomma mainbouTff et avoué de TEglise de Reims, et , en récompense du secours qu^il en reçut , lui promit de faire tous ses efforts pour qu'un fils de Héribert, enfant de trois ans, devint archevêque de Reims après lui.
La puissance du comte de Yermandois était aloi^ très étendue dans le nord de la France. Ce comte appartenait à la race karolingienne : le malheureux Bemhard, roi d'Italie , petit-fils de Charlemagne, mort en 818 après avoir eu les yeux crevés pour s'être révolté contre l'empereur Louis le-Débonnaire , avait laissé plusieurs fils , qui reçurent divers bénéfices de l'empereur repentant. Un de ces princes fut comte d'Amiens , seigneur de Crépy-en- Valois , de la Ferté-en-Ourceois (la Ferté-Milon), et de beaucoup de fiefs en Brie et en Champagne ; Hildegarde , sa petite-fille, porta ces seigneuries en mariage à Waleran , comte de Beau-
Tais et avoue du comté de Vexin *. Un aatre fils de Bernard, Peppin , fut comte de Vermandois et de Përonne, et devint le fondateur de la célèbre maison de Vermandois: Héribert II , petit fils de ce Peppin, agrandissait chaque jour ses domaines et son influence ; il dominait à Soissons , disposait à songré des ressources de Parchevéché de Reims, occupait sur la Marne Châtillon et Château-Thierry, convoitait Laon, Meauxet Troyes, et commandait dans presque toute la contrée entre la Somme^ la Moyenne^Meuse et la Marne ; Farchevéque de Reims, les évéques de Soissons et de Chàlons •étaient ses créatures; le comte de Senlis était son allié fidèle et son cousin-germain , petit-fils, comme lui, du comte Peppin. Cependant Héribert n^avait pas cru devoir disputer la couronne au duc Robert tle France , dont il avait épousé la fille et qui avait épousé sa sœur*
(Aïs 923). La lutte civile n^ était point terminée par le couronnement de Robert: elle avait continuée, dsaaisle Lotherrègne, entre les partisans de Charles et le duc Ghislebert , allié des barons franco-neustriens. Hugues , fils de Robert , étant allé au secours de Ghislebert, une trêve générale fut conclue jusqu^àla fin de septembre 023 ; mais
' Ce comté, ranciénne cité des f^élocasses^ appartenait à Tabbaye de St-Denis, à laquelle il avait été donné par le roi Dagobert. Voy . Chronioon Alherici Trium-FonHum , nd. an, 923, pour la généalogie des comtes de Vormaiidois^
cette trêve fut violëe par Charles : il m remit aux champs pour la troisième fois avec ses LotharingienSy qui tentèrent un puissant et dernier effort en sa faveur : il vint à Attigny , et , a/vant qtce Robert eût pu réunir tous ses Fidèles , Charles maricha rapidement le long de la rive méridionale de FÂisne, vers Soissons, oh Robert avait convoqué son ban de guerre à la nouvelle du retour de son rival. Le camp de Robert était au nord de T Aisne dans la plaine qui s'étend en avant de la cité de Soissons et du château de St-Médard*: c^était le dimanche 15 juin ; la sixième heure (midi) était déjà passée, et les Franks, ne s^attendant point à combattre ce jour là, dînaient tranquillement pour la plupart, lorsque Charles, qui venait de traverser la rivière (les chroniqueurs n'indiquent pas en quel endroit), fondit sur le camp à la tête de ses guerriers. Robert et les siens coururent aux armes, et, tout surpris qu^ils fussent , soutinrent vaillamment le choc. Le vieux Robert avait saisi sa bannière de sa propre main , et rejeté sa longtie barbe blanche en dehors de sa cotte de mmlleSj pour se faire reconnaître des siens: après que beaucoup d'hommes furent tombés de part et d^autre^ Robert , voyant flotter parmi les ennemis la bannière de Charles , poussa droit au comte Fulbert , qui la portait , et allait abattre ce seigneur à ses pieds, lorsque Charles, qui n'était pas loin , s'écria: — Prends garde
' Atberici TriumrFontittm Chronicon,
à toiy Fulbert ! Prends garde ! Fulbert se retourna y et, d^un revers, fendit le crâne au roi Robert, qui tomba raide mort^ Suivant une chronique saxonne , ce fiit Charles lui même qui tua Robert en lui enfonçant sa lance dans la bouche.
La mort de son compétiteur ne donna pas la victoire a Charles : les Franks^ animés par Hugues, fils de Robert , et par Héribert de Y ermandois , combattirent avec une nouvelle fureur pour venger le roi qu^ils avaient choisi , et le champ leur demeura enfin; les Lotha/ringien9 tournèrent le dos, et Charles fut entraîné dans la fuite de ses guerriers, après avoir prouvé à ses adversaires que, s'il était digne des épithétes de Simple et de Sot y il ne méritait pas au moins d'être appelé roi de lâche ocmr. Le carnage avait été effroyable : toute laplainede Crouy etFancienChamp-de-Mars étaient couverts de cadavres ; la chronique saxonne, déjà citée, prétend qu'il y eut 11^468 morts du côté de Robert, et 7,118, du côté de Charles ; la prétentieuse exactitude de ce chiffre des pertes respectives est assez bizarre'. Les Lotharingiens durent en effet perdre moins de monde que leurs ennemis ; car ceux-ci ne les poursuivirent pas , troublés qu'ils étaient de la mort de Robert , et les vaincus repri-
' Chronicon Ademari Cahannensis,
* Les évéqaes de la province rémoise, réanis en synode à Reims, condamnèrent tons les gnemers qui avaient figuré dans cette sanglante journée, à faire pénitence durant trois carêmes consécutiiv.
rent la route de leur pays en abandonnant leurs bagages et harnais', qui furent pilles par les villageois et par la population des faubourgs de Crouy et St*Waast ^. Charles ne renonça pas d'abord à tout espoir: il envoya message sur message au comte Héribert, à Parchevéque Séuif , et aux autres grands , pour les prier de revenir à lui , et sollicita Tassistance des Normands^ demeurés jusque là étrangei^s à cette querelle. Mais les barons de France repoussèrent ses avances, mandèrent à leur aide le duc Radhulf ou Raoul de Bourgogne (Bourgongne^ ainsi qu'on nommait en langue romane la partie septentrionale de l'ancienne Burgondie), gendre du feu roi Robert, et s'établirent sur rOise pour intercepter les communications de Charles avec les Normands ; Charles retourna en Lotherrègne, son refuge ordinaire, implora l'aide du roi de Germanie, lui céda ses droits sur le Lotherrègne , et se reconnut même son vassal. Cette conduite l'eût perdu , s'il avait eu encore quelque chose k perdre ; car les hommes de la Neusirie, de la France romane , où la vieille langue tudesque avait disparu complètement , ressentaient, sans distinction de race ni d'origine , une aversion instinctive contre l'influence germanique ; c'était par là surtout que se révélait le travail sourd et confus encore de la nationalité franr çaise qui se formait entre la Loire etla Meuse ; les
' Frodoardi Ckronicon,
DE soissotrs. 375
populations de ces contrées se donnaient déjà exclusivement le nom de Frank» , doiif on fit Frwn". ces (Français) en langue romane.
Charles apprit bientôt que Robert était remplacé : un mois à peine s^ était écoulé depuis la ba-: taille, que la basilique de St-Médard , témoin de tant de royales vicissitudes , fut le théâtre du cou-» ronnement d'un nouveau roi ; Raoul de Bourgo-> gne reçut l'onction sacrée , le 13 juillet, des maini de Waultier, archevêque de Sens. Il n'est pas facile de comprendre pourquoi ce fut le métropolitain d'une autre province, et non l'archevêque de Reims, Séulf, qui sacra RaoulàSoissons^. Au reste, il n'était point encore question du droit exclusif des archevêques de Reims à présider dans cette cérémonie, et plusieurs rois furent sacrés successivement , au X" siècle , par les archevêques de- Sens.
Cependant le malheureux Charies se croyait en ce moment même près de remonter sur le trône ; oîi l'on venait d'élever successivement deux de ses ennemis. Le comte Bemhard de Senlis était allé le trouver en Lotherrégne de la part de Héribert , qui se montrait fort mécontent de l'élection de Raoul , et annonçait l'intention de rompre avec ce
' Dorraay veut que ce soit Abbon , évéque de Soissons , qui ait sacré le roi Raoul ; mais les chroniques contemporaines affirment le contraire. Abbon fut grand*ohancelier de Raoul.
prince , et de rétablir Charles : le roi détrône se rendit a la cité de Fermandois , que Ton commençait d^ appeler St-Quentin; mais le fourbe Héribert s^ empara de ce prince , P envoya prisonnier a Château-Thierry, et, depuis cette époque jusqu^à sa mort, Charles ne fut plus que le jouet du comte de Yermandois , qui tantôt le promenait de ville en ville avec de grandes marques de respect et tous les honneurs royaux , tantôt le replongeait dans quelque fcHrteresse , se servant de lui pour inquié^ ter Raoul et arracher à ce roi des concessions toujours nouvelles. Uarchevéque de Reims, Séulf, étant mort en 025 , empoisonné , k ce que prétend Frodoard , par les domestiques de Héribert , qui avait hâte de recueillir la succession de ce prélat , le comte de Yermandois , secondé par les évéques de Soissons et de Châlons , fit élire archevêque son fils Hugues, encore enfant. L'évéque Abbon alla à Rome pour obtenir du pape Jean X la ratification de cette élection anti- canonique , et il y parvint , en promettant de se charger des choses qui étaient du ministère épisoopcU dans l'Église de Reims. La plupart des évéques delà province rémoise étaient les instrumens passifs die Héribert, qui provoquait, à son vouloir^ la réunion des conciles provinciaux et les dirigeait selon ses intérêts. Il y eut , dans l'espace de six ans (de 921 à 027) trois synodes à Trosly-Breuil , qui avait déjà été le siège d'un concile en 009. Le dernier (027) fut tenu contre la volonté du roi Raoul , et on y parla beaucoup
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du rétablissement de Charles, dont le pape avait embrassé vivement la cause ; mais ces démonstrations menaçantes n^avaient d'autre but que d'extorquer au roi Raoul la cession du comté deLaon. Raoul s' étant résigné à livrer Laon au comte de Yermandois (an 928), Héribert renonça sans peine à revendiquer les droits de Charles : ce prince consentit enfin à abdiquer en faveur de Raoul , et mourut Tannée suivante à Péronne , sur les terres de Héribert , qui ne s^était pas dessaisi de son précieux otage , et qui le vit trépasser, avec grand regret.
(AN 929). Le roi Raoul en effet , débarrassé de son compétiteur, cessa de craindre et de ménager Héribert, et ne songea plus qu'à recouvrer ce qui avait été enlevé à la couronne par cet ambitieux comte. Il arma contre Héribert , Hugues dit le Blanc et le Gra/nd , duc de France , Ârnould , comte de Flandre , Herlwin , comte de Ponthieu , etc., et une guerre presque continuelle désola, pendant cinq années (930-935), les pays de FAisne, de la Marne , de FOise et de la Somme. Héribert, d'abord secouru , puis trahi par le duc des Lotharingiens (Ghislebert) , et n'ayant guère d^allié fidèle que le petit comte de Senlis , se défendit avec autant d^intelligence que d'énergie : il perdit toutefois Reims, pris par le roi et le duc de France, et y vit installer un nouvel archevêque , Artauld, a la place de son fils Hugues- P Enfant ; il perdit Arras, pris par le comte de Flandre ; il
perdit la ville de Laon, reconquise par le roi Raoul, mais garda le château de cette cité , et euleva Braine au duc de France, qui avait récemment usurpé sur TEglise de Rouen cette ancienne villa devenue château-fort et petite ville ^. L'église archiépiscopale de Rouen ne recouvra jamais sa terre de Braine. Quelques succès partiels ne balançaient pas rinfériorité des forces de Héribert; les hommes d'armes de Vermandois, cantonnés à Ham, à Coucy , a Château-Thierry , à St-Médard, s'efforcèrent en vain de soutenir la guerre dans le Noyonnais, le Laonnois et le Soissoimais : ils ravagèrent ces cantons par le pillage et l'incendie , mais ne purent défendre contre Raoul ni St-Médard ni Château-Thierry; le roi garda pour lui l'abbaye ou le château de St-Médard , comme l'appellent souvent les chroniqueurs en raison de l'usage qu'on faisait alors de ce monastère; le doyen de St-Médard, Ingramn, reçut de Raoul l'évéché de Laon'. St-Quentin même , la principale résidence de Héribert , tomba au pouvoir du duc de
* Braine , darant les incursions normandes da IX* siècle , avait servi d'asile aux reliques et à la bibliothèque de TEglise de Rouen, En 922, cette bibliothèque , considérable pour répoque, était encore à Braiue , et un clerC de Soissons y alla tout exprès pour consulter les Actes de St- Romain. Martenne; Thesaur. Anecdot, t. III. — Annal, ord. Benedict. ad, ann, 922. Ses livres furent brûlés ou dissipés pendant les guerres du X* siècle.
* Frodoardi Chronicon^ ad. ann. 932-933.
France , pendant qae Raoul réunissait à la couronne toutes les dépendances de Soissons et de Laon.
Raoul souscrivit^ vers ce temps là (en 934) , une charte relative à T église Saint-Pierre de Soisson^ (St-Pierre-au-Parvis). Le cloître habité par les clercs ou chanoines de St-Pierre auprès de Tabbaye Notre-Dame, ayant été brûlé , les clercs déclarèrent que, n ayant pltês où reposer leurs têtes ^ ils allaient quitter le monastère de Notre-Dame , et n'entreprendraient point de reconstruire leurs habitations^ a moins qu'on ne leur concédât la pleine propriété de leur cloître , et le droit d'en disposer et de le transmettre a d'autres clercs leurs frères (nm eis firmita^ donandi dimittendique suis fratribus clericis donaretur). Les deux prévôts de l'église Notre-Dame, Evrard et Jehan , voyant la désolation de leurs frères , vinrent donc vers la dcMne abbesse Berthe^ et la prièrent de donner ce cloître à perpétuité aux clercs en faisant intervenir (interpellando) la puissance royale , promettant a l'abbesse , de la part des frères, en récompense de ce bienfait, messes, vigiles et psaumes chaque année à son anniversaire pour le salut de son âme. Berthe accorda auw clercs de Ste-Marie et de St-Pierre treize portions de terrain (areasy avec les édifices ren-
' Dacange, Glossar. tradalt area par terrain qai n'e9t ni cultivé ni labouré : iciarea semblerait désigner une certaine mesure de terre, appelée are ou aire.
fermés dans leur cloître, et &t confirmer cette donation par V é véque Abbon et par le roi, qui ordon* na que les clercs tinssent et possédassent leur cloître en alleu a perpétuité. La charte royale, rédigée k ChâteaU'Thierry le 5 mars. Tan xi du règne de Raoul, déclare la donation faite au profit d'ËTrard et Jehan , prévôts (de Notre-Dame), d'Ausbold , prévôt de St-Pierre, de Wutard, doyen, et de neuf autres clercs , soit que les clercs fussent ré^ duits à treize , de vingt-cinq qu'ib avaient été sous Gharles-le- Chauve , soit que les chanoines-prêtres se trouvent seuls nommés.
Cette charte fut reconnue (certifiée) et scellée par l'évéquede Troyes, qui, en 931, avait succédé dans la dignité dWcbi-chancelier à Févéque Abbon, disgracié sans doute de Raoul a cause de son attachement à Héribert ^. Il paraîtrait, d'après ce monument, que Thabitation des clercs était auparavant sous la dépendance absolue de Tabbesse , qui eût pu les transférer ailleurs et disposer du cloître pourun autre usage, faculté qu'elle renonça d'exercer.
La guerre du roi et de Hugues de France contre Héribert, interrompue par diverses trêves, prit fin, en 935, à la suite d^un plaid tenu a Sois-
* Cette charte se trouve dans le t. ix des Historiens des Gaules et dn la France ; p. 579. — D. M. Germain oe parait point en avoir eu connaissance ^ car il ne la mentionne pas dans son Histoire de V abbaye Notre*Dame,
sons, par un traité où figura le roi Henri {Heinrik) de Germanie^ a qui Hëribert avait rendu hommage pour en obtenir des secours , et le comte de Ver* mandois évita la ruine complète qui semblait devoir terminer une lutte inégale : le jeune Hugues de y ermandois resta dépossédé de Tarchevéché de Reims , où fut maintenu son compétiteur Ârtauld, et ni la ville de Laon, ni Tabbaye St-Médard , ni les chàteauxtforts de la Marne , ne furent restitués a Héribert, qui ne recouvra intégralement que le Y ermandois et ses annexes , et Tabbaye St- Crépin. Le comte se résigna aux dures conditions que lui imposait la fortune des armes, en attendant des circonstances plus favorables , qui ne tardèrent pas à se présenter.
(An 936). Le roi Raoul, le redoutable adversaire de Héribert, mourut l'année qui suivit la paix : le duc de France et le comte de Yermandois s^ac^ cordèrent pour lui substituer un fantôme de roi sous lequel les grands pussent à loissir étendre et afiFermir leur puissance ; ils envoyèrent chercher outre-mer le jeune Louis {Lodewig^ Ludwig)^ fils de Charles-le-Simple, qui avait été emmené en Angleterre par sa mère, princesse anglo-saxonne , et le couronnèrent à Laon. Héribert reprit Tabbaye St- Médard et conserva la citadelle de Laon : les cités et comtés de Soissons et de Laon, derniers débris du domaine royal , avec Gompiègne et quelques bourgades et villas , furent remis à Louis ^ qui ne joignait pas à ces possessions , comme les der-
niers rois Robert et Raoul , un vaste duché pour soutenir sa royauté. Héribert comptait n^avoir à combattre, dans ses nouveaux projets d'agrandissement , que la jalousie du duc de France , et ne pensait pas rencontrer d'obstacles sérieux de la part du roi àHouitre-mer : le comte de Y ermandois s'était trompé , et le fils de Charles-le-Simple, égalant Héribert lui-même en audace, en astuce et en ténacité, se montra bientôt redoutable aux grands, n secourut l'archevêque Artauld contre Héribert , qui n'aspirait qu'à rétablir son fils Hugues sur le siège de Reims , enleva la citadelle de Laon au comte de Yermandois , emporta et démantela le château de Montigny ( Montiniacum , Montigny- Langrin), dcms le pays de Soissonnais^ que tenait au nom de Héribert un certain Serle^ grand pillard et déprédateur^ dit Frodoard. Héribert , Hugues de France, et le duc de Norma/nnie ou Normandie, Guillaume {Wilhelm)^ fils du&meuxRollon, se coalisèrent contre le roi et les barons de son parti ; Héribert recouvra sa prépondérance dans le Soissonnais et les pays de l'Oise et delà Marne ; l'évêqué^de Soissons , Guy {Wido), fils de Foulques-le-Roux, comte d'Anjou, et successeur d'Abbon (mort en 937), était conome son devancier, V homme de Héribert , qui plaça , vers le même temps, un de ses moines de St-Grépin, appelé Bernuin, sur le sié|[ede Senlis. Héribert poursuivit ses avantages , sans se soucier des anathêmes de l'archevêque Artauld et des autres prélats du parti
DE SOISSOMS. 383
royal, et, accompagné des ducs Guillaume et Hugues et de plusieurs évéques de France et de Bourgogne , il assiégea Reims en 040 : presque tous les soldats de Tarchevéque Artauldjoa^^ëren^ à Héribert^ qui rentra victorieux dans la cité ; artauld fut obligé d'abdiquer, moyennant la con* cession d^une abbaye et de quelques terres ; puis u Héribert et Hugues de Franoe convoquèrent à Soissons, dans r église des Saints Crépin et Crépinien , les évéques du diocèse (de la province) de Reims, lesquels traitèrent de Fétat de Tévéché de Reims ^, » et décidèrent , conformément à la requête des clercs et des nobles laïques , qu'Artauld ne serait pas réinvesti du gouvernement du diocèse auquel il avait renoncé par serment , et que Hugues, fils de Héribert, récemment ordonné prêtre par Févêque de Soissons, serait ordonné archevêque. De Soissons, les prélats s^en allèrent à Reims , oîi Tévéque de Soissons consacra le jeune Hugues, dans Féglise de St-Remy (an 041).
Le roi Louis, intéressant à sa cause les barons d'Aquitaine, de Bourgogne et de Provence, soutenait toujours les hostilités avec courage, et il garda sa cité de Laon, bien qu^il eût été battu en voulant secourir cette place attaquée par Hugues et Héribert. L'intervention du pape et du roi de Germanie vint cependant fort à propos pour lui , et il fut heureux de pouvoir traiter avec ses formida-
' Frodoard. Chrooio. ad. an. 941.
bles yassaux, sans avoir réussi dans rèntrefMrise inexécutable de relever la grandeur karolingienne (an 942). Uannée suivante, Louis donna une charte à Soissons en faveur du couvent de St-JuUen de Tours ; sans doute le roi logeait dans la tour ou forteresse de Fintérieur de la ville , qui était aussi la demeure du comte royal, et où s^ étaient tenus les mails on plaids du comté, tant qu'une ombre de justice et d'ordre avait subsisté dans le pays. Le palais de St-Médard, cruellement saccagé par les Normands et bien déchu de sa splendeur^ était probablement occupé par les gens de Héribert, qui tenaient Tabbaye.
(An 943). Le roi Louis n'avait considéré la paix de 942 que comme une trêve qui lui donnait le loisir de se préparer des chances plus avantangeuses, et la mort de deux des trois grands barons qui avaient mené si rude guerre contre lui , rendit promptement l'essor a son ambition. Le duc de Normandie fut assassiné par les hommes du comte de Flandre, et le comte de Vermandois mourut aussi dans les premiers mois de l'année 943, après avoir ressaisi toutes les possessions qu'il avait eues en 929, sauf le comté de Laon , dont la perte , à ce qu'il semble , avait été remplacée par l'acquisition du comté de M eaux. Plusieurs chroniqueurs l'appellent comte de Cha/mpagne \ cause de son grand pouvoir dans cette province. L'historien contemporain Frodoard dit simplement que Héribert décida (obiit)^ et fut enseveli par ses fils à St-
DE SOISSOV8. 385
Quentin : la chronique de Sithieu (St-Bertîn de St- Omer) lui attribue une mort iriolente et tragique : elle prétend que, Héribert ayant tente de surpren* dre le roi k la chasse et de le lier aTec des cordes qu'il arait attachées a la selle de son cheval, Louis, averti du piège, surprit au contraire Héribert^ s'empara de lui , et le fit pendre k un arbre avec ses propres cordes, pomr venger les injures et la
captivité du roi Gharles4e-Siniple« A.ucun autre monument ne confirme Fétrange récit de la chronique de Sithieu, sur lequel on a bâti le conte ab*' surde d'un procès à Laon et d'une exéc^ntion judiciaire du comte Héribert sur le Mont-Fendu, entre Laon et St-Qu€»tin.
La maison ducale de Frcmve allait toujours grandissant depuis fiobert-le-Fort, son fondateur: la maison de Yernfandois au contraire perdit son ascendant avec son i^iité aussitôt après la mort de HéviheTtrle-Gr€md, le riche héritage de ce comte ayant été partagé entre ses fils Eudes , comte d'Amiens , Hatn et Château-Thierry ; Âdalbert ou Albert, comte de Yermsmdois ; Héribert , comte de Meaux et abbé de St-Médard ;' et Robert , qui devint f4us tard comte de Troyes (en 953). Le cinquième fils , Hugues , avait l'archevêché de Reims^
De quelque manière que fût mort Héribert, le roi Louis voulut profiter de cette mort au détriment des fils du défunt : il lâcha d^abord sur le Vermandois le comte deCambray; mais ce seigneur
fat défait et tué par les héritiersv^^lfi i^oi lui-même se vit repoussé dans une aggression contre Tarchevéché de Reims. Le duc de France , ne craignant plus la rivalité de Héribert , prit parti pour les jeunes comtes , ses neveux du côté maternel', et I^ouis, qui avait en ce moment de grands desseins sur la Normandie, consentit à recevoir k Compiègne Hugues de Reims et les autres princes de Y ermandois, et à s^ accommoder avec eux^ il leur ôta seulement Tabbaye de St-Crépin , et la donna au comte Raghenold ou Regnauld , guerrier actif et turbulent qui était à la tête du parti royal dans la Champagne et le Soissonnais. L'accomfnodement du roi et des princes de Vermandois ne subsista guère : les fils de Héribert, en rendant au roi Tabbaye de St-Crépin , avaient gardé le cbâteaude Montigny-Langrin, qui appartenait k cette abbaye ; quelques habitans du châteauy introduisirent les fidèles du roi ; le château fut pris, et le châtelain, appelé André, périt les armes a la main, après avoir vengé d'avance sa mort par celle du chef du complot qui avait livré la place'. Amiens fut également arraché à la maison de Vermandois. Le Soissonnais eut beaucoup à souffrir de cette guerre : les gens d'armes de Vermandois pillèi^ent Tabbay e St-Crépin ; les gens d'armes du comte Regnauld pillèrent, par représailles , l'abbaye St-Médard. Les
' ■ Frodoard. Ghronic. ad. an. 943.
' Frodoard. Ghronic. ad. an. 944.
deux partis lottRient de rapines et de dévastations (altértUris debaochantur rapinis^ dit Frodoard). Héiîbert de Verniandois, comte de Meaux,* renforcé par soii parent Bernhard de Senlis , et par un baron nommé Tetbald ou Thibauld ^ reprit, brilla et ruina le château de Mon%ny, dans la semaine de Pâques 045. Bernhard de Senlis surprit et enleva, danslaforét deCuise, Les veneurs, les chiens^ les chevaux, et. tout Fattirùl de chasse du roi, et envahit Compiègne et les t;i2/a« royales delà contrée. Le roi Louis ne put se venger de cet affront; car il fut fait prisonnier sur ces entrefaites par les JVormands, tandis qu^il cherchait à s^ emparer de rhéritage du jeune duc Richard, petit-fils de Bol- Ion, dont il s'était déclaré tuteur. Le^ Normands ne consentirent à le relâcher qu'après qu'il eut confirmé la cession de la seconde Lugdunaise faite autrefois à BoUon par Charles-le-Simple , et Tévéque de Soissons ^ Guy d'Anjou , naguère si dévoué a Héribert , s'offrit pour servir d'otage au roi. Louis néanmoins ne recouvra pas sa hberté .; car, les Normands l'ayant remis entre les mains du duc de Fr-ance., qui s'était rendu caution du traité, le duc Hugues retint le roi captif prés d'un an, jusqu'à ce que Louis se fût décidé a lui céder Laon^ place qui par sa forte position était l'objet des désirs de tous les ambitieux.
( An 046 ). Louis , à peine libre ^ appela \ son secours Otbon-le-Grànd, roi de Germanie et de Lotharingie , qui y étant entré dans la Chanipav-
gne avec une nombreuse armée , l'aida d^abord a chasser de Pârcfaevéche' de Reims Hugues deVcrmandois et à y réinstaller Artauld ; mais les Germains furent repoussés k Laon , k Sentis, k Rouen , et refoulés en Lotharingie par le soulèvement général des populations contre cette invasion étrangère. Cependant Hugues de Vermandois ne recouvra pas son archevêché , et, malgré Tassistance de son oncle Hugues de France,il échoua au siège de Reims: un concile, composé des évéques gennanolotfaaringiens et de quelques évéques françai$ du parti royal, se réunit blngelheim sous la présidence d'un légat romain, et des rois Othon et Louis : la restauration d'Ârtauld y fut approuvée; les prétentions de Hugues furent re jetées à cause de son élection anti-canonique, et l'on excommunia les deux Hugues de France et de Vermandois , pour leurs entreprises contre l'Eglise de Reims. Pois , le roi Louis étant revenu en France , Tévéque de Soissons alla le trouver \ St-Yincent-hors-Laon , se donnaà lui {sese committit)^ et reconnut l'archevêque Artauld pour son métropolitain, faisant satisfaction à Artatdd touchant V ordination de Hugues.
(An 948). La défection de Tévêque Guy attira sur Soissons la vengeance du duc de France et des princesse Vermandois : « Le duc Hugues , rassemblant en grande multitude ses vassaux et les Normands , marcha sans délai contre la ville de Soissons^ l'assiégea, lui donna unassaut où périrent
DE SOIMONS. 989
plusieurs de-ceuz de la ciië , ei les feux qu^il lança incendièrent la maison de Ib Mère-Eglise^ les cloîtres des chanoines et une partie de la cite ; néanmoins il ne put prendre Soissons*. »I1 leva le sie'ge de cette ville , se tourna sans plus de succès con« tre le fort de Roucy, que le comte Regnauld venait de bâtûr sur TAisne , et ncL retira d'autre fruit de son expédition que la désolation de Soissons et des pays soissonnais et rémois.
Ces feux jetés ainsi de loin pardessus les murailles devaient être des pots remplis de matières inflammables, des dards entourés d^étoupes et imbibés d^huile , et peut-être des pièces de bois en« flammées; on lançait ces armes incendiaires avec des machines de jet^ telles que balistes^catapulteSy mangonneaux, et même avec de simples arcs. L'édifice désigné par frodoard sous le titre àtmaisonde la Mère-Eglise^ est évidemment la cathédrale de Ste-Marie , St-Gervais et St-Protais , et quelques vestiges de cette église brûlée par Hugues-le-Grand subsistent encore dans Taile droite de la cathédrale actuelle'.
' Frodosrcl. Ghronie. ûà. an. 948.
*:Ce8 vestiges sont beaaooop umîm oontidérableê qu*oii ne le croit oommaDément, et que ne Pa dit le ehanoine Cabaret. Lorsqu*après avoir traversé larnef de la cathédrale, on se plaee aa point central de la oroiêiê , oo est frappé d*une inexplictfble bizarrerie ardiiteeturale : Tailo droite de Téglise, au liéa de se terminer carrément en branche de crois, 8*arron4>f en abnide à triple rang d'aroades , si éié-
La catastrophe de948 et la destruettoh du cloftre de la cathédrale amena la^ cessation de la vie régulière' des chanoines, el, par suite , le partage des biens de TEglisc soissonnaise entre Tëvéque et le chapitre , et rétablissement des prébendes.
gantes et si sveltes, qaé cette irrég^alàri té semble une beauté originale plutôt qn^un défiiut. On dirait que cette singulière construction n^appartient nullement au corps de Féglise , et ne sYtroore juxtà-posée que par le caprice du maùre-èsar»vrM4 Suivant £abaret, beaucoup de gens s'imaginaient que c^é tait là Y cmden temple dee Soisaonnais payens, conservé pour la beauté de son architecture et changé en chapelle des fonts baptiamaus par les premiers chrétiens ; les personnes un peu plus versées dans ^histoire et datas les arts , regardaient ce rond-point comme le ehœur et Fabside de réglise dont Frodpard mentionne la destruction. La se« coude opinion, la. seule qu^on puisse dîécuter » ne saurait ctre admise sans restriction : il e^t évident que le corp^de bâtiment qui forme Taile droite de la cathédrale de Soissons a été primitivement le chevet d'une basilique; mais les massifîs de maçonnerie et le rangjinfêrieur des arcades engagées dans le mur, qui correspondent à latriplè galerie intérieure supportant la Youte de l'abside, peuvent seules dater du IX*" siècle. En examinant extérieurement ce chevet, on voit que les arcades du rez-de-cbeussée sont seules à plein- cintre : Vogive commenee à poîsdre dans le premier étage ; elle est complètement développée dans le second ;^quant aux triples arcades de Pintérieur, elles ont été construites. en plein règne de Fogive, et leur légèreté gradeuse ^ fière ne permet guère de les supposer antérieures à la plus belle période de Fart chrétien. Lorsqu^on rebâtit la cathédrale, d,u Xl'an XIII* siècle , sur de plus larges proportions y on ^^^(ama peut-être
DB soissons. 9B1
Uéconome oa préTÔt continiui de gérer les mtëréis généraux du chapitre, mais il n^eut plus à pourvoir à Tentretien commun des chanoines, chacun d^eux possédant désormais son revenu particulier ^. La constitution du chapitre ne changea plus désormais: les prébendes étaient au nombre de soixante; parmi les chanoines figuraient deux chapelains des martyrs^ n^ayant ni voix au chapitre ni fonctions canonicales; c^étaient probablement les successeui*s des clercs qui avaient desservi le premier oratoire de St-Gervais et St-Protais. Le chapitre
Tœuvre rans pen«er à changer la direction de Taneien édifice tourné an sud ; on employa les fondations .et les pans de murs subsistant de Tancienne abside , et on releva la partie snpérienre de cette abside au lieu d'achever de la démolir; puis, quand on décida d*Orienter Téglise , on ne voulut point perdre le temps et Pargent déjà dépensés ; on fit de Tabside une aile de la nouvelle cathédrale, et on conserva Télégante galerie intérieure qui ne saurait être beaucoup plus ancienne que la nef. Ni Dormay , ni Rousseau^ ni Cabaret, ni le cartulaire de la cathédrale, dont la copie fait partie des MSS. de D. Grenier , ne fournissent de lumières à ce sujet.
' M. Cabaret {Mém. MSS, t. u), qui connaissait mieux que personne les titres et les biens dp l'Eglise soissonnaise, pense qu'à Tépoque du partage dn fonds commun , le revenu de Pévôque ne dépassait pas 6,000 livres ( monnaie moderne), et le revenu du chapitre , 13,000 livres environ; ce qui représentait cependant une somme beaucoup plus forte, eu égard à la valeur des denrées. La richesse de la cathédrale ne data que des croisades.
compUdlt dam son sein neuf idigmtaires , savoir , par rang de préséance ; 1^ Fëconome ou prévol {pr(Bpos%tu9) ; 2* le doyen {decanu9\ ayant juridiction spirituelle sur les chanoines ; 3^ le grand-archidiacre, autrefois le premier fonctionnaire du diocèse après rëvéque , mais dépouillé de ses plus importantes attributions depuis la création de Vé^ conome et de Técolâtre ; 4^ le trésorier ; 5® Técolà-* tre; 6^, 7^, 6^1es trois archidiacres de Brie, de Rivière et de Tardenois*; et 9^ le chantre^ chargé delà discipline du choeur, de l'entretien des livres, etc., et probablement héritier du maître de l'école de chant, établie par Charlemagne»
Le prévôt, le doyen, l'écolâtre et le chantre étaient élus par les chanoines ; le trésorier et les archidiacres, par Tévéque» L'écolâtrerie fut démembrée [4us tard, comme l'avait été le grandarchîdiaconné ; l'ëcolâtre n'enseigna plus que les bellesrlettres et la philosophie ; la théologie et la grammaire furent attribuées à deux maitroê particuliers avec la jouissance de deux prébendes.
' Les archidiacres do dioeèse de Sôîssons, sauf Parchidiacre de firie» jouissaient du droit de déppri^ c'est-à-dire «lu'iU percevaient le revena de tout bénéfice qui venait à vaquer dans leor archidiaf^onné ,. darant Tannée qui s'écoulait à partir de la mort du titulaire. Ils ne voulurent point se dessaisir de ce droit malgré les décisions des conciles « ce qui les fit traiter durement de loupe rapaefiê par le GloMsaire du . Canon, Lupi rapacea archidiaconi Suasaionetnes* Cabaret »
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Tandis qaé les ruines de son église Aimaient encore, Févéquc Guy s^ en alla au concile de Trêves^ pit étaient cités les évéques qui avaient prb part à Tordination de Hugues de Yermandois* G^était Guy qpi avait présidé à cette ordination , et le légat du pape ne jugeait pas suffisante la sxzHêfaction faite par Guy à Artauld. Guy de Soissons se confessa donc coupable en présence de ses confrères , et se prostemar devant le légat Marin et Farchevéque Artauld.; puis Marin loi accorda Tabsolution à la prière des archevêques Ârtauld et Robert (de Trêves), et Ton excommunia au contraire Tetbald ou Thibauld, archidiacre de TËglise de Soissons , qui avait été consacré évêque d^ Amiens par Hugues de Vermandois , ainsi qu^un autre clerc nommé Ives , consacré évéque de Senlis par Hu* gués.
La guerre continuait toujours , et le roi , en 949, prit la ville de Laon par escalade , mais sans pouvoir enlever aux hommes du duc Hugues la totéT du logis royal que luirmétne (Louis) avait fondée^ dit Frodoard, et qui a conservé le nom de Tour de Louis d'cutre-merlîusqtCs^ sst récente destruction. Après bien des ravages exercés partes deux partis, une trêve fiit conclue dans le Soissonnais entre leroiet Hugues, et la paix fut conclue en 950, par F entremise du pape et du roi de Germanie. Hugues restitua la tour de Laon au roi , qui retira ainsi quelque &uit de sa persévérance opiniâtre: il eut son comté de Laon , et Hugues de Yerman-
3Mt . HISTOIRE
dois ne recouvra jdns rarchevéchë de Beims. La paix fut fort mal observée: les princes ne pouvaient contenir leurs châtelains^ et leurs barons, dont la guerre et le pillage étaient la seule existence ; le comte Reghauld enleva Braine au duc de France; le roi, qui ne voulait pas recommencer les hostilités en ce moment, alla lui-même k Braine, et en fit sortir les infracteurs de la paix ; mais certains brigands (dit Frodo^rd), à savoir , Gobertetson frère Angilbert, se fortifièrent dans ce château, en s'autorisant apparemment du nom de Hugues, et semirent à piller tout le SoisscHinsiis. Lé roi revint, les assiégea , les força de se rendre par famine, et démantela le château. Le duc de France et les princes de Yermandois étaient tou^ jours en armes contre Tarchevéque Ârtauld et le fidèle du roi , Regnauld de Roucy , qui avait attiré autour de lui une foule d'aventuriers belliqueux et avides : ce n^étaient que prises et reprises de places, saccagemens et incendies. La situation du pays s'améliora un peu après un plaid de concorde et de pcAx qui eut lieu à Soissons entre le roi et Huguts-le-Grand , au milieu du carême de
(AN 954). Lotus d'outre-mer trépmssa^ Tannée suivante, des suites d'une chute de cheval qu'il avait faite en poursuivant un loup aux bords de l'Aisne, près deBerry-au-Bac, sur la route de Laon à Reims. Ce prince, dont la vie est-si pleine d'évémens qu'il semble avoir fourni une longue carrière, .
BE SOISSOHS* 395
n^avait pas encore trente-quatre ans : ia monarchie karolingienne eût été restaurée par lui , si elle avait pu Fétre.
Hugues-le-Grand se qcHiduisit envers les fils de Louis comme envers les fils de Héribert : il les prit sons sa protection, et fit sacrer roi à Reims Fainé appelé Lother. Ne jugeant pas que le temps fiit encore venu pour sa race de s'asseoir définitivement sur le trônei il n'avait donc qu'a protéger le roi titulaire. pour le dominer à l'exemple des anciens maires du palais. Louis n'avait pas voulu accepter le rôle de rai fainéant : Lother^ enfant enc ore, n'eut peut-être pas été plus docile ; mais il ne subit pas long-temps l'onéreux patronage dn duc de France ; Hugues-le*Grand ne survécut que deux ans à Louis d'outre-mer , et mourut après s'être fait investir par Lother du duché de Bourgogne. Il laissa trois fib, dont l'un fut Hugues-Capet^ et eut le duché de France; l'autre fut duc de Bourgogne, et le troisième mourut jeune. Aucuiie maison princière en Gaule ne pouvait désormais rivaliser avec la maison de France.
(An 056). Les fils de Hugues et le jeune roi Lot* her avaient pour mères deux princesses saxonnes, sœurs de l'empereur Othon, roi de Germanie , et de Bruno , archevêque de Cologne et archiduc de Lotharingie (put Lotherrègne^ Lorraine); l'influence germanique fut toute puissante en France pendant la jeunesse de Lother et de Hugues-Gapet, qui vécurent d'abord en assez bonne intelligence. Le
seul ittciclent remalrcjitable de cette f>ériode qui concerne les annales soissonnaîses , est un* plaid
royal tenu à Soissons en 061 , où assistèrent les princes de la maison de Fratlce , et les principaux: seigneurs de France et de Boui'gogne : le motif de cette assemblée était probablement la querelle du roi aTCcRicbard, duc de Normandie , que Lother avait tenté de faire prisonnier par trahison afin d^ envahir son duché. Richard, suivant Frodoard , s'cûvançapour empêcher l'assemblée ; mais les fidè^ /erdu roi Tassaillirent, tuèrent quelques-uns des siens, et le mirent en fuite.
Après ta mort de Bruno et celle de l'empereur Otkon-le-Grand (en 973), il y eut réaction contre l'influence teutoniqne, qui était odieuse aux hommes de langueromane. Lother, dominé par ce sentiment national , tourna. ses vues, d'ambition vers la Lotharingie ou Lorraine, qu'il projeta d'enlever Il la couronne germanique et de donner en fief a son frère Charles (Kistrl), qui était sems kéri-' taffe ; mais Charles , abandonnant les intérêts de Lother et de la France, se reconnut vassal de Fempereuip Otbon II, son cousin-germain , moyennant l'investiture du duché de Basse- Lorr aine (Brabani , Hàinaut , Liège , provinces riiénanes, etc.)
(An 978). Lother, irrité que l'empereur lui eût ainsi aliéné son frète , se jeta brusquement sur la Lotharingie, et faillit enlever Othon dans le palais impérial d'Aix-la-Chapelle. Comme Lother repre-
iMUt la roule de la Ghampagpte après avoir saccage \e& payé de V empereur ^ il reçut un message d^Othon, annonçant que , sans daigner opposer surprise à surprise, T empereur envahirait à force ouverte le royaume des TFelches aujt kalendcs d^octobre. Les Germains appelaient TFelches {WcdU^ GalU , Gaulois) les Franco^aulois de langue r^«iAfi6, et se disaient les véritables /Vonib, parce qu^ils parlaient la langue tudesque , la langue de Ghloyis et de Charl^nagne.
Oihon fut fidèle à sa parole , et , le premier octobre 978, il entra de Lorraine en Champagne avec une si grande armée de Germains et de Lo^ tharingiens, cpiepersonne^ dit le chroniqueur Bauldry de Cambray, n^en avait vu auparavant et n^en a vu depuis une pareille • Baoul Glaber rapporte qu'eHe dépassait soixante miDe combat tans, nombre prodigieux pour ce siècle où la guerre universelle et permanente s'éparpillait d'ordinaire en innombrables expéditions- de partisans et de maraudeurs. Othon s'avança vers la Seine , brûla et dévasta suécessivement sur son passage le Rémois , le Laonnois , le Soissonnais et le Parisis , incendia les faubourgs de Paris , et , afin de eHébrer la gloire de son triomphe, fit entonner Valleluia par soixante mille voix sur la colline de Montmartre. Les Parisiens répondirent à cette bravade par une sortie meut^trière. Othon resta trois jours devant Paris , où se tenait Hugues-Gapet ; puis , la saison étant un peu avancée et les guerriers de
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Fempereur désirant être de rétour chez euxFhiyer, O thon, qui se tenait pour satisfait et yengé / commença sa retraite vers la Lorraine à la fête de St- André.
Il s^étatt trop hâté de chanter victoire. Les guerriers de France et de Bourgogne s^ étaient assemblés à Fappel de Lother et de Hugue$, et suivaient dé prèsTarmée impériale; les ennemis marchèrent sans trop de désordre jusqu^aux portes de Soissons, et r empereur, ordcnma d'asseoir le camp aux bords de F Aisne ; mais, comme les Germains et les Lotharingiens n^ étaient pas maitrefr du pont de Soissons, et que la rivière, sujette a des crues rapides et violentes, cesse d^étre guéable dès qu^elle est gonflée par les pluies, Gottfrid ou Godefroy, comte des Ardennes , engagea Tempereur a la£aire traverser sur-le-champ par le gros des gens d^armes, sans attendre les bagages; (c de peur qu'il ne survint quelque embarras subit durant le difficile passive de tant de guerriers. »Ce conseil fut suivi, et la plus grande partie.de Farmée avait déjà franchi la riyière lorsque la nuit tomba : Farrière-garde et les serviteurs' qui portaient le butin et conduisaient tous les équipages de guerre (sarcinas hellicœ supellectilis ) remirent leur passage au lendemain ; mais, a la pointe du jour , la cavalerie de Lother vint fondre sur eux à Fimproviste. Cette foule confuse ne fit aucune résistance , courut à la rivière en abandonnant armes et bagages, et , oubliant tout autre péril a Faspect des lances fran*
çiûses , ne s^aperpot pas que Teau grossissait de moment en moment ; la plupart de ces malheureux furent noyës à la vue de leurs camarades qui les regardaient .mourir de Tautre rive sans pouvoir leur porter secours ; Farrière-garde ennemie fut entièrement détruite ; l'eau regorgeait ( redunda^ bat) des cadavres des morts ; mais il en périt plu» peur l'onde qtêepar leglaive^. Les dépouilles de la France, qu^ emportaient les Germains, retombèrent au pouvoir des guerriers de Lother et de Hu* gués : les babitans de Soissons et des caqapagiies aivironnantes eurent sans doute part a ce riche butin qui les consola, un peu des ravages de la guerre.
Suivant la tradition soissonnaise , le passage des Germains et la catastrophe de leur arrière-garde auraient eu Ueu du côté de St-Crépin-le-Grand , et le terrain qui s^ étend sur Tautre rive de TAisne, entre la rivière^ St-M édard et le bourg St-Waast , en aurait pris le nom de Cha/mp bouillant ou Champ dolent , à cause de la douleur qui navra les ennemis témoins du désastre de leurs compagnons»
D'après les vieux titres de la cathédrale, ce lieu était ainsi appelé au XIP siècle , et une croix de même nom existait sur le chemin du bourg St-Waast k St-Médard ^.
* Balderic. Chronic. - — Orderic. Vital. Hiêtoria, lib. i et vu. — '• Badalf. Glabr. Hisioria^ lib. i.
* HS. de N. Berlette, dans les MSS. de D. Grenier , paq. 33, n® I. — Melchior RegnaûU. -— Dormay. — Cabaret.
Bauldry de Gambray raconte qa^après l'édiec deSoissons, Tempereur envoya deoiander a Lother de fixer un champ de bataille au Von put combattre à égal avantage , afin que la couronne de laurier (la couronne impériale) et TEmpire restassent au vainqueur. Sur quoi^ Gos^d ou Geof- &oy, comte d'Anjou, vassal de Hugues ^Csqpet, et neveu de Guy, évéque de Soissons , décria que les deux rois pouvaient bien se battre seul à seul afin que r£mpire appartînt^ au survivant, sans obliger tant de gens à s'entr' égorger pour leur querelle. Le comte des Ardennes parut fort scandalisé du peu de câLS que les Welches faisaient de leur roi , et déclara que lui et ses frères d'armes ne demeureraient jamais les bras croisés tandis que leur emperc^ur combattrait et serait en péril.
L'anecdote est un peu suspecte : les Lotharin-' giens , accoutumés à passer sans cesse du roi de Germanie au roi de Finance , et à n'obéir ni à l'un ni à l'autre, n'étaient pas plus dévoués à leurs prin* ces que les Français. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y eut point de bataille générale , mais que lés Français poursuivirent et harcelèrent leurs adversaires jusqu'aux Ârdennes' et jusqu'à la Meuse^ Malgré l'heureuse issue de la campagne de 978 , Lother (980) alla trouver Othon en Lorraine , fit là paix avec lui, et abjura toutes prétentions sur le royaume de Lorraine , ce qui chagrina fart les
' RadnlR Glabr. — Orderic . Vital . , de.
princes des Franks^ dit Orderic-VitaL Cet événement est digne de remarque : sans doute , Lotker, coomiençant à redouter les sourdes menées de Hugues-Gapet y crut prudent de transiger avec r^mpereur, afin d^acquérir au besoin Tappui des Germains, assez disposés d^habitude a secourir les descehdans de Charlemagne contre les seigneurs welches. La prépondérance de Hugues en Gaule «tait une menace perpétuelle pour le roi , que les liens de famille ne sufiisaient pas a rassurer (Hugues «t lui étaient fils des deux sœurs) : le cauteleux et patient Hugues travaillait à recueillir ce qu'avaient semé ses pères, et voulait réduire Lolher à la condition des derniers Mérowingiens. Il s'étudiait a donner pour soutien a sa puissance féodale la force morale du clergé, montrait un grand zèle à la défense des Eglises et au rétablissement de la discipline, et s^ efforçait de glisser ses créatures dans tous les évéchés et les grandes abbayes. Héribert de Yermandois, comte de Meaux et de Troyes *, possédait Tabbaye de St-M édard depuis la mort de son père Héribert-le-Grand : Hugues obligea Héribert, par forc« ou par transaction amiable , à renoncer a St-Médard et à souffrir Tinstallation d'un abbé régulier nommé Odole {Odoleus) ou Odolen, qui assista, en 972, au concile provincial du Mont-Notre-Dame en Tardenois*. La grande
' Il s^était saisi da comté de Troyes, en 958, aa détriment de la fille de ^on frère Robert. ^
Gai lia ChrisHana^ t. ix, p. 413. Il y eut trois synodes au
abbaye était restée pendant plus d^in nècle entre les mains des seigneurs laïques, et, de chàteau-fort qu^ette était (castrum)^ elle redevint enfin monastère.
Odol^n était probablement tout dévoué a Hugues , et le duc de France acquit aussi un partisan dévoué dans le nouvel évéque qui succéda en 072 au vieux Guy d'Anjou : ce prélat, appelé Guy d'Amiens, était arrière-petit>fiis de Waleran ^ comte de Beauvais et de Y exin , devenu comte d'Amiens, seigneur de Crépy et de la Ferté-sur-Ourcq par son mariage avec Théritière des comtes d'Amiens de race karolingienne. Les successeurs de Waleran avaient été dépouillés d'une grande partie de leurs seigneuries durant les guerres du X"" siècle : le comte Raoul , petit-fils de Waleran , releva sa maison ; ce seigneur , qui habitait ordinairement le château de Grépy, fut père de Gaultier , comte d'Amiens, de Vexin, de Beauvais , sire de Crépy , de la Ferté-sur-Ourcq, etc. , et de Guy d'Amiens , évéque de Soissons^ La maison de Vexin fut quelque temps dominante dans le diocèse soissonnais , et l'on croit que Soissonsméme eut pour comte un beau-frère de Gaultier.
L'histoire est muette^ jusqu'en 966^ sur les officiers royaux qui régirent cette cité : les rois , tâ-
Mont-Notrc-Dame daus la seconde moitié du X« siècle y le dernier se tint en 985.
' Hist. du Valois, t. i, p. 227 et suivantes.
chant de conseryer un des derniers fleutons de lettr cKmronne ^ évitaient apparemment d^en confier le dépôt à des gardiens assez piiissans et assez iliastres pour se Tapproprier; mais le comte de Soissons ne pouvait long-temps encore échapper soît a PhérédîJté féodale , soit à la suzeraineté épi^ scopale ; des circonstances fortuites Ten avaient seules préservé jusqu'alors^ et, en 066, il était enfin tombé aux mains d'un homme de grande maison- On a conservé une charte de GeofiFr-oy-Grisc- Gonelle, comte d'Anjou, datée de cette année*, et souscrite par Hugues-Cap et , suzerain du comte d^ Anjou, et par divers seigneurs entre lesquels on distingue Robert de Vermandois, comte de Troy es^ Guy d'Anjou , cvéque de Soissons , et Wauldry (^fp^alderictis), comte de Soissons. Wauldry paraît avoir été iils de Héiibert , ccmite de Seniis , et frère d'Adèle de Senlis, faxunedu puissant comte Gauhier^^ Les comt^ de Senlis^ comme on Ta dit
' Spicilegium, t. vi^ p. 4'ZB, éd. de 166k,
^ NiDorinaf , ni Bousaeaa , ni Cabaret , n^ont connu ce •comte Wauldry, qui, suivant Dncange {Hist, MSte, des comtes d'Amiens) ne diSère pas du comte Jffordres^ onde de DreuK, comte d^ Amiens, dont il est question dans le roman de Garin-lt'Loh4ram.
V Mort est vostre oncle qni aoês vos norrit Hordres li cucns, b le Guernon Flori ! »
Ce Dreux d' Amiens était le fils çiné du comte Gaultier. Pur compensation de Wauldry ou Hordres, Cabaret a voulu, donner 2i Soissons un autre suzerain que nous devons rayer
plus haut, appartenaient à la race karolingienne, et provenaient de la même souche que la branche de y ermandois.
Wauldry ne survécut pas long-temps à la souscription de ce diplôme ; il mourut de 966 à 969, apparemment sans enFans, c^r sa sœur Adèle transporta le comté de Sentis dans la maison de Vexin, et Soissons fut donné en bénéfice par Lother à un autre seigneur du sang karolingien, a Guy de Yermandois, fils d^ Albert, comte de Yermandois, et petit-fils de Héribert-le-Grand et de Ghislebert , duc de Lotharingie, deux des plus célèbres et des plus turbulens héros duX° siècle. La mère de Guy était la fille ainée de Gerberge de Saxe , épouse en premières noces du duc Ghislebert, en secondes noces du roi Louis-d'Outre-Mer , et Guy de Vermandois se trouvait ainsi le neveu du roi Lother, parenté qui dut contribuer à lui faire obtenir le comté de Soissons. Lother espéra sans doute acquérir par cette Faveur Fappui de la maison de Vermandois.
L'investiture de Guy fut antérieure a l'an 970 ;
de la liste des comtes: c'est un certain Ghislebert ou Gilbert, baron puissant dans le Soissonnaia et les cantons voisins , connu ponr avoir souscrit une charte du roi Lother en 91k et pour avoir exercé sur les terres de VEglise de Reims des ravages qui lui valurent une excommunication en 9S6 iGerherti epistolcB): il ne fut jamais comte de Soissons , car , à ces deux époques , un autre seigneur possédait ce titre.
DB SOISSOHS. 405
une lettre de rUIintre Gerbert ne permet pas d'en douter. On sait ^e Gerbert (ut forcé d^abandonner, en 970, l'abbaye de Bobbio qu'il ayait reçue d'Othon-le-Grand, et yint se réfujper à Reims près de Tarcbevéque Adalbéron d'Ardenne. En quittant Bobbio, Gerbert écriirit a son ami Stéphanus, diacre de TEglise romaine , que les troubles de TEtat le contraignaient a retourner en Gaule. i< Renvoyez donc, ajoute-t-il, a moi et à notre archevêque (Adalbéron) , par Guy , comte de Soissons, les Suétones , les QuintuS'jiuréltus^j et les .autres livres que vous savez, n Le comte Guy était allé a Rome, soit pour quelque motif de dévotion, soit pour une mission politique que Gerbert ne dévoile pas dans sa lettre {Gerberti Epistola xLi).
Le nom du comte Guy figure sur trois diplômes du règne de Lother : a savoir ; 1^ la confirmation royale des privilèges du monastère de St-Thierry près Reims (juin 074)^; 2^ la fondation deTabbaye du Mont-St-Quenliij près Péronne par le vieux comte Albert de Vermandois (vers 980)', charte au bas de laquelle Guy et son frère Héribert , héritier présomptif du Vermandois , apposèrent leurs
' Nous ne savons quel est le Qu%ntu9-AurBÎius que redemande Gerbert; peut-étro faudrait-il lire: Quinius et Aureliu8^ Qiiintus de Smyrne ot Aurélius-Viclor?
* HUt. des Gaules et de la France^ t. ix, p. 634.
' Gallia ChrisHana, t, x, Instrumenta, p. 3i59.
seings à eoté d« celui de leur père Albert ; et 3^^ Ik confirmation royale des privilèges du monastère St-Eloy de Noyon, accordée par Lother(i/a;Driére de ses neveux Lyudulf (ou Leadhulf) , évéque de Noyon , Héribert^ comte de Vermandois , et Guy*. Cette pièce doit être placée entre 977 , époque où Leadhulf de Vermandois ^ un des fils d* Albert , fut promu à Tépiscopat , et 086 , époque oit mourut Lother; Hériberty porte le titre de comte de Vennandois seulement comme héritier présomptif; car son père yécut jusqu*eti987. Oti a prétendu que le Guy qui signa cette charte , et au nc^m de qui n'est ajoutée aucune qualification^ n^était pas le comte de Soissons, mais un autre Guy ^ clerc et trésorier de FEglise noyonnaisé. C'est une erreur évidente ; Guy le trésorier vivait vers 1050, soixante-dix ans plus tard^, et n'était pas fils du comte Albert»
1 Hisi. des Gaules et de ïa France^ t. ix, p. 654.
* Gallia Christianà, t. ix. Ecclesia Ndvtomensis, Gollietfe {Mém, sur h Vermandois, 1. 1, p. 558), qoi a fait fie notre «omte Gay lo petit-fiU et non le flU d'Albert de Vertna ndois, dit qao Gay hérita du comté de Soieson» en épousant la fille du prétendu comte Gilbert. Mario t {Uist. remens. , 1. 1^ p. 550), est encore plus loin du vrai et cotasse autant dVrreurs qne de mots dabs son tableau généalogique de la maison de Vermandois; il veut que l'évêque Leudhulf, le comte Gilbert et le comte Regnanid de Roucy, aient été tous trois fils de Héribert- le- Grand ; puis il fait de Gilbert le père de notre oomtc Guy et de Renauld , qui fat comte
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Les monumêns contemporains ne nous apprennent pas quel rôle joua le comte Guy durant les agitations qui troubler eiit les dernières années du règne de Lother, si Ton peut appeler règne la vie de ce prince , car Hugues-Gapet, comme re'crivait Gerbert en 985 ( Gerberti Eptstolœ) , était déjà roi de fait^ si Lother était encore roi de nom. Lother mourut en 986, laissant un fils de vingt ans , homsAe-Fainéant ^ qui s^éteignit un an après son père (21 mai 987), empoisonné, dit-on, par sa femme, et fut enseveli à Gompiègne.
Il était mort singulièrement à propos pour Hugues-Gapet, qui se trouvait en mesure de recaeillîr sa succession, et avec lui descendit au tombeau la dynastie karolingienne. Tandis que Charles, duc delà Basse-Lorraine, oncle et héritier du dernier roi, perdait lin temps précieux en Brabant ou à Cambray, sa résidence accoutumée, Hugues-Gapet rassemblait à Noyon les barons des duchés de France et de Bourgogne, qui tous étaient ses vassaux ou ceux de son frère Eudes-Henry , duc de Bourgogne, et se faisait proclamer roi par eux , puis marchait à leur tête sur Reims , oîi il fut reçu et sacré par Tarchevéque Adalbéron (3 juillet987). Hugues fut reconnu sur-le-champ par l'évéque de Soissons, par Gaultier de Vexin, comte d'Amiens,
de Soissons aprè« Guy, et qui était son fils et non aon.frère. I^ous ne «avons où Marlot a pris ces rêveries qui déparent sa belle histoire de Reims.
Senlis, etc., qui possédait le Valois et une portion de rOurceois, et probablement par le comte Guy; on ne sait trop quel parti embrassa d'abord le frère aîné' de Guy, Héribert , qui régissait le Vermandois sous le nom de leur père, le vieil Albert; Tautre Héribert , comte de Troyes et de Meaux, et suzerain d'Oulchy et de la majeurepartie de TOurceois, tenait pour Charles^ qui était son gendre , et([ui fut aussi soutenu par le comte de Flandre» Charles s'était enfin mis en mouvement au commencement de 988 , et la lutte se prolongea pendant trois années entre lui et Hugues; Charles s'empara de Laon, saccagea tout le pays jusqu'aux portes de Soissons ^ puis alla surprendre et piller Reims , qui lui fut livré de nuit par l'archevêque Arnpul. Adalbéron étant mort peu de temps après le sacre de Hugues-Capet, ce prince avait fait élire Arnoul, afin d'attacher à ses intérêts cejeune clerc de sang royal, fils naturel du feu roi Lotber ; mais Arnoul trahit Hugues en Faveur de son oncle Charles. Reims ne resta cependant pas au pouvoir de Charles, qui fut bientôt assiégé dans sa cité de Laon par Hugues : deux fois Hugues se vit contraint de lever le siège ; la ruse lui réussit mieux quelaforce; en l'année 091; un complot ourdi par Adalbéron, évéque de Laon , introduisit Hugues dans la place, et Charles , prisonnier de son heureux compétiteur , alla mourir captif au château d'Orléans. Arnoul fut déposé par les évéques comprovinciaux au concile de St-Basle , à cause de sa félonie en-
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vers le roi Hi]^es , et révéïpie de Soissons , Guy d'Amiens, se sijrnala parmi les promoteurs de cette déposition , qui amena le Eameux Gerbert sur le siège de Reims, et qui Fut plus tard désapprouvée par le Saint-Siège.
Le triomphe de Hugues n'en fut pas moins complet, et la révolution, qui éleva au trône la maison de France, enleva définitivement Soissons au do*maiîie de la couronne pour en faire un comté hé* réditaire , tandis que Laon demeurait sans autre seigneur que son évéque. L'hérédité du comté de Soissons fut sans doute le prix de l'hommage rendu par Guy a Hugues-Capet , soit qu'il y ait eu îi cet égard quelque stipulation précise , soit que cet important changement dans la situation de la cité et du canton se soit opéré par le fait et par la seule force des choses.